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PHystorique- Les Portes du Temps
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1 mars 2026

Mars 1148 Antioche - Raymond de Poitiers fait un accueil triomphal au roi Louis VII de France et son épouse Aliénor (Éléonore) d'Aquitaine (reine de France)

Louis VII de France (roi depuis 1137) et son épouse Aliénor (Éléonore) d'Aquitaine (reine de France) arrivent à Antioche en mars 1148 après un parcours difficile en Anatolie (pertes lourdes à Dorylée et Mont Cadmos).

Antioche est alors une principauté franque (croisée) dirigée par Raymond de Poitiers (oncle maternel d'Aliénor, frère cadet de Guillaume X d'Aquitaine, père d'Aliénor).

 

Accueil triomphal : Raymond, informé de leur arrivée, sort à leur rencontre avec les grands barons et une belle compagnie.

Il reçoit Louis et ses gens moult honorablement : procession solennelle avec clergé et peuple, entrée dans la cité, fêtes, cadeaux riches (présents envoyés dès l'annonce de la croisade en France), attentions personnelles (visites dans les logis, conversations aimables). Raymond espère que l'armée française l'aidera à conquérir Alep (Halape), Césarée (Cesaire sur l'Oronte) et d'autres forteresses musulmanes proches, pour agrandir sa principauté affaiblie.

 

Espoir de Raymond : Il compte surtout sur l'influence d'Aliénor (sa nièce, élevée en partie dans l'entourage poitevin) pour convaincre Louis. Guillaume de Tyr insiste sur la proximité familiale et sur le fait que Raymond voit en Louis un allié potentiel contre Nur ad-Din (successeur de Zengi, qui menace les États latins d'Orient).

 

Refus de Louis : Le roi, pieux et focalisé sur son vœu de pèlerinage au Saint-Sépulcre de Jérusalem, refuse d'engager ses forces dans des guerres locales. Il répond que son serment de croisade l'oblige à aller directement à Jérusalem ; il consultera ensuite les barons syriens pour le bien de la chrétienté, mais sans détour immédiat. Louis ne veut pas risquer ses troupes restantes (déjà très affaiblies) dans des opérations hasardeuses.

 

La "trahison" (ou hostilité) de Raymond

Déçu et furieux ("grant corrouz"), Raymond change d'attitude : il commence à trahir ou à nuire au roi de toutes les manières possibles.

Selon Guillaume de Tyr (et les Grandes Chroniques qui l'adaptent), Raymond pousse Aliénor à se rebeller contre son mari : il la convainc de vouloir quitter Louis ("la roine sa fame mist-il à ce que ele le vout laissier et partir de lui").

Les chroniqueurs (Suger) insinuent une relation adultère ou incestueuse (très controversée aujourd'hui) : conversations prolongées, attentions excessives, rumeurs propagées pour discréditer Aliénor et forcer Louis à rester ou à partir humilié.

Louis, averti par ses conseillers que Raymond "porchaçoit mal" (machinait contre lui), décide de quitter Antioche secrètement de nuit (sans cérémonie d'adieu, contrairement à l'accueil fastueux).

Il emmène Aliénor de force ("torn away and forced to leave", selon John of Salisbury).

Le départ discret évite un scandale ouvert mais alimente les ragots dans la région.

 

Louis et Aliénor ne passèrent à Antioche que dix jours, qui pourtant ont décidé de leur destinée conjugale, qui ont mis définitivement à mal la réputation de la reine.

On sait comment le prince d'Antioche, Raymond, oncle de cette princesse, voulut amener le roi de France à entreprendre les sièges d'Alep et de Hama, nécessaires pour dégager, non seulement sa principauté, mais tous les Etats francs ; comment Louis, piètre stratège, répliqua qu'il voulait d'abord accomplir son pèlerinage à Jérusalem ; comment enfin Raymond, pour tenter de faire revenir le roi sur sa décision, chercha à user de l'influence de sa nièce et eut avec elle d'assez longues entrevues.

Conséquences et interprétations modernes

Cet épisode marque la rupture définitive du couple Louis-Aliénor : rumeurs d'infidélité d'Aliénor avec son oncle (inceste présumé), jalousie de Louis, surveillance accrue d'Aliénor.

De retour en France (1149), Louis fait annuler le mariage en 1152 (consanguinité au 4e-5e degré, mais surtout motifs politiques et personnels).

Aliénor épouse ensuite Henri II Plantagenêt (1152), apportant l'Aquitaine à l'empire angevin.

 

Les historiens modernes (John of Salisbury, Guillaume de Tyr, mais aussi Alison Weir, Régine Pernoud) considèrent les accusations d'adultère/inceste comme exagérées ou propagandistes : la proximité familiale (Aliénor élevée en partie avec Raymond dans l'enfance), le tempérament aquitain extraverti d'Aliénor, et la stratégie de Raymond (venger le refus d'aide en semant la discorde) expliquent mieux les tensions.

Louis reste pieux et continue les relations conjugales, ce qui contredit une conviction réelle d'infidélité grave.

 

 

 

Comment le prince d'Antyoche reçut le roy de France et ses gens en sa cité moult honorablement et puis le voult traïr (1).

Raimons, li princes d'Anthioche (2), oï la novele que li rois Loois de France estoit arivez en sa terre et près de lui. Grant joie en ot, car il avoit longuement desirié sa venue. Il prit ovoc Ii des grenors barons de sa terre et bele compaignie d'autres genz ; si li ala à l'encontre. Grant joie li fit et grant honor, dedenz la cité d'Anthioche le mena, et lui et totes ses genz. Li clergiez et li poples de la vile le reçurent à procession moult liement. Li princes se pena de faire quanque il cuida qui deust plaire au roi.

En France maimes, quant il oï dire que il estoit croisiez, li a voit-il envoiez granz presenz et riches joiaus por ce que il avoit esperance que par l'aide des François deust-il conquerre citez et chastiaus sor ses enemis et croitre bien en loign le pooir de la princée d'Anthioche.

Bien cuidoit estre seurs que la roine de France Alienors li deust aidier et metre son segnor en tel vol enté, car ele venoit en ce pelerinage et estoit niece le prince, file de son frere ainzné, le conte Guillaume de Poitiers (3).

De toz les barons de France qui ovoc le roi estoient venu, n'an i out ainques nul à cui li princes ne faist grant honor et donat de granz dons, à chacun selonc ce que il estoit.

Par les ostex les aloit voir, de parole s'acointoit à chascum moult. debonerement. Tant se fioit en l'aide le roi que il li estoit ja avis que les citez de Halape (4), Cesaire (5) et les autres fortereces aus Turs qui près de lui estoient, venissent legierement en sa main. Sanz l'aile, ce peust bien estre avenu que il pensoit, se li rois aust volenté de ce emprandre, car Ii Tur avoient trop grant paor de sa venue, si que il ne pensoient mie à contretenir lor fortereces contre lui, ainçois avoient certaim proposement de tout laissier et fouir, se il s'adreçat cele part.

Li princes qui la volenté le roi en avoit essaié plusors foiz et privehement n'i trovoit mie ce que il vousit. Un jor vint à lui devant ses barons et li fist ses requestes au mieuz que il sout. Maintes raisons li monstra que se il voloit à ce entendre, moult i feroit grant prou à s'a me et conquerroit le los dou sieglc; la chrestientez i croitroit de trop grant chose.

Li rois se conseila, puis li respondi que il s'etoit vouez au Sepucre et nomement por là aler s'etoit-il croisiez; puis que il estoit meuz de som païs en avoit auz (4) mainz destorbiers, por ce n'avoit mie talent d'emprendre nules guerres, juques a tant que il aust som pelerinage parfait. Après ce, il orroit volentiers parler le prince et les autres barons de la terre de Surie et par lor conseil feroit à son pooir le prou de la besoigne Nostre Segnor.

Quant li princes oi que il ne feroit riens vers li de ce que il pensoit, trop en prist granz corrouz, et dès lors en avant tot le mal que il pot porchaça contre le roi, de lui corroucier se pena en totes manieres; si nais que (6) la roine sa fame mist-il à ce que ele le vout laissier et partir de lui (7).

Maintes genz firent asavoir au roi que li princes li porchaçoit mal, si que il ot consel à ses hommes, celéement. Par lor acort s'en issi par nuit de la cité d'Anthioche, si que il ne le sorent pas tuit. N'ot mie tel procession au convoier corn il avoit aue à l'entrer. Asez i ot de genz qui didrent par la terre que li rois n'avoit pas fait s'onor en partir ensi dou pais.

 

(1). Bibl. nat., ms. fr. 2813, fol. 216.

(2). Guillaume de Tyr, liv. XVI, chap. xxvii.

(3). Raymond, prince d'Antioche, était en effet fils puîné de Guillaume VII, comte de Poitiers.

(4). Halape, auj. Alep, ville de Syrie.

(5). Cesaire, Césarée, au delà d'Antioche, sur l'Oronte, autrefois Cæsarea Magna. Cette ville fut détruite en 1170 par un tremblement de terre (Guillaume de Tyr, éd. P. Paris, liv. XX, chap. XVII).

(4). Auz, eu.

(6). Si nais que, si bien aue.

(7). Les Grandes Chroniques ont omis ici un passage de Guillaume de Tyr relatif à la mauvaise conduite d'Eléonore d Aquitaine : « Car elle n'estoit mie lors sage femme, ainçois fu moût blasmée en la terre, ne ne regarda mie, si com l'en dit, à la hautesce de sa coronne, ne à la foi du mariage. Li rois le li mostra bien, quant il fu retornez en France; car il se desevra de lui. »

 Le texte latin de Guillaume de Tyr dit d'Eléonore : « quae una erat de fatuis mulieribus », et plus loin : « Erat, ut praemisimus, sicut et prius et postmodum manifestis edocuit indiciis, mulier imprudens, et contra dignitatem regiam negligens maritalem, thori conjugalis fidem oblita » (cf. Recueil des historiens des croisades. Historiens occidentaux, t. 1, 2e partie, p. 752-753).

 

 

 

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