Le palais des Comtes de Poitou-ducs, l’une des architectures emblématique du Moyen Âge de Poitiers

Ce vaste monument est situé sur le point culminant du plateau où s'étage la ville de Poitiers.

Le voyageur qui arrive de la gare doit gravir d'abord la voie d'accession, puis la rue Boncenne, qui porte le nom d'un éminent avocat et jurisconsulte de Poitiers, mort en 1840. Il longe ensuite à gauche, l'Hôtel du Palais, où apparaissent en cariatides les bustes de plusieurs hommes célèbres du Poitou, et arrive en face d'un haut et large escalier de granit, que domine un péristyle grec à fronton triangulaire : c'est le Palais de Justice.

Après avoir franchi ce péristyle, bâti en 1820, on entre dans une immense enceinte, la salle des Pas-Perdus, qui a 49 mètres de long, sur 17 mètres de large.

Elle est abritée par une belle charpente, qui étale à découvert la forêt de ses longues et nombreuses poutres, où l'araignée ne tisse jamais sa toile.

De légères arcatures, on plein cintre d'un côté, et en ogive de l'autre, garnissent les murs jusqu'à la naissance des chevrons.

« Mais bientôt l'attention est absorbée par la superbe muraille du fond, qui a été reconstruite par le frère du roi Charles V, Jean de Berry. Là, c'est un autre art, c'est le gothique flamboyant, qui a dépensé toutes ses richesses et toutes ses fantaisies.

« Un palier, auquel on accède par un escalier de dix marches, précède trois vastes cheminées juxtaposées, ayant chacune leur être et leur tuyau particulier, mais réunies sous le même manteau.

« De beaux coassons sculptés et portés par des anges soutiennent cet entablement », augmenté d'une balustrade qui forme balcon. « Ces écussons ont été refaits en partie, et ne sont pas conformes aux originaux surchargés de fleurs de lys ».

« Trois riches fenêtres, à arcades trilobées, découpent à jour toute la muraille : elles sont surmontées d'un second rang d'ouvertures d'une facture plus sobre. Deux tourelles d'escaliers en saillie encadrent cette oeuvre grandiose.

« Entre les tympans des fenêtres, on aperçoit quatre statues, qui sont elles-mêmes des oeuvres d'art remarquables » (I).

D'après M. Lucien Magne, Inspecteur général des Monuments Historiques, ces statues couronnées représentent le duc de Berry et Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, sa seconde femme, puis le roi Charles VI, et sa jeune femme, la trop fameuse Isabeau de Bavière (2).

Le monument auquel appartient cette superbe salle des Pas-Perdus, a été construit sur un édifice romain primitif, comme le démontrent les substructions de l'enceinte gallo-romaine, sises à proximité, que les fouilles de 1904 ont mises à nu, dans le square du chevet méridional.

Quand la domination romaine eut succombé sous le flot des invasions barbares, les rois Wisigoths s'installèrent au milieu des ruines, à la place des consuls et des préteurs.

 

Au IXe siècle, le Capitole romain, restauré ou reconstruit, était devenu un palais royal, et Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, y signa plusieurs chartes en 840.

 

Du IXe siècle jusqu’à 1204. C’est la résidence des comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine

Aux Xe et XIe siècles, ce Palais devint la résidence des comtes de Poitou, Guillaume Tête d'Etoupe, Guillaume Fier-à-Bras, Guillaume le-Grand, Guillaume IX le Troubadour etc.,

qui marchaient de pair avec les premiers rois de la race capétienne. L'Italie offrit même au dernier la couronne impériale, qu'il eut la sagesse de ne pas accepter.

Vers la fin du XIe siècle, ce fut Guy-Geoffroy-Guillaume qui fit construire, en style composite de transition, où le plein cintre se mêle à l'ogive, la Grande Salle des Gardes, aujourd'hui transformée en Salle des Pas-Perdus.

Ainsi que nous l'avons dit antérieurement, on doit à ce même duc d'Aquitaine la construction de l'abbaye et de l'église de Montierneuf.

 

Au XIIe siècle.  Il sert de résidence à Aliénor d’Aquitaine et à ses deux époux successifs, Louis VII, roi de France puis Henri II, roi d’Angleterre et leur fils, Richard Cœur de Lion.

Au XIIe siècle, le Palais de Poitiers fut occupé par Henri Plantagenet et la célèbre Aliénor d'Aquitaine, sa femme, et par leurs deux fils, les princes anglais Richard Coeur-de-Lion et Jean-sans-Terre.

Mais, au siècle suivant, en 1241, saint Louis y vint lui-même installer, en qualité de comte apanagiste du Poitou, son frère Alphonse

C'est dans l'enceinte de ce Palais, qu'Hugues de Lusignan, comte de la Marche, à l'instigation de sa femme, l'orgueilleuse Isabelle d'Angoulème, refusa insolemment, une veille de Noël, l'hommage au comte Alphonse de Poitiers, son suzerain.

Mais ensuite, après sa défaite, l'arrogant vassal dut venir humblement tête nue, sans épée et sans éperons, accompagné de sa femme, implorer son pardon, dans le lieu même où il avait outragé son prince.

A celle époque, le Palais était entouré par de profondes et larges douves, qui étaient, dit-on, alimentées par les vieux aqueducs romains. Peu à peu, ces fossés ont été taris, puis comblés, et ont fait place à des rues circulaires, bordées de boutiques et de maisons.

 

 

C'est au Palais de Poitiers que le Parlement de Paris fut transféré par Charles VII, pendant la durée de l'occupation anglaise.

Mais on a dit à tort que « Jeanne d'Arc y lit reconnaître sa divine mission par les docteurs chargés de l'interroger ».

La Chronique de la Pucelle déclare positivement que les docteurs et théologiens se rendirent, pour procéder à leurs divers interrogatoires, en la maison que Jeanne occupait, c'est-à-dire à l'Hôtel de la Rose, rue actuelle de la Cathédrale, 53.

Le Parlement exerçait la justice et tenait ses séances dans les salles du Palais. Il n'eut pas à intervenir dans l'examen de la Pucelle.

 

Le 5 juin 1453, le célèbre argentier de Charles VII, Jacques Coeur, victime d'accusations odieuses et de l'ingratitude royale, comparut au Palais, où il fut contraint de faire amende honorable, à genoux, une torche à la main, devant le procureur général du roi.

 

Fin du XIVe siècle. Jean de France, duc de Berry, demande à son architecte, Guy de Dammartin, de reconstruire le mur sud de la grande salle et la tour Maubergeon.

Brûlé par les Anglais en 1346, le Palais fut rebâti vers la fin du XIVe siècle, par le duc de Berry, qui fit élever, avec tant d'art et de luxe, la cheminée monumentale dont nous avons parlé, et le chevet extérieur, dont on admire, de la rue des Cordeliers, la haute et imposante architecture, avec ses contreforts couronnés d'élégants pinacles, ses pignons dentelés, et ses deux tourelles en encorbellement.

Un ouragan terrible emporta, en 1598, une partie de la charpente, et, en 1665, la moitié de la couverture de la grande salle tomba par l'effet d'un nouvel orage. Des réparations furent ordonnées, l'année suivante, par un édit de Louis XIV (3).

 

La charpente qu'on voit actuellement a été reconstruite en 1861-62. Coût du travail : 73.000 fr.

Le duc de Berry ne se borna pas à la reconstruction du chevet méridional. Il y ajouta le donjon flanqué de quatre tours, que l'on voit à côté, et qui se nomme la Tour de Maubergeon.

 

Grâce aux documents qu'a recueillis M. Magne, on sait que les travaux furent dirigés par le grand architecte du duc de Berry, Guy de Dammartin, et par son collaborateur, Jean Guérart.

L'intérieur de la Tour Maubergeon renferme une jolie chapelle gothique, et les diverses faces de ce manoir féodal sont percées de gracieuses fenêtres de même style.

Le pourtour était orné primitivement de dix-sept statues, dont on voit encore les culs-de-lampe garnis de deux anges tenant des écussons.

Ces statues représentaient probablement les seigneurs du Poitou dont les fiefs relevaient de la Tour Maubergeon.

 

Quatorze d'entre elles sont encore debout, mais non sans mutilation.

Le plus haut étage de l'édifice est également mutilé, et même rasé.

A quelle époque faut-il attribuer ces dégradations excessivement regrettables ? On l'ignore.

Mais heureusement qu'aujourd'hui on vient de restaurer, d'une manière très artistique et très soignée, l'oeuvre si intéressante de Jean de Berry et de Guy de Dammartin.

Espérons qu'avec le temps, on poursuivra cette habile restauration jusqu'au couronnement de l'édifice, tel qu'il était en sa première jeunesse, et jusqu'au dégagement complet des maisons qui l'enserrent et le masquent en partie, du côté delà rue du Marché.

Ce sera alors un des monuments qui honoreront le plus notre vieux Poitiers, et la résurrection d'une de nos plus nobles antiquités nationales, d'un des plus beaux types de l'architecture civile en France, à l'époque du moyen-âge.

L'antique Palais des Comtes du Poitou devint en 1552 le siège d'un Présidial, fondé par Henri II.

« Considérant le Roy que la ville de Poietiers estoit grande, spacieuse, et la plus ancienne du Poictou, et aussi qu'en icelle y avoit Université fameuse, advocats et procureurs en grand nombre, sçavants et expérimentés, et où justice étoit administrée bien et diligemment, et autant à moindre frais qu'en ville de France... le Roy ordonne qu'audit Poictiers seroit estably le siège présidial dudit Poictou, douze conseillers, et un greffier. Auquel siège présidial ressortira le siège dudit Poictiers, la conservation des privilèges de l'Université dudit lieu, et les sièges de Lusignan, Châtelleraud, Montmorillon. la Basse-Marche et Le Dorât, Fontenay-le-Comte, Nyort, Civray, et Saint-Maixent » (4).

Le Palais de Poitiers a également servi à la tenue des Grands-Jours.

Les Grands-Jours étaient des assises extraordinaires, où siégeaient des commissions de juges, tirés des Parlements et spécialement délégués par le roi, pour remédier aux brigandages, aux désordres et aux abus, que la justice provinciale laissait trop souvent impunis ou que les temps de trouble avaient occasionnés.

Dix fois ces solennités judiciaires se renouvelèrent à Poitiers, savoir en 1364, en 1372, en 1396 en 1405, en 1454, en 1519, en 1531, en 1567, en 1579, et en 1634.

 

 

Les Grands-Jours de 1579 eurent pour président Achille de Harlay, et pour avocat général Barnabé Brisson, qui vinrent à Poitiers avec quatorze conseillers du Parlement de Paris.

Les conseillers au Présidial de Poitiers, et les officiers du Corps de Ville, conduits par le maire Scévole de Sainte-Marthe, allèrent jusqu'à Buxerolles, au-devant de Messieurs des Grands-Jours, qui avaient dîné au château de Dissais, chez l'évêque de Poitiers Geoffroy de Saint-Belin.

L'ouverture solennelle de la session eut lieu au Palais, le 9 septembre, après la célébration d'une grand'messe du Saint-Esprit dans la grande salle.

Pendant les deux mois et demi que dura la session, les magistrats réformèrent de nombreux abus, et déployèrent contre les coupables traduits à leur barre une juste et énergique sévérité.

Les Grands-Jours avaient attiré à Poitiers les meilleurs avocats du Parlement de Paris, tels que Loysel, Mangot, Chopin, Turnèbe, Pierre Pithou, Etienne Pasquier.

Or, avocats et magistrats, pour faire trêve à la gravité de leurs fonctions, se livrèrent à de poétiques galanteries, disons même à de ridicules badinages, comme celui de la puce, dont ils égayaient la société poitevine, en particulier le salon de Madeleine et de Catherine Desroches, toutes deux, la mère et la fille, femmes de beaucoup d'esprit, de littérature, et de beauté (5).

Les derniers Grands-Jours, ceux de 1634, furent présidés par Tanneguy Séguier, et eurent pour avocat général Orner Talon. De toutes les sessions qui se tinrent à Poitiers, celle- ci fut la plus longue, et dura au-delà de quatre mois (6).

Les magistrats décrétèrent de prise de corps 223 gentilshommes, parmi lesquels plusieurs, convaincus de crimes, furent condamnés à mort et exécutés.

Depuis le Consulat (loi du 18 mars 1800), l'ancien Palais du duc de Berry est devenu le siège d'une Cour d'appel, dont le ressort s'étend aux départements de la Vienne, des Deux-Sèvres, de la Vendée et de la Charente-Inférieure.

 

 

La grande salle des Pas-Perdus est souvent utilisée pour des cérémonies publiques.

C'est là que se fait, chaque année, au milieu de trophées de drapeaux, la distribution des prix aux élèves du Lycée et aux enfants des écoles communales. Son ampleur et son décor architectonique se prêtent merveilleusement à ce genre de solennités.

Au cours du dernier siècle, on y célébra fréquemment des banquets, des congrès régionaux, des concerts, etc.

 

Au XIXe siècle. On redécouvre l’édifice et son importance dans la ville. Celui-ci sera classé Monument historique en 1862. La même année, le célèbre architecte Viollet-le-Duc écrit à son sujet : « Nous avons peu d’édifices civils en France qui aient l’importance du palais des comtes de Poitiers. »

 

Enfin, après la guerre de 1870-71, on y logea les malheureux débris de nos régiments de mobiles, décimés et désorganisés par la défaite.

 

 

 

RAPPORT SUR LES FOUILLES effectuées du 2 juin au 26 août 1943 dans la grande salle du PALAIS DE JUSTICE DE POITIERS par François EYGUN, directeur des Antiquités historiques de la 5e circonscription archéologique.

Le but de ces fouilles était de déterminer l'âge de la motte sur laquelle est construit le Palais de Poitiers et de vérifier ou d'infirmer l'hypothèse suivant laquelle le Capitole aurait été édifié sur cet emplacement.

Cette dernière supposition avait été émise par le Père de la Croix, lors des terrassements opérés par lui à l'extérieur du pignon de la grande salle, dans le square du Palais, en 1904. Le célèbre fouilleur poitevin exprimait le désir que des sondages soient pratiqués à l'intérieur du monument, le long du mur duquel les siens étaient arrêtés 1.

Depuis, le philologue Léo Fayolle s'appuyant sur les données toponymiques rappelait que le quartier du Palais s'appelait autrefois le Chadeuil, mot dérivé du latin Capitolium et tirait argument d'un passage de Vitruve sur la situation nécessairement élevée du Capitole et du temple de la triade capitoline pour corroborer l'hypothèse du P. de la Croix 2.

Ayant appris que l'Administration des Beaux-Arts se proposait de remplacer le dallage delà salle des Pas-Perdus, nous avons pensé que l'occasion était unique de contrôler ces hypothèses.

Le premier coup de pioche fut donné le 2 juin 1943.

Nous guidant sur les fouilles du P. de la Croix, nous avions décidé d'ouvrir une tranchée d'l m. 80 à 2 m. de large qui nous permettrait, au cas où des maçonneries ne nous arrêteraient pas avant, de recouper les fondations rencontrées par le Père si celles-ci se continuaient sous le Palais.

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1. R. P. Camille de la Croix, « Les origines des anciens monuments religieux de Poitiers et celles du square du Palais de Justice et de son donjon », Poitiers, 1906, in-8, p. 64 ; extrait des Mémoires de la Société les Antiquaires de l'Ouest, 1905.

2. Léo Fayolle, « Le Chadeuil ou le Capitole de Poitiers », dans Bulletins de la même Société, 1929, p. 534 et s.


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Emplacement de la fouille dans la salle des Pas-perdus.


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Fig.2,


Nous indiquons, fig. 1, l'emplacement de cette tranchée par rapport au pignon de la salle. Son bord se trouve à 3 m. des marches du côté Ouest et à 3 m. 70 du côté Est, le pignon n'étant pas disposé perpendiculairement, mais obliquement par rapport aux murs latéraux. Elle fut ouverte en cet endroit, car le dallage, au bas des marches, avait été refait jusque là, et continuée jusqu'au mur Est, un passage étant laissé à l'autre extrémité. Sa longueur est ainsi de 14 mètres environ.

Par la suite, une seconde tranchée perpendiculaire à la première fut ouverte pour obtenir un dégagement plus aisé et suivre un mur découvert. Commencée à 5 m. du mur Est de la salle, elle s'étend sur une longueur de 8 m. 50 et une largeur de 3 m. 80.

Voici la description des couches et substructions qui ont été rencontrées :

COUCHES (voir fig. 2 et 3).

1° — Immédiatement sous le pavage et jusqu'à 0 m. 95 se présentent des remblais formés de nombreux moellons calcaires mélangés à du mortier rougeâtre provenant de démolitions. A partir de 0 m. 77 cette couche est un peu plus noirâtre et contient quelques charbons, mais sans que l'ensemble change sensiblement de nature.

Objets trouvés : A 0 m. 40, vers le milieu de la salle (entre N et F, fig. 3) ont été découverts trois chapiteaux ou fragments de chapiteaux mérovingiens de sculpture sommaire, assez abîmés. Corbeille, astragale et colonne étaient d'une seule pièce. L'exemplaire le mieux conservé mesure 0 m. 30 de hauteur de corbeille et la colonne attenante 0,225 de diamètre (Planche I). Les colonnes et fragments sont de diamètre irrégulier et grossièrement cylindriques.

A 0 m. 77, à la profondeur où le remblai noircit, a été trouvé un denier d'argent: Face: + MARCHIE, une croisette cantonnée de 2 annelets et de 2 croissants. — Revers : + VGO COMES, une croix.

Cette monnaie date d'Hugues IX de Lusignan qui frappait à Bellac entre 1199 et 1219.

En outre, des moellons superficiels ont été sortis quelques fragments de colonnettes et de sculptures informes de style gothique, datant vraisemblablement d'Alphonse de Poitiers et utilisés pour remblayer lors de l'un des derniers dallages. Dans toute la couche se remarquent des ardoises épaisses.


PLANCHE

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Chapiteaux mérovingiens trouvés dans la couche supérieure.


PLANCHE II

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Fragments de vases à bec du moyen âge. Trouvés dans les remblais avec des tuiles à rebord et des poteries romaines. Certains de ces vases sont recouverts plus ou moins complétement d’un vernis jaune verdâtre. Au 2e rang, à droite, l’objet représenté est un couvercle avec bec.


2° — Au dessous de cette première couche apparaît une aire blanchâtre de 0 m. 03 à 0 m. 08 d'épaisseur qui correspond évidemment à la taille des pierres ayant servi à édifier le Palais pendant l'une des campagnes de construction, sans doute au XIIe ou début du XIIIe siècle, si l'on en croit la petite monnaie trouvée peu au-dessus. Cette couche de sciure de pierre est compacte, comme fortement piétinée.

3° — Immédiatement au-dessous de cette couche blanche apparaît un sol, lui aussi fortement piétiné, mais noirâtre et de peu d'épaisseur, qui recouvre un profond remblai de terre sableuse comprenant quelques moellons noyés dans du mortier délité.

On trouve dans toute cette couche des tuiles à rebords, des tuiles courbes fragmentées, de petites plaques de marbre blanc, pour revêtements, des morceaux de poteries gallo-romaines vulgaires, de nombreuses huîtres et des ossements d'animaux domestiques, si bien qu'au début nous avons pu croire à un apport purement romain. Mais, quoiqu'en bien moindre quantité, un peu partout nous avons recueilli des fragments de céramique vernissée, verte ou jaune, et des becs de vases qui datent du moyen âge (Planche II).

Les déblais offrent des différences de teintes locales qui indiquent une origine variée des apports. Ainsi avons-nous pu noter le 5 juin, à 1 m. 70 de profondeur, non loin du mur de l'enceinte romaine M, une zone qui a livré des tuiles à rebords souvent calcinées, un fragment de poterie grossière ayant subi l'action du feu et des charbons.

A 2 m. 10, je relève des morceaux d'enduits non recouverts de peintures.

De 2 m. 70, 2 m. 80 à 4 m. 80 ont été sortis des morceaux de poutres carbonisées, des restes de verre fondu, un objet de bronze très oxydé rappelant la moitié d'une carapace de tortue tant par la forme que par l'ornementation en repoussé imitant par des rainures les séparations des plaques de cet animal. Le triangle curviligne qui donne la forme générale de cette moitié (?) d'objet mesure 0 m. 22 à la base et 0 m. 20 de hauteur. Enfin, signalons un fragment très mutilé d'une sculpture ornementale vraisemblablement gallo-romaine.

Un pavage ayant arrêté la fouille à 4 m. 50 de profondeur entre BDIJ, la fouille fut seulement continuée près du mur de l'enceinte gallo-romaine, en C, pour éviter de détruire ce sol.

Vers 4 m. 75 nous avons trouvé un fragment de poterie gallo-romaine en terre noire recouverte d'une sorte de vernis noir luisant. Puis, les assises de l'enceinte s'élargissant, il fallut abandonner la fouille, devenue trop étroite à 6 m. 80.


4°—Nous rencontrons alors à cette profondeur la couche d'incendie signalée par le P. de la Croix à l'extérieur du pignon Elle se compose d'éléments indiquant l'effondrement de constructions correspondant à celles qu'a décrites cet auteur. Les tuiles à rebord s sont en abondance, ainsi que des enduits peints, rouges ou noirs avec ou sans filets de couleur ou blancs, des moulures de stuc, des débris de poteries communes rougeâtres et noires. Nous n'avons rencontré qu'une monnaie de Domitien, grand bronze très usé et profondément oxydé.

Nous remarquerons à ce propos que, dans son travail précédemment cité, le P. de la Croix mentionne bien des monnaies romaines trouvées dans le square, dans la couche d'incendie (p. 44), mais comme elles étaient très usées, il ne les a pas déterminées.

Ce sont des grands et moyens bronzes d'Hadrien et de Marc-Aurèle, deux de chacun de ces empereurs1.

L'hypothèse soutenue par le P. de la Croix selon lequel la destruction démontrée par la couche d'incendie serait celle que l'on date habituellement de 275 n'est donc pas certaine puisque aucune des monnaies ne date du IIIe siècle.

Cette couche mesure de 0 m. 30 à 0 m. 50 d'épaisseur. Nous y avons rencontré un carrelage de briques qui indique l'emplacement d'une pièce d'habitation.

5° — Au-dessous et jusqu'à la profondeur de 10 m. 60 se rencontrent d'autres remblais de terre noirâtre beaucoup plus humide où se trouvent de très petits fragments de poteries noires.

Le sol vierge d'argile rouge est atteint à la dernière cote mentionnée.

SUBSTRUCTIONS RENCONTRÉES (voir fig. 3 et 4).

1° — Mur de l'enceinte romaine : C'est sur lui que repose la muraille Ouest du Palais. Il se rencontre presque immédiatement au-dessous du dallage en M. Très dégradé dans sa partie haute où les parements sont arrachés, il présente de ce fait une apparence alvéolaire due au maintien des joints qui cernaient le petit appareil disparu.

Des ressauts successifs l'élargissent de la même façon que dans la partie visible dans le square. Pour risquer de retrouver des inscriptions ou des frises sculptées, il aurait fallu descendre un peu plus bas et démolir le pavage déjà mentionné, décrit page 331.

2° — Murs coupant la tranchée et voûte (?) : Le premier fut rencontré à

1. Nous remercions ici notre confrère, M. Jean Viau qui a bien voulu préciser non déterminations.


0 m. 75 de la surface du dallage de la salle et à 4 m. 60 de son mur Est.

Il est construit en blocage de moellons et de mortier et non parementé, Ce mur est coupé ou arrêté au milieu de la tranchée. Nous n'avons pu descendre jusqu'à sa base. Il repose toutefois sur le blocage voûté dont nous parlerons plus loin. Sa direction générale est sensiblement celle de la muraille d'enceinte. (Voir EF sur le plan.) Le second n'a été découvert qu'à 2 m. de profondeur. Ses parois sont mieux conservées que celles du précédent. L'insertion de pierres de petit appareil nous avait fait croire d'abord qu'il était parementé, ce qui n'est pas. Il est aussi formé de moellons et de mortier. Sa direction générale 1 J est oblique par rapport à l'enceinte. Sur sa paroi Ouest, on peut noter un trou de boulin et sur le côté opposé, sous la voûte (?) dont nous parlerons plus loin, on remarque un tuyau rectangulaire, réservé dans son épaisseur en I), conduit acoustique ou cheminée sans trace de suie. La section réservée mesure 0 m. 25 de large sur 0 m. 22 de profondeur. Le mur lui-même est épais de 0 m. 75 ; il est distant de l'enceinte (d'I en A) de 4 m. 38 et de l'autre mur de 2 m. 50 environ.

En J. cette muraille s'arrête verticalement contre le mur J H dont nous parlerons plus loin. Il a été construit après, car il n'existe pas de liaison entre les deux et il est seulement accolé contre lui.

Entre ces deux murs E F et I J, à environ deux mètres de profondeur ou 3, selon le point, se rencontre un blocage informe de moellons et de mauvais mortier. Il est difficile d'en reconnaître la destination, car la partie supérieure n'est pas plane et la partie inférieure ne forme pas une voûte régulière. Le tassement du terrain sous-jacent lui donne cet aspect, mais il n'est nullement certain qu'il en ait été ainsi primitivement.

Le mur I J descend plus bas que ce blocage et a été construit après et contre lui : il en suit les irrégularités dans les parties détruites. Au contraire, le mur E F. repose au-dessus. Le blocage lui-même semble avoir été fait à même le remblai et a peut-être été appuyé sur un mur 1 N, accolé au mur I J et que l'on trouve sous la voûte assez démoli. Enfin un mur E I ferme le fond de la caverne entre les deux murs E F et I J.

3° — La tranchée perpendiculaire au mur d'enceinte s'est trouvée bordée sur son côté Ouest par un mur dont la partie supérieure est détruite, mais dont on rencontre ce qui reste à 3 m. 10 à 3 m. 50 de profondeur suivant l'endroit. La base descend à 5 m. 50 au-dessous du dallage actuel.

Les fondations, un peu plus larges, reposent directement sur les remblais.


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Fig. 3. — Plan de la fouille.


La construction est faite de moellons informes et mesure 0 m. 66 ; elle est collée à la muraille de l'enceinte romaine à une extrémité. Un contrefort de pierres de taille de moyen appareil soigneusement ajustées le renforce à 2 m. du mur romain. Le sommet de ce contrefort se trouve aujourd'hui à 3 m. 40 de profondeur ; il est haut de 0 m. 73, large de 0 m. 65 et forme une saillie de 0 m. 44. A 0 m. 22 du sommet existe un ressaut de 0 m. 02.

Ce contrefort est arrêté à sa base par un pavage IJDB, formé de petits cubes assez grossiers en pierre calcaire. Peut-être allait-il jusqu'à l'enceinte M, mais il est démoli de ce côté. Sa profondeur est de 4 m. 50.

Le mur H J se continue au-dessous du dallage pendant environ 1 m.

Il se prolonge au delà du mur 1 et forme une équerre qui détermine une salle dont nous n'avons pu suivre le second côté que jusqu'en 0. Il semble que le sol ait été formé de terre battue. Ce côté parallèle à l'enceinte romaine est haut de 0 m. 20 à 0 m. 30 au-dessus de ses fondations qui s'étendent seulement vers l'extérieur. Il semble aussi que le mur H J ait été prolongé au delà de M, mais cet angle très démoli forme un blocage assez informe qui voudrait être dégagé davantage.

CONCLUSIONS.

Les poteries du moyen âge ( Planche II) retrouvées profondément et mélangées aux tuiles et poteries romaines prouvent que la butte sur laquelle est construit le Palais ne saurait être romaine et qu'il ne faut plus chercher en cet endroit précis le Capitole. Cependant, il serait utile de pratiquer des sondages à l'autre extrémité de la salle pour savoir exactement à quoi s'en tenir.

Les constructions romaines décrites par le P. de la Croix à l'extérieur se continuent également sous la butte. Aucun élément ne permet actuellement d'affirmer que l'incendie et la destruction de ces édifices furent postérieure au règne de Marc-Aurèle. Seule l'usure des monnaies permettrait peut-être d'aller un peu au delà.

Ces monuments étaient déjà élevés sur un remblai d'environ 2 mètres, peut-être gaulois.

Au-dessus, au contraire, un nouveau remblai fut établi à une période du moyen âge antérieure à la période romane qui vit la grande campagne de construction du Palais. Des édifices furent alors élevés à environ 2 m. 50 au-dessus de la couche d'incendie, sur un plan que les dégagements insuffisants actuels ne nous permettent pas de déterminer, mais qui pourraient vraisemblablement l'être si nous pouvions continuer à suivre les murailles mises à jour. Ces constructions s'appuyaient d'un côté sur le mur de l'enceinte romaine.

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Fig. 4.


Sans doute s'agit-il du palais carolingien et peut-être mérovingien, détruit par un incendie en 1018 et dont la reconstruction fut commencée par Guillaume le Grand, comte de Poitou.

 C'est sans doute lui et ses continuateurs, notamment Henri II Plantagenet, qui firent surélever encore la motte sur les débris du palais antérieur.

Pour ce faire on amena sans doute les déblais des quartiers du Poitiers romain, en triant les moellons encore utilisables pour les maçonneries, et c'est ce qui donne au sol mouvant dans lequel nous avons creusé cet aspect de sable gras et de mortier désagrégé mêlé de petits moellons et de restes de céramique grossière gallo-romaine et du moyen âge.

Les nombreuses tuiles présentent des rebords des épaisseurs et des saillies les plus diverses variant du simple au double, de 0 m. 02 à 0 m. 04, au point que nous avions pensé pouvoir établir une sorte de chronologie entre elles, mais la découverte constante t des variétés les plus opposées au même point et notamment dans la couche d'incendie nous ont enlevé cet espoir.

En résumé, ces fouilles nous permettent les observations et conclusions suivantes : 1°Le Capitole romain n'est pas à l'emplacement précis où nous avons fouillé. Seule la continuation de sondages permettrait d'être aussi affirmatif pour tout l'ensemble de la butte ; 2° La motte a été élevée à quatre époques successives au moins : Sur 2 mètres antérieurement aux constructions romaines du 1er siècle — Sur 2 m. 50 environ après la destruction de celles-ci pour servir de support au palais mérovingien ou carolingien — Sur près de 5 mètres pour établir le palais roman — Enfin sur 0 m. 90 à la fin du XIIe ou plutôt au XIIIe siècle, au temps où fut terminée la grande salle.

Ces fouilles mettent donc fin à une hypothèse séduisante, mais elles voudraient être continuées pour compléter les résultats acquis et préciser la destination des substructions mises à jour. Il sera, en tout cas, utile de réserver un emplacement permettant de garder le contact avec le sol antique.

 

 

 

 

 

 La Ville de Poitiers va acquérir le palais des ducs d’Aquitaine pour un million d’euros.

Voté à l’unanimité en conseil municipal lundi 24 juin 2019, l’ancien palais de justice sera la propriété de la ville au 1er janvier 2020.

 

Fouilles


D’importantes fouilles archéologiques sont menées, en 1904-1905, dans le square Jeanne-d’Arc par le Père de La Croix puis en 1943 par François Eygun, dans la grande salle.

On connaît les grands personnages qui ont vécu au palais mais on ne sait pas quelle forme avait l’édifice à différentes époques, quelles étaient ses fonctions, son étendue, pointe Nicolas Prouteau, maître de conférences en archéologie médiévale à l’université de Poitiers et membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM).

Selon de grandes probabilités, ce Capitole, sorte de citadelle, existait là où se trouve actuellement le Palais-de-Justice, ancien Palais des Comtes du Poitou.

Si l'on considère, en effet, les murs romains qui forment le soubassement dudit Palais, à l'ouest et au sud, et si l'on considère, d'autre part, que le niveau de la grande salle des Pas-Perdus est supérieur de six ou sept mètres à celui des rues adjacentes, on est légitimement induit à croire que cette différence de niveau n'est pas une élévation factice, que les architectes du XIIe siècle ont créée eux-mêmes de toute pièce, mais qu'elle recèle sans doute les fondations d'un monument capitolin, que les architectes du moyen-âge ont dû naturellement utiliser.

Au temps de la domination romaine, c'est là que la justice est rendue, selon les principes du droit civil. C'est là que la souveraine autorité exerce sa puissance. C'est là aussi que la tourbe des faméliques vient recevoir, chaque matin, la sportule ou corbeille de vivres, que l'administration impériale prélève sur les riches, comme la rançon de leur fortune : tant il y a de misères, sous les brillants dehors de cette société élégante et polie, mais profondément inégale !

 

2020

De nouvelles fouilles devraient  démarrer au printemps ou à l’été 2020. L’équipe est composée d’historiens, historiens de l’art, archéologues et archéologues du bâti. Les opérations archéologiques d’étude du bâti et les sondages archéologiques concerneront la tour Maubergeon et ses abords ainsi que le corps de logis qui se situe entre la tour et la salle des pas perdus.

 

2021

L’archéologie, c’est un peu comme un puzzle qu’on mettrait des années à reconstituer. Après deux mois de fouilles intenses tour Maubergeon et dans le square Jeanne-d’Arc, au pied du palais comtal, les archéologues et chercheurs du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale viennent d’achever leur campagne de fouilles 2021. Menées avec le soutien de la Ville et de la Drac, dans le cadre du projet du Palais, celles-ci ont tenu toutes leurs promesses, riches de découvertes et d’enseignements sur l’histoire de cet édifice, un incontournable du patrimoine…

 ==> https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/poitiers-un-chantier-de-fouilles-tres-fructueux-au-palais-des-ducs

 

 

 

 

 

 

Poitiers, ses monuments, son histoire / Jehan Pictave

 

 

 

 


 

(1) A. de la Bouralière : Guide Archéol.

(2) Lucien Magne : Le Palais de Justice de Potiers, 1904.

(3) Bull, des Antiq. de l'Ouest, séance du 18 mai 1860 : Notice par M. Pilotelle, conseiller à la Cour.

(4) Jean Bouchet : Annales d'Aquitaine.

(5) Voir, dans les Mém. des Antiquaires de l'Ouest, 1841, le Salon de Mesdames Desroches aux Grands-Jours, par Jules de la Marsonnière.

(6) Mém. des Antiq. de l'Ouest, 1854 : Discours sur les Grands-Jours, par M. Faye conseiller à la Cour de Poitiers.