Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (1)

Réalisé vers 1170, il présente les caractéristiques esthétiques des vitraux de la fin du XIIe siècle, où rayonne le bleu de cobalt, souvent appelé « bleu de Chartres ». Si sa figure centrale est le Christ crucifié, son iconographie et sa signification sont plus riches.

Le vitrail de la crucifixion à la cathédrale de Poitiers est l’un des chefs-d’œuvre de la peinture sur verre médiévale. L’un des maitres de l’histoire de l’art français, M. E. Mâle, y voit avec raison «  le plus magnifique exemple de la crucifixion romane. «  Le grand Christ crucifié sur une croix rouge, qui semble de la couleur du sang, est d’une farouche beauté. Dans tout l’art oriental, il n’y a pas y une œuvre qui approche de la grandeur tragique de celle-là et de son aspect de vision (1) ».

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Et ailleurs, le même historien proclame « l’admirable beauté du vaste fond bleu uni, ou s’enchâssent quelques panneaux rouges (2) ».

 

 Trois vitraux du 12 e siècle occupent le grand mur du chevet, 36 m de large, 49 m de haut.

Au centre de ce chevet éclate le vitrail dit la Crucifixion, chef-d’œuvre du vitrail du 12e siècle.

Il aurait été offert par un roi, une reine- placée à la droite du Christ, place d’honneur – et leurs quatre fils, représentés tout en bas. Il s’agit d’Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre, de sa femme Aliénor, héritière de l’Aquitaine, et des quatre fils qu’ils ont en 1158.

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Ce vitrail a un sens repris à la messe par le prêtre, après la consécration, lorsqu’il fait mémoire de la Passion, de la Résurrection et de l’Ascension du Seigneur.

A centre, la Crucifixion.

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Le peintre verrier ne s’est pas soucié de réalisme. La croix du supplice infamant est aussi une croix glorieuse, rouge du sang mais aussi des vêtements impériaux, « arbre précieux et éclatant de gloire, paré de la pourpre du rois, dit l’hymne composé par Venance Fortunat pour la réception en 569 de la relique de la Vraie Croix obtenue par Sainte Radegonde, conservée en l’abbaye Sainte-Croix au chevet même de la cathédrale.

Bordure de la croix et cheveux de Jésus sont bleus, couleur du ciel. Il a les yeux ouverts, les bras étendus pour accueillir. Les personnages au pied de la croix, Marie, sa mère, et le porte lance Longin à sa droite, le porte éponge Stéphaton et l’apôtre Jean à sa gauche, sont également sur un fond rouge.

Sous la crucifixion le tombeau vide rappelle l’indispensable corrélation entre Mort et résurrection.

Le haut du vitrail est consacré à l’Ascension, ou le peintre a ajouté Marie aux apôtres.

bas

Tout en bas sont représentés les martyres de Pierre et de Paul, colonne de l’Eglise, patron de la cathédrale. Il a fallu la Résurrection pour que les apôtres comprennent le sens de la crucifixion et partent à travers le monde annoncer l’Evangile, comme Jésus le leur avait demandé au moment de l’Ascension. Une annonce que conduira la plupart d’entre eux au martyre. Et Pierre aurait été crucifié tête en bas – la croix aussi est rouge – en signe d’humanité, ici comme un reflet de la croix de son maitre.

La baie latérales du chevet, contemporaines de la baie centrale, retracent à droite la Passion de Pierre et de Paul sous Néron, à gauche la Passion du diacre romain Laurent, sous Déce, au milieu du 3e siècle. Le vitrail de droite a été remanié, et notamment la Pentecôte, en haut, est une adjonction du 19e siècle.

 

Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (5)

Le vitrail a été décrit en détail par Barbier de Montault dans un travail soigné (3).

 

 Il est placé au chevet de la cathédrale et se compose de trois panneaux, l’un au centre, à grands personnages, les deux autres formés de petits médaillons, suivant la tradition des verriers de Saint-Denis et d’Angers.

Dans le vitrail principal à bordure bleue sont représentées la Crucifixion, l’Ascension et la Résurrection du Christ ; le Christ est placé dans la Crucifixion sur une croix de couleur rouge ; la vierge porte un nimbe vert et un voile blanc ; les trois gardes sont en bonnet jaune. Les couleurs s’harmonisent dans ce beau décor.

 Au- dessous, sont représentés le martyre des apôtres Pierre et Paul, et les donateurs. D’autres personnages, saint Jean, Adam et Eve, figurent sur le vitrail, et dans des zones étroite sont placées l’Ascension, la Résurrection, en 10 Apôtres.  Le sujet central et essentiel est donc la crucifixion ou l’exaltation de la Croix.

Les trois vitraux dont l’ensemble est composé ont été démontés, examinés de près par une commission de la Société des Antiquaires de l’Ouest et restaurés en 1882 par un artiste, Steinheil. Auparavant, un autre artiste, Hivonnait, les avait déjà dessinés avec soin et l’abbé Auber les avait décrits dans son histoire de la cathédrale de Poitiers.

 

Il avait cru reconnaitre dans les donateurs qui sont figurés à genoux Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine, auxquels on doit en partie l’initiative de la construction de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers

Mais cette attribution a été depuis un demi-siècle reconnue insoutenable.

En effet, au bas du vitrail se trouvait en caractères romans et gothiques une inscription mutilée, indiquant les noms de ces donateurs et que Barbier de Montault a restituée.

Elle est ainsi conçue :

THEOBALDUS, COMES BLASONIS, DEDIT HANC VITRAM ET DUAS ALIAS VITREAS, CUM VALENCIA UXORE ET FILIUS SUIS, AD HONOREM CHRIST (XII) , ET S’COR RIUS.

Au bas du vitrail qui représente saint Pierre, il a rétabli l’inscription suivante, dont on n’avait que des fragments :

(VALENCIA) UXOR THEOBALDI DE BLASO, VITREAM DEDIT.

 Cette restitution apparait fondée sur le nombre des lettres (72) des deux lignes des inscriptions et sur les fragments significatifs qui nous en restent et qui sont les suivants :

DIT      HANC     VITRA….. BLAS….. REAS  AD…. NOR    SIIS     FIL.

Le texte mutilé est transcrit dans le dessin d’Hivonnait qui se trouve à la Bibliothèque de Poitiers (4).

 

De plus, les deux donateurs, un homme et une femme, sont figurés sur le vitrail, avec leurs six ou cinq enfants (3 garçons, 2 filles).

Ils portent une couronne comtale : l’homme barbu parait, dit Barbier, âgé d’une quarantaine d’année. Il est vêtu d’une tunique bleue et d’un manteau ; sa femme a le même costume. Les enfants en deux groupes, à droite et à gauche, levant les mains au ciel, sont placés derrière leur père et leur mère.

Les donateurs ne sont donc ni Henri II, mort en 1189, ni Aliénor, morte en 1204, mais des membres de la familles angevins et poitevins des Blason-Mirebau, dont on connait la généalogie depuis la première moitié du XIe siècle.

 Leur histoire a été partiellement retracée par M. de Fouchier dans une monographie utile, mais à laquelle a manqué la connaissance de documents d’une importance capitale (5).

 Cette maison féodale, connue en Anjou depuis 1007, y possédait le château de Blaison, à 16 km des Pont-de-Cé, à 22 d’Angers sur la rive gauche de la Loire, en face d’un côté boisée (6).

 Elle avait été vassale fidèle des comtes d’Anjou à cette époque et avait acquis ensuite, ver le premier quart du XIIe siècle, en Poitou, la baronnie de MIREBEAU, position militaire de premier ordre qui commandait la route de Poitiers à Loudun et à Angers.

 

 Le château-fort de Mirebeau avec son donjon carré, bâti par Foulques Nerra, dominait la plaine, dressé sur son roc de 126m, entourés par 6 rivières, affluents de la Dive et du Clain.

De la baronnie relevaient 20 à 30 paroisses et 114 fiefs. La fortune des Blasons s’était effondrée vers 1130, lorsqu’un mariage, probablement contracté dans la maison vicomtale de Châtellerault, les avait incités à s’allier avec les comtes de Poitiers, ducs d’Aquitaine, rivaux de la maison d’Anjou.

Une guerre féodale qui eut lieu en 1130 entre Geoffroi d’Anjou, père d’Henri II, et le dernier des Guilhem, Guilhem VIII, et où les Blasons furent les alliés de ce dernier, tourna fort mal pour eux.

Geoffroy, leur suzerain, confisqua le fief de Mirebeau et l’unit à son domaine (7).  Le seigneur spolié était Thibaud II de Blason ; son château de la Loire fut à la même date enlevé et brulé.

 Une nouvelle révolte, due au fils de Thibaud, Guillaume, en 1147, amena encore la prise et l’incendie de Blason par Henri II (8).

Quant à la baronnie de Mirebeau, elle fut l’apanage, avec Loudun et Chinon, de Geoffroi, frère d’Henri II.

Geoffroi révolté à son tour perdit Mirebeau (Mirabel), qu’Henri II conserva dans son domaine et qui fut assigné comme douaire en 1189 à Aliénor elle-même (9).

En 1160, une charte de Saint-Serge d’Angers mentionne Thibaud de Blason et Guillaume, son fils (10).

En 1166, Guillaume fait encore une donation à Saint-Laud d’Angers. Puis la trace des se perd jusque vers 1198.

Ils étaient passés en Espagne, soit en 1135, époque où nombre de Croisés français vinrent au secours de l’empereur Alfonse VI de Castille (11), soit peut-être lors du voyage de Louis le Jeune, allié des rebelles angevins et poitevins contre la maison d’Anjou, lors du voyage du roi de France, à l’occasion du mariage de ce dernier avec Constance de Castille (1154).

 

 Les donateurs du vitrail de la cathédrale ne peuvent être identifiés qu’avec Thibaut V de Blason et sa femme Valence (de Mauzé).

En effet, avant 1204, il est fait mention d’un Blason en Poitou, mais c’est un évêque, Maurice, qualifié, dans des chartes de la collection Fonteneau, oncle de Thibaut.

Maurice de Blason occupa le siège épiscopal de Poitiers de 1198 à 1214.

 

 

C’était un prélat de tempérament despotique, comme l’assure une bulle d’Innocent III. Il ne tarda pas à entrer en conflit avec Jean sans Terre, fut spolié par lui de la baronnie épiscopale de Chauvigny, et persécuté d’après le même pape (1201-1203) ; Jean l’expédia, en Grande-Bretagne dans la prison de Corfe (1203) (12) ; Maurice n’a pu être le donateur du vitrail, car ce donateur, «  un Blason », est représenté à côté d’une femme et de cinq ou six enfants. Le donateur est un membre laïque de la famille des Blason, par conséquent Thibaut et sa femme Valence, qui survécut à son époux mort en 1229.

 

Il est vrai qu’on ne connait d’après les chartes que trois de leurs enfants, un fils Thibaut VI, mort en 1253 encore jeune, dernier mâle de la famille, et un autre Guillaume, mort prématurément, outre une fille qui fit passer Mirebeau et les autres fiefs dans la famille nouvelle (13).

 Mais il est bien rare qu’on puisse rétablir sans lacunes une généalogie familiale féodale, et du fait qu’on ne connait que deux enfants de Thibaut V, indiqués dans les documents d’origine française, il ne s’ensuit pas qu’ils n’en aient point eu 5 ou 6, d’autant plus qu’ils possédaient aussi des fiefs en Espagne, où ils ont pu établir des membres de leur famille, et que, d’autre part, certains ont pu mourir sans laisser trace dans les chartes.

Les documents permettent de reconstituer la biographie de Thibaut, mais seulement depuis 1206. On sait d’après eux qu’il avait recouvré entre 1204 et 1206, grâce à Philippe-Auguste, son fief de Mirebeau. (14)

 

 13 octobre 1206, il figure alors parmi les garants de la trêve conclue à Thouars (1206) (15) entre Philippe roi de France et Jean roi d’Angleterre, de même que dans la trêve du 18 septembre 1214 à Chinon, après la défaite des coalisés le 27 juillet à Bouvines, ce qui indique qu’il figurait parmi les membres de la féodalité de premier rang en Poitou et qu’il avait l’âge de maturité requis en pareil cas.

 

Dès 1204, dès la première occupation du Poitou par le roi de France, Thibaut est qualifié tunc primum dominus Mirebelli, dans une donation du chapitre Notre-Dame de Mirebeau au prieur de Vouzailles (Philippo, rege Francorum) (16).

On le trouve encore mentionné en 1212, date où il conclut un accord avec les moines de Chaloché, dans le diocèse du Mans (17).

En 1214, il figure dans la donation d’une dime faite par le chapitre de Mirebeau, « Philippe étant roi de France, Maurice évêque de Poitiers, et Thibaut de Blason, seigneur de Mirebeau (18) ».

En 1214, Thibaud est encore garant de trêves entre les rois de France et d’Angleterre (19).

Vers 1215, il fonde un anniversaire en l’église collégiale de Mirebeau pour le repos de l’âme de son oncle, l’évêque de Poitiers (20), mort en 1215, d’après le Nécrologe de Fontevraud (21).

En 1219, il est mentionné comme bienfaiteur de l’église de Bonlieu, diocèse du Mans, fondée par Guillaume des Roches, sénéchal d’Anjou.

Cette même année, il accompagne Guillaume de Mello et Amaury de Craon dans le ravitaillement du château de l’ïlot de Guarplic (22).

En 1222, un procès-verbal des obsèques de Guillaume des Roches mentionne la présence de Thibaud V (23). Il fut, sous le règne de Louis VIII, peut-être avant, investi de la haute charge de sénéchal du Poitou, qui avait été occupé par les chefs des grandes maisons de Thouars et de Mauléon (24).

La collection Fonteneau possède un sceau de ce grand seigneur, avec le titre de sénéchal (25).

En 1225, il figure parmi les barons poitevins qui, réunis à Thouars, signalèrent à Louis VIII les empiètements de la juridiction ecclésiastique (26).

En juin 1228, il est en qualité de sénéchal du Poitou l’un des deux arbitres (dictatores) désignés par le roi de France, comme juges des infractions aux trêves conclues avec Henri III.

En mars 1229, il est encore sénéchal, car le 31 mars, en tournée dans le Limousin, il est qualifié (27) tunc temporis senescallus Pictaviensis et reçoit au nom du roi à Brive le serment de fidélité de l’abbé d’Uzerche (28).

La même année, Louis IX, qui le qualifie dilectus et fidelis noster Th. Blazonne, lui concède deux foires qui dureront chacune 8 jours avant et après la Toussaint en son fief de Mirebeau (février 1229, n. st.) (29). Thibaud de Blason mourut cette même année 1229, avant décembre, comme le prouve l’hommage de sa veuve prêté à Vincennes à Blanche de Castille (30).

Tel fut ce personnage, allié en France des maisons féodales de Châtellerault (et l’Aquitaine), de Limoges et de Mauzé, restauré dans ses fiefs angevins et poitevins depuis 1204, allié fidèle des trois rois de France, Philippe-Auguste, Louis VIII et Louis IX, qui lui ont confié la haute charge de sénéchal du Poitou et du Limousin.

D’autre part, il avait des fiefs en Castille ou il a servi le roi Alfonse IX et joué un rôle éminent. Peut-être est-il allié par des liens étroits à la maison royale castillane, qui fait de Thibaud le plus grand éloge.

Ajoutons que Thibaud de Blason, comme Maurice de Craon, fut un des trouvères de grands seigneurs de son temps, de même que Savary de Mauléon et Hugues de Lusignan, ses contemporains, figurèrent parmi les troubadours (31).

Quand à la femme de Thibaud V, Valence, elle était dame de Mauzé sur le Mignon (Deux Sèvres) sur la lisière du Poitou et de la Saintonge ; cette seigneurie, dont elle fait hommage en 1229 à la reine régente (32) de France, était important par sa position sur la route de Poitiers à Niort et à la Rochelle.

Son sceau (sigillum domine Valencie) est appendu au bas de l’acte ; il la représente en robe et manteau étroit, les mains au vêtement, accostée de deux fleurs de lys et d’arabesques.

En 1218, Valence est mentionnée dans une charte de l’abbaye de Bourgeuil (33).

En décembre 1229, elle s’engage à rester fidèle à Louis IX et à sa mère et à leur remettre en cas de Besoin les châteaux de Mauzé (Mausiacum) et autres forteresse de Thibaud, son mari défunt (34).

Elle promet aussi de ne pas se remarier sans le consentement de ses suzerains.

Capture

Une charte de 1231 (35) concernant une donation d’alluvions de la Loire en faveur du chapitre d’Angers, donne les noms des deux fils de Valence, Thibaud VI et Guillaume, qui moururent prématurément. Thibaud VI, qualifié varlet en 1246 (36), est mort ou ne 1259 ou n 1260 (37) : son neveu robert de Bommiers dut disputer sa succession à  Charles d’Anjou (38). La sœur de Thibaut VI avait épousé en premières noces Thibaud de Bommiers en Berry, et en deuxième Rénoul II DE culant ; elle serait morte avant 1252 (39). Nous connaissons donc 3 enfants de Thivaud et de Valence, ce qui nous rapproche du nombre indiqué dans le vitrail.

 

Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (2)

Nous avons donc en Thibaud V et en Valence, sa femme, les deux donateurs de ce chef-d’œuvre, qui dut couter des sommes considérables et qui témoigne d’un élan de foi et de générosité peur ordinaire de la part des grands seigneurs qui firent les frais.

A quelle date fut exécuté ce travail que les historiens de l’art s’accordent à reconnaitre comme une œuvre de style roman ?

M. Mâle, qui le rattache à l’école de Saint-Denis et des verriers d’Angers et du Mans qui s’inspirent de cette école. Dans la scène de l’Ascension, il croit reconnaitre une similitude frappante entre les apôtres du vitrail de Poitiers et ceux du Mans. Le médaillon carré de la crucifixion de saint Pierre a une décoration cruciforme identique à celle de l’Ascension du Mans et du vitrail de la Vierge de Vendôme.

La bordure du vitrail de Poitiers est analogue à celle d’un vitrail d’Angers. M. Mâle assigne à la confection du vitrail une date voisine de la fin du XIIe siècle, parce que la facture en est archaïque et que l’armature est faite de barres de fer toutes droites, alors que dès le début du XIIIe siècle « à Chartres l’armature épouse les contours des médaillons (40) ».

Ces arguments ne semblent pas décisifs quant à la date, s’ils sont au point de vue archéologique et artistique très probants. En effet, l’argumentation, n’est pas, même du point de vue archéologique, en contradiction formelle avec celle de B. de Montault et avec la nôtre. L’histoire de l’art montre à chaque époque la survivance des précédés des écoles artistiques et l’incertitude de la chronologie de leurs œuvres. L’art roman s’est maintenu au-delà du XIIe siècle, de même  que le gothique au-delà du XVe. Les primitifs ont eu des imitateurs et des disciples, même après le XVe siècle, de même que les écoles de peinture italienne du XVIe au XVIIe, et il en a été de même au XVIIIe et au XIX e siècle pour les peintres des écoles de Boucher, de Greuze, de Fragonard et de David.

L’artiste de génie qui a exécuté la verrière de Poitiers a pu, dans le premier quart du XIIIe siècle, s’inspirer des procédés de composition du vitrail n’est pas une preuve en faveur d’une date antérieure à 1200, ni un argument dirimant contre une date postérieur à 1204.

D’autre part, l’identification des donateurs du vitrail avec Thibaud V de Blason et avec les membres de sa famille ne permet de reporter la date de de ce chef-d’œuvre qu’au premier quart du XIIIe siècle.

En effet, avant 1204, les Blasons ne figurent, sauf l’évêque de Poitiers, dans aucun acte relatif au Poitou.

 Maurice de Blason lui-même, qui passe du siège épiscopal de Nantes à celui de Poitiers en 1198, n’a été toléré que peu de temps sur son second siège par Aliénor d’Aquitaine.

Il a été persécuté et emprisonné par Jean sans Terre.

Mirebeau, le fief de Thibaud V, est resté aux mains de ses spoliateurs, les Plantagenets. Aliénor et Jean en sont restés nantis et n’ont pas toléré la présence du chef de la maison des Blasons en Poitou.

 Aliénor et Jean résident assez souvent à Mirebeau, le dernier notamment en 1201, et font garder la redoutable forteresse par des châtelains dévoués.

 

C’est à Mirebeau, ou Aliénor est assiégée en 1203, que Jean capture, comme en un coup de filet, les hauts barons poitevins révoltés contre lui, en compagnie de son compétiteur Arthur de Bretagne, à savoir les Lusignan, les Thouars, les Mauléon, les Châtellerault.

Le premier document qui mentionne la présence de Thibaud V et Poitou est daté de 1204. Ce personnage ne figure point dans les chartes d’origine française antérieures et ne parait même pas parmi les barons angevins et poitevins alors engagés dans la lutte contre Jean.

Il est à présumer qu’il se trouvait encore en Castille, ou il avait des fiefs. D’ailleurs, le roi Alphonse VIII de Castille dont la fille Blanche avait épousé Louis VIII, compagnon d’enfance d’Arthur de Bretagne et ennemi mortel de Jean, avait adhéré à l’alliance française et envahit après 1204 la Gascogne, ou il prit Bayonne et poussa jusqu’à Bordeaux.

Des liens étroits s’étaient noués entre les dynasties castillanes et capétiennes, tandis que les Plantagenets avaient pour alliés les rois de Navarre et d’Aragon.

 

Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (4)

Le vitrail de la Crucifixion ne pourrait être daté que de 1204 au plus tôt, époque où les Blasons recouvrent leurs possessions en Poitou et en Anjou, notamment Mirebeau, et la fortune territoriale qui leur permet de faire leur splendide donation. C’est de plus l’époque ou Maurice de Blason, que des liens étroits d’affection unissaient à Thibaud V, rentre en possession de sa cathédrale et de son siège épiscopale de Poitiers qu’il occupa jusqu’en 1215 (41).

 

Mais l’examen des documents d’origine espagnole que tous nos prédécesseurs ont négligés ou ignorés, permet de serrer de plus près encore la date du vitrail et d’y voir une commémoration du glorieux rôle de Thibaud V de blason dans la fameuse croisade d’Espagne, celle de Las Navas, qui porta un coup mortel aux musulmans d’Espagne, en marquant le triomphe de la chrétienté ibérique.

La célèbre bataille de Las NAVAS, bien connue par la correspondance des souverains espagnols, par celle du Pape Innocent III et par les chroniques latines d’origine espagnole et française, fut livrée le 14 juillet 1212.

Des contingents de France, Languedociens, bourguignons, Poitevins, prirent une part considérable à cette grande victoire chrétienne.

De France, d’Italie, d’Allemagne étaient venus 2.000 chevaliers, 10.000 écuyers à cheval et 50 000 fantassins (42). Une grande partie de ces masses indisciplinées et pillardes se retira avant la bataille. Mais l’élite resta, et parmi elle les contingents de Français de l’Ouest (Aquitaine, Limousin et Poitou, Anjou et Bretagne) et du Sud-Ouest (Languedociens) ou figuraient l’énergique Cistercien, Arnaud, archevêque de Narbonne, et Thibaud de Blason.

Ce dernier était accouru jusqu’aux défilés de la Sierra Morena et aux plaines de Las Navas, comme vassal du roi de Castille. Ses fiefs et la longue résidence de sa famille en Espagne, qui datait d’un demi-siècle, le font même considérer comme espagnol (natione hispanus) par le chroniqueur Roderic, archevêque de Tolède, témoin oculaire des évènements. Celui-ci assure même que Thibaut avait amené du Poitou et du Languedoc 150 chevaliers (43).

Dans une relation de la bataille, ou 100.000 Maures furent tués et 70.000 faits prisonniers, le roi de Castille signale la présence et le rôle de Thibaud de Blason, que l’archevêque de Tolède qualifie du titre de noble et vaillant soldat (nobilis et strennus).  La reine Bérengère écrivant à sa sœur Blanche de Castille ne manque pas de noter aussi le rôle éminent du croisé poitevin : «  Theobaldus tamen de Blason fideliter patri nostro et viriliter militavit conflictu » (44). Ainsi, le rôle de Thibaud V à Las Navas fut héroïque.

Or, la croisade contre les Maures avait excité dans l’Europe chrétienne un émoi immense. Elle avait été mise par Innocent III sous la protection particulière de la Croix et la victoire de Las Navas fut considérée comme le triomphe de la Croix. Avant les opérations décisives, le mercredi 23 mai 1212, Innocent III avait ordonné des prières dans tout le monde chrétien. Lui-même s’était rendu à l’église de Latran ; il y éleva la relique de la sainte Croix et la porta au palais de l’évêque d’Albano, d’où il harangua la foule. Un cardinal fut chargé de célébrer la messe à l’église de la Croix, ou le pape vint lui-même adorer l’emblème sacré. Il enjoignit que dans toute la chrétienté fussent célébrées de semblables cérémonies, accompagnées de processions et d’un jeûne général (45).

 Après la bataille de Las Navas, le roi de Castille institua une fête annuelle de l’Exallation de la Sainte Croix, à la date du 16 juillet, en action de grâces pour le triomphe de la croix (46).

De cet exposé, nous croyons pourvoir déduire trois conséquences :

 1e Que les donateurs du vitrail de la Crucifixion sont Thibaud V de Blason, seigneur de Mirebeau, vassal du roi de Castille, né vers 1170, mort avant décembre 1229, et sa femme Valence, dame de Mauzé ;

Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (6)

2e Que le vitrail n’a pu être exécuté avant 1204 au plus tôt, parce que les Blason, spoliés par les Plantagenets, en lutte violente avec ces derniers, n’ont pu reparaitre en Poitou et y recouvrer leurs fiefs qu’à la faveur de l’occupation française, qu’ils n’ont grandi en richesse et en puissance qu’à partir de cette date, grâce à leur alliance et en puissance qu’à partir de cette date, grâce à leur alliance avec Philippe-Auguste, Louis VIII et Louis IX, ainsi que grâce à leurs relations étroites avec les rois de Castilles ;

3e Que Thibaud V enfin a eu un rôle éminent dans la célèbre croisade de 1212 contre les Maures et notamment à la bataille de La Navas.

C’est à la suite de cette bataille, triomphe de la Croix, dont la mémoire donna lieu en castille à une fête spéciale de l’Exaltation de la Sainte Croix, que les donateurs eurent probablement l’idée de faire exécuter, en l’honneur du divin crucifié, le chef-d’œuvre de la cathédrale de Poitiers qui est le vitrail de la Crucifixion (47).

 

Ce Vitrail, œuvre d’un artiste de génie, détenteur des procédés de l’époque romane, est donc, selon toute vraisemblance, postérieur à juillet 1212 ; il a dû être exécuté au temps de la puissance de la maison de Blason, alliée des rois, pourvues de fiefs en France et en Espagne, investie par la confiance des Capétiens de la charge la plus élevée dans la hiérarchie féodale administrative, celle de sénéchal du Poitou et du Limousin (48)

De leur richesse et de leur rôle, il reste donc deux grands témoignages, celui de Las Navas et celui d’une œuvre qui compte parmi les chefs-d’œuvre de l’art français.

 

Société des antiquaires de l'Ouest

 

 

 

Le vitrail de la Crucifixion de la cathédrale de Poitiers – Aliénor d’Aquitaine, Henri Plantagenêt - Thibaud V de Blason et Valence de Mauzé (7)

 

Vincennes. 1129 Décembre

Securitas facta domino regi a Valencia relicta Theobaldi de Blazonne

Ego Valentia relicta Theobaldi de Blazonne notum facio universis ad quos littere presentes pervenerint quod ego karissimo domino meo Ludovico, regi Francie illustri, tactis sacrosanctis Evangeliis juravi quod alicui de inimicis suis manifestis vel alicui cum quo treugam habeat me non maritabo, inmo eidem domino meo regi et heredibus ejus, et karissime domine mee Blanche regine matri ejus, semper fideliter adherebo contra omnem creaturam que possit vivere et mori.

Et Mausiacum et omnia castella, que tenebat defunctus Theobaldus de Blazonne quondam maritus meus die qua decessit, eidem vel ejus certo mandato tradam ad parvam vim et ad magnam, quotiens ab ispo vel ejus certo nuntio fuero super hoc requisita.- In cujus rei testimonium, presentes litteras feci sigilli mei munimine roborari.- Actum apud Vicenas, anno Domini M° CC° vicesimo non, mense decembri.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

La vie d'Aliénor d'Aquitaine

Depuis deux siècles, on appelait habituellement Éléonore cette princesse que les historiens antérieurs nommaient Aliénor (autrement dit Alia Aenor, "l'autre Aénor", puisque Aénor est le prénom de sa mère.), Aanor, Alienordis, Aenordis, Alernoia, Helienordis; on trouve ces différents noms dans les Tables de dom Bouquet, de Duchesne, de Martène.

 

Fortification de Pictavia, Poitiers capitale des Pictons.
La ville de Poitiers doit à Henri II et à Aliénor la construction de sa grande enceinte de fortification, sans qu'on puisse préciser la date à laquelle elle fut entreprise. D'ailleurs le travail dut être long, car la nouvelle muraille embrassait le promontoire entier sur lequel est bâtie la ville.

 

La Baronnie de MIREBEAU, période Poitevine et Angevine (Foulques Nerra - Aliénor d'Aquitaine) -
L'histoire du pays Mirebalais se confond entièrement avec celle du Poitou jusqu'au Xe siècle.

 

(1)    E. Mâle, l’Art religieux au XIIe siècle, p.82.

(2)    Dans Hist. De l’Art, d’A. Michel, II, p. 192.

(3)    Bulletin monumental, 6e série, tome Ier (1885), 17-45, 141-168.

(4)    On pourrait faire d’une manière précise le départ entre les verres anciens et les verres restaurés, en photographiant le vitrail de l’extérieur, les parties anciennes étant les plus ternes (d’après examen personnel fait par MM. Ginot et Marcel Aubert).

(5)    De Fouchier. Les Seigneurs de Mirebeau. Mem. S. Ant. Ouest, 2e série, tomme 1er (1877).

(6)    C. Port, Dic, t, 355. –Teulet, Layettes, t, p. 120.

(7)     Chronique comtes d’Anjou, éd. Marchegay, 263-6- Chr. Des églises, id. p.33.- Jean de Marmoutier, Chr., dans Rec. Ch. De France, XII, 534.

(8)     Port. I, 337.

(9)    Jean de Marmoutier.

(10) Coll. Housseau, XIII, n° 10-020 ; Fouchier, 63.

(11) P. Boissonnade, Marcabru, Romania, 1920.

(12) Gallia Christ., IV, 1182, XIV, 818 ; Innocent III, Lettres, I, 284, 286 ; Besly 119.

(13) Généalogie des Blasons : Guillaume de Blasons eut 3 enfants : 1e Thibaud IV de Blason ; 2e Maurice de Blason, évêque de Nantes, puis de POITIERS. 3E marquise. Les frères de Guillaume  furent Jean et Thibaud III ; ses sœurs ; 1e Théophanie ; 2e Marguerite ; 3e Sybille ; une d’elles, femme de Gui IV, vicomte de Limoges.

(14) Un document de la collection de dom Housseau (III, f0 1176, B. N.) fait de Thibaud V le petit-neveu de Guillaume émigré en Espagne.

(15) Rec. H. Fr., XVII, 61.

(16) A. D. Vienne, chapitre, Mirebeau, Liasse 31.

(17) Gallia Christ., XIV, 245.

(18) Fonds chapitre de Mirebeau, liasse 32 ; Fouchier, 71.

(19) Copie coll. Fonteneau, XVIII, 147 ; Besly, 125-126.

(20) Gallia Christ., XIV, 538.

(21) R. H. Fr, XVII, 104.

(22) Deliste, Catalogue des actes de Philippe-Auguste : avec une introd. sur les sources, les caractères et l'importance historiques de ces documents., 521-522. En remarquant, d’une part, que Philippe-Auguste livra le château de Guarplic à Juhel de Mayenne, et, d’autre part, que la succession de ce seigneur échut à la maison de Mello, une charte de Droco de Melloto Locharum et Meduane et Helisabet, ejus uxor, domina Meduane, en juillet 1230), on est conduit à conjecturer que ce fut à la mort de Juhel de Mayenne, arrivée entre les année de 1219 et 1222, que Guillaume de Mello se mit en possession du Château de Guarplie.

 

(22) Ménage, Hist.de Sablé, 367.

(23) Fonteneau, LXX, XII.

(24) Teulet, II, 62.

(25) Ibid., II, 102.

(26) Ibid., II, 141.

(27) Arch. Nat., J. 627, n°8

(28) Arch. Nat., J. 26, f0 128. Fouchier, N° VI.

(29) Et non en 1228, comme l’a cru Fourchier, p, 72.

(30) Teulet, II ? 708 ? 165.

(31) Raynaud, Bibliogr.des Chanson. Fr., 1884 ; Vaissète, X, 383 ; Raymouard, V. 446.

(32) Ci-dessus, voir note 2.

(33) Cartul. De Bourgeuil, f 195.

(34) Teulet, II, 708, 165.

(35) Coll. Housseau, XIII, 10, 630.

(36) Teulet, II. 107.

(37) Ménage, Histoire de Sablé, 368.

(38) Port, I, 557.- Fouchier, p.75, place sa mort en 1253, d’après le cart. De Bourgeuil.

(39) Fouchier, 75.

(40) E. Mâle, dans Hist. De l’Art, p.791.

(41)Barbier de Montault (p.48, sans déduire nettement ces motifs, suggère les dates de 1204 ou 1214 (mort de l’évêque Maurice de Blason).

(42)Lettre d’Innocent III (coll. Migne), XV ; R. H. G. XIX : Gallia Christ. VI- Recueil Duchesne. V. – Chronique de RODERIC DE Tolède Et de Guillaume de Purplaurens, etc.

(43) Roderic, livre VIII , ch. VI. Le roi de Castille signale aussi ce fait : “ Theobaldus de Blason, naturalis noster (notre vassal), cum suis et quibusdam aliis militibus qui errant de Pictavia meansit.” (Migne, tome CXVI)

(44) Lettre de Bérengère, p. 253.

(45) Aubry des Trois Fontaines : Innocent III, Epistolas, XV.

(46) Epistolas, XII, 182 ; Mariana, II , 675.

(47) Un tel sujet est d’ailleurs d’autant plus inattendus, de prime abord, à cette place, que la cathédrale est dédiée à saint Pierre. Ce vitrail mérite plutôt, en conséquence de tout ce qui précède, la dénomination de vitrail du Triomphe de la Croix (observations de M. Ginot).

(48)Thibaud de Blason dut avoir une part importante du butin de la bataille, qui fut énorme. Il a pu ainsi, de ce seul fait, disposer des ressources nécessaires pour commander un tel vitrail, travail fort coûteux alors.