LES DISPOSITIONS TESTAMENTAIRES D'HENRI II PLANTAGENET

Lorsque Henri II mourut à Chinon, le 6 juillet 1189, les dispositions qu'il avait prises en 1169-1172 concernant sa succession dans ses domaines et ceux de sa femme Aliénor ainsi que son testament de 1182 qui précisait des dons charitables pour le salut de son âme furent sans suite. Les premières furent contrariées par les événements. Quant au testament, il ne fut pas respecté par son héritier Richard I.

Ce n'est pas par accident qu'Henri II, roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine et comte d'Anjou, est mort à Chinon. Le seigneur féodal de tout l'ouest de la France, lorsqu'il fut vaincu par son suzerain, le roi Philippe-Auguste aidé de son fils rebelle, Richard Coeur de Lion, prit instinctivement position en Touraine, car c'était la clef de son vaste « empire » continental. Il lui fallait à tout prix cette place, sinon une avancée de ses ennemis au sud de la Loire aurait coupé ses territoires en deux.

Tours était le grand centre de communications; et les routes du Mans par Angers et de Tours à Poitiers étaient les artères vitales entre le sud et le nord. La vallée de la Loire était bien défendue par des châteaux. Les forteresses d'Angers, de Loudun, de Chinon, de Tours et de Loches protégeaient le coeur du territoire.

 Le château de Chinon, qu'Henri avait agrandi avec la construction du Fort Saint-Georges, constituait un refuge sûr pour un roi malade et en mauvaise posture.

La mort prématurée et inattendue d'Henri à Chinon le 6 juillet 1189 à l'âge de cinquante-six ans laissait son parti en complet désarroi. Les dispositions prudentes qu'il avait prises en prévision de cet événement étaient anciennes et, sur des aspects importants, avaient été rendues caduques par les événements. Il avait établi la succession concernant ses domaines en 1169-1172 et n'avait pu réviser ce schéma après sa rupture. Il avait réglé la répartition de ses liquidités en 1182 et semble ne pas avoir rédigé de codicile (1).

L'avenir des fiefs français réunis par Henri et Aliénor en 1152 ne put être fixé à l'époque de leur mariage précipité et sans autorisation. Mais dans les six mois qui suivirent son accession au trône d'Angleterre en 1154, il avait établi la norme de succession entre ses deux fils vivants, Guillaume et Henri.

Après la mort de Guillaume en 1156, le jeune Henri fut logiquement considéré comme l'unique héritier du territoire anglo-normand qu'il recevait d'Henri I par l'impératrice Mathilde. En octobre 1160, après ses fiançailles avec la troisième fille de Louis VII, Marguerite, il rendit hommage à Louis pour la Normandie . Et il y eut un projet de couronnement à Westminster en 1162 qui ne se concrétisa pas (2).

D'autre part, l'avenir de l'Anjou et de l'Aquitaine ne fut pas réglé avant 1169. Comme Henri et Aliénor avaient en 1158 trois fils vivants, Henri, Richard et Geoffroy et qu'à la fin 1167 naissait Jean, la possibilité d'une partition de leurs vastes territoires dut être envisagée dans les années 60 du siècle. De plus, tous ces fils, y compris Jean, reçurent une éducation de chevaliers et de princes, ce qui permet de penser que chacun d'entre eux était appelé à recevoir en temps utile un territoire à gouverner.

L'attribution précise des domaines ainsi que le statut respectif de chacun des membres de la famille à l'égard du roi de France dépendrait, cependant, d'événements ultérieurs. Il semblerait donc que les parents s'étaient entendus pour désigner Richard comme l'héritier des territoires de sa mère, le Poitou et l'Aquitaine, même si nous n'avons pas de preuves qu'ils s'empressèrent de faire enregistrer leur décision.

(1) L'étude la plus détaillée sur l'empire d'Henri II reste NORGATE, Kate. England under the Angevin Kings. London, 1887 (2 vols). Les ouvrages modernes de référence sont : BOUSSARD, J. Le gouvernement d'Henri 11 Plantagenêt. Paris, 1956 : WARREN, W.L. Henry II. London, 1973. Encore utile parce qu'il contient un itinéraire et des listes de co-signataires des chartes : EYTON, R.W. Court, Household, and Itinerary of King Henry II. London, 1878.

(2) Chronica Roberti de Torigneio. Ed. Howlett, R : Chronicles of the Reigns of Stephen, Henry II and Richard I. iv. London, 1889. p. 184, 196-197, 208. BARLOW, F. Thomas Becket. London, 1986. p. 56-58, 61, 67-68, 70

Le destin de l'Anjou resta plus incertain. Bien que le père d'Henri ait, apparemment, fait jurer à son fils aîné que, s'il obtenait l'Angleterre, il céderait le patrimoine à son plus jeune frère et que Geoffroy ait réclamé son héritage en 1154, le même Geoffroy et son troisième frère, Guillaume, moururent respectivement en 1158 et 1164 sans apanage. Il ne semble pas non plus qu'Henri ait sérieusement pensé réserver les territoires de son grand-père à son fils Geoffroy, au nom pourtant prédestiné. Peut-être avait-il nourri l'espoir de les garder pour son principal héritier.

Les projets conçus pour les fiefs français semblent avoir reçu un début de concrétisation en janvier 1169, en vue d'une possible croisade conjointe entre le roi d'Angleterre et le roi de France qui fut en discussion au moins depuis l'été précédent (1168). Quoi qu'il en soit, les deux rois passèrent un accord en bonne et due forme à Montmirail (1170).

 Le jeune Henri, époux depuis 1160 de la princesse Marguerite, devait recevoir la tenure de la Normandie, de la Bretagne, du Maine et de l'Anjou directement du roi de France. Richard était fiancé à la quatrième fille de Louis, Alice, et obtenait pareillement l'Aquitaine. Geoffroy épouserait l'héritière du duché de Bretagne et gouvernerait ce domaine sous l'autorité du prince Henri. Les deux fils aînés rendraient donc hommage à Louis. Le 14 juin 1170, le jeune Henri était couronné roi d'Angleterre et, en août de la même année, le roi Henri, se croyant à l'article de la mort, divisa ses domaines conformément au schéma de 1169, après avoir placé son plus jeune fils, Jean, sous la protection de l'aîné (3).

En 1172, Henri II fit amende honorable devant l'église à Avranches, en guise de châtiment pour sa participation au meurtre de l'Archevêque Thomas Becket et s'engagea à nouveau à partir en croisade, cette fois avant l'été de 1173. Enfin en 1172 Richard fut investi de son comté et duché à Poitiers (11 juin) et Limoges, à l'occasion de cérémonies du « couronnement » soigneusement organisées (4).

Le schéma de 1169 ne fut jamais révisé, malgré la révolte d'Aliénor et de ses fils en 1173-1174 et la mort d'Henri sans descendants en 1183 et celle de Geoffroy en 1186, auquel survécurent une fille et un fils posthume. La raison en est que Richard refusa catégoriquement en 1183 la proposition de son père selon laquelle il prendrait la place de son frère Henri décédé et céderait l'Aquitaine à Jean. Les vaines menaces du roi de donner l'Angleterre et la Normandie à son cadet ne firent qu'aggraver une situation déjà passablement conflictuelle.

C'est ainsi qu'Henri II mourut avec ses deux fils Richard et Jean, solidairement unis au roi de France, dressés en armes contre lui. Dans ces circonstances, il lui restait peu de marge de manœuvre pour organiser sa succession à Chinon, à la veille de sa mort. Il ne put que maudire Dieu de disposer aussi brutalement de tout ce qu'il avait proposé.

 

(3) Radulphi de Diceto Opéra Historica. Ed. STUBBS, W. i, London, 1876. p. 303-304. Gervase of Canterbury. Historial Works. Ed. STUBBS, W. i, London, 1879. p. 208. Chron. R. de Torigneio, op. cit. p. 240-241. Gesta Régis Henrici Secundi Benedicti Abbatis. Ed. STUBBS, W. i, London, 1867. p. 6-7. Chronica Rogeri de Hovedene.

(4) Pour le concordat d'Avranches : BARLOW, op. cit. p. 260-262. Le « couronnement » de Richard à Poitiers et Limoges a été daté de façon variable. Mais la seule autorité est la suivante : Ed. STUBBS, W. ii, London, 1869. p. 5-6. BARLOW, op. cit. p. 177, 179-181, 199 ; 203-208 ; 213. Accompagnés de références. Chronica Gaufredi prioris Vosiensis. Ed. LABBE, P. Novae Bibliothecae Manuscript. Librorum. Paris, ii, 1657. p. 318-319. La cérémonie de Poitiers est datée du dimanche après la Pentecôte, et la succession des événements la placent indubitablement en 1172 - et par conséquent le 11 juin.

Il est naturel que le roi ait pris très tôt des décisions concernant l'avenir de ses états. On pouvait s'attendre, en effet, qu'il ait pensé à la répartition de ses biens meubles en cas de mort prématurée, étant donnés les dangers auxquels il était souvent exposé.

Le 21 février 1182, Henri, en route pour Portsmouth afin de rejoindre la Normandie, s'arrêta un ou deux jours à Waltham, résidence de son fidèle serviteur, l'évêque de Winchester (5). On ignore s'il craignait tout particulièrement ces traversées de la Manche qu'il avait si souvent réalisées. Mais il avait échappé de peu à un naufrage en 1170 et n'était pas homme à proclamer, comme son royal grand-oncle, William Rufus, qu'il n'avait jamais entendu dire qu'un roi se fût perdu en mer. Il était, contrairement à son fils Richard, extrêmement prudent. C'était donc un moment propice pour rendre public son testament (6).

Ce document révèle à la fois un souci de prudence et un sentiment d'urgence. Il contient dans sa conclusion une référence à la confirmation papale du contenu - une bulle qu'il avait dû mettre au moins trois mois à se procurer. Il contient aussi une mention « au serment que vous, mes fils, avez prêtés à ce sujet ».

Henri n'avait dû voir aucun de ses fils aînés depuis le 22 juillet 1181 et n'avait pu les rencontrer ensemble depuis la Cour de Pâques à Chinon de la même année. Mais il se peut que les confirmations, de même que les treize sceaux épiscopaux dont Gervaise de Canterbury affirme qu'ils étaient attachés au document, fussent obtenus plus tard. Le caractère d'urgence du document est suggéré par l'ordre d'Henri selon lequel les archevêques et évêques excommunieraient dans leurs synodes tous ceux qui seraient présumés avoir enfreint les termes du document. Mais peut-être envisageait-il simplement l'action appropriée en cas de décès.

Qu'Henri ait choisi justement ce moment pour faire son testament on ne peut se l'expliquer. Comme le fait observer le chroniqueur Ralf of Diss (Diceto), à 49 ans Henri se trouvait en bonne santé physique et mentale et ses domaines étaient en paix. Mais cette décision se comprend mieux si on tient compte du fait qu'Henri avait de plus en plus conscience du poids de ses péchés. Comme beaucoup d'autres membres de sa famille, il était d'un naturel maussade et secret et sujet à des accès de fureur subite. (5) Le prieur et les moines de Bury Saint Edmunds élirent Samson abbé à Waltham, le 21 février, après qu'Henri eut pris une grande part à l'affaire. Chronica Jocelini de Brakelonda. Ed. ROKEWODE, J.G. London : Camden Society, 1840. p. 14-17.

(6) Texte du testament dans Gervase of Canterbury, op. cit. p. 297. Giraldi Cambrensis Opéra. Vol. 8 : Liber de Principis lnstructione. Ed. WARNER, G.F. p. 191-193. Des mentions dans : R. de Diceto, op. cit. p. 10. Foedera, Conventiones (etc.). Ed. RYMER, T. CLARKE, A. (etc.), i, part 1 (1816). p. 47. Il y est dit que ce texte est basé sur un manuscrit appartenant au King's Remembrancer. Les trois textes, dont celui de Giraud est le moins satisfaisant, semblent avoir une origine commune. Publié également par STUBBS, Gervase... et RYMER, versions reprises par DELISLE, R. et BERGER, E. Recueil des Actes d'Henri II. Paris, 1920.

p. 219-221.

 

De plus, depuis le meurtre de Thomas Becket, sa réputation de roi était très compromise. Giraud de Barri, dans son ouvrage intitulé de Principis instructione (De l'éducation du Prince), écrit après la mort d'Henri II, dresse un inventaire cruel des malheurs du roi, qu'il attribue au châtiment que méritaient ses crimes (7). Il s'était montré tout à fait digne de sa lignée maudite. Son mariage illégal avec Aliénor d'Aquitaine, ses adultères publiques, son gouvernement injuste et oppressif, sa constante mauvaise foi et sa duplicité, ses atteintes contre l'Eglise, parachevées par le martyre de son archevêque - qui surpassa en horreur le traitement que son père avait fait subir à Gérard, évêque de Sées - démontraient clairement sa nature diabolique. Et il devenait la cible des fanatiques visionnaires qui l'accostaient pour lui remettre des messages de l'autre monde.

Ce que Giraud de Barri ne dit pas à ses lecteurs c'est qu'après le concordat d'Avranches de mai 1172 le roi repentant devint de plus en plus pieux et réalisa de nombreux actes de pénitence. Celui qu'il accomplit devant la tombe du martyr en juillet 1174 en fut l'exemple le plus spectaculaire ; mais ses actes de générosité en faveur du mouvement pour la croisade, des ordres religieux et d'églises particulières furent considérables, en dépit des quolibets de Giraud de Barri (8). Même s'il marchanda autant que possible le pardon de Dieu et sa grâce, le coût ne fut pas modique. Son testament de 1182 doit être replacé dans ce contexte et comporte, à coup sûr, cette caractéristique. Cette générosité, dont il attendait sans nul doute des bénéfices dans un avenir proche ou lointain, sa faisait aux dépens de son héritier.

Tous ceux qui assistaient alors qu'Henri rédigeait son testament étaient ses familiers. Les deux évêques présents étaient Richard d'Ilchester (Winchester) et Jean d'Oxford (Norwich), deux des principaux agents d'Henri lors de « l'affaire Becket » ; le chancelier Geoffroy était son fils bâtard, qui venait de renoncer au siège épiscopal de Lincoln ; et les sept autres serviteurs, Maître Gautier de Coutances, archidiacre d'Oxford, Godefroy de Lucy, archidiacre de Derby, les justiciers Ranulf de Glanville, Roger Fitzreinfrid et Hugues de Morwich (également sénéchal), le chambellan Ralf Fitzstephen et le sénéchal William Rufus, faisaient partie de ses intimes. Aucun magnat séculier ne témoigna, probablement à cause de la nature ecclésiastique de l'acte.

Le document, en forme d'avis, était adressé, en plus des destinataires habituels, aux fils du roi ainsi qu'aux archidiacres et doyens de chapitres, et comportait dans sa conclusion les sanctions religieuses. Il fut transcrit comme un chirographe : selon Gervaise de Canterbury, trois copies, chacune scellée du sceau royal et de celui des treize prélats, l'une déposée à l'église de Canterbury, la seconde dans les coffres du roi, la troisième dans le trésor royal à Winchester (9). D'autres copies ont dû être envoyées en Normandie et en Anjou, et peut-être ailleurs.

 

(7) Op. cit., p. 160, 180-188.

(8) HALLAM, Elisabeth M. « Henry II as a founder of monasteries ». Journal of Ecclesiastical History, vol. 28 (1977). p. 113 sq. L'auteur ne mentionne pas le testament.

Le testament indique les donations qu'Henri réservait post mortem aux ordres religieux, aux églises et aux ecclésiastiques dans quatre principautés : le royaume de Jérusalem, le royaume d'Angleterre, le duché de Normandie et « les terres du comte d'Anjou, mon père ». Cette dernière formule doit englober le Maine, la Touraine et toute autre dépendance de l'Anjou.

 Bien que dans le protocole, comme le veut l'usage, l'Aquitaine ne soit pas incluse dans les titres d'Henri, le duché ne se voit pas assigner de concession générale. Ce n'est pas qu'il ait manqué d'attraits religieux pour le roi. Sa maison préférée, celle de Grandmont dans la Marche est mentionnée tout particulièrement ; et après qu'il se sera rétabli de sa grave maladie en août 1170, c'est à Sainte-Marie de Rocamadour, dans le Quercy, qu'il ira faire ses actions de grâces. De même, le duché de Bretagne ne figure dans la série des legs que pour une seule maison. Dans tous les cas, les exécuteurs sont nommés : dans le cas des zones géographiques, on choisit les évêques locaux ; pour les ordres religieux, généralement l'abbé, l'abbesse ou le prieur de la principale fondation ; pour les cisterciens, il faut ajouter l'abbé de Clairvaux.

Le royaume de Jérusalem occupe la place d'honneur. Les comtes d'Anjou avaient toujours entretenu des relations avec lui ; Henri avait caressé l'idée d'aller en Croisade depuis au moins 1168 et, en 1172, avait reçu l'ordre de le faire. Bien qu'il ait reçu l'absolution pour sa pénitence et qu'il ait manifesté de la générosité tout au long de son règne à l'égard des ordres militaires, l'insuffisance de sa contribution devait peser sur sa conscience.

A Waltham, il décréta que les Templiers, les Hospitaliers et un fond commun pour la défense de la Terre Sainte recevraient 5000 marcs d'argent chacun ; les Templiers et les Hospitaliers retiendraient les sommes qu'ils avaient en dépôt, à moins qu'il n'en eût besoin durant sa vie. Il fournit aussi une somme analogue à répartir entre les maisons religieuses, les lépreux, les anachorètes et les ermites de tout le territoire. Les exécuteurs désignés étaient le patriarche de Jérusalem, les évêques du territoire et les Maîtres du Temple et de l'Hôpital. Pour ce qui est de l'Angleterre, Henri octroya 5000 marcs aux diverses communautés de moines, chanoines et nonnes, lépreux, anachorètes et ermites. Les exécuteurs désignés étaient l'archevêque de Canterbury (le siège de York était vacant en 1181-1189), les évêques de Winchester, Worcester, Ely et Norwich, et Ranulf de Glanville, le grand justicier d'Angleterre. Dans le cas de la Normandie, 3000 marcs iraient aux monastères, maisons de chanoines, couvents, anachorètes et ermites, 300 aux léproseries et 100 respectivement aux religieuses cisterciennes de Mortain et à celles de Villiers Canivet au nord-ouest de Falaise. L'archevêque de Rouen et les évêques de Bayeux, Avranches, Sées et Evreux furent désignés exécuteurs. Pour le territoire du comte d'Anjou, son père, il donna 1000 marcs pour les maisons religieuses, excepté l'ordre de Fontevraud qui fut gratifié de 2000 marcs. Les évêques du Mans et d'Angers étaient les exécuteurs du premier legs, l'abbesse de Fontevraud du second.

 

(9) Dans le livre des Comptes de cette année, le sheriff de Londres et du Middlesex enregistre un crédit de 4 shillings 6 pence pour l'achat de cire et de lacets (laquei) pour « confectionner les chartes des évêques anglais concernant le testament du roi » (ad faciendas carias episcoporum Anglie de testamento régis). Pipe Roll Society, vol. 31 (1910). p. 159. S'agit-il des notifications aux évêques ou de l'attache des sceaux ? Le texte n'est pas tout à fait clair à ce sujet.

Henri désigna ensuite des bénéficiaires en dehors de ces zones : les bénédictines de Saint-Sulpice-des-Bois, près de Rennes (100 marcs) ; la maison et tout l'ordre de Grandmont (3000 marcs) ; la maison et tout l'ordre de la Grande Chartreuse (2000 marcs) ; la maison et l'ordre de Cîteaux, sauf pour les maisons incluses dans ses propres territoires, qui avaient déjà été dotées (2000 marcs) ; la maison de Cluny (1000 marcs, autant que la somme qu'il avait prêtée quitte à la reprendre en cas de besoin ; la maison de Marmoutier (un don de 1000 marcs, avec la même réserve) ; les religieuses de Marcilly (100 marcs) (10) ; la maison et tout l'ordre des Prémontrés, sauf les maisons de ses propres territoires (200 marcs) ; la maison et tout l'ordre de Saint-Nicolas d'Arrouaise, avec la même réserve (100 marcs).

Enfin, Henri accorda 300 marcs d'or pour pourvoir de dot des jeunes filles libres du royaume et 100 marcs pour leurs soeurs en Normandie et autant pour celles d'Anjou. Ces 500 marcs d'or équivalaient à quelques 5000 marcs d'argent. L'or était considéré comme un métal plus noble que l'argent. Mais le changement d'espèce est curieux.

La somme totale qu'Henri exigeait de ses héritiers en Angleterre, Normandie et Anjou pour gagner le salut de son âme s'élevait à 20000 marcs pour Jérusalem, 5000 pour les maisons religieuses anglaises, 3500 pour les normandes, 3000 pour les angevines, 10500 pour les autres ordres ou églises : au total, 42000 marcs d'argent. Les provisions pour dots font monter la somme à 47000 marcs. Le document ne spécifie pas selon quelles échéances les sommes devaient être versées, bien que le denier de Rouen s'élevât seulement à la moitié, et celui de Tours au quart d'un penny de sterling. L'analogie des chiffres, cependant, laisse supposer qu'on adopta une même procédure. Traduits en équivalents anglais, cela représenterait quelque 31333 livres d'argent. Quelques comparaisons de chiffres tirés d'autres domaines nous permettront de mieux apprécier la valeur de ces sommes en 1182.

En 1087, Guillaume le Conquérant laissa à son plus jeune fils Henri 5000 livres, et William Rufus dépensa environ 8600 livres en aumônes en Angleterre pour le salut de l'âme de son père, ce qui représente plus que les sommes consacrées par Henri pour ce royaume en 1182. En 1096, Rufus prêta à son frère Robert 10000 marcs gagés sur le duché de Normandie. Les revenus ordinaires anglais des rois normands s'élevaient à 29000 livres par an, soit quelque 44000 marcs. Dans les années 1180, le roi pouvait tirer 21000 livres par an de son royaume. Il est possible qu'Henri ait eu l'idée de distribuer l'équivalent d'une année de revenus en Angleterre, Normandie et Anjou en aumônes pour le salut de son âme.

 (10) Les textes disent : Marcilli (Gervase..., Recueil..., op. cit.) ; Marcama (Girard) ; Maitilla (Foedera...). Il faut lire probablement Marcilly-lès-Avallon (Yonne) bien que, selon la Galliai christiana, vol. 4, p. 502, ce couvent cistercien ait été fondé non en 1130 mais en 1239. Il est possible, néanmoins, que le célèbre couvent bénédictin de Marcigny-sur-Loire soit le véritable destinataire.

Il est clair que la gradation des sommes représente le degré d'estime et le sens du devoir ressentis par Henri II à l'égard des différentes institutions concernées. Le fait que près de la moitié des sommes soient réservées au royaume de Jérusalem, et près d'un quart aux maisons religieuses et aux ordres étrangers à ses domaines montre qu'Henri II occupait une position exceptionnelle dans les royaumes chrétiens d'occident.

Le quart consacré aux maisons religieuses d'Angleterre, de Normandie et d'Anjou était réparti selon la proportion de 5 : 3,5 : 3, sans doute acceptable. Mais il est remarquable que seulement un quart ait été légué au domaine personnel.

Dans le royaume d'Angleterre, aucune maison et aucun ensemble d'institutions ne mérite une mention particulière. En Normandie, deux couvents de femmes ainsi que les léproseries reçoivent des dons individualisés. Et en Anjou, l'ordre de Fontevraud est richement doté, tandis que Marmoutier en Touraine ne reçoit qu'un don conditionnel. Les ordres étrangers ont à leur tête Grandmont (3000 marcs), suivi, par ordre décroissant, par la Grande Chartreuse et Cîteaux, Cluny, Prémontré et Arrouaise (100 marcs).

Cette répartition reflète les préférences d'Henri IL Dans ses domaines, il a présidé ou aidé la fondation de prieurés et de couvents de chartreux, de cisterciens, de grandmontains, de prémontrés, ainsi que de lazarets et d'hôpitaux.

En août 1170, alors qu'il est gravement malade, il décrète qu'il désire être enterré à Grandmont dans la Marche, et à sa mort en 1189, il est enterré à Fontevraud. Comme beaucoup de rois, il éprouve une attirance particulière pour les couvents de religieuses, qui sont des établissements souvent dotés d'une culture aristocratique. Et ses provisions pour douaire à l'intention de jeunes filles nobles pauvres sont, bien qu'en apparence surprenantes, pas vraiment en contradiction avec son caractère.

On peut observer aussi une certaine absence d'intérêt, voire une réelle répulsion. L'attachement d'Henri I et de sa soeur, Adèle de Blois, pour Cluny s'est légèrement refroidi ; le couvent de Marcigny-sur-Loire, où Adèle fut enterrée, a été probablement oublié (11).

 En Angleterre, rien n'a été prévu pour l'ordre de Saint Gilbert de Sempringham. Paris et Saint-Denis sont omis. La place de Rome est occupée par Jérusalem. L'ombre du conflit à propos de « l'affaire Becket » pèse encore sur certains cas, même si Cîteaux a retrouvé grâce.

En l'occurrence, Richard Coeur-de-Lion semble n'avoir pas prêté plus d'attention aux legs de son père qu'à ses projets de division de ses royaumes. Les Pipe Rolls (12) correspondant aux deux premières années de son règne ne gardent trace d'aucune distribution particulière d'aumônes à des monastères anglais, d'aucune provision pour douaire, même dans le Yorkshire, où Ranulf de Glanville, un des exécuteurs du testament d'Henri II était sheriff. A la saint Michel 1189, le sheriff du Hampshire enregistre les dons insignifiants effectués par la reine-mère de 20 marcs aux religieuses d'Amesbury (Wiltshire) et 5 marcs pour les frères de Charterhouse (à Witham, Somerset) pour l'âme de son mari (13).

(11) Voir n" 10.

(12) Les Pipe Rolls sont des rouleaux de parchemin sur lesquels étaient copiés annuellement à la Saint-Michel, à l'Echiquier Royal à Winchester, les comptes du revenu royal une fois apurés. Ils constituent pour l'historien moderne une source d'informations extrêmement riche.

Et c'est tout. Il est peu probable que Richard ait agi différemment en Normandie et en Anjou. Grâce à sa croisade, il comptait régler en bloc les devoirs de sa famille à l'égard du royaume de Jérusalem et, pour cela, il avait besoin du moindre penny qu'il pourrait soutirer à ses sujets. Peut-être pensait-il que certains mérites acquis par lui à la croisade rejailliraient sur son père. Mais il semblerait que ce fût pour Richard le cadet de ses soucis.

(13) The Great Roll of the Pipe of the first veur of the Reign of King Richard the First. Ed. HUNTER, J. London. 1844. p. 197.

 

NOTES DE L'EDITEUR

p. 94, « par l'impératrice Mathilde ». La succession à la Couronne d'Angleterre, après la conquête normande, présente une grande complexité. Le fils aîné du Conquérant, Robert, reçut la Normandie, cependant que l'Angleterre revenait à son cadet Guillaume le Roux. D'après un accord passé entre les deux frères, en cas de mort de l'un d'entre eux, le survivant réunirait les deux territoires sous son autorité. Mais le troisième fils du Conquérant, Henri I, s'autoproclama successeur de Guillaume à la mort de ce dernier et retira la Normandie à Robert.

A son tour Henri I, après la mort de son fils Guillaume, désigna sa fille Mathilde (mère du futur Henri II) pour lui succéder. Il la fit proclamer Dame (Lady) des Anglais et tous les barons lui jurèrent fidélité. C'est pourtant son cousin Etienne (Stephen) qui monta sur le trône. De son côté, Henri II ignorera les donations effectuées par son père au profit de ses frères Geoffroy et Guillaume.

p. 95. En 1173, Henri voulu remettre à son fils Jean, Chinon, Loudun et Mirebeau. Mais Richard s'y opposa, faisant valoir que ces trois places appartenaient à son héritage.

p. 98, Giraud de Barri. Giraldus Cambrensis (ca 1146-ca 1220), également appelé Gérald du Pays de Galles et Giraud de Barri, était archidiacre. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages. Il séjourna plusieurs fois à la cour des Plantagenets. Ainsi, le 10 mai 1189, soit à peine deux mois avant la mort d'Henri II, il se trouvait à Chinon. Il ressentait une évidente animosité à l'égard des Plantagenets qui avaient refusé de soutenir sa candidature à l'archevêché de Saint-David au Pays de Galles. Ses écrits en sont le reflet.

p. 99, Fontevraud. Fontevraud a été construite à la frontière commune entre le Poitou, l'Anjou et la Touraine. Les Plantagenets ont été les protecteurs attitrés de cette fondation. Parmi les abbesses de l'époque, on compte plusieurs membres de la famille des Plantagenets : Mathilde d'Anjou, tante d'Henri II, au moment de l'avènement de ce dernier ; la veuve de son oncle Guillaume et soeur de son père. A la mort du roi, l'abbesse était Mathilde des Flandres, sa cousine germaine.  

Société d'histoire de Chinon Vienne & Loire.

 

Monsieur Frank BARLOW, Professeur émérite, a dirigé pendant vingt-cinq ans le Département d'Histoire de la prestigieuse Université d'Exeter (Angleterre). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire du Moyen Age anglais. L'Eglise d'Angleterre, 1000-1066 (1963 ; 2" éd. 1979) ; Edouard le Confesseur (1970 ; 2° éd. 1979) ; Guillaume I et la Conquête normande (1965) ; William Rufus (1983) ; Thomas Becket (1986 ; 2° éd. 1987). Monsieur BARLOW est Membre de l'Académie Britannique et de la Société Royale de Littérature.

 

CHRONOLOGIE ABREGEE D'HENRI II PLANTAGENET <==.... . ....==>OBSERVATIONS SUR UNE RELIQUE POSSEDEE AUTREFOIS PAR LE MUSÉE D'ORLÉANS SOUS LE NOM DE COEUR DE HENRI II (Plantagenet)

...==> le Cimetière des Rois d'Angleterre à l’abbaye de Fontevraud

 

 ==> Fontevraud - Chinon entre le 19 et le 24 juin 1190, Richard Cœur de Lion, Aliénor d’Aquitaine - Charte de la Cigogne

 


 

 

La fouille du fort Saint-Georges à Chinon (visite Virtuelle et historique)

Vers 1160, Henri II Plantagenêt construit à l'est de la vieille forteresse héritée de ses ancêtres un nouvel ensemble de bâtiments. Sans vocation militaire, ce palais est destiné à loger son administration et à tenir sa cour quand il réside à Chinon.