PHystorique- Les Portes du Temps

25 août 2019

Relation du passage de Son Altesse Royale Madame, duchesse d'Angoulême, dans la Vendée en 1823

Le mont des Alouettes

Des jours de bonheur viennent de luire pour la Vendée. S. A. R. MADAME, duchesse d'Angoulême, avait promis d'honorer de sa présence le sol classique de la fidélité, et cet espoir s'est réalisé.

 Ce n'est que bien peu de jours à l'avance qu'on a été prévenu de cet heureux événement. Aussitôt la Garde d’honneur, qui s'était déjà réunie ici pour célébrer la Saint-Louis, est arrivée de tous les points du département.

Les anciens chefs vendéens, les fonctionnaires publics et les habitants des campagnes sont accourus à Bourbon, et sur les autres lieux que devait parcourir l'Ange tutélaire de la France. L'enthousiasme était au comble, et L'HÉROINE DE BORDEAUX, en quittant sa ville chérie, a pu se convaincre que ceux qui entreprirent de défendre l'autel et le trône contre des forces centuples des leurs, ne le cèdent à aucuns non plus, en sensations, lorsque le jour du triomphe est arrivé.

Partie de la Rochelle, le 17 septembre au matin, MADAME est arrivée à Bourbon vers midi. A quelque distance de la ville, elle avait été reçue par le Corps municipal, le Préfet, le lieutenant-général d'Espinoy, commandant la 12éme division, et le maréchal-de-camp du Pérat, commandant le département. Immédiatement après son arrivée, les autorités lui ont été présentées, et les chefs de corps ont été admis à la complimenter.

Après quelques moments de repos, elle est sortie pour voir les édifices publics et placer la première pierre d'une colonne qui, bâtie sur la principale place du chef-lieu du département, indiquera aux étrangers l'époque où la Fille de nos Rois visita le peuple qui mérita, de la part d'un homme extraordinaire, le nom de Peuple de Géants, et dont le dévouement pour ses maîtres sera redit aux générations futures.

Ensuite Son Altesse Royale a admis à sa table Mme de Curzay, MM, de Curzay et de Vérigny, préfets de la Vendée et de la Loire Inférieure; M.gr l'évêque de Luçon; MM. les généraux de Sapinaud, comte d'Espinoy, de Lanjamet, de la Houssaye et du Pérat; les députés Joffrion et de Vassé; MM. Auvynet et Bernard , sous-préfets des Sables-d'Olonne et de Fontenay-le-Comte , MM. Duchesne de Denant et Dautrive, maire et premier adjoint de la ville de Bourbon; les colonels vendéens de Chantreau et Caillaud ; MM. de Lezardière et Voyneau, et M. de la Bastière, commandant de la Garde d'houneur. Le soir les dames ont été présentées.

Le 18 à six heures du matin, MADAME, duchesse d'Augoulême, accompagnée de M.me la comtesse de Béarn, et de MM. marquis de Vibraye et le vicomte d'Agoult, est partie pour se rendre au-delà des Herbiers, sur la montagne des Alouettes, point d'où l'on découvre une grande partie de la Vendée militaire. De distance en distance, sur toute la route, les anciens soldats vendéens étaient réunis en corps pour la saluer. Aux Essarts, M. de Puytesson et sa brave division étaient sous les armes. A l'entrée de tous les bourgs, se trouvaient des arcs de triomphe. On doit mentionner particulièrement celui des Quatre Chemins, non seulement à cause de son élégance, mais encore parce qu'il était élevé sur un lieu illustré par les succès des vendéens, toutes les fois qu'ils y ont combattu : quatre victoires complètes y ont été remportées.

Après avoir été visitée l'église des Herbiers, MADAME a monté à cheval pour aller à la montagne des Alouettes. Là était la véritable fête de la journée, et le caractère vendéen s'est déployé tout entier aux yeux de Son Altesse Royale. Une masse de population d'environ 12,000 ames, dont plus de 5 à 6 mille hommes sous les armes, a fait retentir l'air de ses acclamations. Sur ce magnifique plateau, une tente élégante était dressée, et la moderne Antigone y a joui d'un point de vue digne d'un aussi beau jour.

 Le général de Sapinaud, ancien généralissime vendéen, qui présidait à la fête, à reçu MADAME et lui a présenté une réunion de demoiselles. L'hommage d'une corbeille de fleurs lui a été offert, en leur nom, par M.lle d'Hillerin. Son Altesse Royale a ensuite accepté le déjeuner qui lui était offert, au nom de la Vendée, et elle a admis à l'honneur de ce banquet champêtre les Préfets de la Vendée et de Maine-et-Loire, les généraux de Sapinaud, de la Houssaye, du Pérat et comte de la Roche-Saint-André; M.me de Suzannet, veuve de l'illustre vendéen mort en défendant la monarchie, le marquis et la marquise de la Bretesche, le comte et mademoiselle de Chabot, Mme la baronne de Rascas, M.me des Touches, M.me de Buor, née de Sapinaud, le comte et la comtesse de Bessay et plusieurs autres personnes.

 Pendant le repas, la foule circulait librement autour de la tente. Aussitôt après, MADAME a bien voulu combler les voeux des vendéens impatiens, qui jusqu'alors s'étaient tenus derrière l'enceinte qui leur avait été tracée, elle a parcouru toutes les lignes du carré, accompagnée des principaux personnages de la réunion, et elle a eu l'extrême bonté d'adresser la parole à un grand nombre de soldats, de considérer les drapeaux des différentes paroisses et de remarquer les diverses armures vendéennes , joignant à toutes ses remarques une bienveillance qui a fait oublier à tous les vétérans de la fidélité leurs blessures, leurs peines et leurs travaux passés : l'émotion gagnait tous les coeurs. Il est impossible de se faire une idée de l'effet que produisait à chaque instant le louchant intérêt des questions et la naïveté des réponses. On surprenait dans tous les yeux des larmes de joie et d'attendrissement. Cette revue a duré plus d'une heure, et il fallait pour que MADAME n'en fut pas excédée, toute la sollicitude qu'elle a témoignée aux vendéens. La réunion eut été encore plus nombreuse si les Angevins accourus déjà aux Herbiers, n'étaient retournés en toute hôte dans leurs pays, dans l'espoir d'y posséder aussi l'objet de leur vénération.

 Plusieurs fois on a voulu fixer l'attention de MADAME, sur le coup d'oeil enchanteur qu'offre le point le plus élevé du pays; mais elle s'y est toujours refusée en rappelant que ce qui la touchait uniquement était la vue des braves réunis autour d'elle. Elle a bien voulu consacrer son passage sur ce mont granitique, par une fondation, qui sera éminemment précieuse pour un peuple aussi religieux qu'il est royaliste. Une chapelle sera construite sur ce point élevé, pour consacrer une époque qui ne s'oubliera jamais. S.A.R. a daigné affecter 5000 francs pour la construction de ce monument. Que de prières seront faites au pied de cet autel de si illustre origine! Combien de vendéens s'y rendront les jours anniversaires de ceux où MADAME rendit heureuse, par sa présence, la terre de la fidélité! Que de vœux seront faits à l'éternel pour la conservation d'une famille qui illustra la France et assura son bonheur pendant tant de siècles! Que d'aumônes y seront distribuées en souvenir de l'auguste fondatrice, dont le nom n'est jamais invoqué en vain !

A midi, MADAME est montée à cheval, accompagnée du Préfet, du général du Pérat, du colonel de Penhoët et du marquis de la Bretesche, et est allée visiter Mortagne, petite ville fameuse dans les guerres vendéennes. Elle a fait ce trajet sur un cheval appartenant à M. Baudry d'Asson, neveu du premier chef vendéen, du commandant de l'insurrection de Bressuire. Remontée en voiture, la Princesse est retournée à Bouleon, où elle admit à sa table M. le Préfet, M.me de Curzay, M.me la comtesse de Belau,

 

(?) M.gr l'Evêque de Luçon , le général du Pérat, M. de la Fontenelle de Vaudoré , président de la cour d'Assises, MM. des Abbayes, Constant de la Bastière, Robert de Chateigner, le vicomte de Chabot, Maynard et Grelier du Fougeroux, anciens officiers supérieurs vendéens; MM. Brisson, Maynard de la Claye, le marquis de Lespinay, de Montsorbier et de Mauclere, membres du conseil général; et M. de Vallière, receveur général.

A la sortie du dîner, et après s'être entretenue avec les personnes qui y avaient pris part, MADAME est descendue avec elles, sur la terrasse du jardin de la préfecture, dont la position peut être comparée à celle dite du bord de l'eau, aux Tuileries. Une population immense, particulièrement formée de soldats vendéens, était sur la place publique, au bas de la terrasse, d'où elle apercevait parfaitement la Princesse, à l'aide de l'illumination des bosquets de la préfecture; de bruyants cris de joie n'ont cessé d'accompagner MADAME pendant toute sa promenade, et l'ivresse était à son comble. Peu de temps après S. A. R., fatiguée par une course de près de trente lieues, est rentrée dans ses appartements. Un bal donné par la Garde d'honneur, pareil à celui qui avait déjà eu lieu la veille, a terminé cette heureuse journée. Une foule de pièces de vers analogues à la circonstance, ont aussi exprimé les sentiments de la joie publique.

Avant de se retirer, l'auguste orpheline du temple a songé à consoler des infortunes. Une somme de 20,000 francs a été remise à M. le Préfet. Elle est destinée aux hôpitaux, aux vendéens blessés, aux veuves et aux orphelins, mais uniquement pour satisfaire les plus pressants besoins. La Princesse, dans sa bienveillance n'a oublié aucune partie du département. Elle a témoigné au Sous-Préfet de Fontenay-le-Comte, combien elle aurait désiré voir cette ville et même sou arrondissement, qui viennent de donner récemment une preuve si marquante de l'excellent qui y règne.

 

MADAME s'est mise en route pour Nantes, aujourd'hui 19 septembre à sept heures du matin, emportant les vœux et les regrets de toute une population dont les sentiments, indépendamment d'une manifestation qui n'est pas équivoque, sont garantis par plusieurs années d'une lutte tellement héroïque qu'elle est unique dans les fastes de l'histoire.

Outre le monument dont la Princesse a posé la première pierre à Bourbon, et celui dont sa munificence et sa piété ont doté la Vendée; il a été arrêté qu'une médaille en bronze serait frappée en souvenir des jours mémorables qui viennent de s'écouler. Enfin un tableau destiné à devenir l'ornement du palais illustré par le séjour de MADAME, rappellera encore ses traits, dans un lieu où elle ne donna que des instants trop fugitifs.

MADAME doit aussi visiter Sainte-Anne d'Auray, mais il est encore une nouvelle marque d'intérêt qu'elle veut bien donner à la Vendée. C'est une de ces attentions tellement délicates, que les expressions manquent pour la qualifier, un Bourbon seul peut en concevoir l'idée. S. A. R., rendue à Varades, doit y passer la Loire, aller à Saint-Florent, et retourner sur la rive droite du fleuve, pour le traverser deux fois, sur un point où un peuple entier de preux et de fidèles abandonna son pays et ses biens pour combattre l'irréligion et l'anarchie.

— Le passage de Son Altesse Royale MADAME, duchesse d'Angoulême, dans la Vendée, est une époque à jamais mémorable dans les fastes historiques, et l'on conservera religieusement dans le pays, le souvenir d'une foule d'anecdotes auxquelles ce voyage a donné lieu.

Quand S. A. R., en habit d'amazone, parcourait les lignes des vendéens, l'un de ces vieux serviteurs auxquels elle avait adressé la parole, disait : Pourquoi notre bonne Princesse ne m'a-t-elle pas présenté sa main à baiser ou mille écus ; elle aurait vu , malgré que je sois bien pauvre, que ce n'est point l'intérêt qui nous a fait marcher.

Qui pourrait rendre la naïve sensibilité d'un bon paysan, qui, les yeux pleins de larmes, entendant S. A. R. dire avec émotion: « Ah! mes amis, que je suis aise de me trouver au milieu de vous, » et nous donc, ma bonne dame!

Les enfants remplaçaient leurs pères: S. A. R. ayant dit à un jeune homme: « Vous êtes trop jeune pour avoir fait la guerre? » Oui, mais c'est la carabine de mon père, mort de ses blessures, que je vous présente.

Derrière cette triple haie de vendéens armés, les femmes se pressaient pour entrevoir S. A. R.; les, petits enfants s'étaient glissés entre les jambes de leurs pères, ils y étaient à genoux, les mains jointes et es yeux élevés naturellement vers le ciel, pour apercevoir la Princesse. Ce tableau enchanteur ferait un sujet bien digue de la lithographie et même de la peinture.

C'est sous la tente même où déjeunait MADAME, duchesse d’Angoulême, au camp des Alouettes, que M. le Préfet exprima le vœu qu'une chapelle lut fondée par S. A. R. sur ce beau plateau. « Combien cela coûtera-t-il, demanda-t-elle?» cinq mille francs au plus répliqua le Préfet. « Eh bien, je les donnerai l'année prochaine, car cette année j'ai beaucoup dépensé, et cependant je ne puis rien refuser de ce qui dépend de moi dans la Vendée. "

Après la revue, S. A. R. remonta à cheval, et se dirigea sur Morlagne, accompagnée d'une suite nombreuse. Les plus douces émotions remplissaient l'âme de cette bienfaisante Princesse. M. le Préfet était auprès d'elle; elle lui dit : « J'ai beaucoup voyagé; cela m'a rendu bien pauvre; cependant je voudrais soulager quelques infortunes dans la Vendée. Vingt mille francs sera-ce assez ? » Des larmes d'admiration et de reconnaissance furent la seule réponse (10) du Préfet, qui, un instant après lui dit : Ah! MADAME, laites que je ne sorte jamais d'un département où la présence de Votre Altesse Royale me cause tant de bonheur! »

Tour à tour, pendant cette course rapide, faite à cheval, S. A. R. s'entretint avec les généraux de Sapinaud et du Pérat (tous les deux anciens chefs vendéens, et le dernier commandant aujourd'hui le département). C'était sur le sol même où ils avaient fait la guerre, et où se sont passés tant de mémorables événements, qu'elle leur demanda des détails sur les fameux combats de Torfou, de Montaigu, des Quatre-Chemins et autres, où la valeur Vendéenne avait obtenu des victoires si complètes; elle saisit cette occasion de combler de bontés, ces serviteurs dévoués et fidèles.

S. A. R. fit aussi appeler auprès d'elle M. de Penhoêt colonel de gendarmerie, elle lui parla avec intérêt de sa famille et lui prouva qu'elle connaissait ses malheurs comme ses droits aux bontés du Roi. Ce brave colonel sortit tout ému d'un entretien qui l'aidera longtemps à supporter les revers de fortune qu'il vient d'éprouver.

Le lieutenant-général la Houssaye , se trouvant à Mortagne, où il avait suivi depuis Bourbon S. A. R. Elle lui dit avec surprise: « Vous êtes venu jusqu'ici général? »

MADAME, répondit le général, je désirais être témoin de la fête des Vendéens. « Ajoutez M. le général, que c'est aussi la mienne. "

Dans la ville de Bourbon-Vendée, déjà le deuil succède à l'allégresse. Il est sept heures; S. A. R. traverse une haie de Gardes d'honneur et leur témoigne sa satisfaction du service intérieur qu'ils ont fait auprès de sa personne, faveur d'autant plus précieuse qu'elle n'a été accordée qu'aux vendéens pendant tout le voyage de MADAME clans le midi. Elle part et des larmes de tristesse et de regrets, succèdent aux larmes de joie.

MADAME, duchesse d'Angoulême, a bientôt fait trois lieues; elle arrive à Belleville; elle a traversé des arcs de triomphe ; elle est au quartier-général du général Charrette. On voit encore à quelque distance de la paroisse, la chambre où ce célèbre défenseur de la foi et de la monarchie méditait ses attaques et ses défenses, et les prairies où il passait en revue ses compagnons d'armes : plusieurs d'entre eux existent encore ; ils sont là et s'offrent de guider les pas de S. A. R., qui accepte de visiter ces lieux mémorables, et qui le seront bien davantage après cette pieuse visite.

Un morne et respectueux silence est observé pendant le trajet; des veuves de vendéens de toutes les classes, se trouvent sur son passage, on y remarque M.me de Beauregard. M.me de Mornac , présentant sa nombreuse famille, alors que M. de Mornac , colonel , est en Espagne. Deux anciens chefs de divisions vendéennes, MM. des Abbayes et Gautté accompagnent S. A. R. jusqu'au modeste appartement qu'habitait l'immortel Charrette. Ce sont eux qui donnent à MADAME, toutes les explications qu'elle demande. C'est la qu'elle prend des informations précises sur tout ce qui concerne cette famille illustrés par son dévouement et ses malheurs, et l'émotion de tous les assistants est au comble, lorsqu'on quittant ce modeste toit, on entend la bouche auguste de S. A. R. proférer ces paroles remarquables : " Ah! pourquoi faut-il que tant de dévouement et de gloire n'aient pas eu un meilleur sort! »

S. A. R. toute ému, après s'être promenée quelques instants en silence et presque seule dans le jardin contigu à l'appartement de Charrette, passe à pied au milieu d'une foule de vendéens oui se précipitent à ses pieds, veulent toucher ses vêtements et lui couper le passage, comme s'ils eussent voulu tenter de la retenir au milieu d'eux. S A. R. rejoint avec peine sa voiture, et tous les regards se portent sur la route par où s'éloigne l'auguste Princesse, qui, comme un ange du ciel, est venu sur celle terre sacrée, apporter tous les genres de consolations à la fois.

Quand Belleville était livré aux regrets, l'impatience et la joie la plus vive se manifestaient sur la route à parcourir. A l'Hébergement. M. de Puytesson, ramenant ses paysans, se trouvait encore sur le passage de S. A. R. A Montaigu, M. le Magnan l'attendait, avec sa belle division composée de vendéens et de bretons. C'est là que les derniers hommages des vendéens ont été rendus à MADAME; mais une foule d'entre eux sont allés à Nantes, se fondre dans l'immense population de celte ville, pour jouir encore du bonheur de voir S.A.R.; joindre leurs acclamations à celle des habitants de cette ville, et prolonger de quelques instants, les trop courts moments de bonheur dont ils ont joui dans la Vendée.

Dans ces jours de bonheur chacun a fait son devoir et l'on ne peut omettre de citer le zèle de la gendarmerie et celui de son digne Capitaine, M. Guérin d'Agon qui s'est multiplié et n'a pas quitté les pas de S. A. R. depuis son entrée jusqu'à sa sortie du département.

Parmi les personnes qui ont eu l'honneur d'être invitées à dîner par S. A. R. et qui n'ont pas été nommées se trouvent MM. de Puytesson, de Montreuil, Amédée de Béjarry, Bréchard, Ussault, presque tous anciens chefs vendéens.

Au camp des Alouettes les yeux se portaient avec attendrissement sur la fille de M. de Suzannet, que S. A. R. avait fait placer à table auprès de sa mère, dont la douleur a été suspendue par les témoignages d'intérêts qu'elle a reçus de cette auguste Princesse. 

 

NOMS de Messieurs les Officiers de la Garde d'Honneur Vendéenne.

MM. Morisson de la Bastière, Colonel-Commandant, Chevalier de Saint-Louis.

Le Chevalier de Dion d'Aumont, Capitaine Adjudant-Major, Chevalier de la Légion d'Honneur.

Caillaud, Porte-Etendard, ancien chef de Division Vendéenne, Chevalier de Saint-Louis.

Grelier du Fougeroux, Capitaine, ancien chef de Division Vendéenne, Chevalier de Saint-Louis.

D'Hillerin de Bois-Tissandeau, Lieutenant, ancien chef de Division Vendéenne, Chevalier de St-Louis

De Montsorbier,  Lieutenant, Chevalier de la Légion d'Honneur.

Mercier de l'Epinay, Sous-lieutenant, Chevalier de Saint-Louis.

De la Roche-Saint-André (Benjamin), Sous-lieutenant.

De Béjarry, Sous-lieutenant.

Himen de Fonteveau, Sous-lieutenant.

 

BRAVES VENDÉENS !

Vous venez enfin de jouir du plus grand bonheur auquel vous pussiez aspirer! l'Orpheline du temple, celle pour laquelle vous avez si longtemts combattu, vous a visité.

 MADAME , duchesse d'Angoulême, a parcouru vos champs mémorables. Vous êtes accourus de toutes parts ! chacun de vous a contemplé ses traits augustes et entendu sortir de sa bouche l'éloge de la fidélité, seul beaume qui convînt à vos vieilles blessures. Chacun de vous aussi a répété qu'il verserait, pour le Roi et pour S. A. R., jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Braves Vendéens ! la mémoire d'un si beau jour est à jamais consacrée dans nos coeurs. Elle le sera également dans l'histoire. Vos enfants envieux de votre sort transmettront d'âge en âge le récit merveilleux du voyage de la Protectrice de la Vendée.

On cherchera dans les vieilles chroniques tous les détails de ce prodigieux événement : et quand, à la veillée dans vos chaumières relevées, l'émotion forcera le lecteur de s'interrompre, le chef de famille, trouvant l'occasion de donner une utile leçon, se lèvera solennellement et dira: Vous voyez mes enfants, que tôt ou tard le dévouement et la fidélité sont sûrs d'avoir leur récompense.

Bourbon-Vendée, le 19 septembre 1823.

Le Maître des Requêtes, Préfet de la Vendée Chevalier de la Légion-d'honneur,

DE CURZAY.

 

 

RAPPORT DE LA MAIRIE DE BOURBON-VENDÉE. 

PASSAGE DE SON ALTESSE ROYALE MADAME, DUCHESSE D'ANGOULÊME, DANS LA VENDÉE.

PREMIER RAPPORT, Du 19 septembre 1823.

Déjà sont publiés tous les faits principaux qui se rattachent au passage de S. A. R. MADAME , duchesse d'Angoulême, dans ce département: nous publions alors rapidement ceux qui concernent cette ville; et plus tard nous ferons connaître ce qui aurait pu nous échapper.

Le 17 septembre courant, dans la matinée, une population nombreuse et toujours croissante remplissait les rues, les places publiques et la roule de Bordeaux. Le conseil municipal et toutes les autorités attendaient, près l'arc de triomphe, sur la limite de la commune, S. A. R. qui à une heure du soir a fait son entrée au bruit de l'artillerie, au son des cloches, au milieu d'un concours immense d'acclamations. Dès lors elle a daigné descendre de sa voiture, et accepter une calèche élégante que M. le Préfet a eu l'honneur de lui offrir; puis se montrant aux yeux d'un peuple affamé de contempler ses traits augustes, elle a traversé la ville au pas jusqu'à son palais, par la place Royale, la route des Sables, et la rue de la Préfecture. Chaque maison était pavoisée d'un drapeau blanc, toutes les fenêtres étaient garnies de dames et de spectateurs ; la Vendée semblait réunie dans Bourbon. S. A. R. accueillait, par des salutations affectueuses et le geste expressif de sa satisfaction, les transports de la joie générale, les cris vive le Roi! vive Madame! vive le Pacificateur de l'Espagne ! vivent les Bourbons! qui n'ont pas discontinué pendant son séjour.

A peine entrée dans son palais, cette princesse, si aimante et si digne d'être aimée, a permis qu'on lui présentât les autorités, les fonctionnaires publics, les officiers de toute arme, les demoiselles ayant une corbeille de fleurs, les dames de la halle, et beaucoup d'autres personnes recommandables par leur naissance ou leurs services rendus au gouvernement.

Tous les corps militaires ont concouru à la garde du palais, mais le 22 e de ligne occupait le poste extérieur: la compagnie des canonniers-pompiers gardait l'intérieur du palais; et les gardes d'honneur faisaient le service près la personne de MADAME.

Sur les trois heures et demie, S. A. R. est montée dans sa calèche et a parcouru les rues en témoignant aux habitants et aux magistrats tout l'intérêt que lui inspire une ville portant le nom sublime des Bourbons. Elle a partout versé le baume de la consolation, et recueilli les bénédictions universelles. Elle a reçu avec bonté un grand nombre de pétitions qui seront examinées avec soin ; elle a parlé à plusieurs personnes de tous les rangs; elle a relevé obligeamment les pauvres qui accouraient à leur bienfaitrice; enfin c'était une mère tendre au milieu de ses enfants. Après avoir visité la nouvelle église, l'hospice, le collége et les casernes, elle a daigné poser, sur la place Royale, la première pierre du monument vendéen voté à la mémoire des braves qui ont succombé eu défendant l'autel  et le trône.

 Delà elle a voulu encore voir le couvent des Ursulines, puis elle est retournée à son palais. A six heures elle a admis à sa table un grand nombre de fonctionnaires et de personnes distinguées; à sept heures elle a reçu quantité de dames qui avaient sollicité et obtenu la faveur d'être admises à la soirée ; elle a constamment dit à chacune les choses les plus obligeantes, et vers dix heures elle s'est retirée dans ses appartements.

Le lendemain à six heures du malin, S. A. R. accompagnée de M. le Préfet, et encore dans la même calèche que la veille, a pris la route des Herbiers pour y faire, jusques sur la montagne des Alouettes, la promenade qui devait être délicieuse pour elle-même, et qui sera à la Vendée militaire une époque historique et précieuse. La ville de Bourbon a été onze heures privée de la présence de cette Princesse chérie; mais elle savait que le centre militaire de la Vendée catholique et royale voulait aussi avoir un instant de bonheur; elle soupirait seulement pour un retour qui n'a eu lieu qu'à 5 heures du soir.

Dans tous le cours de la journée, de nombreuses phalanges vendéennes, accourues du bocage et du marais de l'arrondissement des Sables, avaient grossi la population. On voyait avec attendrissement de vieux guerriers à cheveux blancs, de preux vendéens armés comme autrefois, entourant le drapeau du célèbre Charrete.

Ces braves gens sont allés loin de la limite de cette commune, au- devant de S. A. R. qui en les voyant a été attendrie aux larmes. Elle a aussitôt ralenti sa marche, elle a passé la revue de l'armée fidèle, elle a interrogé un grand nombre de braves; elle les a laissés avec peine derrière elle pour arriver à son palais. Peu après son arrivée elle a encore daigné admettre à sa table beaucoup d'autres fonctionnaires; après son dîner elle a bien voulu permettre aux dames qui lui avaient été présentées, de circuler dans le jardin et de lui offrir de nouveau leurs hommages.

Dans cet instant une fête champêtre était préparée sur le Cours Henri IV adjacent au jardin. S. A. R. s'est montrée au peuple qui se livrait aux danses et à tous les sentiments de la joie. Elle a voulu deux fois lui exprimer sa sensibilité; mais les acclamations générales n'ont pas permis d'entendre les accents de sa voix. Des buffets, dressés sous des tentes, étaient garnis de comestibles et de liquides qu'on distribuait à tous ces bons Vendéens. La fête a duré fort avant dans la nuit; mais on avait eu soin d'interrompre de bonne heure tout plaisir bruyant, pour ne pas troubler le repos de S. A. R. qui avait paru fatiguée.

Ce matin à sept heures, la ville de Bourbon a eu la douleur de voir s'éloigner de ses murs l'Héroïne de Bordeaux à qui nous avons du moins offert nos coeurs. Nous avons la douce persuasion qu'elle a agréé celte offrande, et qu'elle est satisfaite de toute la Vendée. Puisse-t-elle porter bientôt au Roi l'expression de notre amour et l'hommage de notre respect. Puisse-t-elle conserver longtemps le souvenir d'une ville et d'un pays qui n'oublieront jamais son passage sur cette terre classique de la fidélité!

Un rapport subséquent contiendra les détails que le temps ou la mémoire ne nous rappellent pas en ce moment. Il nous suffit de dire aujourd'hui que M. le Préfet est content de tout le monde, des autorités comme des habitants; que tous ont fait leur devoir. Le programme a été ponctuellement exécuté; le feu de joie, le mât de cocagne, l'illumination générale pendant deux jours, le son des cloches et le bruit de l'artillerie dans les circonstances convenables, tout a dépeint l'allégresse; et nous sommes heureux de pouvoir faire ce récit dont la vérité est notoire. C'était une fête de famille, qui a été célébrée dans la joie du coeur; rien n'a troublé l'ordre dans ces deux jours, et cette époque demeure à jamais mémorable.

 

==> Historique de la chapelle du Mont des Alouettes par les chemins du Brigand


21 août 2019

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon.

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon (4)

François Rabelais naquit à Chinon, en Touraine, vers 1483, selon la plupart des biographies anciennes et modernes. Son père tenait l'hôtellerie de la Lamproie et possédait sans doute une petite fortune, puisque cette hôtellerie était une grande maison à plusieurs corps de logis, avec cours, jardins et dépendances, qui restèrent à peu près dans le même état et sous l'enseigne de la Lamproie jusqu'à la fin du XVIIe siècle. L'hôtelier avait, en outre, à une lieue de Chinon, une métairie, dite la Devinière, renommée dans le pays à cause du bon vin blanc (pineau) qu'elle produisait, et que Rabelais a vanté dans ses écrits, comme Horace célébrait en poëte les vignobles de sa maison de campagne de Tibur. La tradition fait naître Rabelais dans cette métairie, voisine de l'abbaye de Seuillé (1).......

==> Voyage dans le temps de Rabelais

 

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon (3)

(La devinière)

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon.

 

Rabelais n'avait donc pas de statue ? Tant d'ambitieux qui ont fait pleurer l'humanité ont leur monument en pleine place; Rabelais attendait encore le sien, lui qui s'est contenté de la faire rire.

Sept villes, dit-on, se disputaient dans l'antiquité l'honneur d'avoir donné naissance à Homère; l'auteur de notre grande épopée comique a été moins heureux. Ni Montpellier, où il a pris ses grades, ni Lyon, où il a exercé et professé, ni Paris, qui a son corps ne se sont souvenus de lui. Que les dévots aient tenu rigueur au franciscain défroqué et au légendaire curé de Meudon, cela va de soi; ils saignent encore de ses vigoureux coups de boutoir.

Si la Sorbonne le condamne, Calvin le met à l'index. Maître François n'avait pas rompu avec la règle monastique pour s'emprisonner dans la servitude de la Bible.

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon (2)

Quand il quitta Rome, absous tant bien que mal par le pape, ce n'est pas à Genève qu'il demanda l'hospitalité. Dans cette guerre de textes, éclairée çà et là du flamboiement lugubre, des bûchers, il se construit sa petite Eglise à lui, cette célèbre abbaye de Thélème, qui porte inscrit à son fronton : Fais ce que veux ! dont les portes sont grand'ouvertes, où l'appétit et la fantaisie remplacent la cloche, où le bon plaisir tient lieu de vœux, et qui forme au milieu de l'Europe, dont les luttes religieuses font un désert, une oasis idéale pleine de fraîcheur et de paix.

- Mais il n'y a pas que l'Eglise qui lui ait gardé rancune; chirurgiens, juristes, grammairiens, naturalistes, antiquaires, philosophes semblaient avoir fait avec elle cause commune. Les uns oubliaient qu'à une époque où les vertus dormitives étaient en pleine fleur, où Baraco et Baralipton remplaçaient le diagnostic, où l'on observait moins le pouls du malade que la figure des constellations, Rabelais avait fait à Lyon, avant Vésale, l'expérience d'une dissection publique.

Les autres paraissaient ignorer que seul, sans conseils, sans livres, tandis qu'une scolastique abstraite formait le savoir commun, son insatiable curiosité s'était abreuvée à toutes les sources, s'était nourrie de toutes les littératures antiques et nouvelles, et que ce promoteur de la méthode scientifique moderne fut, avec les Mélanchton, les Estienne et les Ramus, dans la restitution des lettres, un des ouvriers de la première heure; qu'Etienne Dolet l'appelait « l'homme de la médecine » et que notre ambassadeur à Venise s'inspirait de sa connaissance du droit.

Rabelais a longtemps porté la peine de son franc-parler et de sa liberté d'allures. Notre politesse moderne, issue de l'accouplement bizarre de l'étiquette espagnole et du cant anglais, s'est émue à ce débordement de saillies, à ce rire large et puissant qui éclate quand l'envie lui en prend, sans raffiner sur le sujet ni l'occasion. Elle en voulait à l'homme, comme d'une souillure personnelle, de ce qui n'était que l'exubérance d'un temps.

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon (1)

(les caves painctes Chinon)

Passe encore pour grossière; mais immorale, la verve de Rabelais ne l'est point. Sa passion de philologue et d'érudit ne va pas jusqu'à ressusciter les étrangetés du sentiment que Platon et Virgile étalent sans vergogne, à plus forte raison Pétrone et Athénée. Le bon sens et la bonne santé française le défendent contre toute ardeur maladive.

Qu'on compare seulement tel sonnet de Shakespeare avec les plaisanteries les plus grasses de Panurge, et l'on pardonnera à Rabelais ce qu'il nous raconte, en faveur de ce qu'il ne dit pas. Suivons surtout le conseil qu'il nous donne en sa préface : ouvrons ces statues de Silène; derrière « moqueries, folâtreries et menteries joyeuses », nous trouverons « la substantifique moelle ».

Sous ces masquas il y a des figures parfois nobles, toujours vivantes ; ce sont des hommes qui font mouvoir ces énormes carcasses de géants ; l'allégorie laisse deviner une morale utile et profonde. Les rois de France avaient leurs Caillette et leurs Triboulet : Rabelais est le bouffon populaire qui secoue ses grelots et remue sa marotte parce qu'il est des temps où la folie est le meilleur vêtement de la raison.

Il y a à ce dédain qui a jusqu'ici refusé à Rabelais toute consécration officielle un autre motif tout entier cette fois à son honneur. C'est sa haine de la fausse science, qui n'avait d'égale que son mépris de la fausse dévotion. Trissotin et Tartuffe sont frères ; le pédantisme est l'hypocrisie du savoir, comme la cagoterie est le pédantisme de la religion. Or, le charlatanisme est de toutes les époques comme de tous les pays ; il se transforme sans jamais se perdre et se perpétue par la plus étroite des hérédités.

Dame Quintessence a encore sa place en nos conseils et dame Pragmatique n'est pas morte sans postérité. Notre médecine compte encore plus d'un Rondibilis qui disserte là où il faudrait voir; n'a-t-elle pas aussi « son vinaigre Suzat pour les dents malades » et « ses queues de renard » pour les fiévreux? Notre magistrature a-t-elle tout à fait renoncé à ce « style de ramoneurs de cheminée, de cuisiniers et marmiteux? »

Ne voyons-nous pas s'étaler en plein prétoire plus d'un chat fourré, chargé de science comme un « crapaud l'est de plumes ? » A côté des sophistes de la science, les sycophantes de la politique.

Ce Samedi, Inauguration de la Statue de Rabelais à Chinon (5)

L'ère de Picrocholes n'est pas fermée, et depuis Grandgousier l'Europe a été souvent mise à feu et à sang pour moins que quelques livres de fouaces. Il fallait s'y attendre ; ç'a été une conspiration générale de tous les titres, grades et places contre ce grand douteur qui, au lieu de s'incliner devait la perruque, cherche curieusement ce qu'il y a dessous; contre ce révolutionnaire qui court sus aux réputations établies, voit en haut ce qu'on a mis en bas, qui nous représente en son enfer Xerxès marchand de moutarde et Achille botteleur de foin, alors que Diogène et Epictète sont passés grands seigneurs et festoient et devisent joyeusement; qui, en face des princes ambitieux et oppresseurs, édifie sa belle cité d'Utopie ou le pouvoir n'a d'autre rôle que celui d'un conseiller bienveillant et d'un redresseur de torts.

Enfin l'heure de la justice est venue pour Rabelais. Grâce au zèle d'intelligents admirateurs, l'auteur de Gargantua n'a plus rien à envier à celui de Candide.

 On a choisi pour y élever sa statue Chinon, « ville insigne, ville noble, ville antique, voire première du monde », où Pantagruel avait bu « maints verres de vin frais, » et où Rabelais naquit, dans la boutique d'un apothicaire, d'autres disent d'un cabaretier.

La petite ville de Chinon, reconnaissante, s'entend à fêter son nouveau patron. D'énormes affiches blanches nous promettent trois journées de liesse et de divertissements.

Aujourd'hui samedi, salves d'artillerie, concours de musiques et inauguration d'un chemin de fer. Nous n'avons encore qu'un ministre ; demain nous en aurons trois de plus. A quatre heures, on enlèvera le voile qui cache la statue en présence de la moitié du cabinet. A six heures, la municipalité offre à ses hôtes un banquet dont, paraît-il, nous nous « pourlécherons les badigoinces ». Rabelais oblige.

Pourquoi faut-il que les devoirs de son ministère aient empêché M. Ferry de se joindre à ses collègues ? La fête de Rabelais n'est-elle pas une fête littéraire et partant scolaire au premier chef ?

Dans cette période d'indécision où le latin et le grec envahissants risquaient d'altérer le génie de notre langue, Rabelais tient ferme contre les novateurs pour la tradition nationale. Il veut prouver « en barbe de je sais quels rapetasseur de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieux mots tout moisis, que notre langue vulgaire n'est pas tant vile, tant inepte, tant indigente et à mépriser qu'ils estiment ».

Il évite l'écueil où la pléiade s'est précipitée tête baissée. En dépit de son vocabulaire provincial, de ses mots forgés, de ses proverbes, sa phrase a une allure et une prestesse toutes modernes. Sans oublier Comines, ils pressent Saint-Simon et Voltaire. Dans la transformation générale des institutions et des croyances qu'il réclame, il demande grâce pour ces deux vieilles choses, excellentes parce qu'elles sortent des entrailles même de la nation: le mythe populaire et la langue des farces et des fabliaux.

Mais il y a plus : Rabelais est non-seulement une de nos gloires littéraires, mais un des meilleurs instituteurs de la jeunesse qui furent jamais. Aujourd'hui que les questions d'éducation occupent tant de place, que tout le monde a dans la bouche les noms de Frœbel et de Pestalozzi, pourquoi aller chercher par- delà le Rhin et le Rhône ce que nous avons justement chez nous?

 Nous ne demandons certes pas que les aventures de Gargantua et de Pantagruel deviennent dans nos lycées un livre de lecture courante ; mais peut-être nos maîtres èspédagogie gagneraient à s'en inspirer de temps en temps! Quoi de plus serré et de plus noble que les pages consacrées par Rabelais à l'éducation? Le développement parallèle de l'esprit et du corps, une part égale faite à l'expérience et au raisonnement, la connaissance des langues anciennes considérées non comme un but, mais comme un moyen de culture, la douceur substituée à la contraint , tout cela est dans Rabelais, bien avait Montaigne, Locke et Rousseau.

Gargantua sue sang et eau pendant treize ans sur Donat, le Théodolet et le Faces pour ânoner en présence d'Endémon et pleurer finalement comme un veau n'est-ce pas le portrait anticipé de plus d'un candidat d'aujourd'hui qui, après avoir orné sa mémoire de deux ou trois manuel, vient échouer piteusement à l'examen?

 Bien avant que l'Université se décidât à refondre ses programmes, Rabelais, par l'intermédiaire de Grangousier, avait mis à la porte toute la bande des magisters ergoteurs et fouetteurs et remplacé Jobelin par Ponocrates ; rien que pour cette raison, l'Université eût pu, sans se compromettre, figurer aux fêtes de Chinon.

A la fin de 1878 ou au début de l'année suivante, la ville de Chinon organise à l'École des Beaux-Arts de Paris, une souscription nationale permet de rassembler les crédits nécessaires pour l’érection d’un monument rendant hommage à Rabelais. Un concours est lancé selon un programme iconographique basé sur le mémoire biographique "Simples notes sur la vie de François Rabelais" du Bibliophile Jacob, mémoire qui doit aider les sculpteurs dans leur exécution. Le lauréat devra réaliser une statue colossale de Rabelais assis et représenté en médecin, un piédestal et une "inscription en bronze appliquée sur sa face antérieure". L'installation du monument est prévue dans le cadre de la création des quais de la Vienne à l'ancien emplacement des fortifications et de l'aménagement des espaces publics de la ville. 55 candidats présentent un projet et c'est Emile Hébert, sculpteur parisien, qui remporte le concours. La statue en bronze de Rabelais est inaugurée en 1882.

 

 

 

https://patrimoine.regioncentre.fr/gertrude-diffusion/dossier/chinon-statue-de-rabelais/b47625a8-fe1d-4c94-8909-b30d9d7eba7c

Rabelais : sa vie et ses ouvrages / P.-L. Jacob,

FRÉDÉRIC MONTARGIS (Le Rappel 1882-07-04)

 

 

 

 

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20 août 2019

Le Château de cristal de Merlin et Viviane. Quand les légendes et l’histoire naissent des eaux profondes de Brocéliande

Le Château de cristal de Merlin et Viviane

Je n'ai point lu cet Aristote qui fait tant de bruit dans nos universités; mais je parierais volontiers qu'il n'est rien en sa métaphysique et autres doctes ouvrages qui ne démontre mieux l'immortalité de l'âme que les désirs qu'elle éprouve sans consulter les intérêts du corps, et qu'elle cherche de préférence hors de la portée de celui-ci, qui n'y peut rien entendre. Leurs conditions sont distinctes, et ce qui plaît à l'un ne fait pas toujours l'affaire de l’autre; ce à quoi l'on peut dire qu'il y aurait en leurs penchants et appétits un plus parfait accord, s'ils étaient compagnons de même sorte, faits pour vivre et mourir ensemble.

Je raisonnais ainsi avec moi-même en apercevant de loin les premiers ombrages de cette tant célèbre forêt Brocéliande, le séjour des merveilles, la lice des anciens preux, le pèlerinage des romantiques amours.

Tout ce que j’avais remarqué dans les bourgs et cités de la petite Bretagne n'était guère que la transpiration d'une vie grossière et le mouvement des intérêts journaliers. L'homme assis avec sa famille autour de la table nourricière et des foyers économes, ou bien vaquant à ses labeurs et à son industrie, m'avait offert l'accomplissement de cette règle de la Providence qui donne à l'homme des besoins pour lui épargner des passions.

Mais parfois notre imagination échappe à cette gestion terrestre, et, se prenant aux objets et aux sentiments qui s'éloignent le plus des choses matérielles, elle voudrait, en quelque sorte, anticiper la félicité qui l'attend ailleurs. Il lui faut des concerts aériens dans le fond des bois printaniers il lui faut de virginales voluptés dans une région pleine de mystères; il lui faut de nobles et périlleuses aventures, qui ne laissent à la vie aucune espérance, et à la mort aucune crainte, de manière, que l'âme, plus voisine de sa délivrance que de son exil, puisse déjà prendre son essor victorieux il lui faut des villes croulantes, des solitudes profondes, et toute la liberté du désert.

Sur les bords presque inaccessibles du torrent qui tombe dans les précipices il est une fleur brillante de célestes pleurs et toute hérissée de dards cruels. Elle s'effeuille souvent dans la main qui veut la saisir, et quelquefois les vents de l'orage emportent ses semences fécondes qui naissent tardivement sur les ruines et autour des tombeaux. Fleur divine! si c'est toi qu’on appelle la gloire, embaume le vague des airs lorsque le vaillant chevalier veille seul la nuit aux barrières du camp, devant l'armée ennemie, qui nourrit en de bruyants festins le courage qu'elle va montrer au retour de l'aurore.

Il est une autre fleur qui croît dans l'ombre des vallées. Émue par les zéphyrs et caressantes comme la liane qui embrasse l'arbuste, le rayon du jour l'intimide, un regard semble animer la pourpre qui la colore. Elle a aussi des larmes dans sa corolle et des épines sur sa tige flexible. Fugitive comme un songe heureux ses feuilles tombent même avant les feuilles d'automne; mais ses parfums sont durables. Rose charmante, si c'est toi qu'on nomme la rose d'amour, fleuris dans les lieux déserts, là où s'épaissit la feuillée, là où la jeune damoisel, fatigué du repos de son cœur, s'en va rêvant loin du manoir, et disant aux ruisseaux qui murmurent et aux oiseaux qui chantent : Votre doux bruit ressemble à ma pensée, et vous devinez mon secret !

Oh qui pourra, à moins qu'il n'y ait une amie, consentir à rentrer aux lieux habités par le vulgaire, quand une fois il aura pénétré dans les labyrinthes de verdure, et descendu les pentes ténébreuses de la forêt Brocéliande ?

A chaque pas dans cette forêt, si chère aux preux et aux amans, se découvre le monument de quelque touchante histoire, le témoin de quelque événement merveilleux. Ces tourelles couvertes de mousses, et dont les portes sont closes par de verts buissons qui croissent sur les dégradations du seuil solitaire, c'est le réduit où vit une jeune amante qu'on ne pourrait, ni par or ni par argent, racheter de l'esclavage où elle est retenue loin des vivants par force de nécromancie; elle n'est nourrie que de ce que lui apportent les colombes; elle dort le jour, et chante la nuit d'une voix si mélodieuse et si plaintive, que la fauvette aime mieux se taire que de se faire entendre après elle.

Ces pierres, couvertes de mousses et de lichens, sont les restes du palais de Gaël, où le roi Arthur avait établi sa superbe résidence, et d'où les chevaliers de la table ronde partaient pour leurs belliqueuses entreprises.

Près de là est la fameuse fontaine Barenton. A l'un des rameaux de l'érable qui fait vaciller au-dessus d'elle ses ombres folâtres, est un bassin d'or vermeil. Si l'on puise avec ce vase de l'eau de cette fontaine, et qu'on la répande sur un perron voisin, aussitôt la terre tremble et se fend. De ses crevasses sulfureuses il sort des spectres et des démons une fumée infecte couvre la face du jour, et cette nuit funèbre est sillonnée des feux empruntés à l'enfer. Plus loin est le Val périlleux, à côté du carrefour des douze Croix sanglantes qui conduit à la Clairière des injures et des pardons.

Il n'est pas un de ces lieux renommés qui n'ait été et qui ne soit fréquemment encore choisi par les chevaliers errants pour y tenir leurs pas d'armes (1).

C'est là que les rivaux viennent triompher ou mourir c'est là que, par suite d'un vœu de chevalerie ou d'amour, les preux viennent s'exposer aux épreuves les plus étranges; c'est là que des amans qui n'ont pu trouver sur toute la terre un refuge inviolable et discret peuvent enfin se reposer un moment ensemble et sans témoin sur de muettes fougères.

Au bout d'une longue avenue de chênes centenaires est un rempart d'églantiers et d'aubépine. C'est la clôture odorante qui ferme les bosquets consacrés où, depuis leur sortie de l'île de Saine, les neuf vierges fatidiques ont transporté l'art des prodiges, qui, dans les premiers siècles, occupaient l'océan Britannique. Il est des jours sereins et des nuits claires où ces fées se rendent visibles encore. Elles ont des apparitions de faveur et des apparitions de colère; elles en ont d'amour et de haine. Souvent on voit errer autour de leur magique enceinte des lions, des tigres, des léopards, des dragons et des vautours (2). D'autres fois on respire dans les détours verdoyants et embaumés de la forêt un air si pur et si doux, qu'on se plaint d'être sans amour. C'est à ce moment de volupté que les neuf sœurs se révèlent aux paladins, et que, sans paraître les voir, elles les attirent par le charme de leur démarche et de leur chevelure. L'enceinte fleurie qui défend leur asile s'entr'ouvre, et se referme bientôt sur les pas des amants, qui se trouvent dès lors condamnés à une éternité de délices, et contraints à un bonheur inévitable.

Hors de cet enclos mystérieux, je lus sur des rochers de granit les aventures des preux qui furent ainsi ravis par ces fées amoureuses.

On y apprend comment Ogier le Danois fut enlevé dans un char par l'une d'elles, la belle et séduisante Morgain; comment Thomas le Rimeur fut transporté par un cerf jusqu'au lit de fougères où l'attendaient ces beautés immortelles (3). Par suite d'une aventure de ce genre, la famille de Jacques Brian de Compalé se croit autorisée à se glorifier de sa parenté avec la fée Morgain (4).

Les fées de la forêt Brocéliande reçurent à sa naissance Tristan le Restoré, pour l'élever jusqu'à l'âge de sept ans (5). Elles accueillirent gracieusement Érec, fils du roi Lac, et brodèrent pour le couronnement de ce prince, qui eut lieu à Nantes, un manteau où leur aiguille avait représenté l'arithmétique, l'astronomie et la musique, avec leurs attributs (6).

 Au plus épais de la forêt sont les buissons d'aubépine dont la triple clôture renferme au milieu de ses parfums et de sa verdure épineuse le château magique où Viviane retient, dit-on, depuis des siècles, dans une amoureuse captivité, l'enchanteur Merlin, dont elle est tendrement éprise (7).

 On assure également que ces fées retiennent encore dans leurs grottes de cristal, dans leur palais d'albâtre le roi Arthur, qui, blessé au combat de Camblan, leur fut amené par Merlin et Thaliessin pour médeciner ses plaies.

Non-seulement elles le guérirent, mais elles lui donnèrent un philtre magique dont la vertu a prolongé son existence depuis des siècles. C'est du moins l'opinion des Bretons, qui attendent son retour, et sont persuadés qu'il reviendra régner sur eux (8).

J'avais entendu un jour mon aumônier me lire les explications des prophéties de Merlin par le savant Alain de l'Isle et j'en avais retenu ces mots « On serait lapidé en Bretagne, si l'on osait dire qu'Arthur est mort (9). » Je me suis assuré de la vérité de cette assertion. La croyance du retour de ce prince est tellement accréditée, que, lorsque le duc de Normandie, Henri II Plantagenêt, tint sur les fonts de baptême l'enfant de son fils Geoffroy, les Bretons s'opposèrent à ce qu'il le nommât Henri et exigèrent qu'on l'appelât Arthur, prétendant qu'il pourrait bien être le prince de ce nom qu'ils attendaient (10)

Les trouvères et les gabeurs plaisantent tous les jours dans leurs vers sur cette persévérante crédulité; et lorsqu'on veut exprimer qu'on espère en vain, on dit en forme de gentil proverbe : « c’est un espoir de Breton »  

Grand nombre de personnages recommandables sont venus en la forêt Brocéliande pour admirer ses merveilles; les uns les ont vues, et les autres non. Entre ceux-ci est le poète Robert Wace, fort dépité d'avoir entrepris un long voyage sans avoir trouvé ce qu'il cherchait. Plus heureux que lui, messire Yvain surnommé le Chevalier au Lion, affronta les prodiges de la forêt ; et, après mille périlleuses aventures, ils s’en revint couvert d'une gloire éternelle (11).  Hugues de Méry, suivant les bannières de saint Louis avec sa harpe et son glaive, combattit sous les ordres de ce roi contre le duc de Bretagne dès que la trêve fut conclue, il se rendit à la forêt Brocéliande il y vit la fontaine Barenton; il arrosa de son onde enchantée le perron des enfers, et fut témoin de toutes les merveilles racontées par les romanciers de la table ronde (12).

Si les uns voient ce que ne voient pas les autres, c'est que les prodiges ne sont pas faits pour le vulgaire et pour les esprits incrédules. Jamais le merveilleux ne viendra jusqu'à vous, si vous n'allez au-devant de lui avec la croix et la bannière, je veux dire avec la solennité de vos pensées et la pompe de vos sentiments. De même que l'air attire vos parfums, que l'amour appelle l'amour, que la valeur aspire la victoire de même aussi la vivacité d'une imagination brillante mérite la faveur des fées.

Je pense que l'instinct est l'âme des jours ouvrables, et que l'imagination est l'âme des jours de fête. Ce n'est point par les éclats d'une joie qui s'ignore, ce n'est point par les lourdes inspirations d'une orgie qu'on s'apprête à être initié aux choses surnaturelles et à l'intelligence des extases et des prophéties. Le bonheur, dont les racines s'attachent trop familièrement à la terre, n'est pas non plus la meilleure préparation aux douces visions. Quant à moi, qui voyageais éloigné de ce que j'aimais le plus au monde; moi qui, passant comme une ombre à travers les cités et les attroupements des hommes, ne m'arrêtais volontiers qu'en de romantiques solitudes; moi le bras encore en écharpe, d'une blessure que l'on me fit au siège de Brest, et dont j'ai oublié par inadvertance de parler à sa date précise; moi qui tout récemment avais senti battre mon cœur en voyant dans la chapelle du connétable les armures sanglantes et les drapeaux que les mains victorieuses de ce grand capitaine avaient enlevés aux armées de Pierre-le-Cruel et du duc de Lancastre moi enfin, qui venais dans la forêt Brocéliande au moment où les premiers soupirs de l'automne faisaient murmurer de pâlissants feuillages, j'aurais vu peut-être en cette forêt tout ce qu'y virent messire Yvain et Hugues de Méry.

Mais mon vœu et ma tendresse pour la vicomtesse de Thouars ne me permettaient guère d'approcher du sanctuaire des neuf sœurs, et de tenter des aventures dont je n'aurais pu me tirer avec honneur que par une infidélité. Pour ne pas mentir, j'avouerai donc n'avoir eu en cette forêt, pour toute et unique aventure, que la trouvaille d'un bracelet de saphirs, que je vis briller entre des fougères; et plus loin un voile brodé d'or, que je vis arrêté à l'épine du mûrier sauvage. Ces objets, que je laissai dévotement en place, me donnèrent de bonnes et de mauvaises, pensées.

Il y a forces abbayes, monastères, ermitages et chapelles aux environs de la forêt Brocéliande; et cela, comme le disent les clercs, parce que, cette forêt ayant été autrefois le centre de l'idolâtrie, on ne put y convertir les peuples que par la résidence d'un grand nombre de saints et vigilants ouvriers (13).

 

(Le Palais de la fée Viviane. La Dame du Lac est un mythique personnage des légendes arthuriennes qui donne l'épée Excalibur au roi Arthur, guide le roi mourant vers Avalon après la bataille de Camlann, enchante Merlin, et éduque Lancelot du Lac après la mort de son père.)

La forêt de Brocéliande

Cette forêt mystérieuse, si célèbre dans les romans de chevalerie, s'appelle aujourd'hui le plus prosaïquement du monde la forêt de Paimpont. Elle est située sur la route de Rennes à Brest, dans le voisinage de la petite ville de Montfort. Bien qu'elle ait été maintes fois la victime de l'impitoyable déboisement, elle passe encore aujourd'hui pour une des plus grandes de la Bretagne. Elle a de très-beaux taillis, de remarquables futaies et de magnifiques étangs. On comprend que, dans un siècle porté aux croyances surnaturelles, cette forêt ait passé pour enchantée. Parfois il en sortait de longs gémissements, auxquels répondaient des hurlements affreux, interrompus soudain par un profond silence; d'autres fois la forêt paraissait en feu, elle brûlait sans se consumer, et on en voyait sortir des fantômes pâles et lugubres.

C'est à Brocéliande que se trouve la fontaine de Baranton, célèbre par ses propriétés merveilleuses. « Prodige admirable que la fontaine de Brocéliande, dit un poète contemporain de Philippe-Auguste que l'on répande quelques gouttes de son eau sur la pierre qui touche ses bords, aussitôt cette eau se transforme en nuages épais et chargés de grêle. Les airs retentissent soudain des mugissements de la foudre, et se chargent malgré eux d'épaisses ténèbres. Ceux qui ont opéré le prodige se repentent de leur imprudence et voudraient ne l'avoir pas connu.  Des chartes même font mention des prétendus prodiges de cette fontaine merveilleuse, qui, encore de nos jours, a conservé le privilège d'annoncer un prochain orage par un sourd mugissement.

La forêt de Brocéliande n'a pas seulement des souvenirs fabuleux, elle en a aussi d'historiques. Elle fut le séjour du fameux ermite Eon de l'Etoile, qui, à force de répéter ces mots Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos (Au cours de celui qui jugera les vivants et les morts), se figura qu'il était cet eum.

Il se mit donc à se taire passer pour le Messie, et comme il était très-versé dans la magie, il ne tarda pas à réunir autour de lui une foule de disciples, auxquels il se montrait entouré d'une clarté mystérieuse. C'est vers la fontaine de Baranton qu'il tenait ses mystères. Bientôt, accompagné de nombreux sectateurs, qu'il qualifiait d'anges et d'apôtres, il se mit à parcourir le pays, à piller les villes et les châteaux.

Fait prisonnier en Champagne, il fut traduit devant le concile présidé à Reims par le pape Eugène III, en 1184, et condamné à une prison perpétuelle, tandis que plusieurs de ses complices furent brûlés vifs.

La légende raconte que Merlin conçut un château de cristal invisible sous ce lac pour préserver la fée Viviane des regards du monde extérieur. À défaut de le voir, on peut visiter celui de Comper construit sur ses rives. En pierre, il n'abrite pas Lancelot du Lac qui doit son nom à sa jeunesse passée avec la fée Viviane dans son royaume aquatique, mais les expositions du Centre de l'imaginaire arthurien et sa librairie sur l'imaginaire de Brocéliande, unique en France. Ses membres ont trouvé ici un lieu rêvé pour faire découvrir la forêt et ses légendes à travers différents événements culturels, expositions, visites guidées de la forêt et balades contées.

 

Tristan le voyageur, ou La France au XIVe siècle.  Par M. de Marchangy

https://www.ouest-france.fr/bretagne/

 

 

 

Bienvenue en Brocéliande, Terre d’Histoire et Légendes (Saint-Méen - Arthur) <==

Légende de la Dame du Lac et Lancelot au Château de Comper <==

 


 

 

 

(1) La Colombière, Théâtre d’honneur et de chevalerie

(2) Chrétien de Troyes, dans ses Romans de la table ronde. Hugues de Méry, dans son poème du Tournoi de l’antechrist. Gautier de Metz, dans son poème intitulé l'Image du monde.

(3) Thomas d'Ercerdonne, dit le Rimeur, poète et prophète, vivait à la fin du XIIIe siècle. La fable de son enlèvement s'est perpétuée en Écosse.

(4)  Voy.  un petit poème du XIIIe siècle, intitulé les Privilège aux Bretons.

(5)  Roman de Brun de La Montagne, ou du Petit Tristan le restaoré..

(6)  Chrétien de Troyes, roman d'Erec

(7) Roman de Merlin Bibl. des Romans,  juillet 1775, et les Mélanges, tirés d'une grande bibliothèque, lettre H, p. 144 et suiv.

(8) Galt. Monemuth., Vita Merlini. - M. l'abbé de La Rue, Recherches sur les ouvrages des Bardes de la Bretagne armoricaine dans le moyen âge, p.50 et 51.

(9) Explan. in proph. Merlini, lib. 1, p. 19.

(10) Guill., Newbrig., lib. III, cap. VII. – Roger, de Hoved., p.790. – Histoire de Philippe Auguste

(11) Chrétien de Troyes, dans le Chevalier au Lion, bibli. du Roi. Paris, mss. fonds de Cangé y 600.

(12) Hugues de Méry, dans son poème du Tournoiement de l'antechrist.

(13)  l’abbé Déric, Hist. Ecclés. De Bretagne, t. IV, p.557, 561, 567.- M. Poignand, Antiq. Hist. Et monuments de Montfort à Corseul, etc.

 

 

 

 

19 août 2019

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny.

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny (1)

La petite ville de Chauvigny et ses environs offrent à l'antiquaire laborieux une mine féconde et inépuisable de monuments précieux et de souvenirs historiques les plus intéressants. Sur ce coin de terre privilégié et malheureusement trop peu exploré des archéologues, se sont accomplis les événements des principales périodes de notre histoire.

Les fondations du vieux donjon attribuées à Caninius, lieutenant de César, rappellent la république romaine. La route stratégique de Poitiers à Bourges, tracée par Antonin le Pieux et restaurée par Aurélien, fait revivre l'âge d'or de la famille des Antonins.

La vallée des Goths nous fait assister au duel suprême d'une puissance qui s'écroule contre un empire qui s'élève, du schisme vaincu contre l'orthodoxie triomphante. Le temple des Chevaliers, dont la grande maîtrise était à Poitiers, et la Maladrerie, sur la rive gauche de la Vienne, fondés l'un et l'autre par André de Chauvigny, parent et  compagnon d'armes de Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, réveillent les souvenirs des croisades.

La belle colonne du château épiscopal: où les évêques out laissé leur blason : la crosse et la croix, nous transporte à l'époque ecclésiastique, et les vieilles ruines des citadelles représentent la lutte séculaire contre l'Angleterre et les guerres religieuses , pendant lesquelles le maréchal de Saint-André, après avoir fait pendre le maire de la ville de Poitiers , vint bombarder les forteresses de Chauvigny et faire attacher au gibet quatorze des principaux chefs de la religion réformée .

(vue 360 des rapaces des géants du ciel de Chauvigny)

 

Le touriste qui, des bords de la Gartempe, s'approche des rives de la Vienne, en suivant presque parallèlement la voie romaine, s'arrête, frappé d'admiration, en descendant la côte, où s'offre à ses regards le panorama le plus varié de la contrée.

 Sur cette terre qu'il presse de ses pas, Anglais et Français,  catholiques et huguenots ont tour à tour braqué l'artillerie qui a foudroyé et démantelé les vieilles citadelles dont il reste des débris si nobles et si majestueux.

Le nom de Grondine, que porte encore le coteau, a laissé dans la mémoire des anciens du pays de lugubres souvenirs. Il rappelle les tristes épisodes de nos guerres religieuses et de la lutte centenaire contre les Anglais. La colline dont la pente est couverte de verts feuillages et celle où gisent les ruines des châteaux du vieux Chauvigny environnent un vallon délicieux que le Talbat sillonne de ses capricieux méandres. Après avoir formé, au pied du château épiscopal, un vaste bassin où l'édifice tout entier semble se mirer avec complaisance dans ses eaux transparentes , le ruisseau traverse la ville moderne par divers canaux et court mêler ses ondes cristallines aux ilots argentés de la Vienne qui , dans le lointain, au bout de l'horizon, couronne ce charmant paysage.

Quels souvenirs réveillent ces vieux monuments ! Quelles réflexions profondes ils inspireront à l'historien philosophe qui évoquera la mémoire des temps passés! Sur le sommet de la mansion romaine ont brillé les aigles impériales, aux créneaux des antiques forteresses ont été suspendus les étendards des Visigoths et des Francs; sur les citadelles du moyen âge ont flotté tour à tour la bannière des sires de Chauvigny,  lis des rois de France les léopards de l'Angleterre et la croix avec la crosse pastorale des évêques. Malgré les injures du temps et les outrages des hommes, ces ruines conservent encore l'empreinte et le caractère des âges auxquels elles appartiennent.

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny (3)

Esquisse de la cour des seigneurs.

Ces lieux aujourd'hui solitaires, où l'orfraie pendant la nuit et l'oiseau de proie pendant le jour font entendre leurs cris lugubres, ne respiraient que la joie, la vie et le mouvement aux époques féodales et ecclésiastiques.

Ces seigneurs de Chauvigny, parents par alliance des rois d'Angleterre, et ces chevaliers qui avaient rapporté des croisades la belle devise : «  Chauvigny, chevaliers pleuvent, » et les châtelaines, et les damoiselles de leur cour qu’animait la gaie science des ménestrels et des trouvères (Les Derniers Trouvères d'Aliénor (Chevalier Vert du Roi arthur) remplissaient  d'animation les salles et les plates-formes des châteaux. Souvent de brillants cavaliers, montés sur de fougueux destriers,  des dames aux riches atours, dont les blanches haquenées étaient conduites par de jeunes pages, gravissaient les rampes de la colline.

Au son bruyant du cor, le pont-levis s'abaissait pour leur laisser un libre passage, et le châtelain et sa noble compagne d'aller au- devant des voyageurs pour leur faire un accueil plein de grâce et de courtoisie.

Puis c'étaient de gais festins, de joyeux propos;  les coupes circulaient sur les tables splendidement servies, et, les douces vapeurs d'un vin généreux échauffant l'imagination, on racontait les exploits des guerriers, les scènes de valeur et les hauts faits des chevaliers.

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny (12)

Le lendemain,  la troupe joyeuse allait courre le cerf dans la forêt voisine. Le son strident des cors, les clameurs multipliées des limiers, la voix retentissante des piqueurs, les hennissements prolongés et les pas précipités des coursiers que répétaient les échos d'alentour, remplissaient les airs d'une sauvage et bruyante harmonie.

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny

Et de l’arrivée des évêques.

Mais voici venir Monseigneur de Poitiers, le successeur des sires de Chauvigny, le haut et puissant baron de la contrée. Il visite ses bien-aimés vassaux. Les cloches émues frappent les airs de leurs voix argentines et sonores. Et  le capitaine-chanoine avec ses hommes d'armes, et les templiers, ces moines-soldats dont le temple était assis sur le penchant occidental de la colline ( 1 ), et le chapitre collégial de Saint-Pierre, et les monastères des deux villes, et les pasteurs des églises voisines, en tête de leur troupeau fidèle rangé en ordre sous la bannière du saint de la paroisse, se rendent processionnellement à l'entrée du vieux pont de la Vienne. La foule, profondément recueillie et pieusement agenouillée, reçoit La bénédiction sainte du prélat, puis, se mettant en marche sur deux longues colonnes, elle l'accompagne, en chantant l'hosanna, jusqu'à la plate-forme du château épiscopal.

 

Donjon.

Sur le point le plus élevé de la colline se dresse cette tour imposante qui, dans le moyen Age, a reçu le nom de donjon. L'origine de ce vieux monument remonte aux temps reculés de l'occupation romaine. Sans attribuer, comme l'ont fait quelques savants archéologues, cette construction à Caninius, lieutenant de César chez les Pictons, on peut, avec assez de vraisemblance, lui assigner une origine un peu plus récente. Appuyé sur les monuments et les inscriptions historiques, restés longtemps sur les bords de la Vienne et transportés au musée de la ville de Poitiers, on peut croire avec raison que cette forteresse a été bâtie sous les Antonins, dont le règne fut appela l'âge d'or de l'empire, à la même époque où fut tracée la route stratégique de Bordeaux à Autun (2).

 

Voie romaine.

Cette voie romaine traversait la Vienne, un peu en aval de la petite église qui élève si gracieusement et si coquettement sa flèche d'ardoises dans le riant bassin qu'embellissaient d'élégantes villas gallo romaines. L'agriculture, honorée chez le peuple vainqueur et législateur de l'univers, avait parsemé le vallon de vergers délicieux où croissaient et se multipliaient les arbres fruitiers de toutes espèces apportés en ces lieux des diverses contrées de l'empire romain. Les fondements des anciennes villas et les briques romaines qu'on trouve chaque jour, en fouillant le sol, indiquent qu’une population riche et nombreuse s'était agglomérée dans ce petit coin de terre que la nature semble avoir favorisé de ses dons les plus précieux. Un terrain fertile, des eaux abondantes, une température presque méridionale, entretenue par les collines qui s'élèvent en amphithéâtre, au couchant, au nord et à l'orient du vallon, un aqueduc découvert récemment, lorsqu'on a réparé la route Chauvigny à Lussac-les-Châteaux, conduisant au pied du Corsain (Corptu sanum), dans un établissement de bains publics, de là au lit du torrent de la vallée des Goths , les eaux pures limpides du Talbat, au moyen d'un appareil hydraulique placé probablement à la source même de la fontaine, semblent indiquer que ces lieux privilégiés ont dû fixer la demeure d'un grand  nombre de familles patriciennes de l'empire.

 

En sortant de ce bassin, la voie romaine entre dans la vallée des Goths, ainsi nommée parce que, d'après les légendes locales et les récits des vieilles chroniques, un grand nombre de Visigoths, échappés au massacre du vallon Vauclades (Vallis Clades), y furent tués par les Francs, au moment où ils couraient se réfugier dans la forteresse qui leur appartenait (3). (==> Campo Vogladise 507 : Clovis, Alaric, la Bataille de Vouillé – la vallée aux morts (Voyage virtuel dans le temps))

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny

Pour protéger la voie romaine, surtout au passage d'un gué assez difficile à traverser, un fort était indispensable. L'angle de la colline, environné presque de tous côtés par la Vienne et les marais formés alors par le Talbat, dut présenter les conditions les plus favorables à la construction d'une forteresse pour recevoir une garnison romaine et maintenir le pays dans l'obéissance. Elle servait de mansion et de station aux troupes impériales qui suivaient la route stratégique qu'on venait de créer.

 (châteaux Vue en 360° du pont du Vélo rail de la Vienne )

Lorsque la vigie, du haut de la tour, avait donné le signal de quelque mouvement des peuples vaincus mais indomptés se manifestant dans les campagnes voisines, ou du passage d'une légion suivant la voie romaine, le son éclatant du clairon réveillait aussitôt les échos endormis des vallons et des forêts environnantes. La garnison du fort courait aux armes, les enseignes se déployaient, et autour de l'aigle romaine se groupaient les vétérans couverts d'armes qui reflétaient les rayons étincelants du soleil. Le centurion s'avançait au-devant du consul, la légion était introduite dans le fort ; elle y séjournait le temps nécessaire  pour réparer les forces épuisées par une marche longue et rapide, et reprenait, le lendemain, la course un instant abandonnée.

La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny (9)

Le château principal passe aux  évêques.

Au pied du donjon, sur la pente méridionale de la colline, s'élèvent les murs du château principal, dont la construction remonte à l'établissement des Visigoths ou des Francs. Jusqu'au milieu du XIe siècle, l'histoire est muette sur les châteaux de Chauvigny.

A celle époque, cette citadelle passe aux évêques de Poitiers. Est-ce en qualité d'évêques, ou comme héritiers des sires de Chauvigny? On l'ignore; l'histoire ne s'explique point à cet égard. Dans ces temps de confusion et d'anarchie, de barbarie et d'ignorance, les lettres et les sciences sont méprisées ; les restes de la civilisation romaine disparaissent; les franchises, la liberté, la propriété de l'homme du peuple sont anéanties; la justice est foulée aux pieds; le droit du plus fort est la suprême loi; la puissance royale est méconnue ; la féodalité envahit tout: l'Eglise elle-même ne peut se soustraire à ses empiètements. Les évêques deviennent de grands seigneurs et les barons obtiennent les premiers rangs dans la hiérarchie ecclésiastique. Tout châtelain est indépendant et tient sa petite cour à l'instar des rois. Les seigneurs fortifient et crénellent leurs manoirs, d'où ils s'élancent pour fondre à l'improviste sur les voyageurs qu'ils détroussent, et sur les terres de leurs voisins, où ils portent le fer et la flamme.

La guerre est continuelle de château à château. Les hommes d'armes, depuis le haut buron jusqu'à l'humble varlet, sont couverts de fer et les chevaux de bataille bardés de lames d'acier. Ce n'est qu'embuscades, surprises, combats. Peu de gentilshommes parviennent à la vieillesse; presque tous périssent de mort violente ; la plupart des familles s'éteignent.

Au milieu de ce désordre général, le château de Chauvigny passe aux évêques de Poitiers dans la personne d'Isembert 1er, probablement en qualité d'héritier de la famille des Chauvigny, dont il pouvait être membre. Celle opinion parait très-vraisemblable, car, selon l'historien des princes de Déols et de Châteauroux, villes transmises aux sires de Chauvigny par le mariage d'André, le preux des preux, avec Denise, cousine de Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, tous les enfants, dans la famille des Chauvigny, obtenaient un apanage, et cette coutume s'observait si exactement, que les pères mêmes ne pouvaient, par aucune disposition porter atteinte à cette prérogative (4}

 

Agrandissement du domaine des évêques.

Dès lors, Isembert et les évêques ses successeurs travaillent incessamment à augmenter leur puissance temporelle. A la mort d'André le Sourd et de son fils, la veille et le jour de la funeste bataille de Maupertuis, et lors de l’extinction de la branche aînée qui habitait Châteauroux, en 1502, ils deviennent par des successions, des donations, des ventes et des échanges, les seuls et uniques possesseurs des châteaux. Ils ont à Chauvigny des notaires épiscopaux et gouvernent la contrée sous le nom de barons et de hauts justiciers, jusqu'à la grande révolution qui, de son niveau égalitaire, frappe impitoyablement et les droits seigneuriaux et les privilèges ecclésiastiques (5).

Fondation de Notre-Dame.

Mais, depuis l'époque où Isembert remplace les hauts et puissants barons de Chauvigny , et s'applique à embellir et à agrandir son nouvel héritage en jetant les fondements de l'église du Saint-Sépulcre, plus tard Saint-Just, aujourd'hui Notre-Dame, et en bâtissant la partie de la ville basse comprise entre les deux cours d'eau qui, en se séparant au pied de son château, formaient alors un delta, au moyen d'un canal creusé entre le pré Lévêque et l'ancienne place de Saint-Léger, des seigneurs de la même famille, sous le nom de sires, de chevaliers, de bannerets, d'écuyers et de varlets, possèdent les autres châteaux et s'allient aux maisons de Châteauroux, de Montmorillon, de Lussac-les-Châteaux, de Châtellerault, de Morthemer et de Lusignan, jusqu'en 1502, époque à laquelle finit la ligne masculine de l'illustre maison des Chauvigny, qui, pendant des générations, posséda la principauté du bas Berry .

Nous passerons sous silence une foule de noms obscurs, pour ne nous occuper que de ceux dont les actes intéressent l'histoire. ......   

 La mémoire des temps passés - Histoire des châteaux de la cité médiévale de Chauvigny (6)

 

==>


 

 

(1) Dans la grange de la métairie des Puits, on voit encore les restes de l'habitation des Templiers.

(2) Voir dans les Bulletins de la Société des antiquaires de l'0uest, 1er trimestre 1863, 1er trimestre 1864, l'Étude de la voie romaine, par l'auteur de I' Histoire des châteaux de Chauvigny.

(3) Comme cette opinion trouve d'habiles et savants contradicteurs, il me parait utile de la fortifier par quelques observations.

 

1°- Les historiens ont appelé Vauclades (Vallis Clades), Désastre du vallon, et les habitants des bords de la Vienne ont nommé Civaux (Cœdis Vallis), vallée du Carnage, le lieu où fut livré la sanglante bataille entre Alaric et Clovis, comme plus tard on a donné le nom de Maupertuis, Mauvais Pas, au terrain accidenté, couvert de vignes et de haies, où Jean Il fut vaincu par Je Prince Noir.

Nous ne citerons les étymologies puériles: «  Hic valuit… ici l'emporta Clovis sur Alaric; ci vaut autant qu'ailleurs, » que pour montrer que de tout temps on a été persuadé, dans la contrée, que Civaux avait été le champ de bataille entre les Francs et les Visigoths.

 

2° Les nombreuses pièces de monnaies et les anneaux de chevaliers  trouvés en fouillant les champs des bords de la Vienne attestent que de grands événements se sont passés dans cette contrée.

 

3°- Le nom de vallée des Goths, que porte encore aujourd'hui le vallon que traverse la voie romaine, auprès de St-Pierre-les-Eglises, est un témoignage du passage des Visigoths dans ces lieux.

 

4°- Les légendes du pays attribuent la multitude des tombeaux de Civaux et un miracle que fit le Dieu des catholiques pour exterminer les Ariens, et les paysans des bords de la Vienne distinguent, avec une foi très-robuste, dans le rocher de la Font-Chrétien, l'empreinte de fer du cheval de Clovis, comme les montagnards des Pyrénées montrent, dans un roc de la vallée de Roncevaux, la brèche que fit la Durandal de Roland, ce héros de l'immortel poème de l'Arioste et des fables de l'archevêque Turpin.

Ces histoires ne sont pas renouvelées des Grecs, mais elles ont un grand air de famille avec la pluie de pierres que Josué fit tomber du ciel pour écraser les ennemis des enfants d'Israël, et le rocher d'Oreb, d'où la baguette de Moïse fit jaillir une source abondante.

5°- La plupart des historiens, le père Routh, Siauve, Bouchet, Bourgeois, Robert du Dorat, etc., ont écrit que cette bataille a été livrée sur les bords de la Vienne. Un coup d'œil sur la carte géographique suffira pour montrer qu'Alaric, fuyant devant l'armée franque, et allant au-devant de son beau-père, Théodoric, roi d'Italie, qui accourait à son secours, n'avait pas d'autre route à suivre que celle qui conduisait au gué de Civaux, à quelques kilomètres en aval de Lussac-Ies-Châteaux

6°- Enfin, dans un titre que possédaient les chanoines du Dorat, pour prouver que leur église avait été fondée par Clovis pour remercier Dieu de la victoire qu'il avait remportée sur Alaric, il est dit:

Cùm ad quemdam Iocum, super ripam Vigennae, à decimo milliare, ceu circiter, à Pictavis civitate distantem perveniret cum militum bellatorumque suorum exercit  valido, alaricum ipsum diabolic â fraude deceptum vicit, superavit et funditus exterminavit (Robert du Dorat).

Traduction littérale : Clovis étant arrivé, avec sa vaillante armé de soldats et de guerriers, sur le bord de la Vienne, éloignés de dix milles ou environ de Poitiers, vainquit, terrassa, extermina entièrement Alaric lui -même, qu'avaient trompé les artifices du démon.

Je n'ignore pas qu'en a mis en doute l'authenticité de cette pièce, mais son existence plus ou moins apocryphe prouve du moins quelle était l'opinion publique à l'époque où elle a été composée.

(4} Thomas de la Thaumassière, Dictionnaire des Familles du Poitou.

(5) lsembert Ier légua d'abord par une charte au couvent de Saint¬Cyprien de Poitiers, et ensuite à l'église du Saint-Sépulcre de Chauvigny, plus tard Saint-Just, aujourd'hui Notre-Dame, la plus grande partie de son domaine d'Alié, avec la chapelle qui en dépendait, ainsi que le Breuil et plusieurs vignes dans sa seigneurie de Chauvigny.

« Ego in Dei nimoine trado ecclesiam quae vocatur Aliacus, cum omnibus appenditis suis, vineis, terries arabilibus, sylvis, pascuis, dominibus, curtiferis et caeteris rebus. » Dom Fonteneau, vol.6, p.551. Et dans une autre chartre : «  Brolium et vineas de Caseamento meo. » dom Fonteneau, vol.9, p.667.

C’est  pour cette raison qu'Alié, quoique éloigné de cinq kilomètres de l'église de Notre-Dame, et entouré de tous côtés par la commune et la paroisse de Saint-Pierre-les Eglises, fait encore partie de la paroisse de Notre Dame. Le Breuil, à quatre kilomètres de Chauvigny et au- delà de la Vienne, a continué d'appartenir à la commune de Chauvigny et à la paroisse de Notre-Dame :

Une tradition populaire explique de la manière suivante la réunion du village d'Alié à la paroisse de Notre Dame :

Une maladie épidémique et contagieuse sévissait cruellement au village d'Alié. Le curé de la paroisse de Saint-Pierre-Ies-Eglises fut  vainement appelé auprès des mourants. La crainte de la mort l'empêcha de remplir les devoirs sacrés de son ministère. Un moine du prieuré de Saint-Just ne fit pas difficulté d'exposer sa vie pour porter à des chrétiens mourants les  secours et la consolation de la religion.

L'évêque de Poitiers, pour récompenser le courage du moine et punir la lâcheté du curé, annexa à l'église de Saint-Just le village et la chapelle d'Alié, qui appartenaient auparavant à la paroisse dans laquelle ils sont enclavés.

Il est vraisemblable que cette fable, dont la moralité ne peut être contestée, a été imaginée, dans les loisirs du cloitre, par un moine qui a aura pris plaisir à glorifier le courage et le dévouement de son monastère aux dépens du curé de Saint Pierre-les-Eglises.

 

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16 août 2019

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis.

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis

Le donjon, consolidé au XVe siècle, faisait partie d'une forteresse du XIIe dont il ne reste que des ruines.

Le seigneur de Curçay, qui devait tomber en héros à Poitiers, aux pieds de Jean-le-Bon, avec la fleur de la chevalerie poitevine, fit édifier son château « afin  que sa tour et sa forteresse puissent tenir la frontière du pays loudunais à l'encontre des Anglais. » (1)

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis (1)

Le donjon, consolidé au XVe siècle, faisait partie d'une forteresse du XIIe dont il ne reste que des ruines.

Le seigneur de Curçay, qui devait tomber en héros à Poitiers, aux pieds de Jean-le-Bon, avec la fleur de la chevalerie poitevine, fit édifier son château « afin  que sa tour et sa forteresse puissent tenir la frontière du pays loudunais à l'encontre des Anglais. » (1)

CURÇAY, bâti sur un coteau qui domine la Dive, est un gros bourg qui a été pendant quelques années chef-lieu de canton. De tout temps il a été fort considérable; dès la période gallo-romaine, de riches villas existaient sur le bord de la Dive qui, en cet endroit, était traversée par la voie de Poitiers à Doué; plus tard, à l'époque mérovingienne, des monétaires venaient frapper à Curçay des triens où on lit en légende Curciaco vico, affirmant ainsi l'importance de cette localité.

C'est vraisemblablement vers cette époque que les habitants de ce bourg, menacés perpétuellement par les guerres, quittèrent leurs habitations construites dans le fond de la vallée pour venir s'établir au sommet du coteau.

Dans une donation faite en 844 par Charles le Chauve aux moines de Saint-Philibert, on trouve mentionné Cruciacus, nommé ailleurs Criciacum, Cnlsacum et Curciacum; c'est fort probablement notre Curçay, bien que des documents postérieurs ne mettent pas ce bourg parmi les nombreuses possessions poitevines de ces moines; le chapitre de Saint-Martin de Tours y avait aussi quelques biens qui, usurpés par Savary, vicomte de Thouars, ne lui furent remis que vers 926.

Plusieurs familles qui ont porté ce nom de Curçay ont habité le Poitou; l'une, très puissante, existait en Chatelleraudais; une seconde avait tiré son nom de Curzay, canton de Lusignan; une troisième enfin, éteinte depuis le XIVe siècle, a pour origine notre Curçay; à cette dernière appartenait Geoffroy de Curçay, dont l'existence est constatée à la fin du XIe siècle; mais nous ne saurions dire quels liens de parenté le rattachaient à Girauld de Curçay (1114); Longus de Curçay (1126), Renault de Curçay (1140), Guillaume de Curçay (1194), qui tous sont des personnages loudunais.

Huet de Curçay, seigneur de Curçay, fit construire dans ce lieu, vers 1350, une tour et forteresse pour tenir la frontière du pais de Loudunois, auquel le dict chastel est assis, à l'encontre des Anglois; pour mener à bien cette construction, Huet dut emprunter une certaine somme à Charles d'Artois, seigneur de Bançay. Sa fille Jeanne, dernière du nom, épousa Aymar Odart, seigneur de Verriers, et lui apporta Curçay qui resta dans cette famille pendant deux siècles. (Archives de la famille Odart.)

 

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis (10)

Le 3 janvier 1438 Guillaume Odart rendit aveu pour Curçay au duc d'Anjou, seigneur de Loudun; il tenait de lui son hostel, tour et forteresse de Cursay, son hôtel de la Gloriette, sa chapelle, les droits sur les bouchers, verriers, marchands de vins, le péage du pont de la Charrière, le banc à vendre vin pendant quarante jours, la prévôté avec le droit de tenir les plaids tous les quinze jours et les assises une fois l'an, les droits de haute, moyenne et basse justice, la présentation de l'aumônerie.

Au mois de septembre 1480, le roi Louis XI étant au Plessis-les-Tours autorisa par des lettres patentes l'incorporation, à la terre de Curçay, des seigneuries de Maulevrier et du moulin de Selles acquises par Jacques Odart, seigneur de ce lieu, et lui confirma l'abandon d'une rente créée au profit de Charles d'Artois par Huet de Cursay, en son vivant seigneur du chastel et chastellenie de Cursay, lequel avoit tenu la ditte frontière contre les dits Anglois, nos anciens ennemys, pour la tincion du dit royauhne oh il avoit faict plusieurs frais et despens en bon et loïal subject et vassal de feu nostre dict seigneur et père et de la couronne et avoit resisté aux dicts Anglois.

Par des alliances successives, Curçay passa dans les familles Petit de la Vauguyon et du Breuil; Jacques du Breuil, baron de Curçay, vendit cette terre à Jeanne de Cossé, veuve en premières noces de Gilbert Gouffier, duc de Rouanois, et en secondes noces d'Antoine de Silly, comte de la Rochepot, qui possédait déjà les seigneuries d'Oyron et de Moncontour.

Le petit-fils de Jeanne de Cossé, Artus Gouffier, ayant embrassé l'état ecclésiastique, abandonna ses biens à son beau-frère François d'Aubusson, duc de la Feuillade, général des armées de terre et de mer, maréchal de France, vice-roi de Sicile. Accablé de dettes, son fils, Louis d'Aubusson, duc de la Feuillade, vendit le 15 avril 1700 les baronnies de Curçay et Moncontour et plusieurs autres seigneuries à Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, marquis d'Antin, menin de Mgr le Dauphin, lieutenant général de la haute et basse Alsace, maréchal des camps et armées du roi, moyennant 315,600 livres.

 Curçay, dit un mémoire dressé par ordre du duc, « estoit autrefois un chasteau asse, fort par sa situation et par de grosses tours où se retiroient les habitants pendant les guerres civiles....; la grosse tour est en partie détruite ; le territoire contient 1,700 arpents ».

Le 27 juin 1739, la veuve du duc d'Antin et son fils, François de Pardaillan, vendirent les mêmes seigneuries, acquises du duc de la Feuillade, à Gabriel-Louis de Neufville de Villeroy, duc de Villeroy et de Retz, moyennant 5oo,ooo livres; enfin le petit-fils du précédent, Louis-Gabriel de Villeroy, céda la baronnie de Curçay, ensemble les seigneuries de Glenouze, la Roche-Rabasté, le Vivier et Coutances, annexées à ladite baronnie, par acte de Brouard, notaire au Châtelet, du 15 avril 1772, à René-Nicolas-Charles-Augustin de Meaupou, chancelier de France ; la même année des lettres patentes de Louis XV incorporèrent la baronnie de Curçay au marquisat de la Motte Chandeniers appartenant aussi au fameux chancelier, et la mouvance de ces deux seigneuries fut transférée du chàteau de Loudun à la grosse Tour du Louvre.

Saisies par la Révolution, les ruines de Curçay ont été depuis possédées par plusieurs propriétaires; enfin en 1877 elles ont été acquises par M. Odart, comte de Rilly d'Oysonville, descendant des Odart de Curçay, qui a fait restaurer la tour actuelle.

 

Nous ne croyons pas qu'il faille voir dans cette tour l'ancien donjon. Ni par ses dispositions, ni par son importance, elle ne mérite ce nom. A chaque étage existe une seule pièce avec guette privez. La partie supérieure était probablement terminée d'une tout autre façon que celle inventée par l'architecte restaurateur.

A quelques pas du château de Curçay se trouvait la seigneurie de Maulevrier qui au XVIe siècle « estoit une grosse tour fort ancienne qui autrefois servait de frontières pour repousser les courses des Anglois, dedans laquelle et clôture d'icelle y avoit un corps de logis enffermé de fosséz et un portail qui s'appelle Maulevrier et sert d’entrée au chasteau de Curçay ».

Cette tour possédée en 1319 par Guillaume de Maulevrier, en 1447 par François de Montberon, fut vendue le 3 janvier 1476 par Guillaume de Clermont à son oncle Jacques Odart; elle relevait de Berrie à foi et hommage; aussi en 1599 Jacques du Breuil, baron de Curçay, ayant refusé de rendre aveu au seigneur de Berrie, les juges de Loudun, devant qui la contestation fut portée, déclarèrent, en mai 1602, que la seigneurie de Maulevrier était acquise au seigneur de fief, conformément au titre de la coutume des desadveux.

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis (2)

La baronnie de Curçay le Pauvre comprenait trois paroisses réunies en une seule en 1678; un sénéchal et un procureur de cour y exerçaient la juridiction.

Il y avait autrefois à Curçay deux églises et une aumônerie. L'église Saint-Gervais, qui n'était séparée de l'église Saint-Pierre que par les cimetières, a été détruite en 1754; sa paroisse comprenait seulement 21 feux, tandis que 119 relevaient de Saint-Pierre. Curçay est encore desservi par deux églises : l'une, qui se trouve au milieu du bourg, est dédiée à Sainte-Catherine ; c'était autrefois la chapelle du château; l'autre, la vieille église Saint-Pierre, est presque abandonnée. Elle s'élève isolée au milieu des champs qui renferment les ruines gallo-romaines dont nous avons déjà parlé.

Qu'il nous soit permis, au sujet de l'église Saint-Pierre, de citer l'anecdote suivante : Mgr Pie avait mis cette église en interdit, afin d'obliger les paroissiens à aller exclusivement à l'ancienne chapelle du château, transformée en église. Les paysans ne voulurent pas accepter cette modification à leurs habitudes. Une femme se procura la clef de Saint-Pierre et se mit à dire la messe. Au bout de quelque temps le schisme cessa. Le curé demandait un jour à des paysans comment cette femme s'y prenait pour officier : « Elle faisait tout comme vous, monsieur le curé, sauf qu'elle ne buvait point. »

Le clocher de cette église est fortement inspiré des traditions romaines. Devant l'entrée était un cimetière. On y a trouvé beaucoup de tombes entières, dont plusieurs encore visibles à l'heure actuelle. A droite du dessin ci-contre, auprès du vélocipédiste, on voit une ancienne cuve tombale retournée. On y pose les corps pour les enterrements.

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis (3)

A droite du porche, une statue d'évêque ; à gauche, une scène composée de trois personnes. L'abside est voûtée en cul-de-four.

Dans la nef, des traces de colonnes sembleraient indiquer que l'église a été voûtée en plein cintre. Nous pensons pourtant que, lors de la construction, elle était couverte par un plafond apparent.

L'aumônerie ou Hôtel-Dieu de Curçay, qui était à la présentation des seigneurs de ce lieu, existait dès l'an 1456; les charges de l'aumônier étaient « de retirer et coucher les pauvres passans et les administrer en leur nécessité pour leur vie » ; la maison de l'aumônerie joignait à la rue tendant du « carrefour de la chapelle de Cursay au carrefour de la terre dudit Cursay » ; elle fut ruinée pendant les guerres de religion.

Curçay sur Dive, ses églises, son donjon, le pont de la reine Blanche de Castille et Saint Louis (7)

Au pied de Curçay et sur les bords de la Dive se trouve l'ancien fief de la Charriére; c'est là qu'en février 1228 saint Louis et la reine Blanche tinrent un parlement pendant environ vingt jours (2).

Lourdine, où on voit encore quelques ruines d'une ancienne maison forte, relevait de Loudun à foi et hommage, au devoir d'une maille d'or; les possesseurs de cette haute justice ont été : les Dercé (1440- 1470), les Martel (1470-1518), Denuseau, le Berger, les Jolly (1617-1754), les Dumoustier. Le fief de Limon, qui se trouve de l'autre côté de la Dive, était aussi compris dans la paroisse de Curçay ; il fut possédé pendant de longues années par la famille de Laspais.

 

(1)   Curçay, son château, ses seigneurs, Poitiers, Oudin 1893.

(2)   Il y a aux environs de Curçay un chemin qui porte le nom de chemin de la Reine Blanche. Le pont de la reine Blanche a été ainsi baptisé en hommage au passage de Blanche de Castille - reine de France - et de son fils, le futur Saint-Louis, alors âgé de 12 ans.

Pont de la Reine Blanche sur la Dive, d'origine gallo-romaine, L'ouvrage est constitué de deux arches en rognons de silex que l'on peut encore emprunter de nos jours pour enjamber la Dive. Près du pont, le canal de la Dive, terminé au XIXe siècle, permettait aux péniches tirées par des chevaux de transporter jusqu’à la Loire, via le Thouet, diverses marchandises.

Le pont est inscrit aux monuments historiques depuis 1980.

 

 

 

La carrière politique de Blanche de Castille :

Son époux le roi Louis VIII venait de mourir, son fils appelé à lui succéder avait douze ans et la régence était déposée par Louis VIII aux mains d'une femme. Les grands du royaume, très insoumis de leur nature, complotèrent de se soustraire à l'autorité royale. Sous prétexte de ne devoir pas reconnaître le pouvoir d'une étrangère, ils se coalisèrent, et commirent même la faute d'invoquer le secours de l'étranger, de l'Anglais. Un de ces seigneurs, le plus' puissant de tous par ses possessions, son habileté militaire, Pierre de Mauclerc (le mauvais clerc), duc de Bretagne, aidé des grandes maisons poitevines, le premier s'agita. Blanche ne s'effraya point de ces difficultés ; douée d'une forte organisation, d'une merveilleuse puissance, ayant la soif et le génie du pouvoir, possédant la force, le courage, la persévérance, toutes les vertus viriles sans rien perdre de l'adresse ni des grâces insinuantes de son sexe, elle résolut de tenir tête à l'orage, de prendre même l'offensive contre Mauclerc, et convoqua le ban royal dans cette intention, au printemps de 1228.

 

Paysages et monuments du Poitou / photographiés par Jules Robuchon

 

 

==> Sur la Terre de nos ancêtres du Poitou - Aquitania <==


15 août 2019

Du 9 au 14 septembre 2019 à l’Historial de la Vendée RENCONTRE INTERNATIONALE LES MÉGALITHES DANS LE MONDE

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La RIMM organisée du 9 au 14 septembre prochains réunira une cinquantaine de chercheurs du monde entier qui pour la première fois vont partager et échanger leurs connaissances et les résultats de leurs recherches sur le phénomène mégalithique.
La journée du dimanche 15 septembre clôturera ces rencontres à destination du grand public avec l'organisation d'une grande journée d'animations.

 

L’objet de ces rencontres sur les mégalithes dans le monde est de faire le point sur l’état des connaissances en confrontant, pour la première fois, les points de vue d’acteurs de la recherche archéologique originaires de chacun des continents concernés. Au cours des vingt dernières années, la recherche dans ce domaine a parfois émergé dans des secteurs géographiques précédemment délaissés. Ailleurs, elle s’est totalement renouvelée. Mais cet état des connaissances reste très inégal suivant les régions du globe. Les traditions académiques ne sont pas les mêmes, chaque objet d’étude également, et chacun s’insère dans un contexte archéologique, historique, culturel et géographique distinct. Bien que ce terme parle à tous, ce que le chercheur comme le public entend sous le terme de « mégalithe » est donc souvent assez différent selon les endroits.

A l’échelle du globe, on sait désormais que de tels mégalithes ont été mis en place à des époques distinctes, dans des régions parfois très éloignées et souvent par des personnes qui ne se connaissaient pas. Avant d’aborder les architectures par périodes chronologiques et par région, la notion de « mégalithe » sera d’abord mise en perspective par des intervenants correspondant à chaque continent, tentant ainsi de mettre en lumière tout ce que chacun entend dans ce concept. Car le but de cette rencontre sera aussi d’établir un dialogue entre des chercheurs qui n’ont pas forcément eu l’occasion de se rencontrer précédemment, mais qui tous se sont confrontés localement à la diversité de réalités si variées. Il s’agira enfin d’éveiller l’attention sur des méthodes d’études parfois différentes, ou novatrices, afin de mieux faire jaillir l’expression de recherches à venir.

déplacer et élèver un bloc à la manière de la Préhistoire

(Voyagez au temps des dinosaures en Nouvelle Aquitaine)

 

LE DIMANCHE 15 SEPTEMBRE LA JOURNÉE SERA RÉSERVÉE À UNE ANIMATION GRAND PUBLIC AU PROGRAMME :

  • Une conférence par Chris SCARRE de l’Université de Durham (GB) sur le thème du Mégalithisme en Europe.
  • Une animation par Philippe GUILLONET qui, avec l’aide du public, déplacera et élèvera un bloc à la manière de la Préhistoire récente.

http://gvep.fr/rencontre-internationale-les-megalithes-dans-le-monde/

https://www.facebook.com/events/363741117883548/

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Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon)

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (22)

Le pèlerin fidèle des lieux historiques, ou le simple touriste qui vient à l'île d'Aix, ne lit pas sans une particulière émotion cette inscription placée au fronton d'une maison de construction banale et que surmonte un aigle de pierre aux ailes éployées :

A

LA MÉMOIRE

de notre immortel Empereur

NAPOLÉON 1er

15 juillet 1815

Tout fut sublime en lui, sa gloire, ses revers,

Et son nom respecté plane sur l'univers.

 

 La pauvreté poétique de ce distique ne diminue point la grandeur de ces quelques mots de reconnaissance et de pieux hommage à une grande mémoire. Le plus distrait ou le plus indifférent de ceux qui passent ne peut se retenir de méditer un instant devant cette maison où se joua le dernier acte du grand drame impérial sur la terre de France.

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (5)

C'est ici en effet que Napoléon a passé les dernières heures de sa liberté dans cette France qu'il avait tant aimée et qui lui avait rendu si passionnément son amour. Rien ou à peu près n'a été changé depuis que l'Empereur habita ces lieux. Cette maison du commandant de la place où il vécut quelques jours avant de se confier à la mauvaise foi britannique est dans le même état qu'en 1815. Façade, intérieur, jardins, horizon, tout est semblable à ce que Napoléon connut et ses yeux virent les mêmes choses que les nôtres voient en cet endroit aujourd'hui. Et cela rend plus poignante l'impression ressentie, lorsque, le décor étant le même, il n'y a que le héros principal qui en est absent.

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (6)

(la vitrine présentant les 52 pendules anciennes arrêtées à 17 h 49, heure de la mort de l’Empereur le 5 mai 1821 à Longwood.)

A droite et à gauche d'un vestibule de pierres nues, des pièces assez vastes. Du dallage de larges carreaux part un escalier de pierre, de belle allure, conduisant au premier étage qui est le seul de la maison. A gauche, avant le palier desservant les chambres qui donnent sur la façade, s'ouvre une petite porte cintrée. « L'Empereur, dit Gustave Larroumet, a gravi cet escalier, suivi par les amis de la dernière heure. Ses éperons d'argent ont sonné sur ces dalles et sous cette porte basse a passé la silhouette légendaire, le buste court sous l'habit vert, les jambes serrées dans les hautes bottes, la grosse tête pâle sous le petit chapeau ». C'est ainsi que, selon la légende, un artiste, un poète comme Larroumet peut s'imaginer Napoléon à l'île d'Aix en 1815, c'est-à-dire comme il était, aux Tuileries, en 1809.

Illusion ! En juillet 1815, l'Empereur est vêtu en simple bourgeois, habit vert, chapeau rond, mais il est toujours le grand homme qu'une immense gloire environne et malgré les revers, malgré l'abdication, aux yeux de tous il est toujours « l'Empereur ».

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (25)

La chambre qu'occupa Napoléon est très claire, carrée, de dimensions moyennes, avec deux fenêtres dont une à balcon. Elles donnent sur un petit jardin où vieillissent des arbres qui ont été les témoins de cet événement. Ces arbres ne coupent pas la vue sur la mer, et, du balcon, on l'aperçoit qui miroite au-delà des remparts. Le mobilier de cette chambre a certainement subi plus d'une modification. Le reps grenat des tentures garnissant les fenêtres et l'alcôve, mélangé de calicot blanc, que l'on y voyait il y a quelques années, ne prouvait pas une ancienneté bien authentique et le vrai style empire n'apparaissait que dans les fauteuils et le guéridon, placés sur un tapis vétuste mais relativement moderne lui aussi.

 

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (20)

Napoléon est partout présent ici. Il y est non pas seulement parce que son buste de marbre trône sur la cheminée, mais parce que son souvenir, son âme glorieuse et triste restent plus intimement mêlés aux détails de cette chambre banale. Autre part on sent moins cette concentration d'une pensée et d'un sentiment qui font revivre la figure originale avec son relief particulier.

Cette modeste chambre avait été choisie par Napoléon lui-même, parce que, selon le dire des contemporains qui connurent ces détails, elle possédait plusieurs issues et que du balcon on pouvait voir la mer et suivre à la lunette le mouvement des navires, vers lesquels se portaient sans cesse les regards inquiets du grand homme. Ces regards inquiets, ces regards profonds ne voyaient pas se dessiner l'avenir à cet horizon où déjà cependant le drame prenait forme. Tout ce que la perfidie, la trahison qui avaient accompagné les pas du vainqueur sur le chemin de la gloire peuvent réserver de déboires à un homme, l'avenir le lui réservait plus amplement encore et voilà ce que, de cette chambre claire, ouverte largement sur le ciel et la mer, le futur prisonnier de Sainte-Hélène ne voyait pas apparaître.

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (16)

C'est le 12 juillet 1815 que Napoléon vint s'établir à l'île d'Aix. Il mettait le pied dans l'île pour la deuxième fois alors. La première avait été en 1808, au cours de ce voyage d'apothéose qu'il fit avec la bonne et souriante Joséphine. Comme à cette époque éloignée, Napoléon, malgré les revers de la fortune, fut acclamé avec enthousiasme et si, de la croisière anglaise mouillée dans la rade des Basques, on a entendu ces acclamations de la population et de la garnison, on a dû se convaincre que l'Empereur détrôné régnait encore par l'affection dans le cœur de bien des Français.

Après Waterloo et l'abdication, Napoléon se trouvait à la merci de la Commission de Gouvernement instituée pour préparer certaines circonstances et diverses conditions qui n'avaient rien de commun avec les intérêts de la France, une restauration des Bourbons ou même l'instauration de tout autre régime. Dans cette Commission se trouvaient Fouché et Talleyrand, modèles de fourberie, d'astuce et de trahison, dont l'un, comme Judas, mais à plus haut prix, avait vendu son maître. (C'était à Erfurth aux souverains qui signaient avec lui un traité de paix). Ces gens et leurs acolytes avaient le plus grand intérêt à éloigner l'Empereur et à l'éloigner sans qu'il puisse revenir, car ils redoutaient que les sympathies populaires, encore très vives, ne se manifestassent en sa faveur. Ces sympathies, ils en redoutaient l'explosion à Paris d'abord, puis à la Malmaison où Napoléon était allé se réfugier momentanément auprès de la reine Hortense et de sa famille. A peine

fut-il arrivé à la Malmaison que le général Becker était placé d'ailleurs à côté de lui comme geôlier avec mission de ne pas le laisser échapper et de surveiller étroitement tous ses actes.

L'Empereur avait pris la résolution de passer aux Etats-Unis et de s'y fixer définitivement. Il en avait informé les membres de la Commission de Gouvernement qui s'étaient empressés de mettre à sa disposition tout ce qui pouvait lui être utile à cet effet et notamment deux frégates, la Saale et la Méduse, qui se trouvaient à ce moment-là disponibles en rade de Rochefort.

Pour s'embarquer à bord de l'une ou l'autre de ces frégates, le départ de Napoléon pour l'île d'Aix fut décidé et précipité, en raison, disait-on, de l'effervescence populaire, mais en réalité conformément à un plan tout de perfidie et d'hypocrisie où l'âme de Fouché et celle de Talleyrand se reflétaient complètement. L'intention secrète des membres de la Commission de Gouvernement était de pousser leur victime dans le piège qui lui était tendu. La croisière anglaise barrait en effet la route d'Amérique et nul bâtiment ne pouvait échapper à sa surveillance et passer sans un sauf- conduit.

Ce sauf-conduit ainsi que les pièces nécessaires au libre passage de Napoléon, furent en effet demandés au gouvernement anglais, mais avec la certitude absolue qu'on ne les obtiendrait pas. Aussi pressa-t-on Napoléon de partir, en lui promettant de lui faire tenir les papiers indispensables en cours de route ou à l'île d'Aix. Ces papiers, bien entendu, il les attendit vainement.

En exécution d'ordres formels et précis, Becker pressa le départ et, dans la crainte toujours vive de manifestations inquiétantes, on se mit en route en dissimulant ce départ qui ressemblait à une fuite honteuse.

L'Empereur, qui était vêtu en civil, prit place dans une calèche attelée de quatre chevaux. Il avait à ses côtés les généraux Bertrand, Savary et Becker. Un seul valet de chambre s'installa sur le siège à côté du postillon et l'on partit au galop à cinq heures du soir, le 29 juin, après que les voyageurs eurent passé par une porte de service d'une partie isolée du parc. Par la grille d'honneur, devant la foule assemblée, les voitures nombreuses de la suite impériale partaient ostensiblement deux heures après.

On coucha au château de Rambouillet et le lendemain matin 30 juin, à 11 heures, on se remit en route. Nul incident ne marqua le passage de Napoléon à Tours. A Poitiers, la population vendéenne et poitevine, mal disposée, le laissa passer sans manifester aucun sentiment. A Niort, qui fut la dernière ville de France où Napoléon fut traité en souverain, le 2 juillet, il est acclamé. Fonctionnaires et citoyens le traitent encore en empereur.

Cependant le temps presse, les nouvelles ne sont pas bonnes. A 3 heures du matin, le 3 juillet, on part de Niort pour se rendre à Rochefort après avoir traversé de bien beaux pays : Mauzé, Saint-Georges-du-Bois. Partout la voiture de l'Empereur est saluée des vivats de la population accourue sur son passage. Dans les champs, les paysans interrompent leurs travaux pour venir saluer du chapeau et de la main et crier leur vivat.

 

Au relais de Muron ce furent d'indescriptibles manifestations d'enthousiasme. L'Empereur ne descendit point de voiture, mais il reçut la touchante visite de deux anciens grenadiers de sa garde, Breuil et Bonnessée, avec qui il s'entretint familièrement.

A 4 heures du soir, le 3 juillet, la voiture impériale, escortée de chasseurs, entrait à Rochefort par la porte fortifiée de La Rochelle, porte aujourd'hui démolie, et gagnait la préfecture maritime où l'attendait le préfet Bonnefoux, prévenu depuis le matin par le général Gourgaud, arrivé de très bonne heure et descendu à l'hôtel du Bacha. Le préfet s'avança au-devant de l'Empereur pour le recevoir et le conduisit dans le même appartement qu'il avait occupé en 1808, pendant quelques jours, en compagnie de l'impératrice Joséphine.

« Pendant le séjour de Napoléon à la préfecture maritime, dit un écrivain des mieux informés, le commandant Silvestre, la population emplissait le Jardin Public, se tenait sous les fenêtres et l'acclamait. C'est surtout le soir que la foule s'amassait et quand elle apercevait l'Empereur sur la terrasse, ou se promenant, ou causant sur la galerie qui domine le port militaire, les acclamations redoublaient et Napoléon alors saluait de la main. Il avait gardé l'habit bourgeois. Il reçut des visites, mais avec la même étiquette qu'aux Tuileries ».

Des officiers vinrent le supplier de se mettre à la tête des troupes fidèles, des forces importantes et dévouées plus que jamais à sa cause, mais Napoléon ne voulut pas livrer la France aux horreurs d'une guerre civile ajoutée aux dangers de la guerre étrangère, tout cela sur le sol national. Il ne sentait pas assez que toute la France était pour lui comme aux jours éclatants de la fortune et il ne voulait pas appeler sur elle d'irréparables malheurs. Dans l'infortune il sut rester grand et, envisageant toutes les conséquences de la proposition qui lui était faite, il fit abstraction de son intérêt personnel, il refusa.

Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Rochefort, un Conseil, formé d'officiers supérieurs et de marins expérimentés, s'était réuni. Cette assemblée émit à l'unanimité l'avis que l'Empereur ne pouvait s'embarquer immédiatement, ni tant que les navires anglais seraient si nombreux dans la rade ou en vue des côtes.

Or, le nombre de ces navires s'était beaucoup accru depuis le 27 juin, jour où Napoléon fut résolu à gagner les Etats-Unis en partant de l'île d'Aix (1).

(1) L'escadre anglaise, sous les ordres du contre-amiral lord Hotham, croisait de la pointe de Quiberon à l'embouchure de la Gironde, elle comprenait 15 unités : 2 vaisseaux : Le Superbe et le Bellérophon, 2 frégates : Le Pactolus et l'Endymion et une dizaine d'avisos, bricks, corvettes et sloops.

 

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (15)

Dans cette occurence, il importait de prendre une détermination rapide. Des offres pour sauver la personne de l'Empereur furent faites et des bâtiments préparés à cet effet. Napoléon ne se décidait à rien. Ni le projet de l'amiral Baudin à Bordeaux, ni celui préparé par Besson, qui donna même sa démission d'officier de marine pour prendre le commandement d'un navire danois acheté à La Rochelle, ne retinrent son attention. Ce dernier projet cependant semblait réunir toutes les chances de réussite : chargé de barriques d'eau-de-vie et monté par de jeunes officiers faisant fonction de mariniers, le navire devait se mettre en route, cachant Napoléon dans des futailles disposées d'une certaine façon. Aucune de ces perspectives ne parut souriante à Napoléon, aucune des dispositions prises ne put le décider. On comprend d'ailleurs ses hésitations. Il s'était de très longue date, et depuis son enfance, formé sur la générosité du peuple anglais des illusions dont aucune expérience ne l'avait pu guérir et que d'ailleurs, remarque judicieusement Frédéric Masson, il n'était pas le seul à partager dans sa famille. Sans cette illusion sur la générosité anglaise, dont il devait si cruellement être bientôt désabusé, il aurait tout essayé pour ne pas tomber entre les mains d'ennemis aussi perfides et aussi déloyaux.

Essayer de gagner les Etats-Unis était chose difficile, quasi impossible sous le feu de la croisière anglaise, et cependant, à deux reprises, on aurait pu tenter de le faire. Les autres voies ne lui convenant pas, l'Empereur revint à sa première idée, à son idée fixe pourrait- on dire, à celle qui si souvent mène l'homme à sa ruine. Poussé à une décision rapide par le général Becker et le préfet Bonnefoux, il résolut enfin de quitter Rochefort, mais il ne fit connaître sa détermination que 2Û heures après le départ du courrier pour Paris ; de la sorte il évitait quelques-uns des pièges qui pouvaient lui être tendus.

Le préfet donna immédiatement les ordres nécessaires pour qu'à la marée du soir le 8 juillet, les embarcations fussent prêtes au port de Fouras.

A quatre heures précises, les voitures et leur escorte se mirent en route au grand trot, dit le commandant Silvestre, prenant par la rue Saint-Charles pour gagner la porte de La Rochelle et la route de Fouras. La foule respectueuse qui garnissait les rues et la place Colbert saluait le cortège au passage des cris répétés de : « Vive l'Empereur ».

Napoléon, cependant, n'était point dans l'une ou l'autre de ces voitures aux stores baissés, il ne quitta la préfecture qu'un peu après le cortège officiel, monta dans une calèche qui fila vers la porte de Charente, puis tourna à l'extrémité du faubourg où elle rejoignit les autres voitures.

Le trajet de Rochefort à Fouras s'effectua silencieusement dans la voiture impériale, bruyant dans la foule émue qui la suivait,

Fouras n'était pas alors la coquette, la riante ville d'eaux que l'on connaît aujourd'hui. Ce n'était qu'une bourgade maritime avec la triste forteresse que la légende fait remonter à Charlemagne et qui attriste l'horizon de sa masse inélégante.

C'est au pied de cette antique forteresse que Napoléon foula pour la dernière fois la terre continentale de France. De supposer cette forteresse vraiment bâtie par le premier grand empereur d'Occident, de voir le dernier grand empereur d'Occident partir de là pour l'exil, il y aurait lieu à un rapprochement qui ne manquerait ni de grandeur ni de pittoresque et l’imagination poétique pourrait inventer un tragique colloque de ces deux grands hommes réunis en un point de l'espace et en un point du temps par le cours irrégulier et fantaisiste de la fortune.

 

Les canots du port de Rochefort et ceux des frégates mouillées dans la rade l'attendaient à l'anse de la Coue, petite plage encaissée au sud de la falaise sur laquelle le fort est placé. Ces lieux sont dans le même état qu'au moment où l'Empereur s'y embarqua.

Voici le récit de cet embarquement mémorable d'après le commandant Silvestre qui s'est entouré de tous les documents authentiques et qui a reçu lui-même, de témoins aujourd'hui disparus, des récits véridiques, que lui seul a su conserver dans son livre plein de détails captivants :

« Des officiers, des soldats, des campagnards couvraient tout le rivage, depuis les Rochers de la Grand'- Plante et du Terrier jusqu'au sommet des batteries de la forteresse. L'embarquement se fit avec ordre, à dos d'homme, selon la tradition populaire ; car il n'y avait pas assez d'eau pour que les baleinières pussent accoster le rivage. Le marin qui porta Napoléon sur ses épaules était un nommé Beau, ancêtre d'une famille de Fouras. Quelques officiers avec les bagages prirent place dans d'autres embarcations. Lorsque les avirons s'abaissèrent, un grand cri s'éleva dans Fouras : « Vive l'Empereur ! » Lui salua encore une fois de la main.

« Nous pleurions comme des filles », déclarait plus tard le vieux douanier, celui-là même qui grava sur une pierre de la jetée ce nom magique : NAPOLÉON. »

Tant que les embarcations furent en vue, les officiers, l'escorte, la foule, demeurèrent sur le rivage, suivant des yeux ces canots qui emportaient, vers un exil qu'on ne savait pas devoir être si cruel, celui qui avait été si longtemps l'idole du peuple et de l'armée. On les perdit de vue lorsqu'ils eurent doublé la pointe d'Enet, et, la nuit tombant, la foule reprit silencieuse et morne le chemin de Rochefort ».

On crut que l'Empereur se rendait à l'île d'Aix et l'état de la mer le donnait à penser. Au contraire, il ordonna de le conduire aux frégates préparées pour lui et sa suite. Il embarqua sur la Saale à 7 heures et demie du soir, avec les généraux Bertrand, Rovigo, Lallemand, Gourgaud, son secrétaire Las Cases, Becker et trente et une autres personnes, parmi lesquelles la comtesse Bertrand et ses trois enfants et le valet de chambre Marchand, soit au total 40 passagers. La frégate la Méduse n'en reçut que 26 dont le général de Montholon, sa femme et leurs fils. La suite de l'Empereur comportait en tout 66 personnes. Les chevaux et les bagages furent réservés pour un prochain embarquement sur les mêmes frégates.

Napoléon avait voulu être reçu simplement, cependant il fut traité à bord en souverain, sauf pour les salves d'artillerie. Aussitôt monté à bord, il se fit présenter les officiers d'état-major et il visita le bâtiment.

 

L'Empereur était toujours en bourgeois : habit vert, gilet blanc, culotte de nankin, bottes et chapeau ; la tenue de l'île d'Elbe, qui d'ailleurs lui allait fort mal, aux dires des témoins.

Napoléon fut installé dans le logement du capitaine et la suite un peu partout. On fit l'appareillage peu après, mais eut-on bien l'intention de partir ? Le calme subitement revenu rendait tout départ impossible et de plus la croisière anglaise était en ligne.

Le lendemain, de grand matin, Napoléon était sur le pont pour s'enquérir de l'état de la mer, de celui des vents. Rien n'était favorable. En inspectant l'horizon, il vit les hauts mâts des vaisseaux anglais dépasser la pointe de l'île d'Oléron, sentinelles immobiles à leur poste de garde, et il mesura toutes les difficultés de la situation. Soudain, il demanda qu'on le conduisît à l'île d'Aix pour la visiter,

L'ordre fut exécuté aussitôt. Gourgaud et Las Cases prévenus arrivèrent en hâte. Le général était en tenue mais sans son sabre. L'Empereur l'envoya le chercher. Quant à lui il était toujours dans sa même tenue bourgeoise.

La garnison et la population de l'île firent à Napoléon un accueil des plus chaleureux et c'est au milieu d'incessantes ovations qu'il visita les fortifications, les forts « La Rade » et « Liédot », et l'armement avec la plus grande attention.

Au moment de rentrer à bord, il fit une sorte d'inspection du régiment de marine caserné dans l'île (i).

A dix heures, l'Empereur réintégrait la Saale sur laquelle le général Becker était dans une grande inquiétude, car son prisonnier pouvait bien lui avoir échappé.

Au milieu des conseils très contradictoires d'un entourage fort divisé sur les résolutions à prendre, en face des périls d'une situation inéluctable, de l'attitude des pouvoirs publics, s'obstinant à créer autour de l'Empereur une atmosphère angoissante, Napoléon prit le parti de s'adresser lui-même au chef de la croisière anglaise et il lui envoya porter une lettre par un parlementaire.

Les gens qu'il chargea de cette mission : Las Cases, Rovigo, Lallemand, Gourgaud, n'étaient guère faits pour ce genre de négociations, ils n'étaient ni diplomates, ni gens d'affaires, ils manquaient de l'expérience des hommes et des choses avec lesquels il fallait de la dissimulation au lieu de la franchise et de la rouerie à la place de la loyauté, à l'égard surtout de pareils ennemis qui ne mettaient nullement la loyauté dans les paroles ni la droiture et l'honnêteté dans les moyens quand il leur fallait arriver à un but.

 (1) C'était l'Empereur qui avait dressé lui-même le plan du fort Liédot, en 1808, le fort, en construction depuis 1810, n'était pas alors complètement achevé.

 

Dans ces conditions, les frégates mises à la disposition de l'Empereur lui devenaient inutiles. Le séjour à bord, d'autre part, manquait absolument de confort. Napoléon se détermina donc le 12 juillet à quitter l'incommode Saale et à établir son quartier à l'île d'Aix. Le même jour il vint habiter, comme il fut dit, la maison du commandant de la place.

En réponse à une question que Napoléon lui avait fait poser par Rovigo, le commandant de la Saale, Philibert, avait déclaré qu'il ne devait sous aucun prétexte débarquer l'Empereur sur un point quelconque du territoire, et que d'un autre côté il ne pouvait risquer de faire broyer ses frégates par les feux de la croisière anglaise. Or, on a constaté, depuis, que tenter de forcer le blocus n'était pas si dangereux, ni si impraticable qu'on le croyait et qu'on l'avait affirmé. Le Bellérophon était un vieux bâtiment plus imposant que redoutable et son compagnon, le Myrmidon, un brick qui ne pouvait sérieusement en imposer.

Dans ces conditions, il ne restait plus à l'Empereur que d'aborder franchement les Anglais afin de savoir quelles étaient leurs intentions à son égard, afin de leur demander aussi le libre passage pour les Etats- Unis et, en cas de refus, un asile dans quelque campagne d'Angleterre ou d'Ecosse.

Napoléon avait d'ailleurs été informé des instructions du gouvernement provisoire transmises à Becker par le capitaine Bonnefous. Ces instructions étaient les suivantes :

 

1° Si le départ des frégates la Saale et la Méduse était retardé par les vents, et qu'il fût possible de transférer Napoléon par aviso, il devait en être mis un à la disposition de l'Empereur, à condition que cet aviso appareillât et mît à la voile dans les 24 heures.

2° Si Napoléon préférait être conduit à bord d'une -croisière anglaise, le Préfet maritime devait lui en fournir le moyen.

3° Aucun parlementaire ne pouvait être envoyé aux Anglais si l'Empereur n'en faisait formellement et par écrit la demande.

Le grand maréchal Bertrand écrivit donc par l'ordre de Napoléon au Préfet maritime à Rochefort pour lui demander une embarcation propre à servir de parlementaire vers la croisière anglaise. Le 10 juillet, le duc de Rovigo et Las Cases montèrent à bord d'une mouche envoyée de Rochefort et se rendirent à bord du Bellérophon qu'ils accostaient à 7 heures du matin. Ils étaient porteurs d'une lettre du grand maréchal informant le chef de la station anglaise, qu'il croyait être Lord Hotham, que l'Empereur, ayant abdiqué, avait choisi les Etats-Unis d'Amérique pour s'y réfugier et qu'il attendait le sauf-conduit du gouvernement anglais pour faire voile vers cette destination avec ses deux frégates. Voici d'ailleurs cette lettre :

« Monsieur l’Amiral,

» L'Empereur Napoléon ayant abdiqué le pouvoir et choisi les Etats-Unis d'Amérique pour refuge s'est embarqué sur les deux frégates qui sont dans cette rade pour se rendre à destination.

 

» Il attend le sauf-conduit du gouvernement anglais qu'on lui a annoncé, ce qui le décide à expédier le présent parlementaire pour vous demander, Monsieur l'Amiral, si vous avez connaissance de ce sauf-conduit 'et si vous pensez qu'il soit dans l'intention du gouvernement anglais de mettre empêchement à notre voyage en Amérique.

» Général BERTRAND. »

 

Ce fut le capitaine Maitland qui prit connaissance de la lettre. Il fut des plus courtois, mais en s'abstenant de révéler les ordres précis qu'il avait reçus d'embarquer Napoléon sans retard et de le conduire dans le port des Iles Britanniques le plus rapproché. Il déclara devoir demander des ordres à son chef immédiat, l'amiral Hotham, qui était alors à bord du Superbe. Maitland rusait. Il ajouta que l'Empereur pouvait sans la moindre crainte demander asile à l'Angleterre.

Rovigo et Las Cases, qui n'avaient pas le moindre instinct diplomatique, s'illusionnèrent facilement au langage de l'Anglais. Cependant Las Cases, qui comprenait la langue, avait senti dans la conversation de Maitland avec ses officiers des paroles tout à fait en opposition avec ce qu'il affirmait, mais il n'en tint aucun compte et lui-même commit certaines imprudences qui mirent le capitaine Maitland en garde coutre les projets d'évasion par Bordeaux ou par La Rochelle. Maitland déclara qu'il avait ordre de ne laisser sortir aucun navire, même marchand, portant un personnage de telle importance.

La duplicité de l'Anglais était patente. Le 7 juillet il avait reçu de son chef, lord Hotham, la dépêche suivante :

« Le gouvernement anglais a reçu dans la nuit du 3o juin une demande adressée par les chefs de France à l'effet d'obtenir un passeport et un sauf-conduit pour que Bonaparte puisse se rendre en Amérique. Une réponse négative a été faite à cette demande et lord Keith ordonne de redoubler de vigilance pour intercepter Bonaparte. D'après les mesures adoptées chez nous on paraît s'attendre à ce qu'il mette à la voile d'un des ports du Nord, Mon opinion est que Bonaparte a pris la route de Rochefort et que, probablement, il s'embarquera sur une des deux frégates mouillées dans l'île d'Aix.

» HOTHAM. »

Une autre lettre du même Hotham donnait de nouvelles précisions :

« Le Ministre de la Marine de France a reçu l'ordre de préparer des bâtiments de guerre qu'on a mis à la disposition de Bonaparte, et deux frégates ont été préparées pour lui et sa suite. On a annoncé aux deux chambres qu'il avait quitté Paris le 29 juin à 4 heures du matin et l'on croyait qu'il avait pris la route de Rochefort. Je ne doute pas que les deux frégates qui sont en rade de l'île d'Aix ne lui soient destinées. C'est à vous d'employer tous les moyens pour intercepter le fugitif, de la captivité duquel paraît dépendre le repos de l'Europe. »

Pendant que Las Cases et Rovigo accomplissaient leur mission, une corvette, le Falsmouth, arrivant d'Angleterre, prévint par signaux optiques le capitaine Maitland qu'il avait un courrier pour lui. Une dépêche de lord Hotham contenait ceci :

« Il vous est enjoint de faire les plus strictes recherches sur tout bâtiment que vous rencontrerez. Si vous êtes assez heureux pour intercepter Bonaparte, vous devez le transporter, avec sa famille, sur le vaisseau que vous commandez, l'y tenir sous bonne garde et revenir avec toute la diligence possible au port d'Angleterre le plus voisin. A votre arrivée, vous interdirez toute communication avec la terre. »

Au cours du déjeuner que Maitland offrit à Rovigo et à Las Cases sur le Bellérophon, il fut parlé du projet de Napoléon de partir pour les Etats-Unis. Maitland s'étonnait que l'Empereur ne préférât pas se placer sous la sauvegarde des lois anglaises qui lui assureraient avec la liberté un traitement digne de lui. Dans un français qu'il parlait avec beaucoup de netteté, le capitaine Maitland exposa aux parlementaires tous les avantages qu'aurait Napoléon à demander asile à l'Angleterre. Il paraissait rempli de sincérité et il fallut l'objection de Las Cases relative à l'éventualité d'un brusque départ de la Saale et de la Méduse, franchissant le cordon anglais, pour qu'apparût une partie des intentions cachées de Maitland. Celui-ci déclara qu'il n'hésiterait pas alors à faire bombarder les deux frégates par toutes les unités anglaises qu'il avait à sa disposition. Cette dernière déclaration fixa les envoyés de Napoléon. Avant de quitter le bord, Las Cases exprima le désir d'avoir une réponse écrite qu'il remettrait à l'Empereur. Après quelques hésitations, Maitland rédigea la réponse suivante :

 

« Bellérophon, 10 juillet 1815.

« Monsieur le Comte,

» Je ne saurais dire quelles peuvent être les intentions de mon- Gouvernement, mais les deux pays étant présentement en état de guerre, il m'est impossible de permettre de prendre la mer à aucun bâtiment de guerre sortant du port de Rochefort. Quant à la proposition faite par le duc de Rovigo et le comte de Las Cases de laisser partir l'Empereur sur un bâtiment marchand, il n'est pas en mon pouvoir, sans la sanction de mon chef le contre-amiral Sir Henry Hotham, qui se trouve à présent dans la baie de Quiberon et à qui je vais adresser votre dépêche, de laisser passer aucun bateau, sous quelque pavillon que ce soit, avec un personnage d'une aussi grande importance. »

» FRED. L. MAITLAND. »

 

A deux heures de l'après-midi, la mouche qui ramenait Las Cases et Rovigo accosta la Saale. A peine avaient-ils quitté le Bellérophon que Maitland donnait des ordres pour mouiller en rade des Basques de façon que les frégates françaises fussent à portée de canon du vaisseau anglais.

« Maitland, dit Henry Houssaye, s'était avancé vers sa proie pour la mieux guetter. »

En rapportant leur entrevue avec Maitland, les parlementaires n'omirent aucun détail de l'entretien et ils eurent soin d'ajouter que selon eux le plus prudent et le meilleur était de demander, d'après l'opinion de Maitland, un asile honorable à la loyale Angleterre. Tout autre parti était chanceux, voire périlleux, et le salut ne leur apparaissait que de ce seul côté. Le lendemain matin, n juillet, Montholon, qui était à bord de la Méduse, apporta à Napoléon une lettre du lieutenant de vaisseau Ponée, commandant cette frégate.

« J'ai consulté mes officiers et mon équipage, écrivait ce vaillant marin. Je parle donc en leur nom et au mien. Voici ce qu'il faut faire. Cette nuit la Méduse marchant en avant de la Saale, surprendra, grâce il l'obscurité, le Bellérophon qui est venu mouiller en rade des Barques. J'engagerai le combat bord à bord, j'élongerai ses flancs, je l'empêcherai de bouger. Je pourrai toujours bien lutter deux heures Après ma frégate sera en bien mauvais état. Mais pendant ce temps, la Saale aura passé, en profitant de la brise qui, chaque soir, s’élève de la terre. Ce n'est pas le reste de la croisière, une méchante corvette et un aviso, qui arrêtera la Saale, frégate de premier rang, portant du 23 en batterie et des caronades de 36 sur le pont. »

Napoléon, qui se connaissait en héroïsme, fut profondément ému par l'offre de l'équipage de la Méduse et de son commandant. Cette sympathie, cet attachement qu’ils lui manifestaient aux plus cruelles heures de son infortune le disposaient à accepter la proposition du lieutenant Ponée. Mais le capitaine Philibert, commandant de la Saale, qui ne voulait point enfreindre les ordres reçus, se refusa à entrer dans les vues de Ponée. La tentative devenait de ce fait irréalisable, Elle doit cependant demeurer à l'honneur du vaillant officier et des vaillants hommes qui en eurent spontanément l'idée.

Un secret sentiment retenait Napoléon d'accepter les propositions anglaises. En attendant il prit la décision de se rendre à l'île d'Aix où il débarqua le 12 juillet au matin. Tout décidait l'Empereur à cette détermination et d’abord les mauvaises conditions dans lesquelles lui et les siens se trouvaient à bord de la frégate. Avant de quitter celle-ci. Napoléon, toujours plein de générosité, offrit quelques souvenirs à ceux qu'il quittait : une tabatière en or, avec un N en diamant, au préfet maritime Bonnefoux. Son intention était de loger dans la maison du commandant de la place, une partie de sa suite devait l'occuper avec lui l'autre partie occuperait la « maison du génie » qui se trouvait en face.

A l'île d'Aix, « on entre dans les projets d'aventure, mais tout cela sombre car l'Empereur qui en laisse parler devant lui, dit Frédéric Masson, paraît en discuter, ne s'arrête à rien. Dès qu'il ne reprend pas le commandement de l'armée, dès qu'il ne sort pas en souverain sur les frégates, muni d'un sauf-conduit qui le mette à couvert de toute recherche insultante, il ne voit qu'une issue, demander asile à l'Angleterre ».

La population de l'île lui avait fait un accueil plus chaleureux encore qu'au voyage précédent. Napoléon put s'assurer là encore combien son culte demeurait vivant dans les cœurs et sur quels dévouements il pouvait compter. En arrivant, il choisit d'abord sa chambre dans cette maison où il est possible de la voir aujourd'hui de tout point semblable à ce qu'elle fut en 1815, comme nous le disons plus haut. Son premier souci fut de prendre un parti qui soit décisif. A cet effet il forma un conseil des personnes de sa suite et il convoqua pour y prendre part le lieutenant Genty, du 14e d'artillerie de marine, qui commandait la garnison de l'île. Celui-ci émit l'avis qu'il était possible de déjouer la surveillance anglaise avec des bateaux plus légers que les frégates.

On aurait utilisé deux chaloupes pontées disponibles, et, suivant la côte dans la direction du nord, on eût gagné le large, guettant un bateau qui, de gré ou de force, fît voile pour les Etats- Unis. Ce projet retint l'attention de Napoléon. Il y voyait une chance de réussite et il chargea Bertrand de faire l'achat des deux chaloupes qui appartenaient deux armateurs de La Rochelle, Thiron et Villedieu., Ce dernier s'était d'ailleurs offert comme pilote et Napoléon avait accepté. Le lendemain tout était prêt et sur les onze heures du soir les deux bâtiments appareillaient. Ils se tinrent près de la côte, attendant l'Empereur. On l'attendit en vain. Entre temps Napoléon avait renoncé à ce projet. Nous en expliquerons les raisons plus loin.

Joseph, frère aîné de l'Empereur, était arrivé à l'île d'Aix dans la journée du 13 juillet, pour aviser celui- ci qu'un navire américain était à Bordeaux, prêt à faire voile pour les Etats-Unis. Ce navire était disposé à faciliter le passage en Amérique de l'Empereur et de sa suite. La voiture de Joseph était restée sur l'un des bords de la Charente, d'où elle pouvait en très peu de temps rejoindre la Gironde. La proposition, toute tentante et toute praticable qu'elle fût, se heurta au refus de Napoléon. Joseph se vit donc obligé de partir seul. Son voyage s'effectua sans encombre et il parvint aux Etats-Unis qu'il habita plusieurs années.

Il semble qu'un mauvais génie s'acharne à la perte de Napoléon. Une autre proposition du commandant de la Bayadère, qui faisait dire par Lallemand qu'il était toujours disposé à transporter l'Empereur aux Etats-Unis, ne parvint pas à fléchir une irrésolution que son entourage semblait se plaire à entretenir. Une seule personne montre une opinion arrêtée, c'est la générale Bertrand qui insiste avec un entêtement particulier pour que Napoléon aille vers les Anglais. Il faut ajouter par parenthèse que la femme du grand-maréchal est anglaise, fille du malheureux général Dillon. Finalement Napoléon renonce à s'embarquer sur la Bayadère. « J'ai renoncé de bonne foi déclare-t-il, et pour toujours à la vie politique, je ne vois pas pourquoi on m'empêcherait de librement aller achever ma vie loin des intrigants et des ingrats ».

Selon Henri Houssaye, Becker aurait fait à ce projet <les objections si vives, qu'elles équivalaient à un refus.

Le projet Genty semble le plus raisonnable et bientôt il rallie tous les suffrages. Mais un inconvénient se présente : chaque chaloupe ne peut contenir que cinq passagers. Qui sera sacrifié ? De violentes compétitions s'élèvent entre ceux qui ont tout abandonné pour suivre l'Empereur et qui ont lié leur sort à son infortune. La maréchale Bertrand, qui était accompagnée de ses trois enfants, serait certainement obligée de rester à l'île d'Aix, elle tenait de plus à sa première idée que le seul moyen de salut et qui convînt à la dignité de l'Empereur était d'aller demander asile à l'Angleterre. Elle représenta à Napoléon tout ce que la tentative avait de dangereux, de risqué, et surtout, avec une habilité bien féminine, elle lui montra combien cette fuite était peu digne de l'homme qui avait dominé l'Europe. Ce dernier argument devait l'emporter. Au milieu des avis divers, des disputes, des opinions rivales, Napoléon excédé parcourt la chambre à grands pas. Lui, l'homme parfait des promptes décisions, il ne sait plus décider. Silencieusement il sort de la pièce et rentre dans sa chambre où il reste à méditer.

Sur le soir, un peu avant la nuit, Planat fait transporter les bagages de l'Empereur sur l'une des deux chaloupes et demeure à bord à attendre. An heures du soir, Becker, qui s'était montré toujours favorable au projet Genty, informa Napoléon que tout était prêt pour le départ.

C'est l'opinion de Mme Bertrand qui a fini par l'emporter dans l'esprit de Napoléon. Sourd aux avis de ceux qui lui conseillent de ne pas se livrer aux Anglais, il décide de rester. Le malheur le pousse sans rémission vers la pente fatale. A Becker, il déclare que s'il est dangereux de se confier à ses ennemis, il l'est moins encore que de risquer, en voulant leur échapper, de tomber entre leurs mains comme un prisonnier vulgaire. Sa marotte était de s'en remettre à la loyauté anglaise. Rien n'avait pu le détromper sur ce point, il croyait fermement à la bonne foi britannique.

Aussi peut-on dire que dès le 13 juillet Napoléon avait pris son parti. Il abandonnait l'idée de se rendre aux Etats- Unis, il rejetait les moyens qui lui étaient offerts d'échapper à la surveillance anglaise, il s'abandonnait à son destin. La déchéance avait fait de Napoléon un autre homme. Lui qui s'était toujours senti protégé de la Providence, il se croyait maintenant abandonné par elle. Lui qui toujours avait décidé seul, échappant aux contradictoires influences de ses conseillers, il donnait l'exemple de la faiblesse des êtres irrésolus. Personne et surtout personne de ses ennemis ne pouvait savoir à quel degré de découragement était tombé l'Empereur. Maitland, toujours inquiet sur le sort de la proie qu'il convoitait, avait usé tous les moyens pour savoir ce qui se passait à l'île d'Aix. Par une forte promesse d'argent il était parvenu à savoir qu'un pilote d'Oléron, pour qui la passe de Maumusson n'avait pas de secrets, devait conduire un navire sortant de nuit. Napoléon allait-il lui échapper ? Son inquiétude ne devait pas durer longtemps. De toute manière il avait profité de ces temporisations, pour mieux organiser la défense de toutes les issues.

Le 14 juillet, au matin, Napoléon avait envoyé en parlementaire au Bellérophon Las Cases et le général Lallemand. Las Cases parle d'abord des sauf-conduits pour le voyage aux Etats-Unis. Maitland répond simplement : « Je ne suis autorisé à acquiescer à aucun arrangement, mais je crois pouvoir prendre sur moi de recevoir l'Empereur à mon bord pour le conduire en Angleterre » et peut-être ajoute-t-il comme il l'a écrit plus tard : « Toutefois je ne puis faire aucune promesse sur les dispositions de mon gouvernement à son égard, puisque, dans le cas que je viens de supposer, j'agirai sous ma propre responsabilité sans être même certain que ma conduite obtiendra l'approbation de mon gouvernement. »

Les deux parlementaires éprouvèrent naturellement une gêne assez vive de ce que Maitland leur déclarait. Celui-ci ne fut pas sans l'apercevoir. Aussi parla-t-il aussitôt d'arrangement, d'accueil convenable, des sentiments généreux de la nation anglaise et de l'asile qu'elle offrirait aux parlementaires eux-mêmes. Il ajouta que l'Empereur serait traité avec les égards qui convenaient à son rang. Lallemand crut bon de demander si Napoléon n'aurait pas à redouter par la suite d'être livré au roi de France. Maitland considéra la seule hypothèse de cela comme une injure.

Las Cases était peu au courant de ce genre de négociations,. il s'attribuait une grande importance et volontiers croyait en imposer par ses opinions, il voulait en outre jouer auprès de l'Empereur le rôle du serviteur indispensable et il brûlait de lui apporter des nouvelles favorables. Le général Lallemand savait qu'en cas d'échec sa tête était en jeu. Maitland d'autre part appuyait volontiers sur les promesses, sentant qu'il était à la veille de couronner des efforts qui servaient à la fois son succès d'officier et sa haine personnelle. Peut-être, lui aussi, croyait-il, comme Napoléon, à la bonne foi britannique et l'on peut se demander si Maitland n'était pas de bonne foi en affirmant que l'Angleterre offrirait généreusement l'hospitalité sur son sol à un ennemi désarmé qui venait lui demander asile et protection.

Las Cases, avant de quitter le Bellérophon, crut devoir dire à Maitland qu'il était probable que dès le lendemain l'Empereur quittant l'île d'Aix viendrait lui demander d'attendre à son bord les sauf-conduits réclamés au gouvernement britannique. A leur retour, les parlementaires rapportèrent à Napoléon tous les détails de leur entrevue. Pour la forme, il réunit un dernier conseil dans sa chambre. Comme précédemment, les avis furent partagés. Montholon et Lallemand étaient toujours contre le projet de se rendre à bord du vaisseau anglais. Tous les autres opinèrent pour. Il y avait encore à choisir, ou bien revenir sur le continent pour essayer, comme après l'île d'Elbe, de reprendre le pouvoir et c'était la guerre civile, ou bien se rendre sur le Bellérophon.

« S'il était question, dit Napoléon, de marcher à la conquête d'un empire ou de le sauver, je pourrais tenter un second retour de l'île d'Elbe, mais je ne cherche que la tranquillité et si j'étais encore la cause d'un seul coup de canon, la méchanceté ne manquerait pas d'en profiter pour me déchirer.

» On m'offre du repos en Angleterre, je ne connais pas le Prince régent, mais, d'après ce que j'ai ouï dire, je ne puis manquer de confiance dans la loyauté de son caractère.

Mon parti est pris, je vais lui écrire, et demain, à la pointe du jour, nous irons à bord de la croisière anglaise ; en abordant le Bellérophon, je serai déjà sur le sol britannique ; les Anglais seront liés par les devoirs de l'hospitalité, et ils ne seront pas assez peu soucieux de leur gloire pour laisser passer une si belle occasion de se montrer magnanimes. »

Napoléon prit une dernière décision : il demanderait asile aux Anglais. Après le conseil, il entraîna Gourgaud dans sa chambre et tirant de sa poche une lettre destinée au Prince Régent d'Angleterre, il lui en donna lecture. Voilà ce que contenait cette lettre :

 

« Altesse Royale,

» En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai consommé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique.

 Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de votre Altesse Royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.

Ile d'Aix, 13 juillet 1815.

» NAPOLÉON. »

 

Gourgaud avait les yeux en larmes quand l'Empereur eut achevé sa lecture. C'est lui que Napoléon avait choisi pour porter cette lettre et la remettre en mains propres.

Le soir du même jour, donc, Gourgaud et Las Cases se rendaient à bord du Bellérophon. Napoléon les avait chargés en outre d'instructions spéciales pour Maitland : « Mon aide de camp Gourgaud se rendra à bord de l'escadre anglaise avec le comte de Las Cases. Il repartira sur l'aviso que le commandant de cette escadre expédiera soit à l'amiral, soit à Londres. Il tâchera d'obtenir audience du Prince Régent et lui remettra ma lettre. S'il ne voit pas d'inconvénient pour délivrer des passeports pour les Etats-Unis d'Amérique, c'est ce que je désire. Mais je n'en veux pour aller dans aucune autre colonie. A défaut de l'Amérique, je préfère l'Angleterre à tout autre pays. Je prendrai le titre de colonel Muiron ou Duroc. Si je dois aller en Angleterre, je désirerais être logé dans une maison de campagne à 10 ou 12 lieues de Londres où je souhaiterais arriver le plus incognito possible. Il faudrait une habitation assez grande pour loger tout mon monde. Je suis désireux — et cela doit entrer dans les vues du Gouvernement — d'éviter Londres. Si le ministre avait envie de mettre un commissaire près de moi, Gourgaud veillera à ce que cela n'ait aucun air de servitude et que ce soit un homme qui, par son rang et son caractère, ne puisse donner lieu à aucune mauvaise pensée.

 

» Si Gourgaud doit être envoyé à l'Amiral, il serait plus convenable qu'il le gardât à son bord pour le faire partir sur une corvette afin d'être sûr qu'il arrivera à Londres avant nous.

 Ile d'Aix, 14 juillet 1815.

» NAPOLÉON. »

 

La bonne foi, la confiance qui éclatent dans ces lignes, opposées à la duplicité de Maitland et à la perfidie anglaise, font ressortir mieux que nul commentaire la trahison du gouvernement britannique et la malhonnêteté de son geste quand il s'empara de Napoléon pour le conduire à Sainte-Hélène, après lui avoir fait espérer une vie tranquille et digne sous la protection des lois.

Maitland fit immédiatement embarquer Gourgaud sur le Slaney, à destination de l'Angleterre. Mais, là encore, la fourberie et l'imposture dirigent la manœuvre. Jamais le Slaney n'arriva à Londres et jamais Gourgaud ne put remplir sa mission. Ayant fait relâche à Plymouth, le bateau fut mit en quarantaine par l'amirauté anglaise, avec ordre formel à l'équipage et aux passagers de n'avoir nulle communication avec la terre. Ironie ! Le Bellérophon devait arriver à Plymouth avant que Gourgaud ait pu quitter le bord. Entre temps il avait été contraint de se dessaisir de la lettre autographe que Napoléon lui avait confiée.

Las Cases et Maitland devaient, à bord du Bellérophon, diriger les préparatifs de la réception de l'Empereur. Las Cases passa toute la nuit à bord et fut témoin des inquiétudes non dissimulées de Maitland qui avait toujours peur que 1'Empereur lui échappât. Ceci le mit en défiance sur le caractère généreux et loyal de l'hospitalité qu'on réservait à son maître.

Durant la nuit, sur la goëlette Sophie et sur le brick l'Epervier, on chargea les bagages de l'Empereur, y compris sa calèche et deux chevaux, et l'on embarqua la plus grande partie de la suite.

Le matin de ce même 14 juillet, le capitaine de Bonnefoux, préfet maritime de Rochefort, avait reçu la visite du nouveau préfet de la Charente-Inférieure, le baron Richard, qui lui apportait des ordres nouveaux du gouvernement en -ce qui concernait Napoléon. Ce baron Richard était un ancien conventionnel, régicide, que Napoléon avait destitué de ses fonctions peu de temps auparavant. C'est à son caractère insolent et fourbe qu'il devait cette destitution. Il va sans dire que les sentiments que nourrissait Richard à l'égard de Napoléon étaient des plus vindicatifs. Louis XVIII, qui savait la nature des sentiments de Richard, l'avait tout exprès renommé à son poste afin que les mesures prises contre Napoléon fussent aussi odieuses et aussi blessantes qu'il était possible. Les ordres du nouveau préfet portaient que l'une des deux frégates mises à la disposition de Napoléon ralliât immédiatement Rochefort. Trois lettres étaient adressées par le gouvernement royal à lord Hotham ; elles émanaient l'une du roi, l'autre du comte de Jaucourt, ministre de la Marine, la troisième de Gouvion Saint-Cyr, ministre de la Guerre. Toutes trois avaient pour but de livrer sans retard Napoléon aux Anglais. Ces ordres impitoyables n'eurent pas besoin d'être exécutés et le gouvernement de Louis XVIII n'a heureusement pas à porter devant l'histoire le poids de leurs conséquences.

Bonnefoux, qui avait prétexté d'attendre la marée pour porter ces ordres, ne quitta Rochefort en compagnie du baron Richard qu'à 11 heures du soir. On savait Napoléon encore à l'île d'Aix et Bonnefoux mieux que quiconque. Il fit cependant diriger la vedette qui les emportait sur la Saale pour gagner du temps. Quand il aborda la frégate vers une heure du matin, le 15 juillet, le commandant Philibert l'avertit que dans deux heures Napoléon serait en route pour aller rejoindre le Bellérophon. Bonnefoux, dont la correction fut parfaite en la circonstance, déclara au baron Richard que Napoléon était déjà embarqué sur L’Epervier. Secrètement il prit l'initiative de conseiller au général Becker de faire toute diligence pour l'embarquement afin d'éviter que les mesures vexatoires décidées par le gouvernement et désirées par Richard ne fussent mises à exécution.

C'est vers deux heures que Becker reçut cette lettre. L'Empereur à ce moment revêtait l'uniforme qu'il avait abandonné depuis le 28 juin, à la Malmaison. Ce fut Savary qui le prévint de ce que venait d'apprendre Becker. Tant de basse ignominie le révolta. Mais il se contint et garda le silence.

Le plus ému était Savary dont les sanglots entrecoupaient la parole. Pour toute réflexion Napoléon poussa un long soupir et il recommanda simplement à Marchand de ne pas perdre une minute.

Le 15 juillet, à 3 h. 15 du matin, en tenue militaire, l'Empereur quittait sa chambre. Une dernière fois son ombre, à la faible clarté des flambeaux, se profila sur les murs, une dernière fois il passa sombre et courbé par la porte basse que l'on voit encore, une dernière fois son pas, que rendaient sonore les éperons d'argent, retentit sur les marches de bois, et, dans le silence et la nuit, il gagna son embarcation. C'était presque comme un fugitif, que l'un des plus grands hommes de l'histoire, que l'un des plus glorieux, s'en allait ainsi vers le mystérieux inconnu où tant de menaces étaient accumulées.

A 3 h. 30, il mettait le pied dans le canot que l'Epervier avait envoyé pour le prendre. Au clair de lune, deux goëlettes s'avancèrent vers le brick l'Epervier, mouillé à Boyard, près de l'île d'Oléron. Sur l'une était Napoléon accompagné de Bertrand, Savary, Rovigo, Lallemand, Becker, Montholon et de Mme Bertrand.

Au petit jour il montait à bord du brick l'Epervier, commandé par le lieutenant de vaisseau Jourdan de la Passardière. L'équipage, aligné sur un double rang, accueillit l'Empereur avec un enthousiasme indescriptible. Une émotion profonde serrait tous les cœurs. A peine Napoléon parut-il qu'une immense acclamation le salua : « Vive l'Empereur ! »

De pareils moments payent les longues heures d'amertume que valent aux âmes généreuses les trahisons et les malpropretés de la rancune ou de la politique. Aussi ému qu'eux tous, Napoléon serra les premières mains qui se tendaient. Il se fit présenter les officiers et passa en revue tout l'équipage. Ce fut la dernière revue de troupes françaises du grand capitaine.

A ce moment, un officier de la Saale, le lieutenant Borgnis-Desbordes, émissaire du commandant Philibert, vint dire en secret au commandant de l'Epervier qu'il fallait se hâter si l'on ne voulait pas s'exposer à ce qu'on vînt arrêter l'Empereur, par ordre du roi. Il fallait faire toute diligence pour conduire Napoléon à la croisière anglaise, car l'ordre était formel et immédiatement exécutoire. Après la simple constatation de l'identité du prisonnier, on devait d'ailleurs procéder aussitôt à son exécution.

Jourdan de la Passardière, commandant de l'Epervier, fit cette fière réponse : « Pas à mon bord, toujours ! »

Le brick appareilla. Napoléon congédia le général Becker, lui fit un cordial adieu en lui disant qu'il ne faudrait pas qu'on pût l'accuser plus tard de l'avoir livré aux Anglais.

« Retournez à l'île d'Aix, général, reprit Napoléon en lui tendant la main, je vous dispense de m'accompagner jusqu'aux vaisseaux anglais comme le veut votre gouvernement, la France ne doit pas porter le poids d'un acte que j'ai décidé moi- même ». Becker, la voix brisée par l'émotion, prit congé de l'Empereur.

« C'était, à la fois, un spectacle douloureux et sublime que cette lutte où le génie, tombé du faîte de la puissance, apparaissait aux prises avec l'adversité. Calme et résigné comme à l'époque de sa plus grande splendeur, Napoléon n'avait rien perdu de cette aménité qui faisait le charme de ses conversations familières. Il ne semblait nullement préoccupé du sort que lui réservait l'avenir. Affable avec les personnes qui l'approchaient, il avait pour tous des encouragements et des conseils utiles dans ces tristes circonstances. Il subissait sa destinée, mais sans manifester ni émotion, ni abattement, sans proférer une plainte contre ceux qui l'avaient abandonné dans ses malheurs. » Ainsi s'exprime le général Becker lui-même.

L'Epervier leva l'ancre, mais, les vents n'étant pas favorables, la marche fut lente. Aux premières lueurs de l'aube, Napoléon put apercevoir l'île d'Aix qu'il venait de quitter et les côtes de cette France dont malgré tout il avait conscience d'avoir fait la gloire. Longuement, obstinément, il fixait un regard songeur sur cette terre comme s'il pressentait que c'était la dernière fois qu'il pourrait la voir.

Du Bellérophon, la lorgnette en mains, Maitland observait la marche de l'Epervier. Toute inquiétude n'avait pas encore abandonné son âme. Il sentait que la proie allait être prise, mais il redoutait que ce ne fût pas lui qui effectuât cette prise. Au large, Maitland avait en effet aperçu le Superbe, battant pavillon du contre-amiral Hotham et paraissant se diriger de

son côté. Pour prévenir l'embarquement possible de Napoléon sur le Superbe, Maitland fit détacher une embarcation pour aller à la rencontre de l'Epervier. Quand cette embarcation eut abordé le brick, Napoléon se prépara à y descendre.

Ses adieux aux officiers et à l'équipage furent empreints de la même émotion qu'à sa montée sur l'Eperuter. On lui présenta les armes, et quand la vedette anglaise se mit en marche, tous les matelots poussèrent de longues et chaleureuses acclamations. Cette spontanéité dans la marque d'affection qui lui était donnée, cet élan d'hommes simples et de braves hommes lui alla au cœur. On dit que, se penchant alors par-dessus le bord de l'embarcation, il prit de l'eau dans le creux de la main droite et que, dans un geste de bénédiction il en aspergea les flancs de l'Epervier à plusieurs reprises.

Bientôt la vedette ne fut plus qu'un signe dans le lointain. Aussi loin que l'Empereur put entendre la voix de l'équipage du brick, cette voix lui apporta les vivats enthousiastes de ceux qui étaient restés. C'était le dernier lien le rattachant à la France qui venait de se rompre. Le sentit-il, comprit-il que désormais c'était fini de ce mariage de la gloire française et de son génie, que c'était fini de sa fortune, fini de sa grandeur et qu'il entrait vivant dans cette mort anticipée qu'était la captivité ? L'Empereur, à cette minute mémorable, ne devenait plus qu'un homme haï, dupé, contre qui la rancune des valets et des maîtres allait se manifester de la plus indigne manière.

 

A six heures du matin, ce 15 juillet 1815, au moment où le vaisseau de sir Henry Hotham, commandant la flotte anglaise, entrait dans la rade des Barques, Napoléon abordait au Bellérophon.

Bertrand monta le premier à bord du vaisseau anglais. L'Empereur, qui le suivait immédiatement, s'avança vers Las Cases qui lui présenta Maitland. Otant son chapeau, Napoléon lui dit à haute voix avec un grand accent de fermeté : « Capitaine, je viens à votre bord me mettre sous la protection de votre Prince et de vos lois ».

Aucun des honneurs généralement rendus à des personnes de haut rang ne l'attendait sur le Bellérophon. La garde rangée sur le pont ne présenta pas les armes. « L'heure matinale me servit d'excuse », dit plus tard le fourbe Maitland. « Sur les bâtiments britanniques, il est d'usage, déclara Maitland à Napoléon, de ne pas rendre les honneurs militaires à qui que ce soit avant que le pavillon soit hissé, ce qui n'a lieu qu'à huit heures du matin. » Napoléon se fit présenter les officiers, il visita le bateau, il s'informa de toutes choses avec cette curiosité appliquée qui est l'une des formes de son génie, il posa des questions sur les habitudes anglaises. « Il faut maintenant, dit-il, que j'apprenne à m'y conformer, puisque je passerai probablement le reste de ma vie en Angleterre ».

Maitland conduisit l'Empereur à la chambre qui lui était réservée. Il affectait en l'accompagnant de ne l'appeler que « Monsieur ». La froideur hypocrite de cet accueil ne sembla pas frapper Napoléon qui conserva toute sa sérénité. Retiré dans sa chambre, il s'y reposa un long moment.

Le Superbe étant à portée, le capitaine Maitland alla rendre compte à l'amiral : « Je pense, lui dit-il, que j'ai bien fait et que le Gouvernement approuvera ma conduite, ayant considéré qu'il était de beaucoup d'importance d'empêcher le départ de Bonaparte pour l'Amérique et de prendre possession de sa personne. » Sir Henry Hotham répondit : « Gagner de le prendre, en quelques conditions que ce fût, était de la plus grande conséquence ; mais, comme vous n'êtes entré avec lui dans aucune condition quelconque, il ne peut y avoir de doute que vous n'obteniez l'approbation de sa Majesté. »

Une chose est à retenir de cet entretien, c'est que Maitland envisageait possible, croyant probable même, que Napoléon eut passé en Amérique ; ainsi n'était-il pas sans s'inquiéter du rôle qu'il avait dû jouer, de la comédie déloyale qu'il avait montée pour obtenir que l'Empereur vînt de lui-même à bord du Bellérophon. L'amiral, homme d'honneur, n'approuvait sa conduite que sous la réserve qu'il n'eût stipulé aucune condition qui ne dût pas être tenue, il soulignait même une réserve qui pouvait faire croire qu'il n'avait dans son subordonné qu'une confiance relative.

Invité par Maitland d'abord, puis par le général Bertrand, à venir voir l'Empereur, Sir Henry Hotham accepta de se rendre à bord du Bellérophon. Cette visite eut lieu dans l'après-midi. Lord Hotham fut aimable et courtois, autant pourrait-on dire que Maitland avait été arrogant et insolent. Napoléon le retint à dîner. C'est l'Empereur qui traite, ce sont les gens de l'Empereur qui font le service et c'est en souverain que Napoléon prend partout la place d'honneur. Cela n'est pas sans étonner Maitland. Avant de se séparer, lord Hotham pria Napoléon d'accepter pour le lendemain, de déjeuner avec lui à bord du Superbe.

Le 16 juillet, au matin, l'Empereur se rendit à l'invitation de l'amiral. Sauf le coup de canon, Lord Hotham fait rendre à Napoléon les honneurs dus aux souverains. L'équipage tout entier dans les vergues et le gréement, les soldats sous les armes. L'Empereur les passa en revue et leur commanda quelques mouvements d'armes. A quelques-uns il fit croiser la baïonnette et, jugeant la manœuvre sans énergie, il prit l'arme des mains d'un marin et exécuta le mouvement lui-même. « Cet acte, dit Las Cases, surprit beaucoup les matelots anglais, leur visage refléta l'étonnement de voir l'Empereur se mettre ainsi au milieu des baïonnettes anglaises. »

Cette réception eut lieu avec une grande magnificence. Sir Henry Hotham, qui était un gentleman, un homme de grande éducation et de fine culture, se fit le plus charmant qu'il fût possible et montra toutes les grâces de son esprit, tout le charme de ses manières. « Les officiers anglais, écrit Savary, assuraient qu'une réception pareille n'avait lieu que lorsque la roi était à bord des vaisseaux. Une tente magnifique, ayant pour plafond le grand pavillon britannique, ombrageait le pont du bâtiment. L'équipage, en habit de fête, garnissait toutes les vergues, et une très bonne musique était placée sous la dunette. On a peine à croire que lord Hotham eût traité Napoléon de la sorte s'il l'eût considéré comme prisonnier. »

« Au cours du déjeuner, écrit Frédéric Maison, il fut entendu qu'on embarquerait, outre les deux voitures et les chevaux que Maitland avait accepté de recevoir, six voitures et 45 chevaux restés à Rochefort. L'ordre fut adressé au capitaine Philibert, qui, même s'il en avait eu la volonté, n'avait aucun moyen de l'exécuter. »

Il paraît hors de doute que, dans la pensée de lord Hotham, Napoléon devait être traité en Angleterre comme un souverain exilé. Cela concordait avec ce qu'il considérait comme l'honneur britannique et sans doute avec ce qu'il avait cru pénétrer des intentions de son gouvernement.

On revint au Bellérophon vers midi. Par ordre du contre-Amiral, tous les bâtiments anglais mouillés dans la rade avaient fait monter leur équipage dans le gréement et sur les vergues. Pourrait-on admettre que de tels honneurs aient été rendus à quelqu'un que l'on considérait seulement comme un prisonnier ?

A peine Napoléon fut-il à bord qu'on leva l'ancre. Le Bellérophon, accompagné du Myrmidon, sur lequel étaient embarquées les personnes de la suite, firent voile pour l'Angleterre.

Napoléon, debout sur la dunette, demeurait tourné vers les côtes de France, dont son regard semblait ne pas pouvoir se détacher. Pendant toute la traversée du Pertuis d'Antioche et autant qu'il fut possible de distinguer à l'horizon la terre, l'Empereur, les bras croisés, demeura silencieux à regarder fuir, dans l'éloigne- ment du soir, ce qui avait été le plus grand amour, sans doute le seul amour de sa vie. Mais la brume lui cacha les dernières lignes encore visibles de la côte et il n'aperçut plus rien que la mer et l'immense étendue des cieux. Alors de toute son âme il dit un long adieu à la France qu'il ne devait plus jamais revoir, et, comme s'il comprenait tout ce que cette séparation avait de définitif, il resta encore un moment debout, le visage bouleversé, sur la dunette, puis il descendit à sa cabine où il s'enferma jusqu'au soir.

Le drame était consommé. Celui qui avait été le plus grand capitaine des temps modernes, celui qui avait conduit la France à toutes les victoires, celui qui avait porté si haut et si loin le nom français rentrait dans ce qui peut être appelé son agonie. Toute la douleur qui accompagne une telle déchéance, Napoléon l'avait éprouvée. Il faut reconnaître cependant que la douleur suprême d'être livré par sa patrie aux Anglais lui avait été épargnée. Et cela n'avait tenu qu'à bien peu.

On a trouvé dans les papiers de M. de Jaucourt, ministre de la marine du roi Louis XVIII, des ordres qui, s'ils avaient pu être exécutés, auraient été le suprême affront pour Napoléon. La Providence a voulu, autant pour éviter au gouvernement français une ineffaçable honte que pour préserver l'Empereur du plus infamant des malheurs, que les dispositions prises par le Conseil du Roi, ne fussent pas exécutées.

L'ordre de Jaucourt, qui portait qu'on devait par tous les moyens s'assurer de Napoléon, était daté du 10 juillet ; il ne parvint à Rochefort qu'alors que l'Empereur était en route pour l'Angleterre. Il n'a point été pris, il n'a point été livré, c'est librement qu'il est venu réclamer l'hospitalité et se placer sous la garde du pavillon anglais.

Affront encore que Napoléon n'a point subi : « Le 15 juillet, le chef militaire du port de Rochefort et le général Rutreau, commandant le département, prescrivirent chacun à leurs subordonnés qu'en vertu des ordres du ministre le drapeau blanc devait être arboré le 16 juillet au lever du soleil. Un retard dans la transmission des ordres fit remettre la cérémonie le 17 à midi. Le Bellérophon était loin. » Napoléon n'a pas pu de ses yeux voir le drapeau tricolore remplacé par le drapeau blanc.

On connaît le reste. Arrivé à Plymouth, Napoléon reçut l'ordre de s'embarquer sur le Northumberland pour être conduit à Sainte-Hélène, où il devait mourir en 1821, après la plus douloureuse et la plus ignominieuse des captivités.

Quelques esprits prudents déplorent encore que l'Empereur, aveuglé par sa confiance en la loyauté anglaise, n'ait pas profité des occasions nombreuses qui lui furent offertes, et qui la plupart avaient chance de succès, pour gagner l'Amérique. Qu'en fût-il résulté ? Napoléon, devenu un bourgeois quelconque, aurait achevé médiocrement sa vie dans une obscure retraite. Cette fin ne semblait pas en harmonie avec la fantasmagorie d'une existence tenant du prodige. Il est mieux à notre sens qu'une grande infortune, éclatante et noble comme celle de ce grand homme, vienne succéder à une fortune sans égale au monde. Du haut de cet îlot perdu sur l'Océan, comme l'antique Prométhée, le grand Empereur a fini dignement une carrière qui s'auréole de la double lumière de la gloire et du martyre.

Depuis le 15 juillet 1815, le nom de l'île d'Aix n'a cessé d'évoquer les plus angoissantes heures du drame napoléonien. Le souvenir du grand capitaine n'est pas seulement vivace, en effet, dans les cœurs français, mais dans les cœurs de tous ceux à qui le génie et l'infortune humaine se présentent comme dignes d'une vénération particulière. Depuis longtemps, la petite maison banale, aux murs fouettés du vent de mer, est le lieu de pèlerinage de tous les fervents du culte impérial.

L'émotion qui étreint le cœur à la vue de cette maison est accrue encore par une simplicité, une pauvreté pourrait-on dire, qui semblent s'accorder mieux avec l'adversité qui, là mieux que nulle autre part, a frappé l'Empereur. Pour évoquer son ombre, revivre les instants cruels de ses derniers jours de France, il n'est que de regarder la maison, les appartements, les arbres, tout y est comme à cette époque, et si l'ombre du grand mort revient visiter les lieux où il souffrit le premier acte de sa passion, rien ne la peut détourner des précises ressouvenances.

Il y a une trentaine d'années, sur la table ronde de la dernière chambre où coucha l'Empereur avant de quitter le sol de France, il y avait un modeste petit registre sur lequel les visiteurs inscrivaient avec leur nom l'expression de leur cœur. Sur ces feuillets on lisait des noms de tous les pays, et à côté des Français plus rares, ceux des Japonais, des Américains, des Russes et même des Anglais

En 1895, les officiers du navire de guerre Le Surcouf, du port de Rochefort, un des vaisseaux qui avaient été envoyés à l'inauguration du canal de Kiel, en rentrant au port, jetèrent l'ancre devant l'île d'Aix. Ils débarquèrent et vinrent à la petite maison où, sur le « Livre d'or » ils inscrivirent leur nom, sous cette phrase qui semblait une réparation d'honneur :

« Les officiers du Surcouf, il leur retour de Kiel (17 juin 1895), sont venus saluer le vainqueur d'Iéna », 8 juillet 1895.

Ce geste patriotique ne plut pas à Guillaume II qui en fut aussitôt informé par un de ses nombreux espions qui infestaient notre pays. Il y eut sans retard une réclamation de l'ambassade d'Allemagne qui essaya de créer un incident diplomatique. Le gouvernement de la République, oublieux du grand Empereur et de ses victoires, s'inclina devant la réclamation de l'Empereur d'Allemagne, et le ministre de la marine donna des ordres au préfet maritime de Rochefort et au général commandant la subdivision de La Rochelle d'avoir à faire détruire le Livre d'or de la maison de Napoléon. Que n'aurait-on pas fait alors pour acheter les bonnes grâces de Guillaume II ?

L'ordre ne fut pas promptement exécuté car, douze ans après, nous avons copié le texte ci-dessus, sur l'original, précieusement et discrètement sauvé par un garde d'artillerie intelligent, ce qui nous permet aujourd'hui de le publier en rendant hommage aux officiers français du Surcouf.

Comme épilogue de cette tragique aventure, peut- être n'est-il pas inutile de noter les détails suivants :

Napoléon, en partant de Paris, s'était fait suivre de nombreuses voitures, de quantité de chevaux, avec tout un matériel de harnachement et toutes sortes de bagages. La plus grande partie de cela demeura à terre, ne pouvant être embarqué sur les navires anglais. Bien des choses furent laissées à l'abandon et pillées par la suite.

Quantité d'objets provenant de la maison impériale se trouvaient encore il y a peu d'années dans des familles de l'arrondissement de Rochefort, ayant échappé aux brocanteurs, antiquaires, collectionneurs qui avaient exploré la contrée. Il est juste cependant de dire que tout ce que l'on présente comme provenant de la débâcle manque souvent d'authenticité et que les pieux possesseurs des vraies reliques de Napoléon sont ceux qui les gardent dans un respectueux secret.

Quant aux chevaux, dont le nombre s'élevait à 68, aux 9 voitures, aux 110 pièces de harnachement, le marquis de Vernon, premier écuyer du roi Louis XVIII, les revendiqua comme soustraits à son maître et ordonna qu'on les renvoyât à Paris.

Un assez nombreux personnel accompagnait tout ce matériel et se trouvait abandonné comme celui-ci après le départ de l'Empereur. Le préfet Richard fit rentrer à La Rochelle les hommes, les chevaux et le matériel laissé en dépôt à Saintes et à Rochefort. Palefreniers, piqueurs furent rassemblés avec les chevaux, les voitures et les harnais dans la caserne des Cordeliers où ils firent un séjour d'assez longue durée.

Parmi les gens attachés à la sellerie se trouvait un personnage fort singulier, naguère théophilanthrope zélé, actuellement simple ouvrier passionnément dévoué à son Empereur, qui lui était, comme à beaucoup de ses camarades, un véritable dieu. Il l'avait suivi à l'île d'Elbe, il le suivit à Rochefort. Employé aux écuries impériales, il le demeura aux écuries royales.

A La Rochelle, cet ouvrier fut logé place des Cordeliers. Laissé à l'inaction, il s'abandonna au cours de ses rêveries. Cependant il est dans un milieu plébéien où le culte de Napoléon est des plus vifs. Il y trouve quelque agrément, mais il reste obstinément triste, solitaire. Comme avec cela il parle peu et ne paye pas de mine, ses compagnons ne le recherchent pas plus que lui ne met de complaisance à les fréquenter. Il erre par la ville plutôt qu'il ne s'y promène.

Un jour, en allant par la rue des Fonderies qui va de la place des Cordeliers au marché, il passe devant la boutique d'un petit coutelier et s'arrête. Une sorte d'alène, exposée dans la vitrine, attira son regard. Il franchit rapidement les deux marches de pierre de la porte d'entrée, pénètre dans la boutique et demande si l'on ne pourrait pas lui fournir un outil du même genre avec la pointe plus forte. Dans l'affirmative, il revient et le coutelier lui présente un outil affectant la forme d'un poignard effilé. Il le paie la somme de 30 sols.

C'est avec cette arme singulière que l'ouvrier sellier Louis Louvel, admirateur de Napoléon et en haine des Bourbons, poignarda le duc de Berry le 13 février 1820.

Louvel était un fanatique, un fou tourmenté d'une idée fixe qui aujourd'hui, probablement, profiterait des circonstances atténuantes d'un jury humanitaire.

Mais il y avait d'un autre côté une vengeance implacable qui ne se laissa arrêter par aucune considération, c'était la vindicative haine des Bourbons et des ultras qui ne pardonnèrent à personne et n'oublièrent personne, excepté ceux qui quelquefois les avaient servis, comme certaines familles des chefs vendéens. C'est ainsi qu'ils se hâtèrent de briser la carrière de tous ces jeunes officiers qui, à l'exemple de l'enseigne Doret, s'étaient eux-mêmes sacrifiés en se dévouant au salut de l'Empereur et qui avaient combiné les moyens de le soustraire à la croisière anglaise ou au poteau d'exécution préparé avec acharnement par ce même duc de Berry.

 

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon) (17)

APPENDICE

C'est à M. Pierre Chanlaine, publiciste et homme de lettres, que l'on doit le classement comme monument historique de la « Maison de l'Empereur » à l'île d'Aix. C'est à lui également qu'il faut faire remonter le mouvement d'attention et de faveur qui s'est porté sur le dernier asile de Napoléon en terre de France, avant l'exil.

Nous croyons utile de narrer brièvement les efforts qui ont abouti à cette pieuse réhabilitation historique d'un site et d'un monument auxquels s'attachent de si mémorables souvenirs.

C'est le 7 avril 1925 que M. Pierre Chanlaine, envoyé par le Matin pour un reportage sur les « Iles qui meurent D, fit un séjour à l'île d'Aix et visita la maison de l'Empereur. Le 1er mai 1925, il publiait dans le Matin un article de tête demandant que cet immeuble historique soit classé. Sur le même sujet, il donna à l'illustration, le 27 juin, un nouvel article, à la suite duquel M. Yvon Delbos, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux -Arts, lui demanda un rapport détaillé sur la question. Ce rapport fut immédiatement fourni.

Le duc de Trévise, président de la « Sauvegarde de l'Art Français », écrivit sur ces entrefaites à M. Chanlaine pour lui demander de l'aider à sauver la maison de l'Empereur. D'un commun accord, ils décident tous les deux de fonder une société, filiale de la « Sauvegarde de l'Art Français », qui aurait pour but de poursuivre le classement de la « Maison de l'Empereur » comme monument historique, de la restaurer et d'y créer un musée.

M. Pierre Chanlaine est nommé secrétaire général fondateur de cette société. La présidence en est donnée au baron Gourgaud, arrière- petit-fils du général Gourgaud qui accompagna Napoléon Ier à l'île d'Aix et à Sainte-Hélène. La vice- présidence est donnée au duc de Trévise.

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon)

L'assemblée générale eut lieu chez le baron Gourgaud le 4. juillet 1925. A la suite d'une conférence de M. Chanlaine sur les derniers moments de l'Empereur à l'île d'Aix, le Conseil d'administration de la société fut formé. Sa composition est la suivante :

 

COMITÉ D'HONNEUR

Présidente d'Honneur :

Mme la Duchesse d'ALBUFÉRA.

Vice-Présidents d'Honneur :

M. le Directeur des Beaux-Arts, membre de l'Institut *; M. Jean BOURGUIGNON, Conservateur du Musée de Malmaison.

Membres :

M. le Préfet de la Charente-Inférieure.

Mmes la Princesse J. DE BROGLIE, née Wagram.

la Comtesse DE CASTEJA, née Montebello.

la Princesse DE LA TOUR D'AUVERGNE.

S. A. la Princesse MURAT.

MM. le Duc D'ALBUFÉRA.

le Général BALFOURIER.

le Prince D'ESSLING, Duc de Rivoli.

le Baron FABVIER.

Charles FOUQUERAY.

le Comte de LAS CASES.

LE PROVOST DE LAUNAY.

le Duc de MASSA.

S. A. le Prince MURAT.

le Duc de REGGIO.

le Colonel Rousset.

 

COMITÉ DE DIRECTION

Président :

M. le Baron GOURGAUD.

Vice-Président :

M. le Duc de TRÉVISE.

Secrétaire Général :

M. Pierre CHANLAINE.

Trésorier :

M. Hector LEFUEL.

Membre :

M. le Baron COUDEIN.

Par la suite, le président de la République, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, le ministre de la Marine, les maréchaux Foch, Lyautey, Fayolle et Franchet d'Esperey s'inscrivirent au comité de patronage.

Les négociations sont activement poursuivies par M. Pierre Chanlaine au ministère et, le 25 septembre 1925, il obtient que la maison de l'Empereur soit classée.

La « Société des Amis de l'île d'Aix », régulièrement constituée, demeure en sommeil jusqu'au début de 1927.

Elle avait réalisé une partie de son programme, mais une partie seulement. Il restait à restaurer l'immeuble et à en faire un musée. Il fallait que la Société obtînt cette maison à elle pour lui donner sa vraie destination.

Généreusement, le baron Gourgaud s'était offert à l'acheter de ses deniers et à en faire don à la « Société des Amis de l'île d'Aix ». Cette offre acceptée, l'achat eut lieu en décembre 1926. Dès janvier 1927, le baron Gourgaud et M. Pierre Chanlaine s'occupèrent d'obtenir des pouvoirs publics les autorisations et l'aide nécessaires. Ils encouragent M. Tierch à créer un service régulier entre Fouras et l'île. Le baron Gourgaud remet dans ce but une très généreuse subvention à M. Tierch. Dans le minimum de temps, grâce aux démarches actives de M. Gourgaud et de M. Chanlaine et grâce à la générosité du baron Gourgaud, la réfection de l'immeuble, son aménagement sont entrepris. Personnellement, et avec toute la somme possible d'efforts et de sacrifices, le baron Gourgaud s'emploie à recueillir les objets et les collections qui doivent enrichir, qui déjà enrichissent le musée.

C'est le 1er juillet 1928 que ce musée fut ouvert au public. Grâce à l'insistance de M. Pierre Chanlaine et du baron Gourgaud auprès de M. Herriot, celui-ci décide de venir inaugurer le musée le 16 septembre 1928, donnant ainsi un témoignage de la sollicitude gouvernementale aux glorieux souvenirs de l'histoire de France et aux habitants de l'île.

Accès : Musées de l'île d'Aix
Musée napoléonien
Musée africain
17 123 ILE D'AIX
tél. 05.46.84.66.40
fax 05.46.84.69.67

Embarquement Pointe de la Fumée, Fouras (Charente-Maritime).

Horaires : http://www.service-maritime-iledaix.com/

 

Napoléon 1er – 250 ans, le dernier Asile sur l’ile d’Aix (Musée Napoléon)

 

250e anniversaire de la naissance de Napoléon Bonaparte: Ajaccio est en fête

Ce 15 août marque les 250 ans de la naissance de Napoléon Bonaparte. Un anniversaire que sa ville natale d'Ajaccio fête en grandes pompes durant trois jours. Les festivités ont débuté à Ajaccio ce mardi 12 août 2019 et se termineront jeudi 15. Le jour J.

https://www.parismatch.com

 

Napoléon et les Guerres de Vendée <==

Déstination Time; Le 1er janvier 1800 (11 nivôse de l’an VIII ).Le tout premier Jour de l'An du Consulat de Bonaparte <==

Napoléon fit venir la tapisserie de Bayeux au Musée du Louvre à Paris en 1804 <==

1808, Napoléon sur Rochefort pour inspecter le réseau de défense l’embouchure de la Charente et l’Arsenal <==

L'île d'Aix, sentinelle impériale - la Bataille navale des brûlots 1809 <==

Retour de la campagne d'Egypte, Napoléon débarque à Fréjus - PACIFICATION DE LA VENDEE (Napoléon Ier auteur du texte) <==

la traversée du temps - Napoléon à l'île d'Aix -Bellérophon / Pierre Loti <==

Le Canot impérial de Napoléon Ier est de retour à Brest. <==

Napoléon de Rochefort à Sainte Hélène (juillet 1815) <==

Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe et départ de Madame Royale, l’héroine de Bordeaux pour l' Angleterre <==

Napoléon Ier s'enfuit de l'île d'Elbe le 26 février 1815 <==

5 Mai 1821 ; Napoléon Bonaparte meurt à Sainte-Hélène <==

Le bicorne avec cocarde (Napoleon à Rochefort) anciennement porté dans l'armée française <==

L'obusier napoléonien pour les 350 ans de Rochefort <==

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14 août 2019

Voyage dans le merveilleux de la légende de Mélusine au pied des Remparts de la cité Médiévale de Vouvant

Voyage dans le merveilleux de la légende de Mélusine au pied des Remparts de la cité Médiévale de Vouvant

Vouvant contre une dornée de merveilleux

Un parcours artistique dans les rues de Vouvant associant les sculptures, peintures, dessins, girouettes de Pierre Debien et les textes de Annick pour croiser les mille et un visages de la fée Mélusine qui «  d’une dornée de pierres et une goulée d’eau » a fait flirter Vouvant avec le merveilleux.

Aux visiteurs de cheminer dans Vouvant entre histoire et légende…

15 girouettes

La girouette ne sert pas seulement à indiquer la direction du vent. Elle sert aussi à communiquer. D’abord symbole chrétien au IXème siècle, elle apparaît sur les églises, puis emblème, du pouvoir noble sur les châteaux, du pouvoir municipal sur les beffrois, du pouvoir économique sur les maisons des artisans, commerçants, du pouvoir du peuple, de la liberté de chacun sur les lieux d’habitations, ainsi elles transmettent notre histoire, nos légendes, notre culture. Sur une face, ce sont les couleurs de Pierre et sur l’autre, les versions de 15 légendes de Vendée par Annick.

 

 

==> 1019 – 2019 le Millénaire de la naissance de Vouvant, un programme Féérique en histoire ! <==

 

Vouvant. Quarante mètres de légende sur Mélusine

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/vouvant-85120/vouvant-quarante-metres-de-legende-sur-melusine-6466958

 

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard)

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (1)

La forêt de Paimpont est située à l’ouest du département de l’Ile et Vilaine, aux limites du département du Morbihan. Elle couvre une superficie d’environ 8000 ha bordée par des landes à l’Ouest et par le camp militaire de Coëtquidan au sud. Pour le visiteur d’aujourd’hui, cette forêt est la forêt de Brocéliande. En attestent les sites qui renvoient à des références associées aux légendes de la Table ronde, comme le tombeau de Merlin, le perron de Merlin, l’hotié de Viviane, le Val sans retour, la fontaine de Barenton, le pont des secrets. En témoignent aussi les différents lieux dans lesquels ce légendaire a été mis en scène, l’église de Tréhorenteuc, ses vitraux et ses tableaux inspirés des légendes de la Table ronde, le centre de l’imaginaire arthurien au château Comper ou la Porte des secrets au bourg de Paimpont.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (13)

(Eon de l'Etoile ermite et prédicateur en forêt de Brécilien)

 Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc

Le château de Sainte Onenne.

Comme garant de la tradition qui le nomme vulgairement « le château de sainte Onenne » ainsi et de son ancienneté, nous aimons à citer un historien de première valeur et dont le témoignage à lui seul suffit pour établir le fondement de ta tradition locale.

Voici comment il arrive à parler de Sainte Onenne et de son château « Plusieurs de ces enfants devinrent saints. Judoc ou Judoce que les Français nomment saint Josse, alla cacher ses vertus dans les forêts de Ponthieu, tandis que saint Vinnoc des siennes illustra la Flandre. Parmi les filles, Eunelle est encore invoquée de nos jours comme Patronne de la paroisse de Sainte-Urielle. Onenna est honorée en la même qualité à Tréhorenteuc, petite paroisse perdue sur la lisière de la forêt de Paimpont, ou se trouve un champ semé de briques romaines que la tradition appelle château de sainte Onenne.

Mais le plus grand, le plus renommé de cette troupe, dans le ciel comme dans le siècle, c'est le premier, l'illustre Judicaél, roi et saint, moine et guerrier.  Nous pourrions nous en tenir là mais on nous saura gré, croyons-nous, de faire appel à d'autres témoignages.

M. le chanoine Le Mené, dans son Histoire du diocèse de Vannes, t. p. 121, parue en 1888, dit « A côté de saint Léry, il faut citer sainte Onenne, sœur du roi saint Judicaël et patronne de Tréhorenteuc (1). L'histoire n'a rien conservé de ses actes. Au nord de l'église, la tradition désigne l'emplacement de son château : C'est un coteau couvert de briques; à cent pas de là se trouve sa fontaine on l'invoque contre l'hydropisie. »

De Garaby Vie (parue en 1839) des Saints de Bretagne, p. 445, au 16 avril. « Née en Bretagne, du roi Hoël III et de la reine Pricelle, vers 604, elle mena une vie religieuse à 400 pas, au nord du bourg de Tréhorenteuc et à cent pas de la fontaine qui lui est consacrée. Son château était tout en briques, même la couverture. Dans l'emplacement on trouve des briques d'une dimension et d'une forme extraordinaire. » Pour terminer ces citations, il nous est particulièrement agréable de donner l'opinion de M. Sigismond Ropartz, homme et écrivain très distingué et beau-frère de la Fondatrice de l'Institut de l'Action de Grâces, qui, dans un article paru en 1861 dans la revue Bretagne et Vendée, tome X, deuxième semestre, p. 195 et intitulé Pèlerinage archéologique au tombeau de Sainte Onenne s'exprime ainsi

« …Dans un champ à mi-coteau aspecté au Nord, et après lequel commence immédiatement la montagne et la lande, la terre est toute jonchée de briques brisées et, à chaque labour, le soc en fait sortir de nouvelles du sol où elles sont enfermées. Tout le monde vous dira que c'est l'emplacement de la maison de Sainte Onenne. Le plus superficiel examen de ces briques suffirait pour convaincre un écolier en archéologie de leur origine romaine ou gallo-romaine.

Il résulte clairement de tous ces témoignages que sainte Onenne avait un château ou plutôt un ermitage dans ce champ qui a gardé son nom jusqu'à nos jours.

L'Emplacement précis de cette maison.

Il nous reste à essayer de préciser l'endroit où se trouvait le dit château, ce qui n'est pas facile, vu l'étendue du champ et le manque de renseignements autorisés. Essayons cependant et peut-être y arriverons-nous, en nous laissant guider par une certaine tradition et les découvertes récentes.

Au sujet du souvenir qui peut en être resté, nous avons interrogé minutieusement plusieurs personnes et l'une d'elles nous a dit que c'était à l'endroit même où nous avons fouillé, a peu près au milieu du champ dit « château de Sainte Onenne (2). C'est tout ce que nous avons pu recueillir sur ce sujet.

Mais tout le monde croit et assure que la Bienheureuse construisit son ermitage avec les débris de construction romaine ou même qu'elle n'eut qu'à s'installer dans les ruines d'une villa abandonnée ou trois quarts détruite. Là aurait demeuré un riche propriétaire Armoricain ou une colonie romaine s'y serait installée à une époque inconnue. En tout cas, nous avons fait remarquer que le principal habitant devait être riche et sa maison opulente.

Les fouilles nous donnent aussi une indication qui n'est pas à négliger et nous permettent de croire que sur les ruines païennes, il y eut une habitation occupée par les chrétiens.

Sur un fragment de pierre, on voit une inscription qui porte probablement une date, un +V (et sur le jambage il y a un trait qui rappelle l'intention de former une croix +V (3). Une autre parait encore plus probante. Elle consiste en un dessin tracé sur la pierre figurant une sorte de couronne, au bout de laquelle il y a trois lettres bien formées 0 V E, mais le v est dans l'O. A gauche, on voit un petit rond, forme de crosse si l'on veut, dans lequel il y a une petite croix bien formée et reconnaissable à l’œil nu. A ce sujet, nous ferons remarquer que le P. Albert le Grand, dans sa Vie des Saints de Bretagne, appelle notre Bienheureuse Ovenne et non Onenne, ce qui d'ailleurs est équivalent, Nous croyons aussi, avec M. Loth, que l'orthographe primitive était Onen ou Oven (4). Je le cite « Onenn (sainte) écrite Onenne à Tréhorenteuc, plus anciennement Onen.

« En Galles, Onen était la mère de saint Elloth. .. »  L'abbé Duine (5) « Onenn cette sainte est rangée parmi les filles du roi Judaël; elle est honorée d'un culte populaire a Tréhorenteuc….. »

C'est pour perpétuer son souvenir, marquer et rappeler a ceux qui pourraient l'oublier le lieu très probable de son ermitage et de sa mort que nous avons fait placer, le 18 avril dernier, une inscription ainsi conçue

ici

FUT

LE CHATEAU DE

SAINTE ONENNE

PRINCESSE DE BRETAGNE

VIIe  Siècle.

Pourquoi et comment Onenne vint à Trohorenteuc. 

 Il nous reste à rechercher pourquoi et comment Onenne vint à Tréhorenteuc pour y vivre et y mourir.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (5)

Pourquoi ?

– La légende recueillie par M. l'abbé Piéderrière et que nous avons résumée dans notre travail sur Saint Léry (6), nous dit que c'est pour échapper la fureur de son frère Haeloc qui s'était emparé du pouvoir contrairement aux droits de son frère ainé Judicaël, et qui pour régner plus sûrement avait fait massacrer plusieurs de ses frères et force pour ainsi dire Judicaël à se faire moine dans l'abbaye de Saint-Jean de Gaël.

Tel n'est pas, à notre avis, le motif de la détermination d'Onenne. C'est uniquement dans un but spirituel, pour travailler plus facilement à son salut et imiter certains de ses frères et sa sœur Urielle, qu'elle se décida à quitter la cour et à se réfugier dans un endroit solitaire et alors inconnu presque totalement.

M. Ropartz, dans l'article précité, est du même avis et il écrit « Si elle quitta la maison ou de son père ou de son frère (7), c'était pour obéir à l'instinct religieux qui poussait les chrétiens fervents et préoccupes des choses célestes, à rechercher les solitudes les plus sauvages et les moins accessibles pour y vivre avec Dieu seul. C'est en parcourant dans ce but les forêts profondes de Brocéliande que la noble fille rencontra sans doute la villa à moitié ruinée de quelque riche Armoricain qui, séduit par l'aspect pittoresque du val de Tréhorenteuc, y avait fait, trois ou quatre siècles auparavant, un pavillon de chasse et de plaisance. Elle s'abrita en quelque recoin, et y passa solitairement sa vie, en compagnie des bêtes sauvages et des anges du ciel (8). Et voilà pourquoi on trouve des briques dans la maison de sainte Onenne, sœur du roi Judicaël. »

Comment ? – Nous n'avons, pour nous guider, que des légendes, mais bien gracieuses, que nous aimons à faire connaitre au moins en résumé.

La première (9) a été recueillie par M Adolphe Orain et publiée par lui dans la « Revue de Bretagne et de Vendée » tome XXXVIII, VIIIe  de la collection, 4e série, 1875, 2e semestre, p. 269, sous le litre de Sainte Onenne.- récit de la gardeuse de vaches.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (6)

La voici en substance: « Onenne avait à peine dix ans lorsque, voulant assurer son salut et vivre en pauvre, elle quitta soudainement la maison de son père qui résidait ou au château de Gaël ou à celui de Mauron, pour aller faire pénitence quelque part, mais dans un endroit très solitaire. Pour ne pas être reconnue, elle échangea ses vêtements de princesse contre ceux d'une pauvre petite bergère, et, marchant toujours devant elle sans trop savoir où elle allait, se trouva sur le soir auprès d'un manoir où elle alla demander l'hospitalité pour la nuit, craignant d'être dévorée par les loups, dit-elle au portier de Rue-Neuve (autrefois dénommé l'hôtel de Tréhorenteuc) et qui se trouvait tout près du petit bourg de Tréhorenteuc. Le gardien hésita d'abord à lui ouvrir, mais enfin touché de compassion pour cette jeune fille si candide et si misérable en apparence, il ouvrit et lui promit de la recommander à la châtelaine qui pourrait bien l'utiliser en l'envoyant garder les oies. Onenne accepta de grand cœur, pour son pain. Dès le lendemain, elle commença ses fonctions de gardeuse d'oies.

Lorsqu'après avoir rentre son troupeau il lui restait un peu de temps, elle en profitait pour aller prier la Vierge Marie dans une petite chapelle située au fond d'un superbe jardin. Lorsqu'elle s'y rendait, sans songer qu'elle faisait mal et pouvait contrarier quelqu'un, elle cueillait sur son passage toutes les plus belles roses du jardin pour les offrir ensuite à Marie.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (3)

« La dame du manoir, s'étant aperçue que ses roses disparaissaient, épia Onenne et la vit faisant sa moisson Elle ne l'interrompit pas et la suivit jusque dans la chapelle sans faire de bruit. L'enfant aussitôt arrivée, déposa ses fleurs sur l'autel et se prosterna devant la Mère de Dieu. La châtelaine, voyant le recueillement et la piété de la jeune fille dont la figure s'illuminait pendant qu'elle priait, en fut vivement émue. Elle le fut bien davantage lorsque, tout à coup, elle vit deux anges qui semblaient descendre du ciel, prendre l'enfant par les bras et la soulever de façon à lui permettre de recevoir un baiser des lèvres de la Sainte Vierge.

 Puis Onenne demeura appuyée sur l'autel, en extase devant la statue de Marie qui semblait lui sourire encore.

« A la suite de cet événement, la jeune fille interrogée par la dame qui se doutait bien qu'Onenne n'était pas une pauvresse, fut obligée, pour ne pas mentir, à se faire connaitre comme la fille du roi de Gaël et à se laisser conduire par la châtelaine elle-même, jusqu'au château de son père et de sa mère qui, en la voyant revenir après une longue absence et qui la pleuraient amèrement, se mirent à l’embrasser avec effusion et à verser d'abondantes larmes de joie.

 Ici finit le récit de la gardeuse de vaches. Mais une autre tradition nous dit qu'Onenne garda un si bon souvenir de son passage à Tréhorenteuc qu'elle revint pour y finir ses jours.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (11)

Sa mort, son tombeau.

Onenne mourut jeune, environ à l'âge de vingt-cinq ans, dans son ermitage des Masseries. On raconte qu'étant sortie un jour avec quelques compagnes, dans la campagne voisine .elle rencontra un jeune seigneur qui voulut l'enlever pour l'épouser. Onenne jeta les hauts cris et des canes qui se trouvaient à proximité en firent autant et permirent à des soldats qui passaient près de là de venir au secours de la jeune fille et de la délivrer de son agresseur.

Peu de temps après, elle mourut et son corps fut mis dans une châsse de plomb et inhumé dans l'église de Tréhorenteuc, à l'endroit où l'on voit sa statue couchée, près de la petite porte, du côté midi. On ignore ce qu'est devenu le cercueil de plomb et les restes sacrés de la jeune vierge. Toutefois et récemment, nivelant et refaisant le dallage de l'église, on a trouvé à l'endroit du tombeau une tête que l'on croit être celle de Sainte Onenne.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (22)

Comme témoignage de la véracité et de la perpétuité de son culte, il y a deux statues la représentant en mi-princesse et mi-recluse. L'une est à droite du maître-autel, l'autre, celle dont nous venons de parler.

 Enfin disons qu'il subsiste, dans l'église de Tréhorenteuc, une bannière fort belle qui est, dit-on, un don de la duchesse Anne de Bretagne. Elle représente d'un côté le crucifix, de l'autre la Sainte Vierge entre Saint Eutrope et Sainte Onenne agenouillée. La Vierge remet au saint une riche crosse d'or et l'Enfant Jésus bénit la sainte vêtue d'une sorte de voile ou de coiffe blanche, d'une robe jaune et d'un manteau bleu autour de la ceinture. C'est le même costume que la statue couchée. On y voit aussi la cane et ses trois petits, rappelant la légende que nous venons de raconter.

Le baron du Taya, qui a écrit, dans son histoire de Brocéliande, des pages fort remarquables sur Gaël, dit en parlant de l’église de Tréhorenteuc :

« Cette jolie église, oubliée du reste du monde, a cependant reçu les dons pieux de la sainte Marie-Thérèse Charlotte de France, surnommée « Madame Royale » fille de Louis XVI »

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (16)

Mythes et légendes médiévales, le Cerf blanc.

 

La mosaïque du cerf de l'église du Graal de Tréhorenteuc

 

40 ans de la mort de l’abbé Gillard, recteur de « l’église du Graal »

Henri Gillard , plus le nom sous Connu de l 'abbé Gillard est un prêtre breton attaché à l'église Sainte-Onenne de Tréhorenteuc . (il est né en 1901 à Guégon près de Josselin, et mort en 1979,

En 1942, il devient «le Recteur de Tréhorenteuc »

 (Visite virtuelle - Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard)

L’abbé Gillard a commencé la reconstruction de l’église de Tréhorenteuc en 1943 par ses propres ressources et grâce à l’aide des paroissiens.  Le vitrail de la Table ronde est posé, premier pas évident vers la légende.  Il faut savoir qu’il se privait de nourriture pour garder de l’argent à la rénovation de ce lieu. Labbé entreprend des travaux qui dureront douze ans. Il veut faire pour Tréhorenteuc un sanctuaire, mais aussi un lieu d’art, de beauté, de réflexion intellectuelle.

Le secret du Saint Graal - Brocéliande

Il fait restaurer cette petite église communale du Morbihan en la décorant de peintures qui mélangent le merveilleux celte à la foi chrétienne, à travers la symbolique du Graal. Il popularise nettement la légende arthurienne grâce à ses nombreux ouvrages et aux visites guidées du Val sans retour tout proche, qu'il organise. Durant ses années de ministère, il guide les visiteurs et les héberge dans l'église.

En 1995, l’association de sauvegarde des œuvres de l’Abbé Gillard s’est engagée à poursuivre la diffusion de ces brochures.

 

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (4)

Sainte Onenne, patronne de la commune, avatar de la Grande Déesse mère des Celtes, est quasi absente des guides touristiques, alors qu’elle est mise en avant dans l’église. Elle a en effet peu de lien avec le mythe du Graal, si ce n’est une version de la légende, datant du XIXe siècle, qui rapproche son château de celui de la Roche dans Lancelot-Graal. Des ruines étaient visibles jusque dans les années 1850, non loin de la fontaine actuelle.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc (Saint Eutrope, Sainte Onenne, l’abbé Gillard) (10)

 (Saint Eutrope (ou saint Eutropius) - Sainte Estelle de Saintes - Mediolanum Santonum)

 

 

 

Grégory Moigne Doctorant en Celtique et Histoire des Religions.

La topographie légendaire de Brocéliande. De son invention à ses recompositions contemporaines. Marcel Calvez.

Les origines de l’église du Graal de Tréhorenteuc

Le secret du Saint Graal - Brocéliande

https://data.bnf.fr/fr/11904914/henri_gillard/

https://www.ouest-france.fr/bretagne/trehorenteuc-56430/trehorenteuc-sans-l-abbe-gillard-cette-eglise-serait-en-ruine-6346597

fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Gillard

Abbé Le CLAIRE Comptes-rendus, procès-verbaux, mémoires... / Association bretonne, Archéologie, Agriculture

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

(1) Elle n'est que patronne secondaire Le premier est saint Eutrope évêque de Saintes. Mais leurs fêtes se confondent et se célèbrent le 30 avril. Le jour de la solennité on va en procession à la fontaine de Sainte Onenne. Autrefois, les canes de la légende accompagnaient les fidèles, mais depuis le jour on les seigneurs de Rue-Neuve tirèrent sur elles, elles se réfugièrent dans un endroit secret et on ne les a pas revues. (Propos de la femme Math. Petremoul de Folle-Pensée, en Paimpont)

(2) La veuve Jamet; née Morin, de Tréhorenteuc, aujourd'hui à Folle-Pensée.

(3) Généralement on croit que c'est intentionnellement qu'on a tracé cette ligne pour en former une croix. D'aucuns la considèrent comme l'effet du hasard, mais c'est peu croyable. Pour nous, nous n'hésitons pas à y voir l'indice de l'ère chrétienne.

(4) Noms des Saints Bretons, p. 101.

(5) Memento, p.155, n° 175.

(6) P .12.

(7) Gaël ou Brambilly, en Mauron,

(8) Elle avait aussi quelques compagnes et était un peu regardée comme l'abbesse du petit couvent.

(9) Voir l'autre dans « Saint-Léry

 

13 août 2019

Sur les pas de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (Maison Natale Montfort-sur-Meu en Bretagne)

Sur les pas de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (Maison Natale Montfort-sur-Meu en Bretagne)

Le pays de Montfort est marqué par l’histoire du Père de Montfort, Saint Louis-Marie Grignion, né en 1673. Sa maison natale se trouve rue de la Saulnerie à Montfort où aujourd’hui on y entretient son souvenir. Elle se visite toute l’année et reçoit de nombreux pèlerinages.

 

 

Selon un document de 1682, les trois immeubles contigus appartenant aux Grignion formaient un logis bourgeois central à étage et deux sortes d’ailes avançant sur la rue de la saulnerie.

C’est dans la grande pièce du milieu qu’une tradition constante place la naissance de saint Louis-Grignion, le 31janvier 1673, fils de Jean-Baptiste Grignion, sieur  de la Bachelleraye, avocat et procureur au siège du comte de Montfort, fermier général de Saint-Lazare, trésorier de la paroisse Saint-Jean, syndic et échevin de la Communauté de ville, et de Jeanne robert, fille d’un procurer et syndic de Rennes. L. M. Grignion n’y séjourna que cinq ans.

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