La vie d’Aliénor d’Aquitaine

Depuis deux siècles, on appelait habituellement Éléonore cette princesse que les historiens antérieurs nommaient Aliénor (autrement dit Alia Aenor, "l'autre Aénor", puisque Aénor est le prénom de sa mère.), Aanor, Alienordis, Aenordis, Alernoia, Helienordis; on trouve ces différents noms dans les Tables de dom Bouquet, de Duchesne, de Martène. Le nom d'Aliénor paraît aujourd'hui prévaloir.

Dotée d'une intelligence supérieure et ayant connu une longévité inégalée, Aliénor d'Aquitaine, successivement reine de France puis d'Angleterre, a dominé et fasciné son siècle. Vilipendée jusque récemment par les historiens tant français que britanniques, elle mérite mieux que sa réputation.

Extraordinaire destinée que celle d'Aliénor d'Aquitaine, qui éblouit  et choqua  ses contemporains. Tête politique de premier ordre, très en décalé par rapport à son temps, et donc décriée, singulièrement moderne dans ses comportements et ses attitudes, elle est un des personnages les plus étonnants du Moyen Age, quelqu'un dont les actes ont pesé sur quatre siècles d’histoire européenne.

Ce pourrait presque être une histoire de conte de fée que celle de la jeune Aliénor, celle une princesse jeune, belle et intelligente, qui épouse un prince intelligent, beau, amoureux et doux et monte avec lui sur le trône le plus prestigieux du monde d'alors, celui de France.

Pour une femme, ses études ont été exceptionnellement soignées. Elle sait lire et sans doute écrire, connaît le latin et la musique. Elle a été initiée au gai savoir des troubadours qui fréquentaient la cour de son grand-père, le duc d'Aquitaine Guillaume IX, que les histoires de la littérature désignent souvent comme le premier entre eux. Sportive, c'est une cavalière hors pair, qui pratique avec ardeur la chasse au faucon.

Nous n'avons pas de description précise de sa personne et ne pouvons- nous fonder sur la moindre représentation. L'effigie du gisant de Fontevraud est stylisée, comme le sont dans les églises les corbels, ou pieds de voûte, que la tradition affirme la représenter, à Notre-Dame du Bourg de Langon (ils sont au Musée des Cloîtres à New York), à Chaniers près de Saintes ou à Shamford dans le Lincolnshire, ou comme l'est la statue de reine de Juda au portail royal de Chartres dont Aliénor serait , toujours selon la tradition, le modèle.

La seule chose dont nous soyons à peu près sûrs est la couleur de ses cheveux — auburn tels que représentés sur une fresque de la chapelle Sainte-Radegonde de Chinon - et l'éclat de son regard, qui fascinent ses contemporains.

Elle devait également être plus grande que la moyenne, et svelte, puisqu'elle put se permettre, à l’âge de 51 ans, de se déguiser en homme pour tenter de s'enfuir et d'échapper à son époux.

Fut comtesse de Poitou, duchesse d'Aquitaine, suzeraine de l'Aunis, de la Saintonge, du Limousin, de la Marche, de l'Auvergne, du Quercy, de l'Agenais et du Labour, avec en plus des droits dynastiques sur le comté de Toulouse. Autrement dit, elle règne sur le quart sud-ouest du territoire français actuel.

Elle était fille de Guillaume, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, que Besly appelle Guillaume IX, que d'autres appellent Guillaume VIII ou X. Aénor de Châtellerault,  sa mère, était la fille d'Aimery de La Rochefoucauld, vicomte de Châtellerault et de son épouse, dont le prénom était tout un programme, Dangerosa (Amauberge dite Dangereuse de L'Isle Bouchard). Guillaume IX duc d’Aquitaine,  avait pris cette dame pour maîtresse avait trouvé que ce serait une bonne idée de faire épouser Aénor par son fils, le futur Guillaume X. Ledit fils n'avait pas trouvé l'idée aussi bonne que cela mais avait obtempéré.

On trouve nulle part ni le lieu ni la date de sa naissance; mais celle-ci se déduit d'un passage de la Chronique de Limoges, cité par Besly, où on lit qu'elle avait treize ans en 1137. Elle était donc née en 1123 ou 1124 à Poitiers, ou en saintonge (Bordeaux), on ne sait. De l'avis général, elle est très belle, perpulchra, disent les chroniqueurs, c'est-à-dire « incomparablement belle » ; elle est ouverte et cultivée.

Aliénor avait cinq ans lorsque son père a accédé au titre de duc d'Aquitaine. La mort en quelques jours, en 1130, de son frère et de sa mère, à Talmont-sur-Gironde, Charente-Maritime,  fait d'elle la seule héritière de l'énorme fief. Sa sœur plus jeune qu'elle, qu'on désigne également sous le nom de Pétronille et sous celui d'Alaïs.

Pour une femme, ses études ont été exceptionnellement soignées. Elle sait lire et sans doute écrire, connaît le latin et la musique. Elle a été initiée au gai savoir des troubadours qui fréquentaient la cour de son grand-père, le duc d'Aquitaine Guillaume IX, que les histoires de la littérature désignent souvent comme le premier entre eux.

Sportive, c'est une cavalière hors pair, qui pratique avec ardeur la chasse au faucon.

Son père la confie-t-il à la tutelle du roi Louis VI en personne lorsqu'en 1137 il décide de partir en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.

Il s'agit de la soustraire aux convoitises de féodaux peu scrupuleux qui pourraient vouloir lui imposer le mariage et s'emparer de l'Aquitaine.

Par son testament, il laissait: Pétronille ses possessions en Bourgogne, à Aliénor l'Aquitaine et le Poitou.

Guillaume mourut avant d'arriver à Compostelle, et Louis VI s'empressa d'obéir à ses vœux. Le comte de Poitiers était mort le 9 avril 1137 ;

Le roi a compris où était l'intérêt de sa maison, puisque le domaine royal, l'Ile de France la bien-nommée, grossie de l'Orléanais et du Berry, est bien moins important et que son expansion éventuelle est bloquée de tous côtés, par les fiefs des Plantagenêt vers l'ouest et le sud, ceux des maisons de Flandre et de Champagne au nord et à l'est. En faisant épouser Aliénor à son fils, il peut espérer, à terme, voir la génération de son petit-fils contrôler directement une part importante du royaume. Pour sa part, en épousant le futur roi, Aliénor assure sa tranquillité, indépendamment de l'honneur de devenir reine.

Lorsqu'elle épouse le prince Louis, fils du roi Louis VI le Gros, le dimanche 25 juillet 1137 en la cathédrale Saint-André de Bordeaux, on pourrait parler de "mariage du siècle". Elle est le plus beau parti du royaume, il est l'héritier du trône et les paparazzis du temps, les chroniqueurs, ne tarissent pas d'enthousiasme sur les qualités respectives des époux et la splendeur de la cérémonie. . Les chroniqueurs remarquent que cette année-là la sécheresse était extrême, plus forte même que de nos jours, puisque les puits, les sources, les rivières tarissaient.

 

Le marié, le prince Louis, est un cadet, qui a été préparé pour l'église et a étudié sous la férule de Suger. Il n'est devenu héritier présomptif que parce que son frère aîné, le prince Philippe, a été désarçonné et piétiné dans une rue de Paris par la ruée d'un troupeau de porcs en direction de la halle.

Il est studieux, intelligent, très pieux — ce sera d'ailleurs son surnom, Louis le Pieux — ce qui ne l'empêche pas d'être courageux et de savoir se battre. Il est grand et musclé, avec de longs cheveux blonds, et le bon peuple de Bordeaux qui se presse sur le passage du cortège nuptial s'extasie sur la beauté du couple.

Louis VI semble se hâter de mettre son sceau royal sur sa nouvelle province; car on a de lui des Lettres par lesquelles il rend la liberté des élections et la jouissance des revenus des bénéfices vacants aux archevêques, évêques et autres prélats de la province d'Aquitaine, que le mariage vient de donner à son fils et son associé sur le trône, quae filio nostro sorte matrimonii cedit. Ces lettres, données à Paris, sont confirmées par des lettres identiques données, à Bordeaux, par Louis le Jeune, devant des témoins qui sont en partie les mêmes, et qui furent ceux de son mariage. Elles ont dû être préparées auparavant et être comme le cadeau de noces du prince aux prélats.

 Louis VI mourut huit jours après la célébration du mariage, le 1er août 1137, et son fils se hâta de se rendre à Paris, laissant sa femme aux soins de Geoffroy, évêque de Chartres, qui avait joué un grand rôle dans toute cette affaire.

En fait, ce mariage est un peu celui de l'eau et du feu, de l'huile et du vinaigre. Tout oppose les jeunes leur culture (elle est d'oc et il est d'oil), leur tempérament (elle est aussi vive et impétueuse oppose les jeunes puisqu'il est calme et pondéré), leurs goûts (elle est raffinée rieuse et aime s'amuser, il fuit le vain luxe et les frivolités, suit une règle de vie quasi monastique). Il est follement épris d'elle, mais ceci ne l'amène pas pour autant à multiplier les effusions ni à oublier de faire abstinence chaque fois que le prescrit l'église.

Louis VII n'avait pas alors dix-huit ans; Aliénor n'en pouvait guère avoir plus de quatorze. Pendant les dix premières années de cette union, rien, ni en bien, ni en mal, ne distingue Aliénor de la foule des reines. Ses contemporains louent sa beauté et son esprit: cette beauté et cet esprit ne pouvaient être formés à quatorze ans et durent se développer pendant cette période. Son nom se trouve uniquement à la suite de celui de son mari et dans quelques actes de politique ou de piété de l'administration ordinaire.

Je ne puis trouver la date de la naissance de Marie, le premier enfant qui en sortit. Mais le P. Anselme dit qu'elle mourut le11 mars 1198, âgée de soixante ans. Elle serait donc née en 1138. Marie, qui sera Marie de Champagne, patronne des trouvères et du poète Chrétien de Troyes.

Dès l'arrivée à Paris, après la tournée des vassaux d'Aliénor, la déception de celle-ci est grande. Que ce soit au palais comtal de Poitiers, à celui de l'Ombrière à Bordeaux ou ailleurs la future reine avait connu un certain luxe.

 Le Palais de la Cité, dont seules subsistent les tours de la Conciergerie, est incommode, mal éclairé et mal chauffé. Les mœurs y sont frustes et du fait du roi, l'ambiance monacale. Aliénor va obtenir de Louis d'agrandir les pièces qui lui sont destinées, de poser des volets aux fenêtres et aux meurtrières pour arrêter les courants d'air, de tendre des tapisseries aux murs et - luxe suprême, inouï - de faire installer une cheminée. Elle fait napper les tables de repas et donner des serviettes aux hôtes, elle exige que les pages se lavent les mains avant de servir. Elle organise des soirées où sont invités des trouvères, elle fait jouer des pièces latines Elle a une garde-robe fournie, elle se maquille, elle n'hésite pas à plaisanter avec les seigneurs de la cour au lieu de se contenter de recevoir leurs compliments.

Il n'en faut pas plus pour que lui soit taillée une réputation qui lui collera à la peau et dont elle se moquera éperdument. La reine-mère ne se gêne pas pour afficher sa réprobation. On jase à la cour et ce d'autant plus qu'Aliénor s'est fait accompagner de sa sœur Pétronille laquelle a un tempérament de feu et va être cause d'un abominable scandale mondain — en ces temps-là cela donne lieu à des conflits armés entre familles, à des excommunications — lorsque le comte de Vermandois quitte pour elle une épouse qui a le tort d'être la sœur du comte de Champagne.

Bernard de Clairvaux, qui s'est institué la conscience morale du temps, tonne contre la frivolité de la reine et contre son ingérence dans les affaires du royaume, soulevant au passage le problème de la validité du mariage. En effet, Louis et Aliénor sont cousins issus de germain. Personne n'écoute et la question tombe pour le moment à plat, mais le roi se fâche parfois et lorsque le troubadour Marcabru, invité par la reine, dépasse les bornes de la familiarité, le roi le chasse de la cour.

De son côté, Aliénor a le déplaisir de constater que si les femmes de son Aquitaine natale jouissaient d'une liberté plus grande en tous les domaines que leurs sœurs du nord, la gestion de son apanage lui échappe désormais totalement et que ce sont les officiers du roi qui en sont chargés.

En 1139, elle confirma aux Templiers de La Rochelle des dons qui leur avaient déjà été faits par les Châtelaillon, pur acte de propriétaire, que néanmoins répète immédiatement son mari.

 En 1140, elle assiste avec son mari et sa belle-mère à la consécration de l'église de st-Denis. Cette église tenait déjà d'elle un beau vase de béryl, qu'aux premiers jours de son mariage elle avait donné à Louis, Louis à Suger, celui-ci aux Saints, comme il le dit dans un distique qu'il nous a conservé.

==> Guillaume (Guilhem) IX et Le vase d'Aliénor d’Aquitaine (Bataille de Cutanda)

En 1147, elle appuie de son consentement des dons faits par son mari au monastère de Leinan, nouvellement fondé sous la dépendance de l'abbaye de St-Croix de Bordeaux.

En 1141, Aliénor ne paraît prendre aucune part au mariage de sa sœur avec Raoul de Vermandois; tandis que c'est certainement avec l'appui, probablement à l'instigation de Louis VII, que ce seigneur, son cousin, fait prononcer son divorce, sous le prétexte ordinaire de parenté, pour arriver à ce second mariage. St Bernard, qui s'en irrite, remarque que Louis a lui-même épousé une femme dont il est plus proche parent. Il faudra au Roi dix ans pour s'en apercevoir.

On ne voit pas non plus qu'elle ait beaucoup contribué à l'entreprise impuissante faite en son nom par son mari sur le comté de Toulouse.

On pourrait donc jusqu'ici dire d'Aliénor ce que Walter Scott fait dire par Crèvecœur d'une de ses héroïnes, je la regarde comme une jeune personne sage et modeste. Mais elle aussi, comme tant d'autres héroïnes, perdit à trop courir le monde. La Croisade de 1147 changea tout.

La croisade, c'est la grande affaire de Louis VII, qui entend exécuter de toute façon le vœu de son frère, le prince Philippe et s'en veut de l'accès de colère qui l'a amené à faire brûler vifs dans leur église les habitants de Vitry-sur-Marne lors de la guerre menée contre le comte de Champagne à la suite du scandale Pétronille. Il commence aussi à attribuer à une punition du ciel l'absence d'héritier mâle. Les nouvelles qui proviennent de l’Outremer, comme on appelle les royaumes francs de Palestine, ne sont pas bonnes, il se décide pour aller délivrer Jérusalem.

La croisade part au printemps 1147. Les vassaux d'Aliénor ont beaucoup renâclé. Ils n'oublient pas que 70 000 d'entre eux ont péri lors de la croisade dans laquelle les avait entraînés Guillaume IX. Mais elle est ravie. D'abord parce que le roi l'emmène et que cela va changer l’horizon.

Elle se fait aussitôt confectionner un costume d'Amazone, ou supposé tel, avec tunique blanche, casque et des amours de bottes rouges. Avec ses dames vêtues comme elle, elle caracole devant la cour, à califourchon sur son destrier comme un homme, donnant sans doute ainsi naissance à la comparaison avec Penthésilée dont la gratifieront certains poètes, notamment Benoît de Sainte-Maure, qui lui dédie le Roman de Troie.

Le roi emmène Aliénor. Certes il est toujours follement épris d'elle. Mais il semble aussi qu’en l'absence d'héritier mâle au départ, il ait voulu s'assurer que s'il en avait un au retour, celui-ci fût bien de lui. Des rumeurs courent en effet à propos de la reine, dont les chroniqueurs se font l'écho voilé, et l'on murmure que le comte d'Anjou, Geoffroy Plantagenêt aurait su trouver le chemin de son cœur. La naissance d'un héritier ne risque hélas guère d'arriver. La reine et les dames, accompagnées de lourds chariots transportant le minimum qui leur est nécessaire, voyagent sous bonne escorte à un jour de marche en tête de l'expédition, tandis que le roi et sa garde ferment la marche. Louis VII estime, par ailleurs, devoir se préparer à la croisade comme à un pèlerinage par la prière, le jeûne et l'abstinence.

Cependant plusieurs historiens contemporains ont jugé que ce fut une faute et l'ont imputée à l'initiative de Louis VII. Son épouse, la reine Aliénor, fille de Guillaume d'Aquitaine, partait avec lui malgré elle, dit Jean d'Hexam. Peregreproficiscente cum eo regina sua Alienora. Guillaume de Neubridge est plus explicite :

 « La reine Aliénor avait tel­lement captivé son jeune mari par l'éclat de sa beauté, qu'au moment de se mettre en route pour cette fameuse expédition, fortement jaloux de sa jeune épouse, il ne crut pas devoir la laisser à la maison, mais voulut qu'elle partit avec lui pour les combats. Beaucoup d'autres gentilshommes, suivant cet exemple, emmenèrent avec eux leurs épouses, et comme elles ne pouvaient se passer de femmes de chambre, on voyait une multitude de femmes dans ces camps chrétiens qui auraient dû être chastes : ce qui fut un grand scandale pour notre armée. »

Un his­torien moderne, M. Michelet, pense que la présence d'É­léonore était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses Gascons. Cette conjecture est vraisemblable, mais je ne trouve chez les contemporains rien qui l'appuie.        

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Au total, ce sont 100 000 personnes qui vont rejoindre à Metz l'empereur d'Allemagne, Conrad, avant que les deux armées ne fassent route séparément vers Constantinople, à raison de 20 à 30 kilomètres par jour. Presque d'emblée, l'expédition tourne au désastre. Les troupes de l’empereur se conduisent en reîtres, pillant, détruisant et violant sur leur chemin.

Lorsque les deux toutes se rejoignent dans la basse vallée du Danube, les Francs trouvent les portes des villes barricadées, des paysans tendent des embuscades aux isolés et les réserves de vivres ont été épuisées. A Constantinople, les Allemands, Conrad en tête, ont vandalisé les cantonnements qui leur avaient été préparés et lorsqu'arrivent les Francs, l'empereur Manuel reçoit certes Louis et Aliénor chaleureusement, mais il cantonne leurs troupes hors les murs de la ville.

En fait, ce Manuel joue un jeu trouble. Les guides qu'il fournit à Conrad l'attirent droit dans la gueule de l'ennemi turc. Ceux qu'il donne à Louis ne valent pas mieux et, en longeant une gorge, l'armée de Louis va tomber dans une embuscade où 7 000 croisés laisseront la vie. Les bagages et les vivres sont perdus. Louis ne doit la vie qu'à sa force physique et à la chance d'avoir pu combattre l'épée à la main et dos à la montagne. Le groupe des dames est passé avant, juste à temps. On décide de gagner le port d'Attalia pour arriver par mer. Mais le prix du passage est prohibitif, deux marcs d'argent par tête. Tandis qu'on tergiverse la peste se déclare. Le roi paiera le Passage à ceux qui ne peuvent pas en débourser le prix. On s'embarque enfin, mais faute de vent, il faudra trois semaines pour atteindre Antioche. L'armée, déjà fort réduite, parvient enfin à Antioche.

 

Après leurs tribulations, le séjour de Louis et d'Aliénor à Antioche ne pouvait qu'être le bienvenu. Le prince Raymond était un oncle d'Aliénor, à qui le titre de Prince d'Antioche avait échu par son mariage avec Constance, fille de feu Bohémond II. Bien que très sobre de goûts lui-même, il avait l'hospitalité généreuse. Les fenêtres de son palais avaient des vitres, il avait aussi l'eau courante. Agé de 36 ans, intelligent et lettré, au fait de la culture occitane, il était d'une force herculéenne, capable de soulever un cheval de terre en le serrant entre ses cuisses et en se hissant à une poutre par les bras, capable aussi de tordre à mains nues une barre de fer. Aliénor tomba apparemment sous son charme et Raymond se servit de cet ascendant pour tenter de faire comprendre à Louis par l'entremise d'Aliénor que l'Orient était compliqué et que plutôt que de vouloir foncer sur Jérusalem, il valait sans doute mieux d'abord alléger la pression des Ottomans en attaquant Alep et en reprenant la place forte d'Edesse.

La reine comprenait l'intérêt de cette stratégie. Mais que se passa-t-il au juste entre Aliénor et Raymond ? On ne le sait pas, et peut-être n'y eut-il justement rien entre eux que la complicité entre personnages intelligents et de même culture. Les chroniqueurs là-dessus en insinuent trop et n'en disent pas assez. Louis fut soudain saisi d'une de ses fureurs légendaires et décida de partir.

Tous les textes, au contraire, s'accordent sur la division qui éclata entre les deux époux pendant leur séjour à An­tioche. Arrivé dans cette ville, le 19 mars 1148, à peu près en fugitif, Louis y fut néanmoins reçu avec de grands honneurs. Cette générosité n'était pas désintéressée. Ray­mond, prince d'Antioche, voyait en lui un auxiliaire contre les Turcs et fondait sur cet appui de grandes espérances. Il soumit ses vues au Roi. Celui-ci ne combattit pas ses vues politiques. Mais il répondit que venu par piété, pour ac­complir un pèlerinage, il devait et voulait avant tout aller à Jérusalem.

Raymond agit auprès de tous les seigneurs; il était oncle paternel d'Aliénor; illa gagna à sa cause. Mais ni les seigneurs, ni la Reine, ne purent rien sur l'esprit du Roi; à tous il opposait sa dévotion et son vœu. Ceci suffit certainement pour motiver et pour expliquer le mot qu'on attribue à Aliénor, qu'elle avait cru épouser un roi et non pas un moine.

 

Raymond, dans un dépit violent, chercha encore à aigrir cette colère méprisante. Il dit à la Reine que ce ne pouvait pas être là, que ce n'était pas son mari : qu'ils étaient trop proches parents et que leur ma­riage n'était pas régulier. De ce Jour, la pensée d'une sé­paration apparut et fut énoncée par la Reine. Louis effrayé, comme s'il eût craint quelque tentative violente, partit d'Antioche avec sa femme et tous ses gens, furtivement, la nuit. Bien des gens disaient alors, et non sans justice, ajoute le biographe de Louis VII, qu'un tel départ d'Antioche était à la honte, et non à l'honneur du Roi.

Je ne trouve pas de date précise de cette fuite, mais les derniers éditeurs de Guillaume de Tyr la placent à la fin de mars. Il n'y a pas autre chose dans le narrateur des Gestes de Louis VII. Odon de Deuil s'arrête à l'arrivée de Louis à Antioche.

 

Guillaume de Tyr, qui écrivait plus tard et après le divorce d' Aliénor, est bien plus sévère pour cette reine : «Raymond, dit-il, résolut d'enlever au Roi, de vive force et par de secrètes machinations, son épouse, du consentement de celle-ci, qui n'était qu'une coquette, quae una erat de fatuis  mulicribus ; c'était, comme nous l'avons dit, comme elle  l'avait montré auparavant et l'a montré depuis par des signes manifestes, une femme impudente, peu soucieuse » de la dignité royale dans son mari et oubliant la fidélité due au lit conjugal.  Après cette accusation si dure, le charitable évêque croit néanmoins devoir ajouter qu'au dire de beaucoup de gens, le Roi n'avait que ce qu'il méritait, ei digne pro mentis accidisse.

 

Je ne puis m'empêcher de remarquer que le vieux traduc­teur français de Guillaume n'a pas cru devoir, ici, le suivre complètement. Voici ses termes:

« La Reine sa fame mist-il  à ce qu'èle volt lessier et departir de lui, quar èle n'estoit mie lors sage fame, einçois fu mont blâmée en la terre, ne ne garda mie, si com l'en dit, à. la hautesce de sa cou­ronne, ne à la foi del mariage. Li Roi li rnoutra bien quant il fu retornez en France, quar il se deseura de lui. » $i com l'en dit, le Roi li montra bien, sont certainement des adoucissements et des réserves.

 

La nuit du 28 mars 1148, neuf jours après son arrivée, Aliénor fut enlevée au palais en pleine nuit et emmenée manu militari en litière rejoindre son époux en partance avec son armée pour Jérusalem.

Ils devaient rester onze mois à Jérusalem, chaque jour qui passait montrant que cette croisade avait été un échec.

Les témoins remarquèrent la froideur installée entre les époux et il fallut toute l'insistance de Suger, qui voyait les conséquences territoriales et politiques désastreuses d'une séparation du couple royal, pour que Louis ne donne pas suite au projet, annoncé dans une lettre, de faire annuler le mariage pour cause de consanguinité.

Pour le retour, après Pâques 1149, la suite royale se sépara en deux, le roi et son escorte embarquant à bord d'une nef sicilienne et la reine et ses dames à bord d'une autre. Mais le voyage ne fut pas de tout repos. Après que les deux nefs furent pourchassées par les galères de l'empereur byzantin, en guerre avec la Sicile, et ne durent leur salut qu'à l'arrivée impromptue d'une flottille sicilienne sur les lieux, une tempête sépara les vaisseaux et tandis que le roi débarquait en Calabre, on resta deux mois sans nouvelles de la nef d'Aliénor, qui avait dû chercher refuge sur la côte « de Barbarie », probablement en Tunisie actuelle.

Réunis, Louis et Aliénor prirent la route de Rome au mois d'octobre 1149. Ils visitèrent le Pape, avant de regagner la France par voie de terre et ce ne fut qu'en novembre qu'ils arrivèrent à Paris.

Ni les-dédains de la Reine, ni les soupçons du Roi ne les avaient séparés bien complètement, puisque, après son arrivée, Aliénor accoucha d'une fille, Alix, mariée en 1164, à Thibaut, comte de Blois. Je ne trouve pas, il est vrai, de date plus précise que celle-ci, après le retour, qui eut lieu vers la fin de 1149, et elle ne permet pas de dire si l'enfant fut conçu en Orient ou en France; mais elle suffit pour qu'il n'ait pu l'être à Antioche, et nul auteur n'a élevé de soupçon sur sa légitimité. 

A la suite de cette grossesse, des historiens modernes placent un séjour d'Aliénor dans sa chère Aquitaine, dans l'île d'Oléron, où elle aurait fait rédiger et sanctionné le code maritime connu sous le nom de Rôles d'Oléron. ==> Aliénor d’Aquitaine, Lois Maritimes les Rôles d'Oléron, appelés aussi Jugements d'Oléron

La naissance fin 1150 d'une nouvelle princesse, Alix, sembla déterminer le roi à obtenir l'annulation de son mariage, tandis que la cour notait la froideur entre les deux époux. La mort de Suger au début de 1151 laissa le champ libre à tous ceux, Bertrand de Clairvaux en tête, qui pressaient le roi d'assurer sa succession et de faire annuler son mariage.

Ce fut à ce moment que Henri Plantagenêt, récemment investi duc de Normandie par son père, vint à Paris pour faire serment d'allégeance à son suzerain et régler une fois de plus la querelle dynastique à propos du Vexin normand Il semble qu'il ait d'emblée beaucoup plu à Aliénor, qui dut intelligemment calculer que puisque sa séparation du roi était désormais une question de temps, Henri était le seul homme capable de protéger son duché.

Pour Henri, une alliance avec la duchesse d'Aquitaine était politiquement intéressante puisqu'à eux deux ils contrôleraient la moitié ouest de la France actuelle. Il est impensable en tout cas qu’Aliénor et Henry n’aient pas fait des projets dès ce moment, lorsque l'on considère la suite des événements.

 Le récit de l’arrivée de Pierre de Bunt à l’Absie, celui de la fondation de l’abbaye, figuraient au cartulaire des donations. Dans celui-ci, une charte mentionne incidemment la présence, en 1151, de Louis VII, roi de France et duc d’Aquitaine, à Saint-Hilaire des Loges. C’est une donation faite aux moines de l’Absie par ce roi, du consentement et sur la prière de la reine Aliénor « ad capul pontis sancti Hilarii super Altiziam ». Le monastère de Notre-Dame de l’Absie reçoit de la reine Aliénor d’Aquitaine le titre d’Abbaye Royale en 1182 ==> Fondation de l’Abbaye Royale de l’Absie - Pierre de Bunt ; Giraud de Salle ; Louis VII le Jeune ; Aliénor d’Aquitaine

 

 

Vers ce temps, Louis avait perdu son sage conseiller Suger; il était un instant livré à lui-même. Que se passa­ t-il alors entre les deux époux? C'est ce qu'on ne peut que conjecturer par l'événement qui suivit. Or, voici cet événe­ment dans le récit le plus simple d'une Chronique contempo­raine:

Tandis que Louis et Aliénor entreprenaient début septembre 1152 une tournée des fiefs de la reine pour assurer le transfert d'autorité en prévision d'une séparation, on apprenait la mort, à Château-du-Loir le 4 septembre, de Geoffroy Plantagenêt. Fin février, après avoir passé Noël à Limoges et séjourné à Bordeaux, Aliénor et Louis se séparaient aux confins nord du Poitou.

Peu après, le 11 mars, se réunissait à Beaugency le synode chargé de décider de l'annulation du mariage. « Alors (1152) le Roi de France, enflammé par l'espri de jalousie, zelotypice, va avec son épouse Aliénor en Aquitaine, en retire ses munitions, en ramène ses gens, et ensuite revenant au château de Beaugency, sur le ser­ment de parenté, répudie sa femme.

Celle-ci fut prononcée le 21 mars et les deux filles nées de l'union royale confiées à la garde de leur père. La réputation de la reine était en lambeaux, mais du moins n'y eut-il ni répudiation, ni scènes publiques comme l'ont affirmé à tort certains historiens romantiques en mal de "scènes à faire". La légende d'Aliénor la scandaleuse prit cependant forme dont se feront l'écho plusieurs compositions de troubadours et qui fera fantasmer les moines de l'abbaye d' Ottobeuren en Bavière, comme en témoigne le chant 10 des Carmina Burana, « Were diu werlt aile min » :

 

Si tout le monde était à moi,

Des ripes de la mer jusqu 'au Rhin,

J’y renoncerais volontiers

Pour tenir la reine d'Angleterre

Couchée dans mes bras.

Cette séparation était un désastre pour l'équilibre du pouvoir en France et le coup de théâtre du mariage, discret autant qu'une telle chose peut l'être, d'Aliénor et d'Henri dans la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, le lundi de Pentecôte 18 mai, allait déboucher sur trois siècles de conflits, et beaucoup d'autres de méfiance, entre la France et l'Angleterre. Aliénor s'était bien gardée de demander la permission de son suzerain, le roi de France, comme la règle féodale l'y obligeait, et infligeait ainsi à Louis un double camouflet.

Cela fait, la Reine  retourna à Blois; mais le comte Thibaut de Blois vou­lant l'épouser par force, eam per virm nubere volente, elle s'enfuit de nuit et, par suite de cette évasion, vient à Tours ; et comme Geoffroy Plantagenet, fils de Geoffroy, comte d'Anjou, frère de Henri, voulait la prendre pour épouse et l'enlever au port de Piles, avertie par ses anges,  elle retourna par une autre voie dans son pays d' Aqui­taine, et là Henri, duc de Normandie, la prit pour épouse; ce qui mit entre lui et Louis, roi de France, une grande  discorde. »

==> Après le concile de Beaugency de 1152, la duchesse Aliénor d’Aquitaine déjoue par deux fois des tentatives d’enlèvement

 

 

Aliénor d'Aquitaine et Henri II Plantagenêt

 

 Le mariage d'Henri et d'Aliénor, un des plus turbulents de l'histoire, commença sous les plus heureux auspices. Non qu'Henri, dont l'appétit sexuel était légendaire et qui engendra nombre de bâtards en marge de ses enfants légitimes, ait renoncé à ses frasques. D'autant qu'il s"absenta plus d'un an de janvier 1153 jusqu'au printemps 1154 pour aller en Angleterre faire valoir les droits au trône qui lui venaient de sa mère, celle qu'on appelait l'Impératrice Mathilde, et qu'il réussit d'ailleurs à convaincre son oncle de le reconnaître comme seul héritier (la présence à ses côtés d'une armée de 3 000 hommes avait sans doute ajouté à sa puissance de conviction).

Mais de ce mariage devaient naître huit enfants de 1153 (avec Guillaume, qui ne vécut que deux ans) à 1166, le dernier étant Jean, que son père surnommera ironiquement "sans terre". S'il était besoin d'une preuve supplémentaire de l'harmonie entre les époux, les chartes qu'elle signe pendant tout ce temps indiquent qu'Aliénor garde non seulement sur ses terres l'autorité que lui refusait Louis, mais qu'Henri l'institue régente alternativement d'Angleterre ou de ses domaines français chaque fois qu'il doit mettre la Manche entre eux pour aller calmer ses turbulents vassaux ou contrer les velléites du roi de France de lui contester ses possessions, en particulier du côté de la Normandie, et Dieu sait si ces occasions seront nombreuses au cours de son règne.

Car depuis le 25 octobre 1154, Henri était devenu roi d'Angleterre après le décès d'Etienne de Blois. L'étendue de leurs possessions fera qu'Aliénor et lui seront sans cesse en déplacement. Certaines années, Henri n'est pas loin de couvrir 5 000 kilomètres à cheval pour aller la ou les événements l'appellent. Il réorganise en profondeur l’administration royale, mal en point après ce que les historiens britanniques appellent "l'anarchie".

Il parviendra ainsi à doubler au cours de son règne les revenus du trésor royal. Il réorganise également la justice et c'est ce qui va amener une des crises les plus profondes qui aient secoué le royaume, un des événements dont le retentissement devait être énorme : le meurtre de Thomas Becket.

Becket avait su gagner l'amitié du roi et occupait la fonction de chancelier depuis la fin de 1154. Dans son souci de réorganiser la justice, et devant la recrudescence de crimes commis par des clercs, Henri était soucieux de voir ces derniers amenés à en répondre sans pouvoir se réfugier derrière leur qualité d'ecclésiastiques pour s'en tirer avec une remontrance. L'église, bien entendu, renâclait à voir son privilège de juridiction remis en question et Henri eut l'idée de nommer son ami Becket archevêque de Cantorbéry dans le but de faire plus aisément passer sa décision. Becket fut horrifié et demanda au roi d'éloigner de lui ce calice. Mais Henri était obstiné et en mai 1162, Becket devint Primat d'Angleterre, avant d'être ordonné prêtre le 2 juin et consacré le 3. Ce que Henri n'imaginait pas, et Becket probablement pas non plus, fut le changement produit.

Le chancelier fastueux, dont le luxe éclipsait celui du roi, devint instantanément un prêtre ascétique, portant une haire et multipliant les œuvres de charité. La seule chose qui ne changea pas fut intransigeance de son caractère et son sens de la provocation. Décidé à assumer pleinement sa charge, il se fit le défenseur des intérêts de l'église et s'opposa de toute sa vigueur aux Constitutions de Clarendon qui donnaient, entre autres, aux tribunaux royaux le pas sur les cours ecclésiastiques, en Particulier pour tous les crimes de sang impliquant des clercs.

 La lutte dura huit ans, entrecoupée d'entrevues n'aboutissant à aucun accord entre le bouillant archevêque et l'impatient monarque ainsi que d'un exil prolongé de Becket en France, à Pontigny.

L' irréparable allait se produire à Noël 1170, lorsque trois évêques excommuniés par Becket pour leur tiédeur à se ranger à ses côtés vinrent se plaindre au roi. Celui-ci, devant cette nouvelle provocation, se prit à maugréer à haute voix. "Mais qui me débarrassera de ce prêtre turbulent ?" aurait-il dit.

Aucune source n'atteste ces paroles, mais quatre seigneurs de la cour l'entendirent, qui se mirent en route vers Cantorbéry et, le 29 décembre dans l'après-midi, assassinèrent Becket au pied de l'autel du bas-côté où il s'apprêtait à chanter les vêpres. Le roi fut horrifié. Il fut excommunié et dut faire amende honorable, tandis que démarrait la tradition du pèlerinage qui allait faire de Cantorbéry durant tout le Moyen Age l'un des grands centres de dévotion du monde connu, avec Rome et Saint-Jacques de Compostelle, Jérusalem étant devenu impossible.

Ce fut à cette époque que "s'assembla un discord" entre Henri et Aliénor et on a dit que la cause en était l'horreur de cette dernière devant l'assassinat de l'archevêque. Rien n'est moins sûr, car Aliénor semble au contraire avoir eu peu de sympathie pour Becket et, d'autre part, la cassure du couple précède de près de deux ans le meurtre dans la cathédrale. Il faut plus probablement voir dans ce désaccord, qui se traduit par la décision d’Aliénor de séjourner dorénavant le plus souvent sur ses terres (où Henri viendra parfois la rejoindre) et par ce qui est de fait une séparation de corps, le résultat d'une profonde divergence à propos des enfants.

Peut-être aussi peut-on imaginer qu'Aliénor, qui a quarante-six ans en 1168, est lasse des infidélités de son époux et qu'elle estime avoir fait son devoir en donnant à la couronne un héritier, Henri, né en 1155, suivi de trois autres fils, Richard, né en 1155, Geoffroy en 1158, Jean en 1166, ainsi que trois filles, Mathilde, née en 1156, Aliénor en 1161 et Joanna en 1165.

Une aussi belle descendance permet à Henri d'envisager des alliances dynastiques et il ne s'en prive pas, fiançant le jeune Henri à Marguerite, la fille que Louis VII a eue entre-temps de son mariage avec Constance de Castille, le jeune Geoffroy avec Constance, héritière du duché de Bretagne, mariant Mathilde avec l'héritier du duché de Saxe, fiançant la jeune Aliénor au roi Alphonse VIII de Castille et Joanna au roi de Sicile. Si la reine ne s'oppose pas aux arrangements pris par son époux en matière d'alliances, elle considère avoir son mot à dire en ce qui concerne les apanages qui lui sont propres.

De tous ses fils, c'est Richard qui est depuis toujours son favori et dans l'esprit d'Aliénor, c'est lui qui doit hériter de l'Aquitaine, tandis que ses frères se partageront l'héritage de leur père, le jeune Henri recueillant la couronne d'Angleterre et ses frères les possessions continentales de l'empire Plantagenêt.

Aussi lorsqu'en 1166, le roi décide que le jeune Henri, qu'il va faire couronner de son vivant en 1170 et qu'on appellera dès lors "le jeune roi", recevra l’Aquitaine en plus de ses terres anglaises, Aliénor se prend-elle de querelle avec Henri.

La discorde s'installe d'ailleurs dans toute la famille royale. On ne sait pas grand-chose du caractère des filles de Henri et d'Aliénor, mais tous les fils issus de leur union ont hérité du caractère impétueux de leurs deux géniteurs, seul Jean ayant apparemment pris aussi leur intelligence, ce qui ne fera pas de lui un roi très habile pour autant.

Impatients, les princes s'estiment tenus en lisière et trouvent leur père peu généreux de ses deniers. Ils voudraient se voir attribuer le gouvernement de provinces que leur père n'est pas disposé à leur déléguer. Le "jeune roi" n'est pas plutôt couronne en juin 1170 qu'il se permet de faire publiquement affront à son père lors du banquet officiel. Alors que Henri sert son fils, il lui fait remarquer en plaisantant qu'il n'est pas courant de voir un roi servir à table. Tout ce que le jeune homme trouve à lui répondre, et d'un air très sérieux, c'est qu'il n'y a aucun déshonneur pour le fils d'un comte à servir le fils d'un roi. Charmante ambiance, on le voit, qu'Aliénor ne fait rien pour apaiser, bien au contraire.

Au cours des années qui vont suivre, elle va systématiquement prendre le parti de ses fils contre leur père, allant jusqu'à encourager ses propres vassaux à se soulever contre celui-ci.

Lorsqu'en 1173 le roi a la preuve qu'Aliénor le trahit, il prend des dispositions pour la faire arrêter, mais elle a vent du projet et s'enfuit, déguisée en homme, pour aller se mettre sous la protection du roi de France. Les cavaliers lancés à sa poursuite par Henri la rattrapent, l'arrêtent et l'emmènent sous bonne garde à Rouen d'abord, puis sans doute à Chinon et à Falaise, mais le fait est qu'elle est au secret et qu'on perd pour plusieurs mois la trace de ses déplacements.

Cet été-là, Henri a fort à faire pour contrer la rébellion de ses terres françaises (en juillet, il parcourra 220 km en un jour de Rouen à Dol-de-Bretagne) et une province comme la Touraine se retrouvera ravagée pour sa déloyauté.

Emmenée en Angleterre à l'été 1174, Aliénor passera dorénavant ses jours en captivité jusqu'à la mort du roi, en résidence étroitement surveillée tantôt à Winchester, tantôt à Sarum (Salisbury-le-Vieux), en compagnie d'une seule domestique jusqu'en 1180, de deux chambellans ensuite. Le budget alloué à ses dépenses de nourriture, vêtements et chauffage est plus que chiche, comme l'attestent les comptes royaux. La nouvelle de son état suscite la colère en Poitou, mais toute velléité de résistance est vouée à l'échec.

La paix signée à Montlouis entre Henri II et ses fils le 29 septembre 1174 entérinera les concessions faites par le roi aux princes : le jeune Henri aura deux châteaux en Normandie et recevra un revenu de £ 3 750 ; Richard aura la moitié des revenus du Poitou et deux châteaux, tandis que Geoffroy aura la moitié des revenus de Bretagne, l'ensemble devant lui revenir lors de son mariage avec Constance. L'héritage de Jean, resté fidèle à son père, se verra considérablement accru de terres en Angleterre, Normandie, Anjou, Touraine et Maine. Il n'était plus le "Jean-sans-Terre" sur le compte duquel son père avait précédemment ironisé pour faire enrager Aliénor, mais était entre-temps devenu très clairement le favori de Henri.

Tandis qu'Aliénor est au secret, une nouvelle guerre oppose de 1181 à 1183 les fils du roi entre eux, le jeune Henri et Geoffroy se liguant contre Richard, et accessoirement contre leur père. Henri, séjournant à Limoges au cours de l'été 1182 pour arbitrer la querelle, voit deux fois partir toutes seules les armes de soldats du "jeune roi". Il n'est pas dupe des excuses que lui fait son fils, qui plaide chaque fois l'accident, et lui coupe les vivres.

Le jeune Henri lance alors ses sbires dans les pillages et vient piller le riche sanctuaire de Rocamadour, où se trouve notamment Durandal, l'épée de Roland, pour mourir aussitôt après, à Martel, d'une dysenterie dans laquelle les contemporains ne manquent pas de voir l'effet du courroux divin.

Avec l'accession de Richard au rang d'héritier présomptif, Henri prend de nouvelles dispositions pour la transmission de son empire après sa mort. A Richard reviendront, outre le trône d'Angleterre, la Normandie, le Poitou et l'Aquitaine, tandis que Jean aura l'Irlande ainsi qu’un certain nombre de châteaux. Mais il se ravise aussitôt et Jean étant son favori, il décide en fin de compte de lui donner le Poitou et l'Aquitaine. Richard est outré. Jean et Geoffroy entreprennent de piller le Poitou, ce qui fait que lui pille la Bretagne, na ! Devant l'impossibilité de contrôler ses fils, Henri fait tirer Aliénor de sa geôle pour approuver sa décision, mais la reine refuse de donner son aval à ce qu'elle considère être une spoliation de son cher Richard et elle est remmenée au secret.

A l'été 1189, le roi est las (on le serait à moins) et malade. Son fils Geoffroy est mort en 1186, laissant un héritier posthume, le jeune Arthur de Bretagne, dont le duché, le temps venu, attisera la convoitise de son oncle Jean. Son fils Richard s'est acoquiné avec le nouveau roi de France, Philippe-Auguste, l'héritier enfin né à Louis VII de son troisième mariage. Henri est à Chinon. Il s'y est fait transporter en litière après sa défaite devant le roi de France avec lequel il est en guerre depuis un an et auquel s'est allié contre lui Richard. Il a dû faire allégeance à Philippe-Auguste de tous ses domaines continentaux. Il meurt le 6 juillet.==> LES DISPOSITIONS TESTAMENTAIRES D'HENRI II PLANTAGENET

Le nouveau roi d'Angleterre est Richard le, qui ne sera surnommé "Cœur-de-Lion" que dix ans après sa mort (pour le moment, il s’est attiré le sobriquet de "Richard-molle-épée"). Il est le fils préféré d'Aliénor et son premier geste est de faire libérer celle-ci.

À ce moment-là, elle a 67 ans. Pour son époque, c'est un âge avancé. En attendant de rentrer en Angleterre pour son couronnement, le 3 septembre, Richard la nomme régente. En décembre, il lui rend ses terres, dont la garde est confiée à Hughes de Puiset et Guillaume de Longchamp.

Il a l'intention de partir en croisade (il prendra son bâton de pèlerin à Tours en juin mère pour veiller sur son trône. Il va même la charger de lui trouver une épouse et lorsque son choix s'arrête sur Bérangère de Navarre, c'est à Aliénor qu'il confie la charge d'accompagner la jeune fille jusqu'à un rendez-vous fixé en Sicile.

La vieille dame va traverser les Pyrénées à automne, puis repartir en plein hiver en direction de l'Italie pour arriver à Reggio de Calabre en rnars 1191. Elle n'y reste que quatre jours, pressée de reprendre la route vers l'Angleterre où Longchamp s'est arrogé un pouvoir quasi royal et où Jean intrigue, s'appropriant au passage quelques châteaux royaux.

 La croisade sera désastreuse. Faute d'un accord entre les principaux chefs sur la stratégie, es offensives contre Saladin échouent. Richard, qui s'était marie à Chypre, souffre de crises de malaria. Irascible et violent, il enlève Jaffa d'assaut, mais ne parviendra pas jusqu'à Jérusalem et trouve le moyen de s'aliéner le duc d'Autriche, qu'il a offense.

Quittant la Palestine le 9 octobre 1192 après la paix de Ramallah conclue avec Saladin, qui assurera, sous la protection des ottomans, l'accès des chrétiens aux Lieux Saints jusqu'au XXe siècle, Richard disparaît.

Arrive enfin en janvier 1193 la copie d'une lettre de l'empereur d'Allemagne au roi de France annonçant à celui-ci que "l'ennemi de notre empire et le perturbateur de (son) royaume" était prisonnier du duc d'Autriche. Naufragé sur les côtes d'Illyrie (on dirait du Shakespeare), Richard n'a rien trouvé de mieux que de prendre la voie de terre et de se jeter ainsi dans la gueule du loup, en l'occurrence le duc Léopold qu'il avait mortellement offensé à Acre.

Tandis que Jean s'agite, espérant profiter de l'occasion et que Philippe-Auguste envahit la Normandie, Aliénor va montrer une énergie peu commune et susciter l'émerveillement.

La rançon demandée est énorme : 100.000 marcs d'argent, soit deux fois le produit annuel brut de l'Angleterre, que la reine s'emploie aussitôt à lever. Elle décrète que chaque homme libre versera un quart de son revenu annuel, le clergé un dixième du sien, que les gens pauvres donneront ce qu'ils peuvent et que les églises et abbayes puiseront dans leurs trésors, ceci étant valable aussi bien en Anjou et en Aquitaine qu'en Angleterre. La somme commence tant bien que mal à être réunie et déposée à la cathédrale Saint-Paul lorsqu'il appert que Jean s'est approprié celle qu'il était chargé de réunir, que d'ailleurs il trahit son frère au profit de l'empereur en espérant ainsi s'assurer le trône.

Mais le pire vient de Richard lui-même : sommé par l'empereur de l'aider contre l'Angevin Tancrède en Sicile, il préfère, pour ne pas prendre les armes contre un allié, offrir que sa rançon soit relevée de 50 000 marcs. On saurait difficilement être plus chevaleresque. Aliénor se met en devoir de compléter la somme, créant autour du roi un vaste mouvement de ce qu'on n'ose appeler patriotisme, mais qui est déjà une forme de sentiment national et peut, en octobre 1193, faire envoyer 100 000 marcs, soit 35 tonnes d'argent, à l'empereur. Elle-même se chargera en décembre de convoyer les 50 000 marcs restants.

Une déception l'attend à son arrivée. Philippe-Auguste et Jean ont fait une offre supérieure à l'empereur et celui-ci ne veut pas libérer Richard. Ce n'est que le 4 février qu'il y consent, après que Richard a dû se soumettre à l'humiliation de le reconnaître comme suzerain. Il rentre enfin à Londres le 12 mars, mais en repart le 12 mai pour la Normandie où il repousse les troupes du roi de France. Jean pendant ce temps se fait oublier.

Aliénor a maintenant 72 ans et, après ces péripéties, n'aspire plus qu'à la paix. Elle se retire à Fontevraud, inquiète cependant de voir que le couple royal n'a pas d'héritier direct. Elle décide quant à elle de prendre son petit-fils Othon de Saxe, fils de sa fille Mathilde, pour héritier du duché d'Aquitaine.

La mort de Richard, à Chalus, le 26 mars 1199, d'une septicémie causée par un carreau d'arbalète, la tire de sa retraite. C'est elle qui, avec lucidité et courage, avant que le roi de France ne tente quoi que ce soit, prévient Jean, obtient pour ce dernier l'allegeance de ses vassaux à elle. Mais dès que Philippe-Auguste est au courant, il proclame Arthur de Bretagne héritier de Richard et obtient des barons d'Anjou du Maine et de Touraine qu'ils reconnaissent l'enfant comme leur suzerain.==>Récit de la mort de Richard Cœur de Lion d’après Roger de Hoveden.

Tandis que la guerre fait rage en Anjou, Aliénor se dépense sans compter à travers son duché, accordant nombre de chartes communales aux villes qui dépendent d'elle, à charge pour elles d'assurer leur propre défense. Elle trouve le temps de présider à l'installation du premier maire de La Rochelle, Guillaume de Montmirail et d'accorder aux habitants d'Oléron une charte, appelée depuis "les rôles d'Oléron", qui sans le savoir jetait les bases du droit maritime.

Aux abbayes, elle multiplie les dons, conférant des chartes et s'assurant de leur fidélité. On peut dire qu'elle parvint presque à elle seule à sauver à ce moment-là l'héritage de son fils, qui n'était pourtant pas son préféré et que quelque part elle méprisait, mais qui était le roi d'Angleterre. Il est même touchant de la voir, pour sauver le trône de ce fils, accorder des chartes rappelant le souvenir de son "très cher époux le roi Henri, de gracieuse mémoire", tout en accueillant par ailleurs une fugitive, sa fille Joanna, épouse du comte de Toulouse, qui, enceinte, meurt bientôt et qu'elle fait ensevelir à Fontevraud auprès de Henri II et de Richard.

La paix finalement conclue entre Jean et Philippe-Auguste après Noël 1199 allait-elle enfin permettre à Aliénor un repos bien mérité ? Il était dit qu'il n'en serait rien.

Le roi Philippe-Auguste désirait marier son fils Louis et songeait à une princesse de Castille. Qui mieux qu'Aliénor pouvait se charger de cette mission puisque la reine de Castille était sa fille et qu'elle avait déjà si bien su choisir une épouse pour son fils Richard ? Aliénor se mit donc en route au début de 1200, accompagnée de l'archevêque de Bordeaux et du capitaine Mercadier, chef de mercenaires, ce qui ne l'empêcha pas de tomber dans une embuscade tendue par un de ses vassaux, Hugues de Lusignan, lequel la contraignit à lui rétrocéder le comté de la Marche que ses ancêtres avaient vendu à Henri II. C'est en plein hiver qu'elle franchit les Pyrénées enneigées.

Le roi de Castille avait deux filles, Uracca et Blanche. Uracca, étant l'aînée, avait plus de chance d'être l'heureuse élue, mais ce fut Blanche que choisit Aliénor, sous le prétexte que les Français ne pourraient se faire à une reine au nom étrange. Elle prit le temps de séjourner en Castille, puis de rentrer à petites étapes. Fatiguée, et choquée par l'assassinat à Bordeaux du capitaine Mercadier sur la route du retour, elle confia à l'archevêque le soin d'amener sa petite fille en Normandie pour qu'il la présente au roi de France et s'arrêta à Fontevraud, fourbue.

 

Elle semble avoir été à plusieurs reprises très malade au cours des quatre années qu'il lui restait à vivre, ce qui ne l'empêcha pas d'oeuvrer à ramener la paix en Poitou entre les Lusignan et le roi Jean, puis de venir au secours de celui-ci lorsque le roi de France se mêla de la querelle, qui incluait désormais aussi Arthur de Bretagne et menaçait l'héritage Plantagenêt tout entier.

Contrainte de quitter Fontevraud avec l'intention de se réfugier dans sa capitale de Poitiers, Aliénor, à l'été 1202, se retrouva assiégée dans Mirebeau par son petit-fils Arthur, qui voulait la prendre en otage pour négocier plus favorablement avec Jean. Heureusement délivrée par Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, elle fit jurer à Jean de n'attenter en rien à la vie d'Arthur, pressentant que le roi de France ne manquerait pas d'exploiter tout incident en ce sens. Jean ne tint malheureusement pas compte du conseil de sa mère et Arthur, capturé en août avec 250 de ses chevaliers, fut emprisonné à Falaise.

On ne sait ce qui se passa ensuite et la mort d'Arthur reste un mystère de l'histoire. Mais lorsqu'il fut patent après Pâques 1203 que le duc de Bretagne n'avait plus reparu en public depuis de long mois et que se répandit la rumeur de son assassinat, l'indignation qui s'empara de nombreux vassaux de Jean fut habilement exploitée par le roi de France et l'assaut général donné aux possessions du Plantagenêt. Au mois de décembre, ne restaient plus de son duché de Normandie que les villes de Rouen et de Mortain, ainsi que Château-Gaillard et le Cotentin.

On ne sait rien de la vie et des sentiments d'Aliénor au cours de ces terribles mois de 1203, mas les chroniqueurs affirment que le chagrin de la mort d'Arthur et celui de voir tomber château-Gaillard la tuèrent.

Elle s'eteignit "comme une chandelle dans le vent", disent les Annales de waverley. Elle avait été reçue dans l'ordre de Fontevraud en 1202 et nous pouvons croire son secrétaire, Pierre de Blois, quand il affirme, contrairement à d'autres chroniques rédigées de seconde main, qu'elle y mourut. Son gisant peint, sur le visage duquel flotte un fin sourire, garde un charme indicible : Aliénor séduit encore au-delà de la tombe.

 Elle fut, je l'ai dit, extrêmement mal jugée en son temps et les historiens du XIXe siècle n'ont pas non plus été tendres avec elle.

Du côté des Anglais, on peut attribuer cette sévérité non tant à la méfiance qui met l'impératrice Mathilde ou la Louve de France", Isabelle, épouse d’Edouard II, dans le même sac qu'Aliénor, qu'au repli d'effroi victorien très ambigu devant la femme légère ou réputée telle.

 Et puis le romantisme avait placé parmi sa galerie de "Belles-Dames-sans-Merci", Dames du Lac et autres "Ladies-of-Shalot", l'icône de la Belle Rosamonde, cette Rosamund de Clifford aimée d'Henri II et dont, sans aucune preuve, on insinuait que la reine l'avait fait empoisonner, un peu comme cette marquise de la chanson française pour qui la reine a fait faire un bouquet après que le roi eut fait battre tambour, et dont l'anecdote ne se fonde sur aucun événement historique.

Quant aux historiens français, Aliénor avait pour eux, dans leur vision linéaire de l'histoire de France comme élaboration de la nation, le double tort d'avoir d'une part retardé l'élargissement du domaine royal et l'avènement de la nation qui devait, selon Lavisse, à Bouvines, et d'autre part d'avoir osé conforter le rêve français récurrent des rois d' Angleterre, qui devait amener, entre autres, la Guerre de Cent Ans.

Ce n'est que relativement récemment que, grâce à la chute des a priori moraux à l'égard de son tempérament, on s'est rendu compte de l'intelligence, de l'énergie et du rayonnement Aliénor. Ce n'était après tout pas sa faute si son premier époux lui était aussi mal assorti et si le second, quoique courageux et physiquement satisfaisant, était un rustre qui comprenait moins bien qu'elle ses fils. Aliénor a certes soutenu ces derniers contre leur père, mais c'était aussi pour tenter de préserver l'avenir en évitant que les partages disproportionnés de son empire envisagés par Henri II n'aboutissent à la ruine de l'ensemble, ce qui est finalement arrivé. C'était aussi pour que les querelles du roi de France avec le duc d'Anjou ne rejaillissent pas sur le duché d'Aquitaine et pour que l'entité de celui-ci soit sauvegardée.

Elle a fait preuve d'une intelligence et d'une énergie remarquables lors de la captivité du roi Richard et a sans doute, à ce moment-là, sauvé le royaume. Plus tard, si le roi Jean l'avait écoutée, il en aurait agi plus subtilement avec la rébellion bretonne et aurait probablement arraché ses terres françaises aux griffes de Philippe-Auguste. L'arme qu'Aliénor avait trouvée contre ce dernier, consistant à octroyer des libertés communales à charge pour les communes ainsi créées assurer leur propre défense, a été efficace. Le mouvement était si moderne qu'on en retrouve les échos jusque dans les cahiers de doléances de la Révolution et peut-être même encore aujourd'hui ans certaines formes de particularisme.

On mesure également aujourd'hui l'influence culturelle considérable qu'a été celle d'Aliénor. Son goût des chansons, au sens de l'époque, lui a fait apprécier les œuvres de la légende arthurienne qui s'échafaudait en Angleterre et elle a contribué à diffuser celle-ci en France.

Bien qu'elle n'ait eu, semble-t-il, que peu de relations avec sa fille, Marie de Champagne, après son divorce du roi de France, cette dernière reprendra le flambeau et patronnera Chrétien de Troyes.

Aliénor a également puissamment contribué à la diffusion de la culture "courtoise", même si les "cours d'amour" qu'elle aurait tenues appartiennent apparemment à la légende, et en ce sens elle aura beaucoup contribué à façonner, à civiliser et à polir la civilisation occidentale, en donnant à la femme la place qui lui revient.

Ce personnage clé du Moyen Age fut enfin, bien avant la reine Victoria, la grand-mère de l'Europe. Reine de France, puis d'Angleterre, elle vit deux de ses filles devenir par le mariage l'une, reine de Castille, l'autre de Sicile. Parmi ses petits-fils, l'un, Othon, devint Saint-Empereur romain germanique, un autre, roi de Castille et un troisième, roi de Jérusalem. Un de ses arrière-petits-fils devint roi de France sous le nom de Louis IX. Au fait, ce descendant fut canonisé sous le nom de Saint-Louis, comme le fut Ferdinand de Castille, lui aussi issu de la sulfureuse Aliénor. Le sang de celle-ci coule encore dans les veines de la reine Elizabeth et l'on peut se demander si ce ne serait pas à leur lointaine ancêtre que cette dernière et sa fille, la Princesse royale, doivent leurs gènes de cavalières talentueuses.

 

 

DISCUSSION

Guy Dandurand : Quel est le rôle direct d'Aliénor d'Aquitaine dans la littérature courtoise de langue d'oc ?

Une question qui serait une toute autre "histoire" : a-t-elle reçu à sa cour Robin des Bois ?

Gérard Hocmard : Je ne saurais dire ce qu'il en est et tu es sans doute mieux placé que moi pour le savoir. C'est toi le littéraire et moi l'angliciste. Pour ce qui est de Robin des Bois, même si Nottingham lui a érigé une statue, il semble qu'il soit l'avatar mythique, immortalisé par une ballade médiévale, d'un hobereau rebelle, mais qu'il doive surtout son existence à la reprise par Sir Walter Scott de ladite ballade comme base de son roman La Flèche noire.

André Delthil : Est-ce que quelqu'un a fait un film sur le sujet ?

Gérard Hocmard : Oui. Je ne sais plus qui, mais cela s'appelait Un Lion en Hiver et Henri était incarné par Peter O'Toole.

Pierre Gillardot : Aujourd'hui la présence du tombeau d'Aliénor à Fontevraud est un argument des marchands de biens auprès d'éventuels acheteurs britanniques.

Gérard Hocmard : Je n'en doute pas. Le culturel, par le vernis de respectabilité qu'il confère, fait vendre. Du Bourgeois gentilhomme aux acheteurs contemporains en passant par les achats de bibliothèques par les maréchaux d'Empire ou Bokassa, on n'a rien inventé.

Claude Hartmann : Juste une anecdote : à Chypre, le raisin de table "verico" est une variété appréciée. Son nom remonterait au roi Richard qui, en le goûtant aurait apprécié "very good". Encore eût-il fallu que le roi parlât anglais et non français

Gérard Hocmard : Richard n'a, semble-t-il, jamais parlé que le français. Mais les incursions étrangères laissent toujours des traces. Qu'on pense à la "quichenotte", cette coiffe pour aller aux champs des femmes du Bas-Poitou et de l'Aunis, munie d'espèces de bavolets de chaque côté du visage, dont le nom viendrait du dépit des soudards anglais de la guerre de Cent ans qui, pour ce détail technique, ne pouvaient pas les embrasser (kiss not).

Jean Trichet : À propos du gisant d'Aliénor, l'on a fait remarquer que le drapé des plis de la robe témoignait d’une réelle coquetterie. Sait-on s'il y a eu une intention de refléter un goût de la souveraine ou une certaine reconnaissance ? La comparaison avec d'autres gisants de la même époque confirme-t-elle cette originalité ?

Gérard Hocmard : La principale originalité du gisant d'Aliénor est le sourire qui flotte sur ses lèvres et il est yrai que le drapé y est spécialement soigné. Mais sans doute l'abbaye a-t-elle voulu honorer spécialement celle Qui l'avait si richement dotée, à moins que Jean ait aussi voulu pour sa mère un gisant exceptionnel. Mais à aube du XIIIe siècle on fait aussi sourire les anges des cathédrales.

 

BIBLIOGRAPHIE

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OWEN (D.D.R.), Eleanor of Aquitaine, Queen and Legend, Oxford, 1993.

PERNOUD (Régine), Alienor dAquitaine, Paris, 1965.

SEWARD (Desmond), Eleanor of Aquitaine, the Mother Queen, London, 1978.

WEIR (Alison), Eleanor of Aquitaine, by the Wrath of God, Queen of England, London, 1999.

Gérard Hocmard Mémoires de l'Académie d'Orléans : agriculture, sciences, belles-lettres et arts.

 

 

==> Ducs d' Aquitaine et Comtes de Poitou et plus

==> Le palais des Comtes de Poitou-ducs, l’une des architectures emblématique du Moyen Âge de Poitiers

==> Croisade de Guillaume IX le troubadour, grand-père d’Aliénor d’Aquitaine et premier poète connu en langue occitane.

==> Délimitation de la Vieille Langue Française au temps d’Aliénor d’Aquitaine (langue d’oc, langue d’oil)

==> Aénor de Châtellerault, duchesse d Aquitaine, l'abbaye royale Saint-Vincent de Nieul sur l'Autise.

==> Guillaume (Guilhem) IX et Le vase d'Aliénor d’Aquitaine (Bataille de Cutanda)

==> La Conversion de Guillaume X d'Aquitaine, Mariage de Louis VII le Jeune, futur roi de France avec Aliénor de Guyenne

==> Pêche et chasse, un privilège seigneurial au Moyen-Âge (Poitou)

==> Les greniers Plantagenêt, l’importance capitale du sel dans la vie économique du Moyen âge .

==> Aliénor d’Aquitaine - Origine et le dernier des Plantagenêts

==> Retour historique sur les Chartes et Donations de l’abbaye de Fontevraud

==>Barfleur, La voie des Rois d’Angleterre

==>Pétronille (Alix) d'Aquitaine, sœur de la Reine Aliénor, arrive à la cour de France ; Raoul Ier de Vermandois en tombe amoureux.

==> Niort l’ancien castellum incendié en 1104 et reconstruction du Donjon Poitevin Plantagenêt.

==> Les femmes dans les croisades

==> La Rochelle, le port d'Aliénor d'Aquitaine

==> La Rochelle au Moyen Age - Le château Vaucler d’Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine

==> 1152 Aliénor d’Aquitaine, Lois Maritimes les Rôles d'Oléron, appelés aussi Jugements d'Oléron

==> Aliénor d’Aquitaine la concession des priviléges de franche-commune

==> Aliénor d'Aquitaine, Henri II & Richard Coeur de Lion ont contribué à la fondation de l'Angleterre et du Royaume Uni.

==> La vie d'Aliénor d'Aquitaine, reine d’Angleterre à Chinon et à Fontevraud l'Abbaye

==> La Voie des Plantagenêts - la route historique des Rois d'Angleterre

==> L'expansion de l'empire Plantagenêt (carte et Donjon de Niort)

==> La vie d’Aliénor d’Aquitaine (la pensée poétique et chevaleresque des troubadours)

==> Aliénor d'Aquitaine protectrice des Troubadours et Trouvères

==> Les romans des Chevaliers de la table ronde à la cours Henri II Plantagenet et Aliénor d’Aquitaine.

==> Les Chevaliers de la Table Ronde dans le Poitou à la cour des Rois Plantagenêt

==>Le Goliard Gautier Map raconte l'histoire de Lancelot du lac à Henri II et Aliénor d'Aquitaine.

==> La légende de Robin des bois (Robin Hood), Jean sans Terre et Richard Cœur de Lion

==> 6 avril 1199 Récit de la mort de Richard Cœur de Lion d’après Roger de Hoveden.

==> 1199 Les Seigneurs de Surgères, Aliénor et Richard d’Aquitaine - la porte Renaissance du château et la tour d’Hélène de Fonséque

==> Les blasons du Donjon de Niort (1204 charte de bourgeoisie d'Aliénor d'Aquitaine - Ville de Niort)

==> le Cimetière des Rois d'Angleterre à l’abbaye de Fontevraud

==> Le Psautier d’Aliénor d’Aquitaine

==> A propos des peintures de la chapelle Sainte Radegonde de Chinon

==> les relations de la France et de la Castille