Éléonore (Aliénor) d’Aquitaine Dame de Mirebeau

Henri II  Plantagenet, mort en 1189, avait eu quatre fils: Henri, qui mourut avant son père, en 1183, sans laisser d'enfants; Richard Coeur-de-Lion, qui succéda à Henri II ; Geoffroy, qui mourut aussi avant son père, en 1186 ; et Jean, surnommé Sans-Terre.

Geoffroy avait laissé sa femme Constance, duchesse héritière de Bretagne, enceinte d'un fils qui fut nommé Arthus.

A la mort de Richard, en 1199, ses états appartenaient de droit au jeune duc de Bretagne, à l'exclusion de Jean, qui n'était que le quatrième fils d'Henri II. Mais celui-ci n'eut pas de peine à supplanter un enfant; il se fit donner l'épée ducale de Normandie par Gautier, archevêque de Rouen, et la couronne royale d'Angleterre, par Hubert, archevêque de Cantorbéry.

Jean sans Terre avait alors quarante ans, mais comme tous les Plantagenets, il était incapable de résister à ses passions. Il s'éprit d'Isabelle, fille du comte d'Angoulême, bien qu'elle comptât vingt-six ans de moins que lui et qu'elle fût déjà fiancée au fils de Hugues IX (2), seigneur de Lusignan et comte de la Marche. Il envoya les deux principaux chefs de la famille de Lusignan, Hugues IX et son frère Geoffroy, en Angleterre, avec la mission de réprimer une révolte des Gallois et, pendant leur absence, avec la complicité du comte d'Angoulême, il épousa Isabelle (24 août 1200) (3).

Cet acte déloyal excita chez les Lusignan la plus violente indignation et ils demandèrent au roi de France, suzerain du comte de Poitou, justice de l'humiliation que ce dernier venait de leur infliger.

L'enquête et la procédure auxquelles cette plainte fut soumise demandèrent un long espace de temps et la noblesse poitevine, bien qu'elle se montrât en majorité disposée à soutenir les Lusignan, attendit la suite des événements avant de prendre un parti. Il ne semble pas notamment que le vicomte de Châtellerault ait à ce moment rompu avec le roi d'Angleterre. En effet, dans un traité intervenu le 14 octobre 1201, entre Juhel et Jean sans Terre, par lequel Juhel s'engage à servir « son vénéré seigneur Jean, illustre roi d'Angleterre, avec autant de dévouement qu'il sera en son pouvoir », une des cautions de cet engagement est Hugues, vicomte de Châtellerault (4).

Les quelques lignes qui précèdent font voir que, laissant généralement de côté l'étude des grands personnages de l'histoire, je me réserve de développer les faits qui ont particulièrement rapport à la seigneurie de Mirebeau, jusqu'ici peu connue.

Le récit des guerres continuelles qui désolèrent l'Anjou sous le règne des derniers Plantagenets ne trouvera par conséquent pas place en cet endroit. Mais je sens très-bien qu'en m'abstenant de parler des faits et gestes des comtes d'Anjou, hauts seigneurs de Mirebeau, il serait de toute nécessité de mentionner au moins les noms, sinon les actes, des principaux officiers, gouverneurs, sénéchaux, etc., qui durent occuper le château, administrer les terres et rendre la justice en leur nom.

Les recherches à ce sujet sont peu fructueuses, car les événements accomplis pendant les dernières années du XIIe siècle et au commencement du XIIIe sont très-difficiles à suivre dans leurs détails négligés du reste par les chroniqueurs du temps, qui se bornent à enregistrer la conquête du Poitou par Philippe-Auguste.

D'autre part, la versatilité bien connue des barons poitevins et angevins, qui successivement se déclarent du parti du vainqueur toutes les fois qu'ils croient y trouver leur avantage et l'abandonnent au premier revers jette nécessairement un voile assez obscur sur la situation féodale du Mirebalais à cette époque tourmentée.

Je vois bien, le 19 février 1202, le roi d'Angleterre adresser de Chinon, sa résidence favorite, une lettre aux chevaliers, bourgeois et tenanciers de Mirebeau, pour les inviter à reconnaître en qualité de bailli son féal et aimé Payen de Rochefort, à lui prêter serment, aide et conseil, le tout pour le plus grand avantage du service du roi.

 Je vois encore que, le 20 août de la même année, le roi Jean ordonnera à Guillaume de la Roue de remettre à Guillaume de Faye le château de Mirebeau et un prisonnier nommé Guillaume de la Pérate.

Puis, le 25 du même mois, il confiera à Guillaume de l'Église la garde de ce château, avec les droits de fief et tout ce qui en dépend, et invitera les habitants de la seigneurie à le reconnaître en qualité de gouverneur.

Enfin, le même roi Jean séjournera à Mirebeau du 9 au 20 octobre, et adressera de cette ville diverses lettres relatives à l'échange de plusieurs prisonniers.

C'est encore ainsi que je verrai les vicomtes de Thouars, de tout temps étrangers aux destinées de notre ville, la recevoir un jour des mains victorieuses du roi de France, en récompense de leur vigoureux mais éphémère appui.

Le fait, d'ailleurs, qui domine dans l'histoire de Mirebeau pendant le règne de Jean Sans-Terre, est certainement le siège mémorable soutenu par la reine Aliénor, réfugiée dans le donjon. A peu près vers la même époque, ou plutôt pendant l'année précédente, un événement d'une tout autre nature s'était accompli dans la cité mirebalaise.

Depuis quelque temps, l'accroissement continuel de la population de Mirebeau, résidence quasi-royale ou tout au moins, très-récemment encore, séjour officiel d'une princesse deux fois reine, faisait un devoir aux habitants de cette ville de solliciter un plus grand développement du culte religieux.

Cédant aux instances du clergé et du peuple, Maurice, évêque de Poitiers, résolut d'ériger en collégiale l'église Notre-Dame de Mirebeau et d'y créer un chapitre de chanoines.==>L’église Notre Dame du château de Mirebeau dans le Poitou – Un 25 décembre 1793 sous la Terreur

Voulant faire de cette institution une chose durable, l'évêque, d'accord avec le seigneur de cette terre (2), attribue au chapitre les églises Notre-Dame et Saint-Hilaire avec toutes leurs dépendances et tous leurs revenus, et lui concède le droit de présentation aux canonicats vacants. Il abandonne également aux chanoines les diverses oblations qui étaient faites par les fidèles dans l'église de Saint-André, autre paroisse dont l'origine remontait, comme on l'a vu, au milieu du XIe siècle, et qui ne se trouvait pas encore comprise dans l'enceinte de la ville de Mirebeau.

On voit par le titre de fondation de la collégiale que l'évêque se réserve à lui et à ses successeurs la nomination du chef du chapitre, autrement dit du chevecier, et qu'il impose au chapitre un cens annuel de 30 sous angevins pour les trois églises. Le nombre des chanoines n'est pas fixé par l'acte de fondation, mais il fut habituellement de dix, en y comprenant le chantre, le sous-chantre et le chevecier. C'est du moins le chiffre annoncé dans le rapport de Miromesnil, en 1699. Cette fondation, dont la date précise n'est pas bien connue, fut confirmée, le 5 octobre 1202, parle pape Innocent III.

L'histoire du chapitre de Mirebeau n'entre pas dans le plan que je me suis tracé. Il ne serait peut-être pas inopportun pourtant de mentionner quelques-unes des tribulalations auxquelles il fut exposé, à raison de la violation de ses droits, consommée à diverses époques. Ces détails trouveront place dans la biographie de Jeanne de France, dame de Mirebeau, en 1480, à laquelle ces vexations doivent être particulièrement attribuées.

Éléonore (Aliénor) d’Aquitaine

( Éléonore (Aliénor) d’Aquitaine - Cie Capalle - Château de Talmont)

Voyageons maintenant dans le temps, nous voilà revenue à la cour de la reine Eléonore d’Aquitaine, dame de Mirebeau.

La reine s’y était retirée, n’ayant pu longtemps supporter le séjour de Fontevraud et la vue des tristes monuments qui renfermaient les cendres de son mari et celles de ses enfants.

Tandis que le preux troubadour s'éloignait rapidement, Eléonore rappelait aux chevaliers assemblés à sa voix, tout ce qu'il fallait d'exactitude dans l'accomplissement de ses ordres ; et chacun se rendit à son poste. Restée seule avec la triste fille de Fitz-Walter, elle la regardait d'un oeil où le dédain se mêlait au dépit d'une affection méprisée.

Mathilde, abattue sans être humiliée, connaissait la douleur et repoussait la honte: elle savait gré à la reine d'avoir, au milieu de sa colère, gardé un profond silence sur leur rencontre. Un tel ménagement, peu compatible avec le caractère violent de la veuve de Henri II, ne pouvait provenir que d'une amitié dont le souvenir l'empêchait d'en déshonorer l'objet; néanmoins elle n'était pas encore assez généreuse pour lui épargner les reproches ; et comme toutes les âmes passionnées, soit que Eléonore se fût trouvée heureuse de fournir une excuse à sa fille d'adoption, soit que, profondément ulcérée, elle sentît le besoin d'agiter dans le coeur d'une autre le trait qui déchirait le sien, elle proféra ces paroles accompagnées d'un regard courroucé :

« Jeune imprudente ! bientôt mon fils rapportera la réponse à votre odieuse lettre, et vous verrez cet objet chéri, auquel vous alliez me sacrifier, dépendre d'un ennemi dont le coeur est rempli de tant d'injures à venger. »

— « Hélas ! » répondit lentement Mathilde, « cette vengeance que vos voeux appellent sur une tête qu'on devrait préserver de tous les outrages, pourra-t-elle satisfaire une âme comme la vôtre?... Madame, vous avez supposé que, dans ma démarche inconsidérée, j'étais guidée par un sentiment que je crois ignorer. Si, moins agitée par la colère, votre main avait pu saisir ce fatal écrit, il eût suffi pour démontrer mon innocence et détruire vos soupçons. Il est vrai que je l'adressais au prince Artus ; il est vrai qu'aux jours de son enfance je partageais ses jeux ; mais a-t-il conservé le souvenir de ces instants si calmes?....

Il a pris ma défense sans me reconnaître ; le temps avait développé ses forces et sa taille, lorsque je l'aperçus chez ma tante : je ne savais pas quelle main avait protégé ma liberté; je n'appris son nom que lorsque tous les habitants de Beaumont-le-Roger en furent instruits; et si, comme vous, je pris part à sa délivrance, la justice et le souvenir d'un éminent service dirigèrent seuls mes actions.

J'avoue que, retrouvant dans mon libérateur le frère d'Aliénor, ma reconnaissance devint plus vive, et que les sentiments de mon enfance prirent une nouvelle énergie; mais tout ce que j'éprouvais alors,  je puis le confirmer ici même; l'amitié fraternelle ne saurait être plus pure.

Je voulais ramener votre petit-fils dans vos bras ; je voulais vous voir le presser sur ce coeur qui ne sait rien éprouver faiblement; sur ce coeur où, moi-même, j'ai connu de douces émotions, et qui, s'il eût apprécié les vertus d'un mortel digne d'y régner, m'aimerait encore comme il m'aimait.

L'accent de la vérité, si facile à saisir pour les esprits observateurs, venait de jeter une impression nouvelle dans le sein d'Eléonore ; le regard céleste de la jeune accusée avait presque désarmé une femme aussi prompte à punir qu'à soupçonner.

Indécise, Eléonore hésitait encore dans le jugement qu'elle allait porter.

 « Voyons, «  s’écria-t-elle, « jusqu'où vous pousserez l'audace! Oserez-vous m'affirmer que vous n'avez pas désigné à l'armée des alliés les endroits où le peu de soldats que je possède m'empêche de placer des défenseurs ?»

— « Moi ! » reprit vivement Mathilde, « moi !  que je vous trahisse !... Non, vous ne le croyez pas. Auriez-vous pu penser qu'honorée de votre affection, j'eusse voulu m'en rendre indigne?... M’avez- vous vu tenir la conduite basse de l'adulation?... Combien de fois, loin de profiter de la partialité qui vous entraînait vers moi, n'ai-je pas, par ma franchise, altéré momentanément l'union qui existait entre nous ?...

Madame, je vous aime et vous respecte, et dans cet instant où je dépends entièrement de votre volonté, j'ose encore ajouter, que les bornes de ce respect et de cette amitié ne pourraient être posées que par votre injustice. Peut- être vais-je ajouter à votre courroux, mais je vous dois toute la vérité : sachez qu'en ce jour, si terrible pour moi; mon plus grand malheur n'est pas de vous avoir déplu, mais d'avoir échoué dans un dessein qui devait renverser tous les vôtres. Je n'ai pu voir l'agitation de votre esprit, sans m'efforcer d'y mettre un terme; j'ai voulu vous obliger à avouer hautement ces sentiments maternels que vous combattez encore. Punissez-moi de ma témérité, mais n'ajoutez pas à la douleur de me voir retirer votre bienveillance, le soupçon d'avoir mérité la perte de votre estime.

 La dissimulation que j'abhorre, cette science funeste, méprisée à » la cour de Constance, est étrangère à mon » coeur. »

— « Audacieuse enfant ! » s'écrie Eléonore, « direz-vous que vous n'aviez aucune correspondance préméditée avec Artus? »

— « Non, » répondit Mathilde, « et sans » doute il n'aurait pu reconnaître la main qui l'instruisait de son devoir. »

— « Et ce retour que j'aurais attribué au respect filial, aurait donc été votre ouvrage !.. » Vous avez toujours trahi ma confiance. »

— « Je croyais la mériter davantage. »

— « Vous compromettiez ma dignité de reine et de mère. Ecoutez-moi, Mathilde! j'aime à croire à la vérité de vos discours, et votre innocence fait partie de ma tranquillité ; mais je ne puis être le jouet d'un enfant. L'imprudence que vous avez commise tient à un caractère insubordonné : ce que vous avez tenté cette nuit, vous pouvez l'achever dans un autre instant. Ma position me force à ne vivre qu'avec des amis dévoués.

Votre coeur se partage et je n'y tiens pas la première place. J'espérais que les faveurs dont je vous honorais, que ma tendresse et mes soins attentifs obtiendraient en retour un empire absolu sur tous vos sentiments. Je vous décharge d'une inculpation odieuse, mais je ne puis anéantir les preuves de votre dissimulation. » Ici Mathilde fit un mouvement.

« Jeune fille, écoutez-moi sans impatience, » continua faîtière Eléonore , « et souffrez les reproches que vous vous êtes attirés;- je ne veux point vous accabler sous le poids de mon courroux. Maîtresse de votre liberté, je vous la rends ; mais partez dès aujourd'hui. Quand je parle, je ne veux pas avoir à craindre un écho révélateur de ma pensée; Allez, je pardonne, mais je n'oublie point: vous n'avez plus ma confiance. »

— « Dieu! » s'écria Mathilde, « quel injurieux pardon vous m'accordez ! Tant de générosité peut-elle s'allier à tant de rigueur! Vous croyez à mon innocence lorsque l'évidence même semble m'accuser. Ah! plutôt, haïssez-moi, rendez-moi malheureuse, servez-vous de votre pouvoir pour m'infliger les punitions que mon imprudence m'attire; mais ne m'éloignez pas de votre présence. J'ai dû vous irriter, je le sens; mais » au moins rendez justice à la pureté de mes intentions : elles peuvent exciter votre colère, sans justifier votre mépris. »

— « Non, » reprit Eléonore; «  maintenant je vous crains.»

— « Moi, qui donnerais ma vie pour la vôtre !»

— « La méfiance est entrée dans mon coeur. »

— « Ma soumission l'en éloignera. »

—  « Si je me tais, reprit la reine, vous me croirez injuste quand je ne serai que prudente, et mon silence sera interprété comme un reproche. »

— « Vous parlerez, » dit vivement Mathilde en pleurant ; « lorsque vous verrez ma douleur de vous avoir déplu, l'élévation de votre âme vous empêchera de donner la mort à l'enfant que vous aimiez. Je ne veux pas d'un pardon limité; il me faut tout ce que vous m'accordiez avant ce jour affreux. Je croyais si bien faire! j'aspirais à réédifier votre bonheur détruit depuis longtemps. Eclairez-moi sur ma faute, mais ne m'accablez pas d'une indifférence qui me tue. »

L'altération des traits de Mathilde, la rougeur de ses joues, la chaleur brûlante de ses mains qui cherchent à saisir celles d'Eléonore, tout annonce la violence des impressions qui l'agitent: mais ce geste permis à la favorite d'une souveraine, devient, lorsqu'elle cesse de l'être, une familiarité offensante.

 Eléonore recule d'un pas, et sa contenance témoigne combien elle est surprise de la témérité de la jeune fille. A cette marque de dédain qui remplaçait une sollicitude presque maternelle, Mathilde tombe et reste sans mouvement aux pieds de la reine: la pâleur subite de son front, le froid mortel qui circule dans ses veines, attestent la profondeur de son désespoir.

Eléonore effrayée voit qu'elle a déployé trop de rigueur, et, passant immédiatement de la colère à l'intérêt le plus vif, relève elle-même sa fille adoptive, emploie tout ce qui peut la ranimer, et parvient à rappeler la vie sur ce visage décoloré.

«Ah! vous ne m'aimez plus, » s'écrie la Rose d'Albion en rouvrant les yeux, « vous ne m'aimez plus ! laissez-moi mourir. Je pouvais encore soutenir votre colère , mais votre indifférence, jamais. » 

— « Mathilde! mon enfant, je te pardonne, »  reprit Eléonore : « je te crois innocente; tu t'es trompée, sans doute, en voulant agir pour me rendre un fils; mais, au moins, rends-moi mon amie, rends-moi mon enfant le seul qui ne m'ait point abandonnée,  le seul peut-être qui m'ait aimée comme on aime une mère.

A présent, Mathilde, c'est à toi de me pardonner. Hélas! victime des passions que je reproche aux autres,  je ne sais ni les régler ni les vaincre: je le sens trop ! j'allais éloigner de moi le seul trésor qui me reste. »

Et la reine prodiguait les plus affectueuses caresses à Mathilde, qui, rappelée au bonheur, laissait éclater les transports de sa joie, et couvrait de baisers respectueux cette auguste main livrée à la douce pression des siennes. Tant d'indulgence ne suffisait pas pour ramener le calme dans son âme; il lui fallait une justification pleine et entière: elle regardait la reine avec des yeux baignés de larmes, et lui demandait d'envoyer un homme sûr et prudent chercher dans les fossés cette malheureuse lettre.

« Non, » dit Eléonore, « je me fie à votre parole; laissez-moi trouver dans votre conduite à venir l'assurance positive d'un attachement que je ne mets plus en doute. Mathilde ! je veux vous croire : hélas ! j'en ai besoin. »

— «Et moi, » reprit la jeune fille, «j'éprouve un égal besoin de vous faire juger jusqu'à quel point j'ai été coupable; mais je suis sûre que le contenu de ce funeste billet, s'il m'attire des reproches, ne peut m'attirer votre haine. Pour le repos de mes jours, accordez-moi ma demande !»

—« Non, non, » dit la reine, «c'est inutile.»

— « Je vous en conjure ! » s'écrie Mathilde; et sans attendre la permission qu'elle désirait, elle fait appeler un serviteur fidèle, lui explique la forme de la pierre, la couleur du ruban, le volume du parchemin et le lieu où il avait échappé de ses débiles mains :

bientôt le fatal écrit est rapporté ; Eléonore en détournait ses regards; Mathilde insistait pour qu'elle en prît connaissance : « Non ma fille, » disait la souveraine, « c'est vous, à votre tour, qui me faites injure : ne puis-je vous persuader qu'Eléonore conserve assez de vertu pour croire à celle d'autrui ? »

— « Ce n'est pas moi qui dois le mettre » en doute, » reprit la Rose d'Albion; « mais vos bontés, madame, ont excité l'envie: qui sait ce qu'un jour elle peut entreprendre?... Il faut que vous puissiez dire : j'ai vu. Je vous en supplie, apprenez-moi l'étendue de ma faute ! »

Eléonore, voyant l'agitation de Mathilde, prit la feuille qu'elle lui présentait, et, d'un coup d'oeil rapide, parcourut ce peu de lignes qu'un double intérêt avait inspirées à une âme sincère. La reine, profondément émue, regarde sa favorite avec attendrissement, et détourne subitement la tête pour ne pas lui laisser voir le trouble qu'elle ressent : elle allait lui rendre l'innocent écrit, lorsqu'une sourde rumeur se fit entendre au dehors......

 

La Baronnie de MIREBEAU, période Poitevine et Angevine (Foulques Nerra – Aliénor d’Aquitaine) <==.... ....==> Time Travel 1202 – Aliénor d’Aquitaine et le Siège de Mirebeau - Arthur Ier Duc de Bretagne - Hugues le Brun de Lusignan

 

==> La vie d’Aliénor d’Aquitaine <== La vie d'Aliénor d'Aquitaine, reine d’Angleterre à Chinon et à Fontevraud l'Abbaye

 

 

 

 


 

 (1) Rotuli Chartarum 97 . Lettres datées de Castr Arald, 4 juillet. D'après l'itinéraire de Jean sans Terre dressé par DUFFUS HARDY dans le Rotuli litterarum patentium, Jean arrivé le 4 juillet au matin à Châtellerault aurait séjourné à Poitiers jusqu'au 9 et se serait ensuite rendu le 10 à Saint-Jean d'Angély. — ALFRED RICHARD, Histoire des comtes de Poitou, II, p. 376, affirme que, de Châtellerault, Jean alla à Lusignan sans passer par Poitiers, mais je ne sais sur quel texte il s'appuie.

(2) Confusion sur les Lusignan

Isabelle d'Angoulême était-elle fiancée à Hugues IX de Lusignan qui mourut à Damiette en 1219 ou à Hugues X qu'elle épousa en 1220 après la mort de Jean sans Terre ? Cette dernière opinion, dit ALFRED RICHARD, Histoire des comtes de Poitou, II, p. 378, ne saurait se soutenir depuis qu'elle a été victorieusement réfutée par LÉOPOLD DELISLE, dans l'appendice de son Mémoire sur une lettre adressée à la reine Blanche. Or, il me semble que c'est Léopold Delisle lui-même qui donne la preuve dans cet appendice que, par inadvertance, il s'est trompé. Il dit, en effet, qu'Hugues IX était marié avec Mathilde d'Angoulême, que celle-ci fut la mère d'Hugues X né avant 1190 et qu'elle mourut en 1233. Mémoire cité, p. 29. Si donc Hugues IX a eu pour femme Mathilde, de 1189 à 1233, comment aurait-il pu être fiancé avec Isabelle en 1200 ? Dira-t-on qu'il avait été fiancé avec celle-ci avant d'épouser Mathilde, c'est-à-dire avant 1190 ? Mais Isabelle ayant quatorze ans en 1200, n'en devait avoir que trois en 1189, tandis que Hugues IX, fils aîné d'Hugues VIII, mort vers 1164, n'était plus un enfant.

Il est vrai que Richard se met en contradiction avec Léopold Delisle en disant que Hugues IX était veuf au moment du mariage d'Isabelle avec Jean sans Terre, mais il ne donne aucune preuve à l'appui de cette assertion. Quant au témoignage d'Itier qu'il invoque, on pourrait facilement, je crois, démontrer, si c'en était le lieu, que loin d'appuyer la thèse de Richard, il fournit la meilleure preuve qu'elle n'est pas fondée.

(3) A Angoulême, le jour de la fête de Saint-Barthélemy, apôtre. Chronique de Saint-Martial de Limoges, note, p. 67 et ITIER, p. 106. — BÉMONT dit à Chinon, le 30 août, De la condamnation de Jean sans Terre, en 1202, Paris, 1886, page 2.

(4) « ... dedi eidem régi hostagios et fidejussores subscriptos de conventionibus istis fideliter et firmiter observandis scilicet... Hug. vicecomitem de Castell Eraldi. »

RYMER, Fœdera, tome I, p. 40. Chinon, 14 octobre 1201.