Le palais des Comtes de Poitou-ducs, l’une des architectures emblématique du Moyen Âge de Poitiers

Ce vaste monument est situé sur le point culminant du plateau où s'étage la ville de Poitiers.

Le voyageur qui arrive de la gare doit gravir d'abord la voie d'accession, puis la rue Boncenne, qui porte le nom d'un éminent avocat et jurisconsulte de Poitiers, mort en 1840. Il longe ensuite à gauche, l'Hôtel du Palais, où apparaissent en cariatides les bustes de plusieurs hommes célèbres du Poitou, et arrive en face d'un haut et large escalier de granit, que domine un péristyle grec à fronton triangulaire : c'est le Palais de Justice.

Après avoir franchi ce péristyle, bâti en 1820, on entre dans une-immense enceinte, la salle des Pas-Perdus, qui a 49 mètres de long, sur 17 mètres de large.

Elle est abritée par une belle charpente, qui étale à découvert la forêt de ses longues et nombreuses poutres, où l'araignée ne tisse jamais sa toile.

De légères arcatures, on plein cintre d'un côté, et en ogive de l'autre, garnissent les murs jusqu'à la naissance des chevrons.

« Mais bientôt l'attention est absorbée par la superbe muraille du fond, qui a été reconstruite par le frère du roi Charles V, Jean de Berry. Là, c'est un autre art, c'est le gothique flamboyant, qui a dépensé toutes ses richesses et toutes ses fantaisies.

« Un palier, auquel on accède par un escalier de dix marches, précède trois vastes cheminées juxtaposées, ayant chacune leur être et leur tuyau particulier, mais réunies sous le même manteau.

« De beaux coassons sculptés et portés par des anges soutiennent cet entablement », augmenté d'une balustrade qui forme balcon. « Ces écussons ont été refaits en partie, et ne sont pas conformes aux originaux surchargés de fleurs de lys ».

« Trois riches fenêtres, à arcades trilobées, découpent à jour toute la muraille : elles sont surmontées d'un second rang d'ouvertures d'une facture plus sobre. Deux tourelles d'escaliers en saillie encadrent cette oeuvre grandiose.

« Entre les tympans des fenêtres, on aperçoit quatre statues, qui sont elles-mêmes des oeuvres d'art remarquables » (I).

D'après M. Lucien Magne, Inspecteur général des Monuments Historiques, ces statues couronnées représentent le duc de Berry et Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, sa seconde femme, puis le roi Charles VI, et sa jeune femme, la trop fameuse Isabeau de Bavière (2).

Le monument auquel appartient cette superbe salle a été construit sur un édifice romain primitif, comme le démontrent les substructions de l'enceinte gallo-romaine, sises à proximité, que les fouilles de 1904 ont mises à nu, dans le square du chevet méridional.

Quand la domination romaine eut succombé sous le flot des invasions barbares, les rois Wisigoths s'installèrent au milieu des ruines, à la place des consuls et des préteurs.

 

Au IXe siècle, le Capitole romain, restauré ou reconstruit, était devenu un palais royal, et Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, y signa plusieurs chartes en 840.

 

Du IXe siècle jusqu’à 1204. C’est la résidence des comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine

Aux Xe et XIe siècles, ce Palais devint la résidence des comtes de Poitou, Guillaume Tête d'Etoupe, Guillaume Fier-à-Bras, Guillaume le-Grand, Guillaume IX le Troubadour etc.,

qui marchaient de pair avec les premiers rois de la race capétienne. L'Italie offrit même au dernier la couronne impériale, qu'il eut la sagesse de ne pas accepter.

Vers la fin du XIe siècle, ce fut Guy-Geoffroy-Guillaume qui fit construire, en style composite de transition, où le plein cintre se mêle à l'ogive, la Grande Salle des Gardes, aujourd'hui transformée en Salle des Pas-Perdus.

Ainsi que nous l'avons dit antérieurement, on doit à ce même duc d'Aquitaine la construction de l'abbaye et de l'église de Montierneuf.

 

Au XIIe siècle.  Il sert de résidence à Aliénor d’Aquitaine et à ses deux époux successifs, Louis VII, roi de France puis Henri II, roi d’Angleterre et leur fils, Richard Cœur de Lion.

Au XIIe siècle, le Palais de Poitiers fut occupé par Henri Plantagenet et la célèbre Aliénor d'Aquitaine, sa femme, et par leurs deux fils, les princes anglais Richard Coeur-de-Lion et Jean-sans-Terre.

Mais, au siècle suivant, en 1241, saint Louis y vint lui-même installer, en qualité de comte apanagiste du Poitou, son frère Alphonse

C'est dans l'enceinte de ce Palais, qu'Hugues de Lusignan, comte de la Marche, à l'instigation de sa femme, l'orgueilleuse Isabelle d'Angoulème, refusa insolemment, une veille de Noël, l'hommage au comte Alphonse de Poitiers, son suzerain.

Mais ensuite, après sa défaite, l'arrogant vassal dut venir humblement tête nue, sans épée et sans éperons, accompagné de sa femme, implorer son pardon, dans le lieu même où il avait outragé son prince.

A celle époque, le Palais était entouré par de profondes et larges douves, qui étaient, dit-on, alimentées par les vieux aqueducs romains. Peu à peu, ces fossés ont été taris, puis comblés, et ont fait place à des rues circulaires, bordées de boutiques et de maisons.

 

 

C'est au Palais de Poitiers que le Parlement de Paris fut transféré par Charles VII, pendant la durée de l'occupation anglaise.

Mais on a dit à tort que « Jeanne d'Arc y lit reconnaître sa divine mission par les docteurs chargés de l'interroger ».

La Chronique de la Pucelle déclare positivement que les docteurs et théologiens se rendirent, pour procéder à leurs divers interrogatoires, en la maison que Jeanne occupait, c'est-à-dire à l'Hôtel de la Rose, rue actuelle de la Cathédrale, 53.

Le Parlement exerçait la justice et tenait ses séances dans les salles du Palais. Il n'eut pas à intervenir dans l'examen de la Pucelle.

 

Le 5 juin 1453, le célèbre argentier de Charles VII, Jacques Coeur, victime d'accusations odieuses et de l'ingratitude royale, comparut au Palais, où il fut contraint de faire amende honorable, à genoux, une torche à la main, devant le procureur général du roi.

 

Fin du XIVe siècle. Jean de France, duc de Berry, demande à son architecte, Guy de Dammartin, de reconstruire le mur sud de la grande salle et la tour Maubergeon.

Brûlé par les Anglais en 1346, le Palais fut rebâti vers la fin du XIVe siècle, par le duc de Berry, qui fit élever, avec tant d'art et de luxe, la cheminée monumentale dont nous avons parlé, et le chevet extérieur, dont on admire, de la rue des Cordeliers, la haute et imposante architecture, avec ses contreforts couronnés d'élégants pinacles, ses pignons dentelés, et ses deux tourelles en encorbellement.

Un ouragan terrible emporta, en 1598, une partie de la charpente, et, en 1665, la moitié de la couverture de la grande salle tomba par l'effet d'un nouvel orage. Des réparations furent ordonnées, l'année suivante, par un édit de Louis XIV (3).

 

La charpente qu'on voit actuellement a été reconstruite en 1861-62. Goût du travail : 73.000 fr.

Le duc de Berry ne se borna pas à la reconstruction du chevet méridional. Il y ajouta le donjon flanqué de quatre tours, que l'on voit à côté, et qui se nomme la Tour de Maubergeon.

 

Grâce aux documents qu'a recueillis M. Magne, on sait que les travaux furent dirigés par le grand architecte du duc de Berry, Guy de Dammartin, et par son collaborateur, Jean Guérart.

L'intérieur de la Tour Maubergeon renferme une jolie chapelle gothique, et les diverses faces de ce manoir féodal sont percées de gracieuses fenêtres de même style.

Le pourtour était orné primitivement de dix-sept statues, dont on voit encore les culs-de-lampe garnis de deux anges tenant des écussons.

Ces statues représentaient probablement les seigneurs du Poitou dont les fiefs relevaient de la Tour Maubergeon.

 

Quatorze d'entre elles sont encore debout, mais non sans mutilation.

Le plus haut étage de l'édifice est également mutilé, et même rasé.

A quelle époque faut-il attribuer ces dégradations excessivement regrettables ? On l'ignore.

Mais heureusement qu'aujourd'hui on vient de restaurer, d'une manière très artistique et très soignée, l'oeuvre si intéressante de Jean de Berry et de Guy de Dammartin.

Espérons qu'avec le temps, on poursuivra cette habile restauration jusqu'au couronnement de l'édifice, tel qu'il était en sa première jeunesse, et jusqu'au dégagement complet des maisons qui l'enserrent et le masquent en partie, du côté delà rue du Marché.

Ce sera alors un des monuments qui honoreront le plus notre vieux Poitiers, et la résurrection d'une de nos plus nobles antiquités nationales, d'un des plus beaux types de l'architecture civile en France, à l'époque du moyen-âge.

L'antique Palais des Comtes du Poitou devint en 1552 le siège d'un Présidial, fondé par Henri II.

« Considérant le Roy que la ville de Poietiers estoit grande, spacieuse, et la plus ancienne du Poictou, et aussi qu'en icelle y avoit Université fameuse, advocats et procureurs en grand nombre, sçavants et expérimentés, et où justice étoit administrée bien et diligemment, et autant à moindre frais qu'en ville de France... le Roy ordonne qu'audit Poictiers seroit estably le siège présidial dudit Poictou, douze conseillers, et un greffier. Auquel siège présidial ressortira le siège dudit Poictiers, la conservation des privilèges de l'Université dudit lieu, et les sièges de Lusignan, Châtelleraud, Montmorillon. la Basse-Marche et Le Dorât, Fontenay-le-Comte, Nyort, Civray, et Saint-Maixent » (4).

Le Palais de Poitiers a également servi à la tenue des Grands-Jours.

Les Grands-Jours étaient des assises extraordinaires, où siégeaient des commissions de juges, tirés des Parlements et spécialement délégués par le roi, pour remédier aux brigandages, aux désordres et aux abus, que la justice provinciale laissait trop souvent impunis ou que les temps de trouble avaient occasionnés.

Dix fois ces solennités judiciaires se renouvelèrent à Poitiers, savoir en 1364, en 1372, en 1396 en 1405, en 1454, en 1519, en 1531, en 1567, en 1579, et en 1634.

 

 

Les Grands-Jours de 1579 eurent pour président Achille de Harlay, et pour avocat général Barnabé Brisson, qui vinrent à Poitiers avec quatorze conseillers du Parlement de Paris.

Les conseillers au Présidial de Poitiers, et les officiers du Corps de Ville, conduits par le maire Scévole de Sainte-Marthe, allèrent jusqu'à Buxerolles, au-devant de Messieurs des Grands-Jours, qui avaient dîné au château de Dissais, chez l'évêque de Poitiers Geoffroy de Saint-Belin.

L'ouverture solennelle de la session eut lieu au Palais, le 9 septembre, après la célébration d'une grand'messe du Saint-Esprit dans la grande salle.

Pendant les deux mois et demi que dura la session, les magistrats réformèrent de nombreux abus, et déployèrent contre les coupables traduits à leur barre une juste et énergique sévérité.

Les Grands-Jours avaient attiré à Poitiers les meilleurs avocats du Parlement de Paris, tels que Loysel, Mangot, Chopin, Turnèbe, Pierre Pithou, Etienne Pasquier.

Or, avocats et magistrats, pour faire trêve à la gravité de leurs fonctions, se livrèrent à de poétiques galanteries, disons même à de ridicules badinages, comme celui de la puce, dont ils égayaient la société poitevine, en particulier le salon de Madeleine et de Catherine Desroches, toutes deux, la mère et la fille, femmes de beaucoup d'esprit, de littérature, et de beauté (5).

Les derniers Grands-Jours, ceux de 1634, furent présidés par Tanneguy Séguier, et eurent pour avocat général Orner Talon. De toutes les sessions qui se tinrent à Poitiers, celle- ci fut la plus longue, et dura au-delà de quatre mois (6).

Les magistrats décrétèrent de prise de corps 223 gentilshommes, parmi lesquels plusieurs, convaincus de crimes, furent condamnés à mort et exécutés.

Depuis le Consulat (loi du 18 mars 1800), l'ancien Palais du duc de Berry est devenu le siège d'une Cour d'appel, dont le ressort s'étend aux départements de la Vienne, des Deux-Sèvres, de la Vendée et de la Charente-Inférieure.

 

 

La grande salle des Pas-Perdus est souvent utilisée pour des cérémonies publiques.

C'est là que se fait, chaque année, au milieu de trophées de drapeaux, la distribution des prix aux élèves du Lycée et aux enfants des écoles communales. Son ampleur et son décor architectonique se prêtent merveilleusement à ce genre de solennités.

Au cours du dernier siècle, on y célébra fréquemment des banquets, des congrès régionaux, des concerts, etc.

 

Au XIXe siècle. On redécouvre l’édifice et son importance dans la ville. Celui-ci sera classé Monument historique en 1862. La même année, le célèbre architecte Viollet-le-Duc écrit à son sujet : « Nous avons peu d’édifices civils en France qui aient l’importance du palais des comtes de Poitiers. »

 

Enfin, après la guerre de 1870-71, on y logea les malheureux débris de nos régiments de mobiles, décimés et désorganisés par la défaite.

 La Ville de Poitiers va acquérir le palais des ducs d’Aquitaine pour un million d’euros.

Voté à l’unanimité en conseil municipal lundi 24 juin 2019, l’ancien palais de justice sera la propriété de la ville au 1er janvier 2020.

Fouilles


D’importantes fouilles archéologiques sont menées, en 1904-1905, dans le square Jeanne-d’Arc par le Père de La Croix puis en 1943 par François Eygun, dans la grande salle.

On connaît les grands personnages qui ont vécu au palais mais on ne sait pas quelle forme avait l’édifice à différentes époques, quelles étaient ses fonctions, son étendue, pointe Nicolas Prouteau, maître de conférences en archéologie médiévale à l’université de Poitiers et membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM).

Selon de grandes probabilités, ce Capitole, sorte de citadelle, existait là où se trouve actuellement le Palais-de-Justice, ancien Palais des Comtes du Poitou.

Si l'on considère, en effet, les murs romains qui forment le soubassement dudit Palais, à l'ouest et au sud, et si l'on considère, d'autre part, que le niveau de la grande salle des Pas-Perdus est supérieur de six ou sept mètres à celui des rues adjacentes, on est légitimement induit à croire que cette différence de niveau n'est pas une élévation factice, que les architectes du XIIe siècle ont créée eux-mêmes de toute pièce, mais qu'elle recèle sans doute les fondations d'un monument capitolin, que les architectes du moyen-âge ont dû naturellement utiliser.

Au temps de la domination romaine, c'est là que la justice est rendue, selon les principes du droit civil. C'est là que la souveraine autorité exerce sa puissance. C'est là aussi que la tourbe des faméliques vient recevoir, chaque matin, la sportule ou corbeille de vivres, que l'administration impériale prélève sur les riches, comme la rançon de leur fortune : tant il y a de misères, sous les brillants dehors de cette société élégante et polie, mais profondément inégale !

 

De nouvelles fouilles devraient  démarrer au printemps ou à l’été 2020. L’équipe est composée d’historiens, historiens de l’art, archéologues et archéologues du bâti. Les opérations archéologiques d’étude du bâti et les sondages archéologiques concerneront la tour Maubergeon et ses abords ainsi que le corps de logis qui se situe entre la tour et la salle des pas perdus.

 

 

 

 

 

 

 

 

Poitiers, ses monuments, son histoire / Jehan Pictave

 

 

 

 


 

(1) A. de la Bouralière : Guide Archéol.

(2) Lucien Magne : Le Palais de Justice de Potiers, 1904.

(3) Bull, des Antiq. de l'Ouest, séance du 18 mai 1860 : Notice par M. Pilotelle, conseiller à la Cour.

(4) Jean Bouchet : Annales d'Aquitaine.

(5) Voir, dans les Mém. des Antiquaires de l'Ouest, 1841, le Salon de Mesdames Desroches aux Grands-Jours, par Jules de la Marsonnière.

(6) Mém. des Antiq. de l'Ouest, 1854 : Discours sur les Grands-Jours, par M. Faye conseiller à la Cour de Poitiers.