1186 Diplôme de Philippe Auguste instituant deux chapellenies pour l’âme de Geoffroy Plantagenêt, comte de Bretagne. Funérailles à Notre-Dame de Paris
/image%2F1371496%2F20260107%2Fob_cd7087_1186-diplome-de-philippe-auguste-inst.jpg)
Geoffroy II Plantagenêt (1158-1186), fils d'Henri II d'Angleterre et d'Aliénor d'Aquitaine, frère de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre, était duc de Bretagne par son mariage avec Constance de Bretagne.
Révolté contre son père qui refusait de lui céder l'Anjou, il se réfugia à la cour de Philippe Auguste (roi de France de 1180 à 1223), dont il devint un proche allié et un ami intime.
Selon Rigord (chroniqueur officiel de Philippe Auguste), le roi éprouvait pour lui une « extrême tendresse » et, lors des funérailles à Notre-Dame de Paris, il fallut l'empêcher de se jeter dans la fosse.
Geoffroy mourut le 19 août 1186 (ou le 21 selon certaines sources) à Paris, probablement des suites d'un accident de tournoi ou d'une courte maladie.(1)
En réaction, Philippe Auguste institua rapidement (encore en 1186) deux chapellenies perpétuelles (chapellenies = bénéfices ecclésiastiques pour des prêtres célébrant des messes anniversaires) pour le salut de son âme.
Ces fondations s'ajoutaient à celles d'autres donateurs : Marie de Champagne (demi-sœur utérine de Geoffroy) et le chapitre de Notre-Dame.
Au nom de la sainte et indivisible Trinité. Amen.
Philippe, par la grâce de Dieu roi des Francs.
Qu’il soit connu de tous, présents et à venir, que nous, par considération pour Dieu et en souvenir de l’affection que nous avons portée à Geoffroy, jadis comte de Bretagne, pour le salut de son âme, avons donné et concédé à perpétuité vingt-cinq livres parisis par an à deux chapelains, lesquels célébreront les offices divins pour son âme et pour les âmes des fidèles défunts.
Ces vingt-cinq livres seront perçues chaque année sur nos revenus du Grand-Pont [de Paris], à deux termes :
la moitié à la fête de la Nativité du Seigneur [Noël],
et l’autre moitié à la fête de saint Jean-Baptiste.
Afin que cette concession demeure ferme et stable à l’avenir, nous avons ordonné que la présente charte soit confirmée par l’autorité de notre sceau et par le caractère de notre nom royal inscrit ci-dessous.
Fait à Paris, l’an de l’Incarnation du Verbe mille cent quatre-vingt-six,
la huitième année de notre règne, en présence, dans notre palais, de ceux dont les noms et les signes sont ci-après inscrits :
Signe du comte Thibaud, notre sénéchal.
Signe de Guy, notre bouteiller.
Signe de Matthieu, notre chambrier.
Signe de Raoul, notre connétable.
Et au-dessous était écrit :
Donnée la chancellerie étant vacante.
Conséquence d'un accident de tournoi ou dénoûment d'une brève maladie (3), cette mort affecta profondément Philippe Auguste qui, au dire de son historien Rigord aimait Geoffroy d'une extrême tendresse.
Giraud le Cambrien conte même qu'il fallut, au moment de l'inhumation du comte, l'empêcher de se précipiter dans la fosse.
Geoffroy était, tout au moins, pour le roi de France, un précieux allié.
Fils d'Henri II d'Angleterre, de cette famille des Plantagenets, dont on a dit qu'il n'en était aucune que les liens du sang aient moins retenue, il supportait mal, à l'égal de son frère Richard, le joug paternel et cherchait comme lui le moyen de s'y soustraire.
C'est ainsi qu'il s'était approché de Philippe Auguste et qu'il séjournait à la cour de France lorsque la mort le surprit.
On sait par le récit de Rigord. (4) qu'en cette même année 1186, et tôt après les funérailles, quatre chapellenies perpétuelles furent instituées pour le repos de l'âme du comte de Bretagne : deux par le roi une par Marie, comtesse de Champagne, sœur utérine du défunt une enfin par le chapitre de Notre-Dame de Paris (5).
L'acte de fondation des deux premières est jusqu'ici demeuré inconnu (6).
Seules, deux brèves mentions, qui se trouvent dans une confirmation de privilèges de l'église de Paris, de l'an 1190 (7), et dans l'obit de Philippe Auguste (8), en ont transmis le souvenir.
Quant à l'original, soit qu'il ait été si bien serré qu'on ne sut plus le retrouver, soit que la confirmation de 1190 ait paru en tenir lieu, il ne fut inséré dans aucun des cartulaires de l'église de Paris, où figure, par contre, le titre de la fondation faite en la même circonstance par la comtesse de Champagne.
Le seul acte concernant la fondation royale qui y soit consigné est donc cette confirmation de 1190 (9), dont l'original est conservé aux Archives Nationales sous la cote K26, n° 16 bis.
Est-ce parce que l'absence du titre primitif dans les cartulaires fit croire à sa disparition, ou bien parce que le document était effectivement perdu lorsque les Bénédictins Dom Félibien et Dom Morice écrivirent leurs Histoires ? Ils ne s'appuient, l'un et l'autre, que sur l'acte de 1190 (10).
Les choses étant ainsi et l'original de 1186 n'ayant pas été retrouvé dans les Cartons des rois, aux Archives Nationales, on était fondé à tenir pour inconnu, comme firent les éminents auteurs du Catalogue des actes de Philippe Auguste et du Recueil des actes de Philippe Auguste, l'acte de la fondation royale, que l'on pouvait, au surplus, croire égaré de toute ancienneté, puisqu'il ne fut transcrit, ai-je dit, dans aucun des cartulaires du XIIIe siècle, où figure pourtant l'acte, contemporain et de même objet, de la comtesse de Champagne.
Il n'en est rien.
Des quelques registres relatifs aux chapelles fondées en l'église de Paris (Archives Nationales, LL 88-91 [1417-1660]), l'un, le n° 89, qui fut composé, à en juger par l'écriture, vers 1450, nous édifie sur l'état de ces chapelles à cette époque.
Chacune y fait l'objet d'une brève notice indiquant les noms des chapelains (tenus à jour pendant quelques lustres), le montant des rentes, leur assignation, le nom du fondateur et le titre de la fondation.
Il est donc aisé d'arriver à connaître, au moyen du répertoire par quoi s'ouvre le volume, à quelle chapelle se célébraient les messes fondées par le roi de France pour son ami le comte de Bretagne.
Une mention de Gauffridus comes Britanie (p. 2) renvoie aux fol. XXVII-XXVIII, où l'on lit, sous la rubrique de la Chapelle Saint-Nicolas :
« Dominus Guillelmus Margouze, presbyter, qui debet percipere pro beneficio suo fundato per Philippum regem et Ysabellim, ejus uxorem, super receptore parisiensi, duodecim libras cum dimidia. Et sunt littere in thesauro ecclesie. »
En marge à gauche « Est una littera pro ambobus, videlicet admortizatio Philippi regis. »
On relève aussi – il importe de le noter dans la liste des titulaires de cette chapelle qui se succédèrent au milieu du XVe siècle, les noms de Radulphus Maleprobati et de G. Brodas.
Si l'on se reporte à la même rubrique dans le Pouillé des chapelles de Notre-Dame dressé en 14I7 (LL 88), on litpareillement, en marge du fol. 14 « littera regis in thesauro ».
Il s'agit évidemment, ici et là, des deux chapellenies fondées en 1186 par Philippe Auguste pour Geoffroy de Bretagne, et l'on peut conclure des mentions « in thesauro » que l'acte original de la fondation était, pendant la première moitié du XVe siècle, conservé au trésor de l'église de Paris.
Nous le rencontrerons une autre fois, on va le voir, avant de perdre définitivement sa tracé.
Voici comment.
Supposé qu'il soit demeuré dans les layettes du Chapitre jusqu'à la Révolution, et que le Bureau de triage des titres, chargé en 1794 de mettre à parties documents d'intérêt purement historique, ne l'en ait point retiré, contrairement à ce qu'il fit généralement pour constituer la série d'actes des rois de France qui ouvre présentement la série K aux Archives Nationales, on pouvait espérer le retrouver, dans ce même dépôt, sous la lettre de série L, parmi les titres relatifs aux fondations faites en l'église Notre-Dame (L 474).
Effectivement, on y rencontre un dossier de la chapelle Saint-Nicolas (L 474, n° 197-198) et dans ce dossier se trouve le diplôme depuis si longtemps réputé perdu non pas, malheureusement, en original, mais sou» la forme d'un vidimus délivré par Jacques d'Estouteville, garde de la Prévôté de Paris, le 19 février 1485 (n. st.), dont voici la teneur
A tous ceulx qui ces presentes lettres verront. Jaques d'Estouteville, chevalier, seigneur de Beyne, baron d'Ivry et de Saint Andry en la Marche, conseiller, chambellan du roy nostre sire et garde de la prevosté de Paris, salut.
Savoir faisons que nous, l'an de grace mil quatre cens quatre vings et quatre, le samedi dix neufviesme jour du moys de fevrier, veismes et leusmes de mot a mot unes lettres du feu roy Phelipe en forme de chartre, seellées de son grant seel en cire jaulne sur laz de fil blanc et vermeil, desquelles la teneur s'ensuit :
« In nomine sancte et individue Trinitatis amen. Philippus, Dei gratia Francorum rex.
Noverint universi preséntes pariter et futuri quoniam nos, intuitu Dei et consideratione dilectionis quam erga Gaufridum, quondam comitem Britannie, habuimus, pro salute anime ipsius, duobus capellanis, qui pro ejus anima et pro animabus fidelium deffunctorum divina celebrabrunt, dedimus et in perpetuum concessimus viginti quinque libras parisiensium singulis annis ex redditibu s nostris de magno ponte percipiendas ad duos terminos : medietatem ad Natale Domini et reliquam medietatem ad festum sancti Johannis Baptiste.
Quod ut ratum permaneat in posterum, presentem paginam sigilli (11) nostri auctoritate ac regii nominis karactere inferius annotato precepimus confirmari.
Actum Parisius, anno incarnati Verbi M° C° LXXX° VI'°, regni nostre anno VIII°, astantibus in palacio nostro quorum nomina supposita sunt et signa. S. comitis Theobaudi, dapiferi nostri. S. Guidonis, buticularii. S. Mathei, camerarii. S. Radulphi, constabularii.
Et au dessoubz estoit escript :
Data vacante cancellaria.
Entre laquelle soubzscripcion avoit ung signet en ceste forme (fig. monogr.).
Au doz desquelles lettres estoit aussi escript ce qui s'ensuit, qui apparoit estre escript de semblable lettre a celle contenue au blanc d'icelles : Pro ijbus capellanis ad altare beati Nicolai in ecclesia parisiensi fundatis in uno coffro communi cuilibel l. s. p. super recepta parisiensi. Littera de duobus capellanis pro Gaufrido comite Britannie, qui habent XV Il. super magnum pontem. Aussi y estoit escript d'autre lettre non semblable a celle devant dicte male probati probas (12).
En tesmoing de ce, nous a ce present vidimus ou transcript avons mis le seel de ladicte prevosté de Paris. Ce fut fait les an et jour dessus premiers ditz.
P. JACQUET.
Sur le repli : Collation est faicte.
C'est là le dernier témoignage connu de l'existence de l'original.
Où se trouvait- il en 1485 et à la requête de qui fut-i1 vidimé ?
Notre document ne le dit pas, pas plus qu'il ne nous renseigne sur l'état de conservation où il se trouvait alors.
Par contre, le soin apporté à la transcription et la précision de la description sont tels, que nous connaissons à coup sûr, à travers cette copie, le texte exact et jusqu'à la physionomie du titre primitif.
Il suffit pour s'en convaincre de comparer le texte vidimé avec celui des diplômes contemporains conservés.
Sans parler des formes solennelles bien connues qui, dès les premières années du règne, caractérisaient déjà les diplômes invocation à la Trinité, souscriptions fictives des grands officiers, souscription de chancellerie coupée en deux par le monogramme, il est certaine forme de syntaxe, certaines marques extérieures qui donnent à notre diplôme de 1186 les traits caractéristiques de ceux de cette époque.
Signalons le « noverint…. quoniam de la notification (cf. Delaborde, Actes de Philippe Auguste, passim), le sceau de cire jaune (cf. Id., nos 12, 77, 87, 141, 216 etc.), sur lacs de fil (cf. Luchaire, Actes de Louis VII, p. 79), blanc et rouge (cf. Luchaire, Ibid., Delaborde, Actes de Philippe Auguste, n° 50, 81, etc.).
Seule, la transcription des mentions au dos accuse, chez l'auteur du vidimus, une absence complète d'observation. Je n'insiste pas sur l'erreur qu'il commit en qualifiant l'écriture des analyses, évidemment tracée dans les archives du Chapitre, de « semblable lettre à celle contenue au blanc ».
Si cette « lettre » n'était certainement pas de la même main que celle du recto, elle en était, du moins, presque contemporaine, si l'on en juge d'après les actes originaux de Philippe Auguste provenant du chartrier de Notre-Dame et qui portent au verso deux analyses sommaires du document, de teneur analogue, en écriture du XIIIe siècle l'une, d'encre jaunie, de lettres larges se rapprochant de celles employées pour la transcription des livres; l'autre, d'encre foncée, en cursive aux formes serrées, plus hautes que larges, telle qu'on la faisait vers 1250 (13).
De même il suffit d'indiquer brièvement que le scribe de 1485 n'a pas compris la mention écrite « d'autre lettre non semblable à celle devant dicte », qu'il prit, sans doute, pour un exercice de plume de scribe désœuvré, et qu'il transcrivit :
« male probati probas », alors qu'il s'agissait de deux noms : [Radalphus] Maleprobati, [G.] Brodas figurant, on s'en souvient, dans une liste de chapelains du milieu du XVe siècle.
De tout ceci, en effet, il ne paraît pas que l'on puisse rien retenir pour l'histoire du document perdu.
Il serait, par contre, intéressant à cet égard de savoir si la cote : in uno coffro communi, sottement reproduite au milieu de la teneur de l'une des analyses du XIIIe siècle, était bien, comme l'affirme le copiste du vidimus, contemporaine de cette analyse.
La chose n'est pas vraisemblable, car toutes les cotes de ce genre que j'ai relevées sur des chartes provenant du chartrier de Notre-Dame sont d'une main du XVe siècle finissant.
Aussi bien l'hypothèse s'accommoderait-elle assez mal des mentions de la première moitié du même siècle qui plaçaient le diplôme in thesauro ecclesie.
C'est probablement lors d'une répartition par coffres des archives capitulaires, faite vers la fin du XVe siècle, comme l'indique l'écriture de cotes ainsi conçues XVIII de primo coffro (l4), la 29, coffrus (15), ou second coffre des compositions (16), in litteris communibus (17), etc., qu'il fut noyé, dans un coffre commun, parmi des documents de toute catégorie.
Dès lors, on perd de lui toute trace.
Quant au vidimus ci-dessus publié, je ne saurais dire qu'il s'agisse d'une trouvaille.
D'autres archivistes l'ont vu et en ont noté l'existence avant moi. On en trouve une analyse parmi les fiches de l'inventaire du titre IV de la série L dressé par Douet d'Arcq (n° 196 de l'État des inventaires des Archives Nationales de 1914)
Mais cette analyse est elle-même demeurée ignorée dans sa boîte, comme le document dans son carton, parce qu'en composant la table alphabétique de son propre inventaire, Douet d'Arcq omit par inadvertance le nom de Philippe Auguste entre ceux de Philippe Ier et de Philippe III.
Je n'ai tant insisté sur de si menus faits qu'afin de faire comprendre comment ce diplôme de 1186 pouvait sembler positivement destiné à l'oubli pour marquer aussi que la seule part qui me revient, en l'affaire, c'est de m'en être rendu .compté et d'avoir enfin, si l'on peut ainsi dire conjuré ce ̃mauvais sort.
De Bouards
De son union avec Constance, duchesse de Bretagne, Geoffroy II a trois enfants, Aliénor, Mathilde et Arthur, fils posthume qui deviendra duc en 1196.
Moyen-Age Classique 1137 / 1204 période Aliénor d'Aquitaine<==
(1). Au vrai, ni les documents ni les auteurs ne s'accordent sur cette date. M. H. F. Delaborde a déjà noté que, dans l'obituaire de Notre-Dame de Paris, la mort de Geoffroy est rapportée à la date du 21 août. (Edit. des Gesta Philippi de Rigord, Paris, 1882, in-8e p. 68 [Société de l'Histoire de France]). Cf. Cartellieri, Philipp II August, 1. 235. Voir aussi Anselme, Hist. généal., III, 55.
(2). Benoit de Peterborough, I, 350. Cf. Delaborde, op. cil., p. 68.
(3). « Parisius veniens, incidit in lectum egritudinis…. Paucis evolutis diebus,… XIIII kalendas septembris, viam universe carnis ingressus est. » (Rigord, Gesta Philippi, 44 ; edit. et loc. cit.).
(4). Ibid.
(5). Ibid.
(6). Delaborde, op. cit.. p. 69, note 2 ; Cartellieri, op. cit., p. 235, note 6.
(7). Delaborde, Actes de Philippe Auguste, n° 324.
(8).Guérard, Cartul. de Notre-Dame, IV, 109.
(9). Archives Nationales, LL 76 (Grand Pastoral), p. 578 ; LL 77 (Petit Pastoral), p. III ; LL 78 (Suite des Pastoraux), p. 297 et 306. Les répertoires postérieurs, qui ne sont que les tables des cartulaires, ne donnent naturellement rien de plus voir, par exemple, LL 80-81.
(10). Fébilien, Hist. de la Ville de Paris, éd. Lobineau, III, 597 ; Morice, Hist. De la Bretagne, I. 119 et 719.
(11).Ms. sigilly.
(12). Le scribe avait écrit : «. pro Gaufrido comite Britannie. Aussi y estoit escript d'autre lettre non semblable a celle devant dicte maie probati probas qui habent XXV II. super magnum pontem n. Ayant reconnu l'erreur, il a corrigé au moyen des deux petits traits verticaux dont on se servait t au moyen âge pour marquer que l'ordre des mots ou la disposition des membres de phrase devaient être modifiés.
(13). Voir par exemple Arch. Nat., K 26, n° 14.
(14). Arch. Nat., K 26, n° 16.
(15). Ibid., K 26, n° 14-
(16). Ibid.,L535,n°46.
(17). Ibid., L 535, n' 9.