1292-1293 Ile d'Oléron au pertuis d'Antioche, piraterie en mer.
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Depuis le traité de Paris de 1259 jusqu'à la guerre de Cent ans, la paix entre la France et l'Angleterre fut rompue deux fois.
C'est le roi de France qui en prit toujours l'initiative et la guerre commença par la confiscation du duché de Guyenne sur le roi d'Angleterre.
Les nombreux conflits, qui avaient éclaté, avaient en effet rendu plus difficiles les relations, en apparence amicales, entre la France et l'Angleterre.
Mais la cause directe, la première entre toutes, avait une origine, qui n'était d'ailleurs qu'implicitement contenue dans le traité ou plutôt qu'il est difficile de saisir au premier abord.
C'est la rivalité commerciale des Normands avec les Bayonnais et les Anglais.
Pour prévenir la guerre qui était imminente entre les deux partis, le roi de France et le roi d'Angleterre tombèrent d'accord pour faire une enquête sur toutes les querelles qui mettaient aux prises les Anglais et les Bayonnais d'une part, les Normands et les autres sujets du roi de France d'autre part (1).
Les incidents de piraterie et de rixes navales étaient récurrents depuis les années 1260-1280, souvent liés au commerce du vin (Aunis-Saintonge et Guyenne en étaient de gros producteurs, exportés vers l'Angleterre).
La Rochelle, port royal français depuis 1271 (après avoir été sous influence anglaise), devint un point de friction majeur en raison de sa colonie bayonnaise prospère.
Incidents antérieurs :
L'arrestation de Bayonnais à La Rochelle en 1263, le pillage du prieuré clunisien d'Aix (comme mentionné dans des sources sur les "pirates de Bayonne" en 1267), et un meurtre en 1283 illustrent l'hostilité croissante.
1292 : l'escalade
Des navires normands, venus charger du vin à Tonnay-Charente (près de La Rochelle), pillent une cargaison bayonnaise d'une valeur énorme (plus de 30 000 livres tournois), saisissent et brûlent une nef bayonnaise en "sauveté" (zone protégée) au quai de La Rochelle, et rançonnent 14 citoyens bayonnais résidant sur place.
L'an 1292, et dans les premiers jours du carême, un Bayonnais s'étant querellé avec un Normand proche d'une fontaine de la ville, le Normand périt de male mort pour être, d'après la tradition, tombé sur le couteau de son adversaire, emmanché à un bâton.
Événement considérable, et non pas seulement parce qu'il rappelle l'origine de la baïonnette : au premier navire anglais qu'ils rencontrent, les Normands courent sus à lui, l'enlèvent de vive force, et, le hasard ayant fait qu'il se trouvât parmi les prisonniers un négociant de Bayonne, ils lui infligent un trépas ignominieux en le pendant avec un chien aux talons.
Tout aussitôt, sur les côtes de la Manche et de l'Océan, une véritable guerre s'allume.
Un rapport des gens de mer « de Baione, d'Irland et d'ailleurs de la marine d'Engleterre » en a consigné les principaux épisodes.
— A Kymenois, « es partis de Bretaigne, l'an de nostre seigneur le Roy XX, en caresme », la nef bayonnaise de Piers de Nounay est prise, saccagée, et l'équipage massacré.
Sans entrer dans le détail de toutes ces agressions, les premiers avaient,
Dans le port de Royan, coulé bas quatre bateaux de Bayonne et tué dix Rayonnais.
La nouvelle de ces excès étant parvenue à Bordeaux, les marins anglais qui s'y trouvaient les dénoncèrent au conseil.
Malheureusement, la querelle ne resta pas dans les limites légales; elle donna lieu à une Saint-Barthélémy de Normands, établis depuis dix ans et plus à Bordeaux et à Bourg : ils parlaient français, il n'en fallut pas davantage pour qu'ils fussent massacrés, mis en quatre quartiers et jetés à l'eau.
Cependant, le connétable de Bordeaux, Itier d'Angoulème, convoqua tous les gens de mer, et fit jurer à tous les maîtres de navire qu'à l'avenir, aucun d'eux ne ferait du mal à ses pareils, sous peine de voir tous les autres lui courir sus, jusqu'à ce que le dommage fût réparé.
Au départ de Bordeaux, les navires d'Angleterre et de Bayonne se rendirent à leur destination, par quatre, par cinq, par six, dans l’ordre où ils avaient été chargés, les uns devant, les autres après, manifestant ainsi des dispositions pacifiques.
Cependant, quatre-vingts navires de Normandie étaient restés à Bordeaux, et chargeaient des vins.
Une fois prêts, ils ne voulurent point se séparer ; mais bientôt ils dressèrent leurs châteaux devant, derrière, sur les mâts, et ils arborèrent leurs bannières comme gens de guerre.
En cet équipage, ils sortirent ensemble de la Gironde, tournèrent autour de l'île d'Oléron suivant l'usage, cinglèrent devant la Rochelle, et trouvèrent au pertuis d'Antioche un navire de Bayonne chargé de draps et autres marchandises de Flandre; ils l'attaquèrent, prirent les marins, tuèrent les marchands de Bayonne et de Bordeaux, les pillèrent pour une valeur de 3,000 livres, et coulèrent bas le navire.
Quelque temps après, les gens des Cinq-Ports et de Bayonne, et autres marins d'Angleterre et d'Irlande, allèrent au temps des vendanges à Bordeaux, pour charger des vins, suivant leur habitude.
Effrayés par les menaces des Normands, ils ne voulurent pas appesantir leur marche; ils réduisirent leur cargaison de moitié, ce qui les constitua en perte de 10,000 livres, eux et le royaume d'Angleterre. (2)
La même année, vingt hommes de Bayonne tombent sous les coups des Normands à la tour de Vylain.
La piraterie étend de jour en jour ses ravages.
A la fin, soit désir sincère d'y mettre ordre, soit calcul politique, Philippe le Bel envoie à Bordeaux trois de ses chevaliers publier la paix et défendre, de par le roi de France, « sur vie et sur membres et sur forfaicture des terres et chasteaux, que nul ne feist damage, moleste ne grevaunce à la gent du roialme d'Engleterre et d'Irlande. »
Les Normands, loin d'en être effrayés, redoublent d'audace.
Ayant réuni une flotte de trois cents nefs, ils l'échelonnent, en trois divisions, de l'île de Bas Pen'march, attendent à l'embuscade les navires anglo-bayonnais qui, se fiant à la paix criée, ont quitté Bordeaux par petits groupes à destination de l'Angleterre, en prennent ainsi soixante-dix dont ils n'épargnent pas un homme, fondent à l'improviste sur une vingtaine de nefs bayonnaises ancrées dans la baie de Saint-Malo, s'en emparent, font un grand nombre de prisonniers et, mis en humeur de rire, écorchent les uns, pendent les autres à leur ceinture, côte à côte avec des chiens, « mâtins juste les cristiens, » ce qui est une de leurs plaisanteries familières.
Ainsi trouvent leur fin, par décollation ou suspension, vaillants hommes Pierre de Bardos, maître de nef, et Garcia-Arnaud de Byaudos, et Pierre de Lassicain, et Pierre de Fort, et Raymond Arnaud de La Forcade, marchand, et d'autres dont Dieu seul a fait le compte.
1293 : représailles et citation
En représailles, marins bayonnais et anglais défont les Normands à la bataille de la Pointe Saint-Mathieu (Bretagne, mai 1293), puis attaquent "traîtreusement" La Rochelle au retour, causant de graves pertes.
Philippe le Bel utilise cela comme casus belli : le 27 octobre 1293 (date confirmée par plusieurs sources historiques), il cite Édouard Ier à comparaître devant la cour de France (Parlement de Paris) à la mi-janvier 1294 pour répondre de l'attaque.
Édouard n'y va pas personnellement (son frère Edmond de Lancastre négocie en vain), ce qui mène à la confiscation du duché le 19 mai 1294.
Guerre de Guyenne (1294-1303)
Les Français occupent Bordeaux en mars 1294 (avec l'accord temporaire d'Edmond de Lancastre pour une "saisie" de 40 jours).
La guerre s'ensuit : les Français conquièrent une grande partie de la Guyenne (dont Bayonne brièvement), mais les Anglais résistent.
La paix revient en 1303 avec le traité de Paris : restitution de la Guyenne à Édouard Ier, mariage d'Édouard avec Marguerite (sœur de Philippe), et fiançailles du futur Édouard II avec Isabelle (fille de Philippe).
Cela prépare indirectement les revendications futures d'Édouard III et la Guerre de Cent Ans.
Conséquences locales à La Rochelle
Les biens des Bayonnais (marchands et résidents) y sont confisqués en 1293-1294 pour une valeur estimée à 14 200 livres tournois (chiffre plausible d'après des études sur les archives rochelaises et gasconnes).
Cela frappe durement la communauté bayonnaise, accusée de trahison.
Ce conflit de 1294-1303 (parfois appelé "première guerre de Guyenne") est un prélude direct à la Guerre de Cent Ans (1337-1453).
Philippe le Bel exploite habilement ces rixes pour renforcer l'autorité royale sur les fiefs vassaux, dans une période où il cherche à consolider son pouvoir face aux Plantagenêts.
Mais ce fut en vain. Les événements suivirent leur cours.
En 1293 la querelle devint générale, malgré les efforts d'Edouard 1er pour arrêter les hostilités (3).
Les Anglais avaient des alliés dans les Gascons, les Flamands et les Irlandais les Français et les Génois faisaient cause commune avec les Normands (4).
Les deux partis se firent la guerre à outrance, et le succès fut surtout du côté des Anglais (5).
Ils allèrent jusqu'à attaquer La Rochelle.
Alors, comme les Bayonnais avaient pris part à cette attaque, Philippe le Bel demanda, en sa qualité de suzerain, que le lieutenant du roi d'Angleterre en Gascogne fit arrêter et envoyer en prisons françaises tous ceux qui avaient osé prendre les armes contre la ville de leur suzerain, « afin de les punir comme la raison le demandait et comme le droit l'exigeait » (6)
Le lieutenant du roi d'Angleterre ne donnant pas à cette demande toute la satisfaction qu'attendait le roi de France, Philippe le Bel ordonna à son sénéchal de Périgord de saisir Bordeaux, l'Agenais et la terre des trois évêchés.
Les hommes du roi de France qui s'étaient présentés, sans armes, pour exécuter cet ordre, furent repoussés par les officiers du roi d'Angleterre, et le roi de France, au commencement du mois de décembre 1293, ajourna Édouard Ier, à comparaître devant sa cour à Paris pour y répondre, en sa qualité de duc de Guyenne, sur les griefs qui lui étaient imputés.
L'acte d'ajournement formulait encore d'autres accusations très graves, contre le duc et contre ses officiers qui s'étaient rendus coupables de toutes sortes de crimes (7).
L'accusation la plus grave de toutes était que les officiers d'Edouard Ier avaient cherché à diminuer, par tous les moyens possibles, l'autorité et le prestige du roi de France.
Ceux qui avaient interjeté un appel à la cour du roi de France avaient été jetés en prison, dépouillés de leurs biens et mis à la torture.
Ainsi les officiers anglais avaient pendu Armand de Bordes, Bernard Pélicier et un certain Fromage, après leur avoir appliqué des fourches à la bouche, afin de leur enlever l'usage de la parole et les empêcher d'en appeler ou de réitérer leur appel.
Ils avaient fait défense aux notaires de rédiger les actes d'appel et Raymond de Lacussant, avocat d'Agen, avait été incarcéré pour avoir dit tout haut qu'il était permit d'appeler, à la cour du roi de France, de toute sentence rendue par le sénéchal de Gascogne dans toute la terre de l'Agenais, etc.
On conservait à l'abbaye de Saint-Mathieu les sceaux qui faisaient foi du paiement des taxes ; c'est cet argent même et toutes ces denrées qui attiraient les Anglais comme mouches sur le miel.
Les guerres entre les deux pays leur étaient prétextes pour fondre sur le Conquet et faire main basse sur ce qu'ils pouvaient emporter, ou, tapis aux Blancs-Sablons, capturer les nefs de passage.
Les archives de la chancellerie des rois d'Angleterre débordent de procès-verbaux, saufs conduits, etc.,
Celles d'Anvers et de Bordeaux recèlent elles aussi force détails sur ces pratiques inamicales. (8)
(1). Calendar of Patent Rolls. Le 17 août 1292.
(2). « Même chose advient, dans le port de Royan, à quatre navires de Bayonne.
Par représailles, le peuple de Bordeaux fait une grande boucherie de négociants normands établis dans la ville, les taille menu et les jette par quartiers dans la Gironde.
En présence de ces excès, Itier d'Angoulême, connétable de Gascogne, assemble à Bordeaux « tous les mariniers d'Engleterre, d'Irlande, de Normandie et de Bretagne qui là furent ; et là s'entrejurèrent tous les mestres que de cel heure en avant nul ne frait à aultres grevances ni demage; et si nul alait contre celi serement, tous les aultres lui courèrent sus, tanques trespas fut amendé ».
Là-dessus, les nefs d'Angleterre et de Bayonne prennent la mer, « par cinq, par six, par quatre, si come elle sont chargées, les unes devant, les autres après, come gens de pêes. »
A la même heure, quatre-vingts nefs de Normandie, restées à Bordeaux, complètent en hâte leur chargement de vins.
« Et quand les neefs furent chargées, ne se volaient partir nul de autre, mais tantôt dressèrent leurs chastaux devant et derère, et chastel sur les masts, et leurs banères, si comme gens de guerre. »
En cet appareil, elles sortent de la Gironde toutes ensemble, cinglent vers la Rochelle, rencontrent dans la traversée du Pertuis d'Antioche une nef bayonnaise chargée de draps et autres marchandises des Flandres, et « la dite nef assailèrent, pristrent les mariners, et les marchands de Bordeaux et de Baione occistrent, les biens pristrent et robbèrent, à lour gref damage de III mil livres, et la nef enfondrèrent dans la mer ».
(3). Ibid., Lettres d'Edouard 1er du 22 et de 29 mai, et du 6 juillet 1293.
(4). W. de Hemingburgh, Chronicon, II, 42.
(5). Ce fait ressort clairement des lettres d'Edouard 1er, que nous venons de citer. Cf. Ch. de la Roncière, Histoire de la marine française, t. II, pages 323 et suivantes.
(6). Olim, II, 9, Rymer, I, 2, 793. Chronique de Saint Denis (R.II. Fr., XX), 658.
(7). Olim, II, 9. Rymer, I, 2, 793.
(8). La pointe Saint-Mathieu, en Finistère (commune de Plougonvelin), et son abbaye bénédictine de Fine-Terre constituaient un site stratégique au Moyen Âge, à la fois spirituel (pèlerinage, reliques supposées de l'apôtre saint Matthieu) et économique.
L'abbaye, fondée au XIe siècle et prospère aux XIIe-XIVe siècles, bénéficiait de privilèges importants : droits de marché, de four, de mouture, de mesure des denrées, et surtout droit de bris et d'épaves sur les rivages (permettant de récupérer une part des cargaisons échouées).
Cela générait des revenus substantiels en taxes et marchandises (vin, sel, etc.), attirant effectivement les convoitises lors des conflits.
Durant la guerre de Guyenne (1294-1303), la pointe Saint-Mathieu fut le théâtre d'une bataille navale décisive en mai 1293 (embuscade où marins bayonnais/anglais défirent les Normands).
L'abbaye subit des ravages en 1295 (et plus tard en 1375, 1404 lors de la Guerre de Cent Ans).
Le Conquet (port proche) et la plage des Blancs-Sablons (anse abritée) servaient de mouillages ou de points de débarquement pour des raids : les forces anglaises (ou gasconnes sous allégeance anglaise) y fondaient pour piller richesses accumulées, capturer navires de passage ou profiter des épaves.
Ces pratiques "inamicales" (piraterie sous couvert de guerre) sont bien documentées dans les archives anglaises (Gascon Rolls à la chancellerie, avec saufs-conduits pour marchands, procès-verbaux de captures) et locales (Bordeaux pour le commerce du vin, bien que Anvers soit plus tardif et lié au commerce hanséatique/flamand post-médiéval).
Le site, exposé à l'océan, symbolisait le "bout du monde" (Finis Terræ), vulnérable aux assauts maritimes.