l’Education d’Aliénor d’Aquitaine

      Guillaume IX d'Aquitaine (Guillaume VII de Poitiers), celui qui devait être le comte le plus riche et le plus puissant du Poitou, prit le pouvoir en 1086 au début de la crise religieuse de la réforme grégorienne à son point le plus fort. Il fut pourvu de son vivant d'un surnom, Guillaume le Jeune, vu l'âge peu avancé où il régna, étant né en 1071. Alfred Richard mis à part, peu d'historiens ont apporté ce renseignement.

 Ce grand-père d'Aliénor a été connu ultérieurement sous le surnom de Guillaume le Troubadour, et Alfred Richard dit que ce surnom appliqué à Guillaume IX d'Aquitaine est assez récent car il ne se rencontre que chez les écrivains du XIXe siècle inspirés par les travaux de Raynouard. Guillaume IX d'Aquitaine fut aussi le premier en date des troubadours dont il nous reste des chansons en vers.

Cet homme était à la fois paillard et batailleur même s'il avait l'habitude de faire des dons aux: abbayes. Ses chansons paillardes témoignent de son état d'esprit et de ce qu'on sait par ailleurs de sa façon d'agir en privé comme en société. Le grand-père d'Aliénor avait l'étoffe d'un grand poète, malgré son impiété et son anticléricalisme. Aliénor a peut-être hérité de lui ses irrévérences envers l'Eglise.

      Les chicanes de clan de nature politique étaient de rigueur à la cour d'Aquitaine et les réformateurs grégoriens y eurent mauvaise presse. Il est vrai qu’un climat de paganisme et de sensualité débridée n'y était pas absent. A cette époque de la réforme grégorienne, il y avait une lutte du pouvoir spirituel pour dominer le temporel. Or, Guillaume d'Aquitaine manifesta son opposition à la réforme en chassant de sa cité les cardinaux réformateurs.

 

      Aliénor sort d'une famille lettrée de tradition courtoise aimant la vie de cour mondaine et fastueuse et qui a évolué dans le milieu des troubadours. Son grand-père connut une première épouse, Ermengarde d'Anjou, qu’il répudia avant 1091 sous prétexte de consanguinité: "Après avoir répudié Ermengarde d'Anjou, d'une manière peu élégante, si l'on en croit Guillaume de Tyr, Guillaume IX avait jeté ses regards sur Philippia de Toulouse, au moment où celle-ci devint veuve de Sanche-Ramire, roi d'Aragon, en juin 1094 (l)".

 Philippia de Toulouse fut le véritable nom de la grand-mère d'Aliénor, ainsi que l'atteste une charte originale de Saint-Sernin de Toulouse de l'an 1098. Guillaume IX se débarrassa de Philippia de Toulouse, avec laquelle il avait contracté un mariage politique en 1094, pour une certaine vicomtesse de Châtellerault nommée à Poitiers la "Maubergeonne". Les chicanes de ménage n'étaient donc pas épargnées à la cour d'Aquitaine.

      Il n’y avait pas que les chicanes de ménage en cause mais aussi les guerres privées de seigneur à seigneur qui étaient nombreuses vers les années 1111 et 1112. En effet, le comte-duc Guillaume était souvent en guerre contre les vassaux pillards et traditionnellement insubordonnés du duché d'Aquitaine, par exemple les évêques d'Aquitaine ou bien les seigneurs de Lusignan et de Parthenay.

En 1112, Guillaume IX aurait affiché un amour adultère pour la vicomtesse de Châtellerault, mariée elle-même à un vassal du duc d'Aquitaine nommé Aimeri 1er de Châtellerault.

L'Eglise excommunia Guillaume IX vers la fin de 1113 parce qu’il ne voulait pas rompre sa liaison avec la "Maubergeonne".

Il fut également excommunié en 1114 à l'occasion de ses violences contre Pierre Ier l'évêque de Poitiers.

 La Chronique de Saint-Maixent rapporte que cet évêque fut emprisonné par le duc.

En 1114, le comte-duc participa au siège de Toulouse mais ce fut un échec.

      Bertrand, fils, aîné de Raymond IV Saint-Gilles, ayant choisi Tripoli, Toulouse échut à Alphonse-Jourdain, frère cadet de Bertrand.

De 1114 à 1123, ce fut la bataille presque continuelle entre Guillaume IX et Alphonse-Jourdain pour la possession du comté de Toulouse. Alphonse-Jourdain finit par en sortir vainqueur.

En 1114 ou 1115, Guillaume avait donc délaissé Philippia de nouveau pour reprendre ses relations avec la "Maubergeonne".

Et c’est l'entrée à Fontevraud de Philippia, une seconde fois répudiée par son mari, à la fin de 1115, ou au début de 1116, jusqu'à sa mort en novembre 1117 ou 1118.

Selon Georges Duby, les femmes répudiées à l’époque entraient en religion et l'une des fonctions remplies par les couvents était d'y caser ces épouses en difficulté.

      L'excommunication de Guillaume IX pour inceste prit fin en 1117. La liaison que celui-ci eut avec la vicomtesse de Châtellerault, surnommée la "Maubergeonne"; éloigna cette dernière de son mari, le vicomte Aimeri 1er de Châtellerault. La fille de ce vicomte s'appelait Aénor de Châtellerault. La "Maubergeonne" ne réussit cependant pas à devenir duchesse d'Aquitaine.

      Aénor de Châtellerault épousa le fils du comte-duc qui fut Guillaume X d'Aquitaine· c'est-à-dire le premier fils de Philippia de Toulouse.

Les épousailles eurent lieu probablement entre 1118 et 1121. Etant donné l'irrégularité de ses unions incestueuses, le duc d'Aquitaine Guillaume IX eut une descendance illégitime inconnue comme celle de ses prédécesseurs.

Aliénor serait née entre 1120 et 1122 du mariage de Guillaume X et d’Aénor de Châtellerault.

Les chroniqueurs la font naître au château de Belin, un peu au sud-ouest de Bordeaux entre l'Adour et la Garonne, à l'intérieur de l'Aquitaine. Elle aurait séjourné à Belin selon l'historien de la littérature Joseph Bédier. Il se peut qu'elle ait résidé à cet endroit entre l'année de sa naissance et 1126.

      Le père d'Aliénor, Guillaume X, était un colosse à l'instinct guerrier et à l'appétit d'ogre, capable des pires violences. Il fut le digne émule de Guillaume IX mais sans le don poétique. Il fut aussi un mécène pour les troubadours et les poètes qui l'entouraient, Marcabru entre autres, mais surtout pour les poètes vigoureux qui consacraient leurs vers à la glorification des combats aussi bien spirituels que temporels.

Le surnom de Guillaume le Toulousain lui convenait bien car il l'apposait parfois au bas de ses chartes.

Du mariage avec Aénor de Châtellerault naquirent trois enfants: un fils, Guillaume Aigret, décédé en bas âge, et deux filles qui lui- survécurent, Aliénor, dont la naissance avait précédé celle de Guillaume et Aélith, appelée aussi Pétronille. Pétronille serait née en 1124 selon André Moreau-Néret.

       Aliénor avait à peine connu son grand-père, Guillaume IX, quand celui-ci mourut en 1127 et fut enterré à l'abbaye de Montierneuf, année où Aliénor n'avait pas tout à fait atteint l'âge de six ans. Même si on fait naître Aliénor en 1120, elle ne l'aura connu que le temps de six années; ce qui fait que l'influence de Guillaume IX sur sa petite-fille aurait peut-être été moins importante qu'on pourrait le penser à première vue.

A partir de 1126, la jeunette et ses parents désertèrent de plus en plus Belin pour Bordeaux non loin des rives de la Garonne, jusqu'en 1130. La jeune fille a dû grandir au milieu des troubadours de la cour de son père où le train de vie n'était pas des plus chastes; elle a également dû mener une vie d'études mais aussi une vie de loisirs. Elle aurait vécu au milieu des clercs tout en n'étant pas éloignée des troubadours. La jeune Aliénor n'a certainement pas vu souvent sa mère qui, suivant la coutume bien établie de la haute noblesse du temps, ne devait guère s'occuper de ses enfants.

Aliénor aurait été plutôt confiée à des nourrices et des gouvernantes durant son enfance et son adolescence. Il est possible qu'une partie au moins de son enfance se soit passée dans le "palais" de l’0mbrière (entre les années 1130 et 1137) suivant l'expression idyllique de Régine Pernoud, en réalité une grosse forteresse de pierre sans doute froide et lugubre.

 Une autre partie de l'enfance d’Aliénor se serait passée à Poitiers à la cour de son père durant ces années-là.

       La mère d'Aliénor, Aénor de Châtellerault, avait une certaine influence sur son mari: "A cette époque, l'influence de la comtesse Aénor sur son mari est indéniable: c'est elle qui le sollicite pour accorder certaines faveurs à des établissements religieux, et le comte le reconnaît volontiers (2).

De mars 1130 jusqu'en 1136, l'état religieux du diocèse de Poitiers se détériore à cause de l'appui que Guillaume X d’Aquitaine accorde à un antipape nommé Anaclet II contre lequel luttait Bernard de Clairvaux. La vigilance, l’autorité en quelque sorte de ce grand maître spirituel évince cet indésirable de Rome. Il n'y avait pas que Guillaume X qui adhérait au schisme d’Anaclet II; sa femme Aénor l'engagea peut-être à prendre le parti de l'antipape Anaclet, fait pour lequel Guillaume X et probablement aussi sa femme furent excommuniés.

La comtesse Aénor serait morte aux environs de 1130, peut-être en 1132 comme l’écrit l'historien Guy Breton. Toujours est-il qu'à partir de mars 1130, aucun acte authentique ne rappelle son existence.==>Tombeau d'Aénor de Chatellerault mère d'Aliénor d'Aquitaine Abbaye saint-vincent Nieul sur l'Autise

      Le fils, Guillaume Aigret, seul candidat mâle à une éventuelle succession à son père, meurt à son tour à peu près en même temps que sa mère puisqu'il ne paraît également plus dans les actes à dater de 1130. La mortalité des jeunes hommes était fréquente à l'époque: "A l'époque, par l'effet conjugué de la forte mortalité des jeunes hommes, de la dégénérescence biologique et des obstacles mis à la prolificité des mâles, les belles proies, les filles capables - si l'on parvenait à s'en emparer – d’apporter de grands biens n’étaient pas rares (3)." La civilisation du Midi tout comme celle du Nord était une civilisation où les rivalités guerrières des seigneurs étaient entrées dans les moeurs. On avait beau être poli et civilisé, se montrer lettré, rien ne paraît avoir atténué le climat de violence et de désordre flagrant dans lequel vivait la famille d'Aliénor:

"Il (Guillaume X) était passionné pour les luttes guerrières, et si ses vassaux; plus pacifiques que lui, désiraient vivre en paix, il les contraignait à le suivre dans ses continuelles expéditions (4). Il est à supposer que la cour d'Aquitaine, sérail des dépravations contemporaines du temps, n'a pas toujours été la meilleure école pour Aliénor. Son enfance ne fut donc pas seulement bercée par les chansons des troubadours au son de la guitare et de la vielle, mais se serait passée dans un climat familial troublé qui l'aurait profondément marquée.

      L'éducation qu'a reçue la jeune fille, de même que celle reçue par Louis le Jeune, second fils du roi Louis VI, est le produit d'un milieu socio-culturel donné. Louis le Jeune a été élevé dans le moule de la culture monastique du siècle qui véhiculait grosso modo les sept arts libéraux ou cycle du savoir avec le Trivium (Grammaire, Rhétorique, Dialectique) et le Quadrivium (Arithmétique, Géométrie, Astronomie et Musique).

 Quant à l'éducation d'Aliénor, elle dut être sensiblement la même que celle de Louis le Jeune, avec cette nuance qu'elle se rapprochait de sujets plus profanes suivant les normes du temps. D'ailleurs il n'est pas certain qu'Aliénor ait été très cultivée et aucune source n'atteste sa connaissance du latin.

Celui qui devait être le futur héritier de France fut le produit de l'austérité monastique en tant qu'ancien élève de l'abbaye de Saint-Denis. Son frère aîné, Philippe, mourut d'une chute de cheval à la suite d'un malheureux hasard alors qu'il se dirigeait vers Paris, Louis VI le Gros fit donc sacrer à Reims le futur Louis VII à l'âge de neuf ans le 25 octobre 1131 et les principaux vassaux durent lui jurer fidélité.

      A cette époque où se côtoyaient l'amour courtois et la cruauté des hommes, une jeune fille grandissait à la fois en sagesse et en frivolité au milieu de la cohorte des troubadours de la cour de son père. Pendant ce temps, la Maison de France, qui était sous la direction de Louis VI le Gros, optait pour le pape Innocent II lors du concile convoqué à Etampes au mois de juillet ou au mois d'août 1130, tandis que la Maison d'Aquitaine optait pour l’antipape Anaclet II.

Bordeaux devenait en France la forteresse du schisme. Or, les comtes de Poitou et d'Angoulême (Girard, évêque d'Angoulême, fut le principal responsable du schisme) étaient très impliqués dans ce conflit.

 

 

   JEAN BUISSON BACHELIER ES ARTS DE L'UNIVERSITE LAVAL

 

==> La vie d’Aliénor d’Aquitaine

 

La Conversion de Guillaume X d'Aquitaine, Mariage de Louis VII le Jeune, futur roi de France avec Aliénor de Guyenne <==....

Tombeau d'Aénor de Chatellerault mère d'Aliénor d'Aquitaine Abbaye saint-vincent Nieul sur l'Autise  <==....

 


 

1                    Villard, François, "Guillaume IX et le concile de Reims de 1119", "Cahiers de civilisation médiévale 16, no 4, (oct.-déc. 1973), p. 297.

2                    2     Richard, Alfred, Histoire des comtes de Poitou (778-1204), Paris, Alphonse Picard & Fils, Editeurs t. II, 1903, p. 12.

 

3             Duby, Georges, Le chevalier, la femme et le prêtre, Paris, Hachette, coll. 11La Force des Idées", 1981, p. 288.

4             Richard, Alfred, Histoire des comtes de Poitou (778-1204), Paris, Alphonse Picard & Fils, Editeurs, t. II, 1903, p. 12.