Lors de son mariage, Aliénor avait dû laisser en Aquitaine, sa jeune sœur qui n'était alors qu'une fillette d'environ 13 ans. Les chroniqueurs la mentionnent parfois sous le nom d'Alix ou Aelith, mais elle fut couramment appelée Péronelle, ce qui était le diminutif de Pétronille ; c'est ce nom que nous lui donnerons et que tous les historiens ont repris.

Péronelle n'avait pas eu grande part à l'héritage de son père, car le duc Guillaume, fidèle à sa race de rassembleurs de terres, n'entendait pas voir morceler son domaine ; il l'avait laissé à sa fille aînée Aliénor ; Péronelle n'eut donc que des biens limités comportant les terres et châteaux que le duc Guillaume possédait en Bourgogne du fait de Gérald, duc de Bourgogne (20).

Aliénor devait retourner dans sa chère Aquitaine en 1141 lors de l'expédition faite contre Toulouse car elle prétendait avoir des droits sur cette région du fait de sa grand-mère Philippa, femme de Guillaume IX le troubadour. Si cette opération se termina assez piètrement, du moins Aliénor eut la joie de retrouver Péronelle et décida de l'emmener avec elle à la Cour de France.

Péronelle a maintenant 17 ans ; sans avoir l'exceptionnelle beauté de sa sœur, elle est charmante avec des yeux très noirs et des cheveux d'un blond doré ; aussi, chacun se demanda quel prince ou quel seigneur choisira comme époux la sœur de la reine.

Or, le comte Raoul en devient éperdument amoureux ; il a bien dépassé la quarantaine, il est borgne ayant perdu un œil au combat de Livry ; la différence d'âge est considérable mais cela ne préoccupe pas Raoul, une forte différence d'âge entre époux était d'ailleurs alors fréquente. Quant à Péronelle elle est attirée par cet homme vaillant dont le caractère mâle lui rappelle celui des ducs d'Aquitaine, son père et son grand-père, si différents du trop timide Louis VII.

Le Roi et Aliénor donnent leur consentement, Raoul n'est-il pas un des premiers seigneurs du royaume, sénéchal de France, fidèle à la dynastie, au surplus la reine pourra ainsi avoir sa sœur près d'elle. Mais il y a un grave obstacle : Raoul était marié depuis plusieurs années avec Eléonore, nièce du Comte de Champagne, dont il n'avait d'ailleurs pas eu d'enfant (21). Il faut donc d'abord obtenir l'annulation de ce mariage.

Les règles édictées par l'église pour éviter les mariages consanguins étaient alors fort sévères et très étendues. Il était en effet interdit de se marier si l'on était parent, jusqu'au 7e degré ; bien plus, cette interdiction s'étendait, étrangement, pour un veuf ou une veuve, à tous les parents de son conjoint défunt dans les mêmes conditions.

Ces mesures excessives (22) eurent des conséquences si désastreuses que le vieil historien du XVIIe siècle Mezeray a pu écrire de façon pittoresque : « la défense des mariages jusqu'au 7e degré embarrassait extrêmement l'onzième et douzième siècles ».

En effet tantôt l'église pouvait d'elle-même annuler un mariage pour raison de parenté, ce qui fut un des motifs de l'excommunication du Roi Robert le pieux ; tantôt celui qui désirait répudier son épouse n'hésitait pas à invoquer, au bon moment, des liens de parenté.

 Il semble que ce soient ces complications et les malheurs survenus de ce fait à son père qui aient d'ailleurs incité le Roi Henri I devenu veuf, à choisir sa seconde épouse de préférence à l'étranger, ce qui amena son union avec Anne de Russie.

En fait, dans beaucoup de cas, lorsque le degré de parenté n'était pas trop proche, on passait outre à ces prescriptions et le mariage avait lieu. Que serait-il d'ailleurs advenu pour le menu peuple, dans de petites localités où les familles sont presque toutes alliées, s'il avait fallu respecter ces règles à la lettre. Toutefois, devant les abus causés par les annulations de mariage demandées par de grands personnages pour cacher de simples répudiations, la papauté se décida à intervenir et à limiter ces interdictions, mais ce ne fut qu'au début du siècle suivant.

Le Comte Raoul pouvait en tout cas, en 1141, invoquer les liens de parenté évidents qu'il avait avec sa première femme Eléonore de Champagne, ce qu'il ne manqua pas de faire. Il fallait cependant une décision de l'autorité ecclésiastique. Il s'adressa alors aux trois évêques avec lesquels il avait les rapports les plus étroits : Pierre, évêque de Senlis parce que Crépy était de ce diocèse, Simon de Vermandois évêque de Noyon qui était son frère, et l'évêque de Laon, Barthélemy de Jur avec lequel il avait, comme nous l'avons vu, des liens personnels.

Les trois évêques ne purent que constater le degré de parenté de Raoul et d'Eléonore et annulèrent leur union, sans guère prévoir l'interprétation que l'on donnerait à cet acte par rapport au dogme de l'indissolubilité du mariage et sans présumer de la réaction qu'aurait le Comte de Champagne.

Redevenu ainsi libre, Raoul épousa Péronnelle en 1141, vraisemblablement à Noyon, devant Simon de Vermandois, son frère, évêque de Noyon. Raoul donna alors en douaire à sa nouvelle épouse la ville de Péronne (23).

 

 

 

 

 

SAINT BERNARD FULMINE CONTRE L'UNION DE RAOUL ET DE PÉRONELLE QUI SONT EXCOMMUNIES PAR LE LEGAT DU PAPE, EN MÊME TEMPS QUE LES ÉVÊQUES QUI AVAIENT ANNULÉ LE PREMIER MARIAGE DE RAOUL SONT SUSPENDUS.

La nouvelle de l'annulation du premier mariage du Comte Raoul, et de son union avec Péronelle, cause un profond scandale. Saint Bernard fulmine contre eux et contre les évêques qui ont prononcé cette sentence. Le principe sacré de l'indissolubilité du mariage a été violé, et par les plus hauts personnages du royame. La violence de Saint Bernard est encore accentuée par la réprobation qu'il n'a cessé de manifester à l'égard de la façon de vivre de la reine Aliénor et de son entourage.

Les autorités ecclésiastiques s'interrogent, d'autant plus que l'évêque de Noyon qui a admis l'annulation, est le propre frère du comte Raoul. Le comte de Champagne considérant l'outrage fait à sa famille en la personne d'Eléonore, en appelle au Pape Innocent II. Celui-ci charge son légat, le cardinal Yves du titre de Saint Laurent d'examiner et de régler la question.

Le légat du Pape essaye de convaincre le Comte Raoul en lui montrant la gravité de l'excommunication qu'il va encourir. Un concile est réuni à Lagny-le-Sec (24), en 1142. Raoul est excommunié, les trois évêques qui avaient annulé son premier mariage sont suspendus.

Excommunié par le Pape, pris entre sa passion pour Péronelle et les injonctions religieuses, impressionné par le conflit qui existe désormais entre le Roi et le Comte de Champagne, Raoul hésite. Il décidera un moment de se soumettre à l'église mais sa soumission sera de courte durée. Péronelle est trop charmante, il ne peut vivre sans elle, d 'où nouvel anathème à son encontre. Ils resteront ensemble excommuniés.

Il n’est pas sans intérêt de voir la virulence des termes employés par Saint Bernard à l'égard du Comte Raoul, dans sa lettre adressée au Pape en 1143 (lettre n° 216) « l'écriture a dit que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. Il s'est levé des hommes audacieux qui n’ont pas craint, s'attaquant à Dieu, de briser les liens que Dieu a formés, et ce n'est pas tout, joignant la prévarication à la prévarication, ils ont formé de nouveaux liens qui sont défendus... les vêtements du Christ sont mis en pièces et ô comble de douleur, c’est par ceux qui ont mission de les conserver intacts... car ceux qui violent vos commandements ne sont pas des étrangers, ce n'est pas hors du sanctuaire qu'on les cherchera... Dieu par le ministre de l'église avait uni le comte Raoul et sa femme, l'église les avait unis au nom de Dieu qui donne cette puissance aux hommes. Comment s'est-il trouvé un tribunal qui a prétendu rompre une alliance formée par l'église. Dans cette intrigue, une seule convenance a été respectée : c'est dans les ténèbres qu'a été faite cette œuvre de ténèbres, car celui qui agit mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière de peur que la lumière condamne ses actes ».

 

 

(20) L'art de vérifier les dates (tome II Aquitaine) nous précise cette donation dont le texte serait le suivant : « Peronnellae vero filiae meae possessionnas meas et castella que in Burgundia, ut proies geraldi ducis Burgundiae possedeo » (BOUQUET, tome XII, p. 410).

(21) Le Père ANSELME dans son Histoire de la Maison de France, publiée en 1726, se fondant sur la légende de Saint-Félix de Valois qui aurait créé avec Saint-Jean de Matha l'ordre des Trinitaires, attribue à Eléonore et à Raoul un fils Hugues qui aurait été désigné ensuite sous le vocable de SaintFélix. Les commentaires qui accompagnent la réédition de l'ouvrage du Père ANSELME (édition du Palais-Royal de 1967 - chapitre XVIII) montrent l'inanité de cette allégation.

(22) Voir Causerie du besacier par DE CAIX DE SAINT-AYMOUR, Paris 1895, où l'on cite également l'appréciation de l'historien Henri MARTIN (tome III, p. 78) : « en exagérant au-delà de toute raison un principe d'honnêteté publique, on en avait fait une cause de désorganisation sociale ».

(23) D'après l'Art de vérifier les dates, tome II Vermandois. - Bien que l'on ne puisse rien en conclure, il est curieux de rapprocher le surnom de Péronelle, du nom de la ville de Péronne qui lui fut donné en douaire.

(24) Lagny-le-Sec est une petite commune de l'Oise, située entre Nanteuille-Haudoin et Dammartin.

 

Mémoires / Fédération des sociétés d'histoire et d'archéologie de l'Aisne

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