Time Travel 1202 – Aliénor d’Aquitaine et le Siège de Mirebeau - Arthur Ier Duc de Bretagne - Hugues le Brun de Lusignan comte de la Marche et d'Angoulême

En mars 1202, le conflit éclata. La Cour du roi de France avait sommé Jean à plusieurs reprises de se rendre à Paris pour comparaître devant elle, et comme il s'y refusait toujours, elle le déclara déchu de tous les fiefs qu'il tenait de la couronne de France (5).

Philippe-Auguste se hâta de prendre les armes pour mettre la sentence à exécution ; il avait sous la main un instrument précieux, il n'hésita pas à en user.

Arthur de Bretagne venait d'avoir quinze ans ; Philippe le reconnaît comme duc de Bretagne, comte d'Anjou et du Maine. Il l’arma chevalier, lui donne comme fiancée sa fille Marie âgée de cinq ans (6), reçut son hommage et l’envoya avec 200 lances faire la conquête du Poitou.

Arthur arriva à Tours vers la fin de juillet 1202 et un grand nombre de barons poitevins accoururent près de lui, notamment Hugues III, vicomte de Châtellerault (7), Hugues le Brun de Lusignan, son frère Geoffroy (8), Guillaume de Mauléon et le neveu de ce dernier, Savari, André de Chauvigny, etc... Toutes ces forces réunies ne constituaient cependant qu'une petite armée, et la prudence eût conseillé d'attendre des renforts importants qui s'annonçaient de la Bretagne et du Berry (9), mais pour une raison ou pour une autre, les coalisés se mirent immédiatement en marche et vinrent assiéger la ville de Mirebeau dans laquelle se trouvait la vieille reine Aliénor (10).

Tout d'abord il s'empare de la ville mal défendue, Aliénor se réfugia dans le château qui consistait principalement en un énorme donjon flanqué de tours, bâti par Foulques Nerra, et que, pour ce motif, on avait (11) baptisé du nom de la « Cuve d'Anjou ».

Pendant qu'Aliénor s'enferme dans la forteresse avec ses défenseurs, ses vassaux les plus proches, à la tête desquels il faut assurément voir prendre rang le seigneur de Brisa, Arthus et les Poitevins occupent la ville et forment le blocus du château.

Elle envoya, en même temps, des messagers à son fils Jean-Sans-Terre.

L’armée d’Artus vient prendre position au pied du donjon. Mais le château résista plus qu'on n'avait pensé.  De là il interpelle la vieille reine et la conjure de s'en venir avec lui :

« en boine pais quel part k'ele vorroit aler ». Mais Aliénor refuse de sortir du castel et l'engage à s'en aller, « car assés troveroit castiaux que il poroit assaillir, autres que celui à ele estoit dedans, et molt li venoit à grant mervelle, que il asseoit castiel à il savoit qu'ele estoit, ne li ne li Poitevin ki si home lige doient estre » (a).

Les Poitevins se gardaient mal ; aucune discipline, comme dans toutes les armées féodales du temps, ne régnait parmi eux ; de plus, pour empêcher toute évasion de la part des défenseurs du château, les assiégeants avaient pris soin de murer toutes les portes de la ville sauf une seule (13). Cette précaution tourna à leur désavantage.

Alors Guillaume des Roches, général des troupes d'Arthus, ne se voyant pas en force pour résister aux armes anglaises, crut faire une action de grand politique et de bon serviteur tout ensemble, en livrant son jeune maître aux mains du roi Jean, qui lui avait promis de composer à l'amiable avec le prince son neveu.

Jehan-Sans-Terre, prévenu de la situation critique de sa mère, partit aussitôt de Chinon, et, le mardi 30 juillet 1202, arriva soudainement à Mirebeau.

Jean, qui accourut à son secours avec une célérité que tous les chroniqueurs ont pris soin de noter (12).

Assaillis à l'improviste, ils n'offrirent qu'une faible résistance et pas un d'eux ne put s'échapper (14).

Mais des Roches eut bientôt lieu de se repentir de son aveugle confiance. ….

Préparée à tout événement, Eléonore pense que les assiégeants recommencent l'attaque de la veille; elle se dispose à quitter Mathilde : mais la jeune fille la retenant par son royal manteau, lui dit avec vivacité :

« Maintenant que vous savez qu'Artus n'est prévenu sur aucun de vos plans ; laisserez-vous Bernard de Ventadour porter vos plaintes dans le Maine? peut-être est-il encore temps de suspendre sa marche.

Soyez sûre qu'au plus léger signal de paix, l'armée bretonne cessera d'assaillir les murs de Mirebeau. N'attirez pas une seconde armée dans les plaines du Poitou ; un seul mot de votre auguste bouche peut arrêter les flots de sang qui vont les inonder : ne balancez pas à le prononcer ! »

En achevant ces paroles, Mathilde craignait d'avoir irrité la veuve de Henri, mais elle lui répondit sans colère :

« Mon enfant, il est désormais trop tard pour entrer en conférence : » cette démarche ne peut venir de moi; l'honneur et la politique s'y opposent également: on croirait y voir une marque de détresse, et, les murs de la place fussent-ils percés à jour, je me défendrais encore sur leurs débris. Adieu ; laissez-moi sortir. Si vous ne faites pas de voeux pour mon triomphe, au moins n'en faites pas pour des succès qui pourraient amener ma perte. »

Après ces mots, la reine courut se rendre où sa présence devenait nécessaire.

Dirigée avec plus de prudence que la première, cette seconde attaque devint décisive.

 En vain, par son activité, Eléonore semblait se multiplier; en vain ses anciens chevaliers la secondaient de toute leur vaillance : la bouillante jeunesse des princes coalisés, après un combat de plusieurs heures, contraignit la reine à quitter les remparts, et à se renfermer dans le château, unique ressource qui lui restât. Irrité d'un échec difficile à réparer, son coeur, dont la vive intercession de Mathilde avait peut-être adouci la fierté, retrouva bientôt l'amertume qu'excite l'amour - propre blessé.

Victorieuse, Eléonore aurait pu demander la paix; mais battue, forcée dans ses retranchements, la veuve de Henri aurait su mourir les armes à la main plutôt que de présenter au joug son front humilié.

Maîtres de la ville, les confédérés s'établissent dans les maisons abandonnées par les habitants.

Les Lusignan, trop fiers de leur succès, firent sommer la reine de déposer les armes. Sourde aux ordres des vainqueurs, du haut des créneaux de sa forteresse, la digne mère de Richard, la fille de Guillaume IX regardait les ennemis déployer leurs forces, et, d'un air dédaigneux, souriait à leurs menaces.

Plus abattu que son aïeule, Artus, après l'effervescence du combat, ne retrouvait dans le repos aucune sécurité. Le jeune guerrier soupirait d'un triomphe qui lui présageait le retour des tempêtes. Une telle victoire lui semblait outrager les sentiments de la nature; son coeur lui reprochait la gloire de ses armes dirigées contre une mère.

 En vain la voix d'un mentor et d'un ami lui rappelait que cette mère, injuste dans le choix de l'objet de ses affections, répandait toutes les faveurs de sa tendresse sur l'usurpateur du royal héritage. Le fils de Constance craignait de juger Eléonore avec trop de rigueur. Un secret pressentiment lui répétait sans cesse que les circonstances seules éloignèrent son aïeule de la famille de Geoffroi. A la suite de ses réflexions naissaient des espérances et des inquiétudes qu'Artus confiait au sire Desroches, lorsqu'un garde vint troubler cet épanchement consolateur.

« Un homme d'une figure étrange demande à parler à son souverain, » dit le soldat; « c'est sans doute un envoyé de la princesse Aliénor; il parle le langage de l'Armorique, et son accent est semblable au nôtre. »

Au nom d'Aliénor, Artus demanda quelques détails sur l'homme désigné comme un compatriote. Ce pouvait être un espion de la veuve de Henri II; la prudence prescrivait de ne laisser pénétrer auprès du prince que des amis intéressés à sa conservation. Guillaume se fit répéter plusieurs fois le signalement de l'individu qui se présentait.

« Eh mais! » s'écria le duc, « je n'en puis douter, c'est Clicthoue! il accourt nous rejoindre. Un si dévoué serviteur ne saurait être importun; laissez-le parvenir jusqu'à moi. »

Le garde ne tarda pas à reporter cette réponse, et le Nain vint se jeter aux pieds du fils de Constance.

Le prince partagea l'émotion de Clicthoue, dont la présence lui rappelait également un grand service rendu avec désintéressement, et le jour le plus sinistre de sa vie. Les habitants du château de Beaumont-le-Roger furent le premier objet des questions d'Artus. Il savait la mort de la comtesse, mais le manoir renfermait encore des amis dont le sort ne pouvait lui rester indifférent.

Les soins du père Péters, l'intérêt que lui avait témoigné Mathilde avaient laissé de profonds souvenirs dans sa mémoire. Clicthoue lui apprit le départ de Péters pour Pontefract, sa ville natale. Après la mort de la châtelaine, il n'avait plus voulu habiter des lieux qu'elle avait quittés pour un meilleur séjour.

Le saint homme, que cette perte rendait si malheureux, s'était éloigné d'une contrée que les vertus de la comtesse ne devaient plus orner. Il était parti pour la Grande-Bretagne, afin de consacrer à Dieu le reste de ses jours dans une retraite absolue; et, pour accomplir un projet qui charmait sa piété, il avait établi sa demeure dans un ermitage voisin du lieu de sa naissance.

La surprise et l'émotion d'Artus devinrent plus vives en apprenant que, dans cette même ville qu'il tenait assiégée, la Rose d'Albion soulageait les ennuis d'Eléonore, et lui consacrait l'aurore d'une existence que tous les biens de la vie devaient embellir. « Mais, peut-être, » continua Clicthoue, « ai-je des renseignements plus utiles à vous donner. Hier, avant le jour, je me suis arrêté à deux milles d'ici : m'étant remis en marche, je cheminais avec précaution près de Mirebeau, l'un des domaines d'Eléonore, et je pensais au danger de tomber en son pouvoir, lorsqu'un chevalier, la visière abaissée, sortit d'un massif d'arbustes et s'éloigna promptement. » A peine était-il hors de la portée de ma vue, que j'entendis du bruit près de moi. Alors, pour échapper aux regards, je ne trouvai d'autre expédient que de me jeter dans le  taillis d'où sortait l'étranger. Les ronces vives dont j'étais entouré masquaient une caverne spacieuse où je me réfugiai. Pendant plus de trente heures j'ai parcouru des détours immenses où les chemins se croisaient sans jamais me ramener vers la première entrée. Le désespoir s'emparait de moi, lorsque mes jambes heurtèrent contre les marches d'un escalier. Je réunis pour entreprendre de le monter toutes les forces qu'une longue abstinence m'avait fait perdre

Après plusieurs stations qu'abrégea beaucoup mon empressement à sortir d'un lieu de ténèbres, je me trouvai sous une arcade où le jour arrivait d'en haut. Je n'apercevais aucune porte : j'osai hasarder un effort dangereux. A l'aide de mes bras, j'atteignis les barreaux placés au-dessus de ma tête, et j'allais élever la voix pour demander du secours, lorsque des cris arrivèrent jusqu'à moi: le tumulte allait toujours croissant.

Mes plaintes n'amenèrent personne, mais je parvins à distinguer que la place était emportée d'assaut, et que la reine se sauvait dans la forteresse, entraînant à sa suite le reste de ses guerriers.

Je reconnus plusieurs serviteurs de Jean-sans-Terre; je redoutais de me livrer entre les mains des sujets d'un tyran qui ne me pardonnera jamais de lui avoir, ravi votre tête. Dans cette perplexité, j'aurais repris immédiatement la route que je venais de tenir, si l'épuisement auquel j'étais réduit n'y eût mis un obstacle insurmontable. Tout à coup, des pas précipités se font entendre : éperdu, je m'élance contre la muraille ; elle fléchit au choc de mon corps, et je tombe sur le plancher d'un appartement. J’avais touché, sans l'apercevoir, un des panneaux de la boiserie. Étourdi de ma chute, et me relevant avec peine, je promenais autour de moi des yeux égarés : quelle fut ma surprise de me trouver dans la chambre même, de la reine! Les attributs d'une souveraine m'environnaient; la richesse des meubles, l'élégance des vêtements jetés en désordre sur un lit, tout servit à confirmer mes premiers soupçons.

Divers mets abandonnés sur la table me firent supposer que, dans la confusion de cette journée, la reine avait négligé les plus impérieux besoins, pour se transporter où les événements réclamaient sa présence.

L'émotion, peut-être la crainte, m'avaient tellement ôté l'appétit, que je ne pus prendre le moindre aliment. Préférant la mort à l'esclavage, je sortis de ces lieux, et redescendis cet escalier sur lequel j'avais fondé l'espérance d'échapper au péril qui me menaçait encore.

 Le ciel eut pitié de moi: à peine m'étais-je engagé de nouveau dans ce fatal labyrinthe, qu'une seconde issue, assez voisine de la tour de Mirebeau, laissait pénétrer les derniers rayons du soleil.

Je m'en approchai, et bientôt, à travers les crevasses d'un rocher, je reconnus les couleurs de Bretagne, portées par vos soldats. A la vue de mes compatriotes, j'ai repris courage et je suis sorti des voûtes obscures où j'avais craint de cesser de vivre. Mon aspect les a surpris, je ne leur ai point dit que j'arrivais encore de plus loin; mais cette extrême faiblesse que le danger avait fait un moment disparaître, est revenue avec l'assurance de ma liberté.

On s'est aperçu que j'avais besoin de secours ; ils m'ont été prodigues. J'ai demandé si vous n'étiez point blessé; la réponse a été conforme à mes désirs, et j'ai obtenu d'un de vos gardes la faveur d'être introduit près de vous.

Voilà, seigneur, des détails exacts qui peuvent amener pour votre cause d'immenses résultats. »

— « Je ne vois pas, » dit Artus, « quel parti je pourrais tirer de ce que je viens d'entendre. »

— « Quoi ! » s'écria Desroches, « vous ne saisissez pas l'idée de Clicthoue! Moi, je la comprends parfaitement. Il faut, dans une heure, en suivant les chemins pratiqués sous le château, pénétrer auprès d'Eléonore, et nous rendre maîtres de sa personne : avec un tel otage, nous dicterons à Jean-sans Terre des lois auxquelles il faudra bien qu'il se soumette. »

— « Dieu me préserve d'en user ainsi, » dit Artus avec chaleur. « Quoi! c'est de moi qu'émanerait un arrêt si cruel ! j'abuserais de la détresse de la seule mère qui me reste, et j'arriverais par une surprise dans-les murs que nous devons conquérir!...

Encore un  jour, et la forteresse cédera. Voulez-vous faire supposer que le courage d'Eléonore nous a réduits à l'emploi de la ruse pour la vaincre?

et d'ailleurs, qui sait si l'accès serait aussi facile qu'on le croit? qui nous assure qu'à peine introduits dans ces vastes souterrains, l'écho réveillé par le bruit de nos pas, n'irait point retentir aux oreilles de la reine, et qu'alors ces lieux sombres ne deviendraient pas le tombeau de l'élite de nos chevaliers immolés à la sûreté des assièges?....

C'est à la face du ciel que nous devons combattre, c'est l'astre du jour qui doit éclairer notre gloire; ne me parlez jamais de marches ténébreuses, je dédaigne une victoire obtenue par de tels moyens : et c'est contre une femme, contre un être faible qu'on veut me décider à les employer !»

— « Précisément,» reprit Clicthoue, «parce que vous avez à vaincre une femme, l'arme que vous méprisez pourrait être nécessaire; elle est peut-être la seule qu'Éléonore ait à sa disposition; si vous n'acceptez pas aujourd'hui la chance que le ciel vous envoie, demain l'occasion sera perdue sans retour. »

— « Quel que soit le sort de mes armes, » dit Artus, « je ne regretterai jamais d'avoir négligé un moyen de succès que je blâme. Mais, Clicthoue, ce que dans votre zèle vous êtes venu m'offrir pour mes soldats, je puis en profiter pour moi, pour moi seul, entendez-vous?

Je veux voir Eléonore, je veux moi-même plaider ma cause. A la voix d'un fils qui vient se livrer entre ses mains, elle sentira que les liens qui nous unissent, loin d'être brisés par nos divisions, doivent se resserrer de nouveau: son coeur entendra le mien, et la paix va renaître entre nous. »

Déjà le prince se levait pour exécuter son projet, lorsque Guillaume et Clicthoue se mirent en travers de la porte : « Non, » s'écrièrent-ils en même temps, « non, vous ne sortirez point! une tête si chère ne peut s'offrir aux coups de Jean-sans-Terre et d'Éléonore. »

- «Laissez, » reprit Artus, « laissez-moi!  Eléonore ne m'a-t-elle pas déjà sauvé la vie? » pensez-vous qu'elle me l'arrache aujourd'hui que je me remets à sa générosité? »

— « Quelle différence! » interrompit le nain : « alors, vous n'aviez d'autre tort à ses yeux que de penser à défendre vos droits?  mais votre bras n'avait pas levé la lance sur sa tête. »

— « Eh bien! » dit Artus avec vivacité, « j'irai la rompre à ses pieds, cette arme coupable, et nous verrons si sa main en saisira les débris pour me percer le sein. »

— « Votre aïeule, » reprit Guillaume, « en vous voyant paraître subitement auprès d'elle, vous supposerait des desseins criminels ; elle n'hésiterait pas à réclamer du secours, et cesserait d'être maîtresse de votre sort, dès que votre présence serait connue de ses guerriers; plusieurs d'entre eux sont dévoués à Jean-sans-Terre. Si vous dédaignez mes conseils, c'en est fait de votre liberté.

Une mère, en mourant, vous ordonna de suivre mes avis ; je ne saurais vous permettre une semblable démarche. »

-« Quoi! » s'écrie Artus, « suis-je donc prisonnier au milieu de mes sujets, et ne m'est-il accordé d'agir qu'après avoir obtenu leur consentement ?»

— «Non, mon prince, «dit Clicthoue, vous êtes indépendant, et vos volontés sont absolues; mais un peuple soumis voudrait ici vous faire comprendre que ce serait compromettre son bonheur que d'exposer vos jours; trop d'intérêts s'y rattachent pour les livrer légèrement. »

— « Alors, » reprit Artus avec désespoir, « il faut donc qu'à jamais Eléonore méconnaisse mes voeux les plus sincères, et la faux de la Mort m'aura moissonné avant qu'elle ait pu me rendre justice. »

— « Non, » s'écria Clicthoue , ne redoutez pas ce malheur; je connais les détours du souterrain que j'ai parcouru; je saurai m'orienter dans ce labyrinthe : c'est moi qui vais me jeter aux pieds de la reine, et lui porter ces paroles respectueuses que vous voudriez lui faire entendre vous-même. Ma vue ne peut l'étonner; elle méconnaît, et  je ne cours aucun danger. » .

— « Mais,» reprit Artus, «si vous avez fui sa présence, il y a peu d'heures, pourquoi ne la craignez-vous plus maintenant ? »

— « La circonstance n'est plus la même, » répondit le nain ; « je lui apparaissais au milieu de ses défenseurs, et, malgré son orgueil, votre aïeule est plus dépendante de Jean-sans-Terre qu'elle ne le croit.

En ce moment, je la trouverai seule ; elle cherche sans doute, un repos qu'elle ne peut savourer en paix. Maintenant, je sais votre pensée, je la lui ferai comprendre: naguères elle m'écouta lorsque j'accusai son fils chéri; sans doute elle m'écoutera plus favorablement encore, lorsque je lui parlerai de votre part un langage affectueux et soumis. »

— « Oui, » dit Guillaume sans attendre le consentement du prince, « oui, Clicthoue a raison; il vous a déjà prouvé son intelligence et son dévouement : laissez-le exécuter une entreprise dont lui seul peut se charger. »

Vaincu par les instances de l'amitié, Artus sortit avec Guillaume pour accompagner le Nain fidèle, qu'ils virent avec inquiétude s'enfoncer sous les roches mousseuses non loin du château.

Ne voulant point demeurer en ce lieu pour attendre son retour, Desroches s'empressa de ramener Artus vers le toit qu'il venait de quitter: il pensait qu'à chaque instant on pouvait les appeler, soit au conseil, soit au combat. Fatigués d'une glorieuse journée, les soldats endormis ne s'étaient point aperçus de la démarche furtive de leurs chefs.

L'intrépide Clicthoue, fier d'une mission qui le relevait à ses propres yeux, suivait sans hésitation le chemin le plus large, et s'attachait à reconnaître la trace récente de ses pas, à la lueur d'une lampe qu'il avait enlevée sur la table d'Artus, et que sa main garantissait de l'air trop humide du souterrain ; d'autres vestiges, croisés sur les siens, commencèrent à le troubler; il ne pouvait douter qu'on n'eût parcouru les mêmes lieux: les traces qu'il remarquait étaient celles de Bernard de Ventadour.

 Bientôt l'inquiétude du Nain redoubla; des voix nombreuses arrivaient à lui de tous côtés: craignant d'être découvert avant de parvenir auprès d'Eléonore, il ôte précipitamment son chaperon, et le tient suspendu sur sa lampe pour en diminuer la lumière. Cette sage précaution devenait insuffisante, s'il n'avait eu le temps de se cacher derrière des débris amoncelés dans un coin : à peine s'y fut-il mis en sûreté, qu'il aperçut deux soldats, au détour formé par l'angle d'une muraille, assez près pour que leurs paroles pussent être comprises; mais une commotion générale fit trembler les chapiteaux qui soutenaient les voûtes, et les voix des soldats se confondirent avec le retentissement de l'écho.

Les deux hommes effrayés restèrent immobiles un moment : celui qui se trouvait le plus rapproché du Nain partit d'un éclat de rire, et dit à son compagnon : « Nous ressemblons à des enfants, » de nous épouvanter d'un bruit dont nous savons la cause : ne nous arrêtons pas davantage; courons prêter main forte aux travailleurs: nous ne sommes pas les seuls à qui la reine ait ordonné de boucher toutes les issues qui conduisent de la ville au château : elle craint une surprise de l’ennemi, et veut s'épargner une surveillance que nous allons rendre inutile. »

— « Ah! bah! » reprit l'autre soldat, « qu'a -t-elle besoin de nous donner cette fatigue  après la journée que nous avons eue? Il n'y a pas un seul guerrier d'Artus qui connaisse les chemins pratiqués sous la roche, et, pour éviter un danger que les confédérés ne songent point à nous faire courir, nous allons mal employer une nuit qu'il vaudrait bien mieux passer à dormir. »

— « Que dites-vous ! » reprit le premier soldat ; « les Lusignan sont du pays, et d'autres  seigneurs qui suivent leurs bannières en sont également ; ils doivent savoir que la roche de Mirebeau est creuse en dessous: une nuit ou l'autre, ils nous tomberont sur le corps à l'improviste. »

Le second interlocuteur lui répondit encore; mais ils avaient dépassé Clicthoue, et leurs discours arrivaient confusément à son oreille, frappée du bruit que faisaient les travailleurs.

Toutes les communications avec l'armée de Bretagne sont interrompues. Le Nain cherchait l'escalier : dans sa précipitation, il fait un mouvement trop brusque, et, soudain, au dernier rayon de sa lampe qui s'éteint, succèdent les plus épaisses ténèbres.

Mais plus la situation de Clicthoue devient cruelle, plus son âme, qu'exalte un sentiment généreux, acquiert de force en songeant à l'importance de sa mission ; et sans s'arrêter à réfléchir sur les dangers dont il est environné, il s'arme d'une fermeté qui s'accroît avec l'imminence du péril. Le roulement des pierres, poussées vers les ouvertures, est repété par les échos de ces vastes solitudes où l'obscurité la plus profonde règne depuis des siècles.

De temps en temps le Nain, cherchant à reconnaître sa route, porte ses mains sur les murailles, et les retire avec horreur lorsqu'il sent de froids reptiles s'agiter sous ses doigts ; il erre si longtemps sans retrouver les degrés qui, la veille, l'avaient conduit à l'appartement d'Eléonore, qu'enfin le découragement commence à glacer son imagination ; il entend alors retentir dans l'éloignement les pas d'une troupe bruyante et nombreuse.

Ce qui doit causer sa perte devient son unique ressource. D'abord, il guette le passage des travailleurs pour s'insinuer dans leurs rangs, où sa stature si différente des autres lui laissait peu d'espoir de n'en être pas remarqué; mais bientôt il reconnaît le farouche Pierre de Molac, qu’Eléonore avait emmené à sa suite. La reine, sans se douter de l'emploi qu'il exerçait près d’elle, s'était trouvée heureuse d'éloigner de son fils un sujet si dévoué aux vengeances sanguinaires d'un tel maître.

Alors, malgré tout son courage, Clicthoue sentit son coeur battre vivement. Toutefois, cette rencontre imprévue ne lui ôta point sa présence d'esprit : au lieu de se mêler aux travailleurs, comme il se l'était proposé, il s'arrêta dans un enfoncement, avec le projet de les suivre. En cet instant, un rayon de lumière donna sur son visage; il fut aperçu par le premier soldat qui, placé près de Pierre, saisit brusquement le bras de celui-ci, en s'écriant : « Voilà un transfuge, ne tardons pas à nous en emparer! »

A la voix de son compagnon, Molac s'avance, porte la main sur Clicthoue et l'arrête dans sa fuite. « Enfin, le ciel me le rend! » dit Pierre avec violence,

« Mes amis, c'est le fou de Beaumont-le-Roger, dont tant de fois vous m'avez entendu déplorer l'absence : » il ne faut pas le laisser s'échapper. Cet être informe a des ruses connues de lui seul, il peut glisser d'entre nos doigts et se transformer comme il lui plaît : s'il n'était pas sorcier, comment se serait-il éclipsé sur la place du village d'Harcourt?...

 Je le tiens pour un inventeur de maléfices ; ainsi, gare à nous! » A ces mots, tous les soldats, frappés de terreur, se serrèrent les uns contre les autres; néanmoins, pour obéir à leur chef, ils observèrent attentivement le malheureux Nain, qui tremblait d'être immolé sans avoir pu remplir sa mission. Mais son ennemi, non moins avare que vindicatif, voulait obtenir d'un maître digne de lui la récompense promise depuis longtemps, s'il parvenait à remettre le Nain en sa puissance.

PIERRE reprenait avec joie le chemin de la forteresse; Clicthoue, éclairé par les lampes des soldats, découvrit un escalier près de lui ; mais comment s'assurer que ce fût le même qu'il avait déjà parcouru ?... Il n'avait pu, dans l'obscurité, remarquer aucun indice qui lui révélât ce qu'il brûlait de connaître. Bientôt il vit une grande lumière briller au haut des degrés; Molac précipita sa marche : mais sa voix cessa d'être éclatante, sa physionomie prit une expression différente, et son maintien décelait le respect et la contrainte.

Difficile à décourager, Clicthoue observait un changement survenu dans le ton et les manières de son conducteur; le farouche soldat avait disparu pour faire place à une autre espèce homme encore plus redoutable, l'ambitieux de bas étage, auquel chaque crime, semble un degré qui doit servir à son élévation.

Pierre seul entre dans la première pièce dont la porte était ouverte; sa suite restait en dehors dans une attitude respectueuse : le chef tenait toujours fortement Clicthoue et le contraignait à le suivre.

Le Nain reconnut l'appartement où il avait déjà pénétré : alors il aperçut Eléonore, que le trouble de son maintien et l'agitation de son esprit auraient rendue méconnaissable, si l'air de grandeur qui ne l'abandonnait pas au sein du malheur, n'eût révélé la puissance et la supériorité de son âme.

«De Molac,» dit-elle, « avez-vous exécuté ponctuellement mes ordres? Combien avez- vous fermé d'issues ? »

— « Trois, » répondit-il.

— « Et de quel côté ? »

— « Toutes vers la partie du nord. »

— « C'est bien, » reprit la vieille reine ; « il n'en fallait pas davantage. C'est par- là seulement qu'on pouvait penser à nous attaquer.»

Alors Clicthoue se rappela que l'ouverture par laquelle il avait vu sortir le-chevalier, était située au midi, et comprit qu'il devait rester une issue au souterrain. A peine faisait-il cette réflexion qu'un regard de la reine s'abaissa sur lui:

« O ciel! » s'écrie Eléonore avec effroi, « pourquoi m'amenez-vous ce monstre odieux? » Une fois déjà il m'est apparu, et sa présence fut l'avant-coureur de toutes mes disgrâces. Eloignez-le promptement. »

— «Madame, » reprit le soldat, « on en fera ce qu'ordonnera Votre Majesté; on vient de le surprendre seul, errant dans les ténèbres, sous la roche du château. Sa marche furtive annonçait un coupable dessein; sans doute son attachement pour Artus l'aura conduit ici dans une criminelle intention ; c'est à vous de dicter son arrêt. »

— « Emmenez-le, » dit la reine avec dégoût; « on peut l'interroger loin de moi»

A cet ordre, Clicthoue se crut perdu. «Auguste » princesse, » s'écria-t-il, « entendez encore une fois l'accent de la vérité : déjà, dans une circonstance plus importante, vous n'avez pas dédaigné de m'écouter, et vous avez empêché la consommation d'un grand crime; aujourd'hui, sous des apparences fallacieuses, on veut vous en faire commettre un autre. Votre esprit généreux doit repousser de féroces insinuations. Je venais vers vous, il est vrai, mais seul et désarmé : l'homme qui médite un forfait doit s'être réservé les moyens de l'exécuter: où sont mes armes? Quel poignard devait arriver jusqu'à votre sein ?... Mais puisque rien ne m'accuse, il ne reste qu'à pénétrer dans quel but j'ai osé braver un péril évident; sans doute il faut qu'un motif d'un grand intérêt m'ait inspiré la résolution de me risquer à travers ces épaisses ténèbres. »

Les paroles du Nain portaient une telle empreinte de sincérité, que la reine en fut frappée, malgré sa colère et son effroi; l'innocence pouvait seule tenir ce langage. Eléonore surmonte sa répugnance, et, d'un ton moins impérieux, elle ordonne à Clicthoue de s'expliquer.

 « Auguste reine! » répond le Nain, « faites » disparaître ces cruels témoins, et vous saurez les secrets dont je suis dépositaire. »

— « Parlez devant tout le monde, Clicthoue; je l'exige. »

— « Je ne le puis. »

— « Je vous l'ordonne. »

— « Impossible. »

—    « Audacieux! vous résistez à ma suprême volonté ?»

—- « Si j'obéissais, vous craindriez de me répondre. »

— « Je ne crains qu'une résistance qui me forcerait à user de rigueur. Parlez, si vous voulez être entendu. » "

Le Nain ne disait mot; la vieille reine se promenait avec inquiétude; sa marche, que l'impatience précipitait, donnait à son maintien une agitation convulsive, et l'on s’apercevait que la résistance de Clicthoue l'irritait au dernier point.

A la fin, voyant qu'il se renfermait dans un silence obstiné :

« Qu'on » l'emmène, » s'écria-t-elle ; « et que, gardé à vue, on me réponde de lui jusqu'à demain. Les supplices sauront délier cette langue qui n'a de puissance que pour le mal. »

De Molac saisissait sa victime. « Grande reine, » dit-il, « ne serait-il pas plus prudent de ne point remettre au lendemain ? Cet être difforme a d'immenses ressources dans la ruse; déjà il m'est échappé sous une nombreuse escorte ; je crains son astuce et son agilité; demain, on ne le trouvera plus dans cette tour où nous devons le renfermer; il suffit qu'il expire à vos yeux, et mon royal maître sera certain que sa vengeance n'aura éprouvé aucun retard. »

— «Non, » dit Eléonore, « attendez à demain. »

— « Le plus sûr serait de ne pas attendre. »

— « Eh bien ! rappelez-vous les ordres de  mon fils, et faites comme il l'entend. »

Empressé d'obéir, Pierre fit un geste ; aussitôt l'appartement fut rempli de ses soldats; la porte qui donnait sur l'escalier intérieur du château fut ouverte; de Molac referma le panneau de la boiserie, et ses compagnons défilèrent sous les yeux de la reine. Clicthoue, resserré dans leurs rangs, perdait tout espoir d'échapper à la vengeance de Pierre; déjà ses pieds touchent le seuil de la porte, lorsqu'il s’écrie en levant les yeux au ciel :

 « O Richard ! coeur magnanime, tu pardonnas à tes bourreaux!... Lorsque Gordon  t'avait percé d'une flèche meurtrière, ta grande âme, créée pour la clémence, t'inspirait, à ton lit de mort, les accents de la miséricorde! Héros que la terre a perdu, tu n'as donc laissé derrière toi que des mortels inaccessibles à la justice ! Ta grande ombré en courroux peut-elle sans horreur contempler les persécuteurs de l'innocence?»

Eléonore, émue au nom de Richard qu'elle entend invoquer, s'écrie vivement :

 « Gardes ! » laissez cet homme ; qu'il reste près de moi, je veux lui parler à l'instant. »

—. « Ah! que pensera le roi! » dit Pierre avec une humeur mal déguisée.

Eléonore, offensée qu'on opposât un autre pouvoir au sien, s'écrie avec fierté :

« Allez » obéir au roi sur ses terres de Normandie; ici je suis toute puissante, et personne n'a le droit de blâmer mes désirs. »

De Molac, surpris du changement de ton de la reine, obéit avec crainte, et le Nain s'avança vers la veuve de Henri II

-« Approchez, Clicthoue, lui dit-elle; « vous venez d'invoquer un nom que je n'entendrai jamais sans joie et sans douleur. Si vous pouvez justifier votre présence ou votre obstination, ne croyez pas que la mère d'un héros clément n'ait aucune des vertus qu'un monarque généreux a puisées dans ses flancs. Dites qui vous envoie, et que demandez-vous? »

Ici Pierre, resté sur l'escalier, avança la tête pour mieux écouter : la reine l'aperçut, fit un geste de mécontentement, et commanda de fermer la porte.

. «A présent que je suis seule, » continua-telle, «qu'avez-vous d'important à me révéler? » Prenez garde de trahir la vérité ; je suis maîtresse de votre vie, et si le souvenir de Richard vous protège en ce moment, il deviendrait inutile aux traîtres comme aux imposteurs. »

La reine fixait sur le Nain un regard scrutateur; la physionomie mobile et remplie de finesse qu'elle observait, lui inspirait une crainte magique. Etonnée de l'empire qu'exerçait sur elle un être informe, vainement elle demandait à la raison l'explication de ce phénomène.

Clicthoue lisait dans lame d'Eléonore, et, n'usant de cet avantage qu'avec modération, il répondit à la confiance par la franchise :

« Songez, madame, qu'il fallait être fort de sa conscience pour oser pénétrer jusqu'à vous. Je savais que la mort suivrait ma témérité, si mon innocence ne pouvait se manifester à vos yeux. En venant ici, je pressentais ma destinée; toutes les chances étaient contre moi, une seule me restait : elle était fondée sur l'élévation de votre esprit et sur la persuasion de remplir un devoir utile au prince que je voulais servir, même aux dépens de mes jours : c'est vous nommer le duc de Bretagne.

Son coeur, combattu entre la gloire et la tendresse filiale, ne saurait s'accoutumer à des succès qu'il ne doit qu'à vos malheurs. Il m'envoie déposer à vos pieds et sa douleur et son respect. Soumis, quand la victoire semble l'adopter, c'est une mère qu'il vous demande, en vous offrant un fils : ce fils, digne héritier de Richard, et son égal en courage, n'attend qu'un seul mot pour vous consacrer une tendresse inaltérable. »

— « Lui !» interrompt Eléonore d'une voix terrible. « Ose-t-il- bien réclamer une place dans ce coeur qu'il déchire?... Quel que soit le sort de ses armes, jamais il n'obtiendra  rien de moi. S'est-il souvenu d'avoir excité tant de craintes dans mon sein? Quel compte m'a-t-il tenu, du tort que j'ai fait au roi d'Angleterre?... Il accourt m'opprimer, et voilà par quelle action il reconnaît mes bienfaits! Ose-t-il revendiquer encore des liens de parenté, quand lui-même, allié des ennemis de sa famille, vient planter ses étendards sur les terres de mes domaines?... S'il est vrai que la nature s'éveille en son coeur, que dès demain, l'aurore éclaire son retour vers la Bretagne; c'est ainsi seulement qu'il peut me prouver sa soumission.»

— «Grande reine,» reprit le Nain, «mériterait-il les biens qu'il sollicite, s'il abandonnait lâchement les droits de sa couronne et de son peuple?... Il doit à la Bretagne le héros que lui promit son enfance; il lui doit de paraître ce qu'il est, un guerrier généreux, un digne petit-fils d'Eléonore. D'ailleurs, en déshonorant sa propre cause, resterait-il moins d'ennemis à l'époux d'Isabelle?... La guerre ravagerait également vos possessions; et si le prince de Bretagne abandonnait ses droits sur la couronne d'Angleterre, Guillaume Desroches, au nom d'Aliénor, relèverait le glaive qu'Artus aurait déposé. Il ne peut, il ne doit céder aucun .de ses privilèges. Mais il veut éviter de combattre une aïeule qu'il respecte, et c'est moi qu'il a chargé de vous assurer qu'au lieu des fers que, les vaincus auraient à redouter, la mère du beau Geoffroi ne recevra que des marques de déférence et de tendresse. »

— «Quelle tendresse, » dit Éléonore,» quelle déférence s'annonça jamais par de menaçantes hostilités? Qui sait d'ailleurs si vos paroles flatteuses ne cachent point une horrible trahison ?»

— « O Dieu ! » s'écria Clicthoue, « peut-on soupçonner de trahison le prince Artus! lui qui, dédaignant les droits de la guerre, a refusé de s'introduire avec ses soldats par les routes qui l'auraient conduit en vainqueur dans la forteresse !... Mais il a renfermé dans son sein ce précieux secret. Quels efforts n'a-t-il pas faits auprès de Desroches pour le décider à suspendre l'attaque qu'il voulait diriger par cette caverne ignorée des autres alliés !... A-t-il usé de cette communication souterraine pour vous effrayer par la subite apparition d'une troupe nombreuse?.. Non, c'est un seul homme qui vient, au nom du respect filial, tenter d'é mouvoir un coeur maternel. Hélas! il est insensible, ce coeur où j'espérais trouver des sentiments plus doux et plus justes. »

La reine jeta sur le Nain un regard courroucé, et dit avec hauteur :

 « Je n'ai pas besoin de la protection d'un enfant. Plût au ciel que tous les Lusignan, Savary de Mauléon, et les autres seigneurs révoltés contre nous eussent pénétré dans ces routes tortueuses!... ils y auraient trouvé un trépas certain. Maintenant je suis à l'abri de toute surprise, et le ciel saura m'envoyer un protecteur. »

— « Ainsi, Madame,» reprit le Nain, « vous rejetez la soumission d'Artus, et je dois lui reporter l'assurance de votre haine? »

Eléonore regarda Clicthoue avec étonnement et défiance, et lui dit : « Pensez-vous obtenir de retourner vers un maître que votre récit animerait contre ces murs?... Eh! qui me prouve votre sincérité et celle du duc de Bretagne?... Sans doute il a craint de s’engager sous la roche de Mirebeau, et vous envoie pour examiner de près l'état de mes forces, afin d'en rendre un compte fidèle : vos protestations ne sauraient détruire un tel soupçon. Mais, fussiez-vous sincères l'un et  l'autre, la prudence ordonne de ne vous point laisser rejoindre le camp. Vous resterez mon prisonnier, et si le temps confirme l'innocence dont vous vous vantez, la liberté vous sera rendue, lorsqu'Eléonore indépendante pourra suivre encore les mouvements de la compassion. Clicthoue! ajouta la reine avec dignité, « si vous avez agi loyalement et par dévouement à votre seigneur, je vous plains et vous admire; car une heure de détention, dans la vie d'un homme, est un si grand supplice, que je crains de l'infliger, même à un ennemi»

Surpris de trouver de la pitié dans une âme que ne pouvaient émouvoir les tendres sollicitations d'un fils, le Nain hasarde la demande d'être au moins affranchi du joug de Molac.

Sans hésiter, la reine le lui promet; elle fait appeler son chancelier, et lui ordonne de prendre soin de Clicthoue, et surtout de le surveiller exactement, sans toutefois le charger de chaînes trop pesantes.

Restée seule, et laissant un libre cours à ses réflexions, la veuve de Henri n'était point persuadée que la démarche faite au nom d'Artus fût exempte de toute finesse. Il était tellement important pour lui d'attirer son aïeule dans son parti, qu'elle ne pouvait croire au désintéressement d'une tentative si naturelle. 

Cependant, l'âge du jeune prince, âge de candeur où l'on conçoit difficilement l'avantage de soumettre ses affections à la politique, laissait par instants Eléonore supposer qu'Artus n'avait écouté que cette voix impérieuse qui crie à la jeunesse de rechercher les objets qu'elle peut aimer.

La mère de Jean-sans-Terre ne savait à quel plan s'arrêter ; sa fierté, son excessif dévouement au roi d'Angleterre lui prescrivaient de ne jamais fléchir devant les alliés; son coeur, prêt à s'adoucir, se révoltait vivement lorsqu'elle songeait qu'Artus faisait cause commune avec eux.

Troublée, flottante entre l'orgueil et les sentiments de la nature ; tantôt indécise dans ses projets, et tantôt plus affermie que jamais dans la résistance, elle prit, afin d'éviter les instances que Mathilde joindrait à des résolutions déjà ébranlées, le parti de ne lui point confier les incidents de cette nuit, et de laisser le sort régler les événements.

Il ne fallait plus qu'un jour pour connaître la réponse de Jean à Bernard de Ventadour. Par moments Eléonore l'attendait avec impatience; et dans d'autres instants, elle regrettait d'avoir fait une démarche qui sans doute là délivrerait, mais à un prix dont elle commençait à sentir la funeste valeur.

Pendant qu'Éléonore, bien qu'importunée de sensations opposées, s'attachait à défendre, avec persévérance la place de Mirebeau, Bernard de Ventadour franchissait la courte distance qui le séparait du Maine.

Arrivé à la cour de Jean, il le fit prévenir qu'un motif puissant l'amenait vers lui. Le roi d'Angleterre ordonna de le laisser pénétrer dans la retraite voluptueuse où ses jours s'écoulaient rapidement, sans honneur et sans gloire. Couché sur des coussins d'un tissu léger le monarque reçut auprès d'Isabelle l'envoyé d'une mère malheureuse. Le désordre régnait dans ce sanctuaire de la mollesse, où les débris d'un festin attestaient la recherche et les goûts sensuels du prince: les attributs de la royauté, mêlés aux parures de la jeune épouse, frappaient d'un spectacle nouveau les yeux d'un poète habitué à chanter de nobles succès, et qui, durant de longues années, avait admiré l'éclatante splendeur de la famille de Henri II.

Surpris à l'aspect de cet appartement, témoin révélateur de la vie efféminée d'un souverain accablé du poids de ses vices et d'une grandeur sans dignité, le chevalier s'écria :

«Sire, tandis qu'aux genoux d'une jeune beauté, les heures s'enchaînent et s'enfuient pour vous dans les enchantements de l'amour, votre mère, aux prises avec l'adversité, défend votre couronne et soutient seule l'éclat du nom de vos aïeux.

La laisserez-vous sans secours, s'ensevelir sous les murs de Mirebeau?... L'élite de la noblesse de l'Anjou, du Poitou, de la Marche et de la Touraine, qui naguère reconnaissait sa souveraineté, maintenant l'assiège dans son château; et sans doute vous l'ignorez encore, deux cents chevaliers choisis parmi les plus nobles compagnons d'armes de Philippe-Auguste, se sont joints au duc de....» .

— « Que voulez-vous me dire ?» interrompt Jean d'un air mécontent, « ne sont-ce pas là les exagérations ordinaires aux poètes? …..

Prétendez-vous m'épouvanter par l'énumération mensongère d'une armée qu'une poignée de mes soldats saura détruire, en un instant? Pourquoi venez-vous interrompre mes paisibles jouissances?... Pour quelques jours encore j'ai déposé le fardeau de la royauté. Contemplez la reine ! ne trouvez -vous pas dans ses yeux, animés par le bonheur, l'excuse d'une tendresse que l'hymen autorise? Craignez de vous repentir si, par des terreurs imaginaires, vous avez troublé les plus beaux jours de ma vie.

— « Que le ciel répande sur ma tête toutes les disgrâces humaines», s'écrie Bernard, «si la fille de Guillaume IX n'est pas sur le point de tomber entre les mains d'Artus de Bretagne et des princes confédérés ! »

— «Artus! Artus! » répéta plusieurs fois Jean avec rage, et ses dents claquèrent les unes contre les autres, « Artus! est-il bien vrai ?.. que ce nom m'est odieux! que je le hais !... Bernard ! vous m'en répondez sur vos jours;  c'est la vérité que vous venez de me dire ? »

— « Oui, sire, la vérité, et la vérité la plus terrible ! Artus a fait des prodiges de valeur; il justifie l'enthousiasme et la croyance de la Bretagne, qui pense voir renaître en lui ce grand Artus des siècles fabuleux de notre histoire, dont les anciennes prédictions annoncent le retour.

Les hauts faits du jeune prince, sa beauté, sa vaillance réunissent tous les coeurs sous ses drapeaux; les nôtres sont abandonnés.

Le comte de Blois, Savary de Mauléon, la fleur des chevaliers et le protecteur des troubadours, ont embrassé sa cause, et nos rangs éclaircis, nos bannières désertées, témoignent une défection que votre présence seule peut réparer. Les Bretons, persuadés qu'ils suivent la bannière d'Artus-le-Grand, sont invincibles sous un tel prestige. »

— « Isabelle! » dit le roi avec feu, « je vous quitte à l'instant ; je vais exterminer ces deux  rivaux, dont l'un me dispute ma couronne, et l'autre ce coeur où seul je veux régner! »

Dans le transport de sa colère, Jean ne s'aperçut pas du sourire dédaigneux errant sur les lèvres de la fille d'Aymar-Taillefer.

Bernard, surpris d'avoir ranimé un courage qu'il croyait éteint, imagina qu'il venait de rappeler à la gloire un prince qui l'oubliait depuis longtemps.

Jean fit appeler ses guerriers; un jour suffit pour les réunir. Les trois frères d'armes, Fitz-Walter, Richard de Monficher et Roger Fitz-Robert rassemblèrent leurs bataillons; Pembrockce et William - d'Albiney commandaient cette armée : ils allaient lui procurer, par une marche accélérée, le dernier succès que son chef dût obtenir; déplorable succès qui ne devait pas avoir l'éclat du jour pour témoin !

L’Attaque nocturne

ELÉONORE, retranchée dans le château, avait vu s'écouler la matinée fixée par son impatience. Déjà les alliés, honteux d'être tenus si longtemps en échec par une femme, ne voulaient plus entendre les prières d'Artus qui se flattait, par son inaction, de, ramener Eléonore à sa cause.

N'ayant pas vu reparaître le Nain, il délégua plus d'un, envoyé près de la reine; mais aucun n'obtenait une réponse satisfaisante. A la fin, empressé de rendre à la liberté le fidèle serviteur qu'un excès de zèle avait entraîné si loin, et justement irrité d'une obstination cruelle, le duc de Bretagne consentit à donner l'assaut.

Plus il avait ménagé son aïeule, plus maintenant il sentait la nécessité de lui montrer la vigueur de sa résolution; le siège fut entrepris et la place attaquée sans retard; la reine, que guidait le désespoir, s'acharnait à défendre ses créneaux; elle-même ordonnait d'arracher les pavés des cours, et de démolir les murs intérieurs de son palais, pour en faire lancer violemment les débris au milieu des assiégeants.

Tant d'efforts étonnaient l'armée coalisée, mais animaient d'autant plus l'ardeur de ses chefs. Un peloton, dirigé par Hugues-le-Brun, brava les armes menaçantes des assiégés, et la brèche s'établit, malgré le courage héroïque d'une femme au-dessus de son sexe et de son siècle.

A l'aspect des guerriers qui pénètrent dans la forteresse, les convulsions de l'orgueil et de la douleur saisissent Eléonore.

Effrayée de l'état de la reine, Mathilde oublie toutes les craintes dont sa jeune âme était agitée; elle ne quitte plus une amie malheureuse: plus la veuve de Henri II, captive et sans puissance, se trouve dépourvue des moyens de contribuer à son bonheur, plus la fille de Fitz-Walter lui prodigue les consolations. Pour la première fois irritée contre Artus, elle gémissait d'une victoire qui peut-être allait coûter la vie à la souveraine qui lui servait de mère.

Dociles à la voix de la beauté, des soldats s'étaient dérobés aux scènes de carnage pour secourir la vieillesse; ils transportaient Eléonore, lorsqu'Artus l'aperçoit et la suit à travers la mêlée.

Dans cet instant, des cris aigus se font entendre : par un mouvement naturel, il tourne la tête et voit Clicthoue qui, dans la confusion générale, s'était échappé de sa prison, et se débattait contre un homme d'une taille élevée : c'est Molac, le duc l'a reconnu ; il s'apprête à lui faire payer tout le mal qu'il en a reçu; mais par une prompte fuite, le scélérat échappe au trait dirigé vers lui.

Pressé de rejoindre son aïeule, Artus publie sa vengeance, prend le Nain sous sa protection, et pénètre dans cet appartement où Mathilde avait fait déposer Eléonore. Quel terrible spectacle frappe les regards du prince !...

La chute du puissant est une grande leçon pour les rois.... Cette orgueilleuse souveraine, qui, la veille encore, commandait à de nombreux guerriers, aujourd'hui se voit à la merci de tous ses adversaires !

Déjà Hugues-le-Brun est auprès d'elle, et, sans pitié pour la vieillesse et l'infortune, il ordonne de charger de fers les augustes mains de la mère de son rival !... Ce n'était pas que sort coeur offensé ne fût susceptible de générosité, mais en ce moment, la haine et la vengeance aveuglaient tellement un courtois chevalier, qu'il oubliait les nobles vertus et les devoirs attachés à son rang.

Artus les lui rappelle : « De quel droit Hugues oserait-il prétendre à tyranniser une reine que sa défaite rend encore plus grande à tous les yeux? Ne sait-il pas qu'à l'instant où sa puissance disparaîtrait, celle de l'un de ses fils, présent en ces lieux, doit seule en exercer les prérogatives? que dis-je! ma mère, » ajouta le prince en s'adressant à son aïeule, « c'est la vôtre qui vient de s'augmenter; non-seulement elle demeure intacte, mais si la mienne demande à paraître en ce moment, ce n'est que pour ajouter à des droits dont je reconnais toute la justice. »

Eléonore, la tête appuyée sur les bras de Matilde, essayait vainement de répondre aux soumissions de son petit-fils; l'excès de l'indignation et l'espèce de délire furieux où l'avaient jetée la présence et les ordres de Hugues-le-Brun glaçaient ses esprits; sa langue, attachée à son palais, lui refusait les moyens de s’expliquer. La Rose d'Albion, alarmée de cette paralysie soudaine, ne savait quels moyens employer pour en arrêter les progrès; Hugues lui-même, touché d'un accident qu'il avait provoqué, courut chercher les secours nécessaires; mais les soins les plus empressés ne rendirent pas à la reine l'usage de ses facultés.

Artus, dans cette circonstance déplorable, ne quitta point Eléonore ; en vain Desroches voulait le forcer à la retraite, en lui montrant l'absolue nécessité du repos après une victoire si vivement disputée ; le prince, attaché au lit de son aïeule, refusait obstinément de s'en éloigner, et partageait le zèle et les anxiétés de Mathilde.

On voyait des pleurs rouler dans les yeux de la vieille reine; une agitation extraordinaire se manifestait dans chacun de ses mouvements ; ses gestes exprimaient un besoin de parler que la volonté de la Providence ne secondait point; les combats d'un sentiment maternel déchiraient son sein;

elle tremblait que Jean ne vînt mettre un terme au respect filial dont Artus la comblait; mais l'aveugle tendresse qui la dominait et la reportait involontairement vers un fils indigne d'elle, arrêtait l'élan d'un caractère prompt à se passionner : les idées les plus contradictoires, les sentiments les plus opposés amenaient de confuses résolutions dans son imagination désordonnée.

Parfois elle voulait avertir le duc de Bretagne qu'il n'était pas à l'abri d'une surprise; la voie souterraine, à laquelle il restait encore une issue, revenait incessamment à la pensée d'Eléonore ; mais, réfléchissant qu'Artus pourrait prévenir l'arrivée de son oncle, et le forcer, les armes à la main, à déposer un sceptre injustement acquis, elle se condamnait à rester neutre au milieu des événements.

Tant de trouble et d'agitation redoublait une fièvre déjà trop violente, et suspendait le repos si nécessaire à une organisation affaiblie partant de glorieuses fatigues, plus encore que par les années.

Artus et Mathilde, témoins des efforts que la reine faisait de temps en temps pour rompre le silence, cherchaient à comprendre ses pensées; dans d'autres moments, ils profitaient du calme apparent qui se rétablissait sur le front de la fille de Guillaume pour se questionner mutuellement sur les objets de leur affection ; souvent Aliénor servait de texte à leur entretien.

« Comment se fait-il, » disait Artus, « que déjà, sans nous reconnaître, nous ayons quelque temps vécu, sous le même toit? Vous en souvient-il, Mathilde? N'aviez-vous pas gardé le souvenir d'un ancien ami qui partageait avec vous les affections de Constance ?» 

Cette question rappelait à la Rose d'Albion les pertes nombreuses qu'elle avait faites; sa mère, sa tante et la duchesse de Bretagne se trouvaient réunies dans ses regrets; elle baissa un instant les yeux, et les releva remplis de larmes. Artus la comprit, et, prenant affectueusement la main de Mathilde, il lui parla de l'amitié fraternelle qu'il lui conservait. La jeune fille rougit et retira sa main avec émotion. Artus craignit de l'avoir offensée par un mouvement irréfléchi; il voulait cependant la remercier du courage qu'elle avait déployé lorsqu'elle défendit sa cause, en présence de Jean-sans-Terre; il éprouvait le besoin de l'assurer d'une amitié vive et reconnaissante; mais les paroles expiraient sur ses lèvres: l'émotion de Mathilde le gagnait, et, pour la première fois, un trouble inconnu s'emparait de son âme; il ne pouvait s'expliquer comment il avait tant de peine à dire ce qu'il sentait si vivement.

Eléonore vint à son secours; un signe annonça qu'il lui fallait du repos, et ses gestes prescrivirent à chacun de se retirer. Mathilde suivit les femmes de la reine; Pefsdorff resta seule auprès de sa maîtresse, et le prince en obtint, par ses instances, la permission de veiller dans un cabinet attenant à la chambre de son aïeule.

 La nuit était avancée; les vainqueurs et les vaincus, livrés au sommeil, oubliaient également la gloire, la servitude, et les divers événements de la journée.

Pourquoi des songes officieux ne révèlent-ils point à l'imagination du juste la trame des funestes complots de ses ennemis?...

Jean, après deux jours d'une marche précipitée, avait atteint, vers le soir, les terres du comte de Châtel-Ayrault (Châtellerault):

il apprend le succès complet des armes d'Artus et des Lusignan ; il les voit déjà maîtres des vastes domaines qui doivent un jour augmenter son héritage. Après quelques heures de repos au milieu des ombres épaisses de la nuit, il reprend d'un pas mystérieux la route qui conduit aux sentiers dirigés vers la roche de Mirebeau; familiarisé dès son enfance avec les détours de cette enceinte souterraine, il sait facilement, sous ces voûtes tortueuses, se frayer un chemin à l'abri de tout danger. Mais, réfléchissant que l’appartement de la reine doit être envahi, il cherché à pénétrer, par une autre issue, sur la place du château, afin de saisir de toutes parts ses ennemis désarmés; une telle victoire convient à son courage, et si quelques- uns de ses chevaliers en murmurent, le plus grand nombre suit sans hésitation le parti que l'exemple d'un maître paraît justifier.

Qui pourrait dépeindre l'horreur de cette nuit sacrilège, où la fortune, infidèle à la bannière qu'elle avait semblé protéger, va précipiter dans l'abîme du malheur le plus intéressant et le plus accompli des princes de Son siècle !

Se glissant à la faveur des ténèbres, Jean reconnut bientôt l'une des trois ouvertures du souterrain : les pierres qui la ferment sont enlevées avec précaution, et l'armée est introduite en nombre suffisant pour attaquer impunément des adversaires endormis.

Comment exprimer la stupeur des soldats et des chefs, lorsque, arrachés aux douceurs du repos, ils sentent leurs bras victorieux chargés des fers pesants de l'esclavage!

Eveillé par le bruit, Guillaume Desroches veut au moins vendre chèrement sa dernière heure; suivi de quelques Bretons, il se retranche derrière ces mêmes débris sur lesquels, la veille, il-était apparu triomphant; il cherche par un dernier effort de courage, à se montrer, au lâche ennemi qui l'attaque, assez imposant pour lui dicter des lois, et sauver un dernier rejeton, digne de la noble race des Plantagenets.

Confondu par l'audace du mentor d'Artus, Jean essayait vainement de le soumettre : n'ayant pas aperçu le duc de Bretagne parmi les prisonniers ou les combattants tombés en son pouvoir, il craignait, si le jeune prince parvenait à s'échapper, de ne plus retrouver une proie si difficile à saisir ; il promit donc verbalement, et, de plus, signa de sa main royale l'engagement de ne jamais attenter à l'héritage de Constance, ni aux jours de son fils; mais à peine avait-il fait cette promesse, que déjà son perfide coeur se livrait à la préméditation d'une atroce vengeance.

La loyauté du sire Desroches le rendait facile à persuader, et d'ailleurs, ne pouvant obtenir d'autre garantie que l'écrit du roi, il se vit contraint de se fier au plus dissimulé des hommes.

En ce moment, Artus, assis auprès d'Eléonore, entendait un mouvement étrange dans les cours du château; il allait en vérifier la cause, lorsque la reine, qui soudain l'a reconnue, saisit vivement la main de son petit-fils, et la pose avec désespoir sur son coeur. Alors le ciel lui semble trop rigoureux d'avoir exaucé la prière que, la veille encore, elle lui adressait avec instance. Elle déplore intérieurement l'obstacle qui retient l'expression de sa douleur; mais ses gestes animés, ses yeux suppliants, les efforts qu'elle fait pour se lever, tout annonce au prince qu'il est l'objet de la sollicitude d'Eléonore.

Plus le bruit s'accroît, plus elle emploie de moyens pour retenir Artus. Hélas ! il ressemblait tant au beau Geoffroi! S'il devait, comme lui, périr à la fleur de l'âge! Un affreux pressentiment serre le coeur maternel de la vieille reine, et pâle, haletante, entraînée par l'élan de la nature, ses bras affaiblis enlacent cet enfant que naguère elle avait repoussé de son sein.

Aussitôt, la porte s'ouvre avec fracas ; Jean s'élance vers le lit de sa mère; sa fureur l'aveugle à tel point qu'il n'aperçoit pas l'auguste objet auquel jusqu'alors, par politique autant que par habitude, il avait prodigué les démonstrations respectueuses.

Un geste terrible avertit la reine de sa criminelle intention. Il s'approche, tenant un poignard d'une main, et de l'autre, l'écrit de déchéance. A cet odieux mouvement, une révolution s'opère dans les organes d'Eléonore; elle recouvre subitement l'usage de la parole, et s'écrie avec indignation : « Mon fils ! » mon fils! qu'allez-vous faire! épuisez dans ces flancs malheureux les sources de la vie, avant de me rendre témoin du plus exécrable des forfaits ! »

A cette voix inattendue qui toujours avait exercé tant d'empire sur le perfide Jean, il demeure frappé de confusion. Jusqu'à ce moment, il ne voyait qu'Artus; la présence de sa mère lui paraît un prodige suscité par un pouvoir surnaturel.

L'arme fatale tombe de ses mains; la rage et la honte dans le coeur, il abaisse un front humilié. Eléonore profite de son silence, et, regardant Artus avec un doux intérêt: « Mon fils, » lui dit-elle, « ce titre aussi vous appartient. En retour de la nouvelle tendresse qui fait battre mon coeur, je vous demande comme une grâce d'oublier l'instant d'égarement de votre oncle. Je suis certaine que son repentir devance mes reproches ; à ce premier mouvement de violence,  doit succéder un accord éternel. Le ciel me place entre vous comme une puissance conciliatrice. Trop longtemps j'ai méconnu le rôle qu'il m'assignait; maintenant, j'en conçois toute la grandeur; soyez amis l'un de  l'autre.

 L'âge où je suis parvenue m'empêchera de jouir longtemps de ce doux spectacle : mais vous pourrez, sur ma cendre,  renouveler le serment que j'exige aujourd'hui. »

L'émotion de la veuve de Henri lui faisait oublier que les prières adressées à l'ambition restent toujours sans réponse : ni 1’un ni l'autre des deux rivaux ne voulait faire aucune concession; Artus soutenait ses droits, et Jean son injustice.

Aussi le roi d'Angleterre, pâle et tremblant, voyait-il avec un redoublement de jalousie la protection que sa mère accordait au légitime souverain d'Albion ; et, voulant renverser l'espérance qu'Eléonore paraissait concevoir, il cesse tout à coup de garder aucune mesure, et s'écrie violemment :

« Quel est ce langage, madame, que vous me faites entendre pour la première fois! Pensez-vous, lorsque les armes me favorisent, que j'abandonne le fruit de ma conquête? » Est-ce au vainqueur que l'on dicte une capitulation ?... Si le prince de Bretagne ne signe à l'instant une renonciation à l'héritage de Richard, il demeure à jamais mon prisonnier, et ces murs, où retentirent les cris de joie de son triomphe, répéteront les plaintes prolongées de sa misère. Jeune héros d'un  jour! » ajouta-t-il en regardant Artus avec dédain, « vous apprenez à connaître l'inconstance de la fortune : elle sembla jusqu'ici vous sourire; aujourd'hui, c'est moi qu’elle comble de ses faveurs.

Résignez-vous à votre destin, ou mettez le sceau ducal au traité que je vous accorde. » -

Artus, surpris de la lâche arrogance d'un roi de sa famille, jetait sur son oncle un regard noble et calme sans bassesse et sans audace. Sa contenance ne défiait point le sort, mais il ne paraissait pas abattu sous ses coups.

«  Je mériterais vos outrages, » dit-il avec dignité, « si j'essayais d'y répondre en termes injurieux. Vous êtes maître de mes jours, chaque heure de mon existence va, maintenant, dépendre de votre volonté : je ne réclame et n'attends aucune indulgence.

Ma courte carrière n'a été souillée d'aucune action méprisable; je saurai la terminer à son aurore, plutôt que de me reconnaître indigne du rang où m'appelaient les droits de ma naissance : voilà mon invariable réponse.

Disposez, ordonnez de mon sort ; j'ai déjà pressenti l'arrêt que prononcera votre haine, mais je suis inébranlable. »

— «Vous l'entendez, madame, » s'écrie Jean outré de dépit, « vous l'entendez ! il me brave, même dans les fers, en présence d'une mère qui l'a supplié d'écarter la plainte et le reproche. »

— « Mon fils, « dit Eléonore en fixant sur le roi des regards sévères, « ce n'est pas de lui que j'attendais de la magnanimité, ce n'est pas de lui que peut dépendre le pardon ; » c'est vous qui régnez, c'est vous que la puissance entoure de ses bienfaits, et c'est à vous seul qu'il appartient de les répandre. Un prince malheureux, vous fût-il étranger, aurait droit à plus d'égards, et devrait du moins obtenir les ménagements que mérite l'infortune. »

— « O ciel! madame, « s'écrie Jean, « n'ai-je donc vaincu que pour perdre d'un côté ce que j'acquiers de l'autre ? et le duc de Bretagne, privé de la liberté, a-t-il usurpé dans votre coeur la place glorieuse que j'y occupais ? Si j'en étais certain »

Et dans cet instant, Jean roulait ses yeux enflammés de courroux; sa main égarée ressaisissait le fer meurtrier. Artus, à ce geste hostile, se préparait à soutenir une nouvelle lutte, lorsque Eléonore, élevant les bras, se précipite entre les deux princes, et s'écrie: «Mes fils! mes fils! au nom du ciel, ayez pitié de ma vieillesse ! ne troublez pas mes derniers instants.

Au lieu de cette union que j'espérais voir naître sur ma tombe, voulez- vous l'arroser du reste de mon sang !... ayez pitié de mes cheveux blancs! Eléonore, qui jamais ne s'abaissa jusqu'à la prière, vous supplie avec larmes d'ouvrir vos âmes à de plus douces impressions.

Ne dédaignez pas l'intercession d'une mère! elle devrait être toute puissante sur vous.»

Artus, ému de l'état de son aïeule, la soutenait dans ses bras, et s'engageait à ne plus irriter son oncle par des discours superflus, mais il ajoutait à voix basse : « Je ne puis promettre que le silence, et jamais une soumission que vous-même blâmeriez. »

Plus Jean sentait encore dans cette circonstance la supériorité de son neveu, plus il s'en irritait; et, voulant frapper un grand coup et s'affranchir de la tutelle d'une mère, il appela ses satellites pour la séparer du jeune duc.

Sourd aux réclamations d'Eléonore, il sortit, et fit conduire le prince dans l'un des appartements du château où il fut soigneusement gardé.

Cette journée, qui, mettant à la merci de l'usurpateur tous ses rivaux de puissance et d'amour, devait lui paraître le comble de la gloire, fut précisément la première époque de sa décadence; et comme au sein du malheur jaillit parfois l'étincelle d'où naissent des jours plus heureux, de même, près du faîte de la prospérité, se creuse souvent l'abîme qui doit engloutir la splendeur et ses brillantes illusions.

Time Travel SIEGE de MIREBEAU – Aliénor d’Aquitaine - Arthur Ier Duc de Bretagne - Hugues le Brun de Lusignan - Jean Sans Terre -Motte Féodale de Foulques Nerra

 

La tentative.

Le fier monarque parcourait les rangs des prisonniers; il comptait avec joie parmi eux l'élite des chevaliers de Philippe, l'ami zélé de Hugues-le-Brun, Savary de Mauléon, preux et courtois troubadour, chevalier de haute lignée et de grand pouvoir, qui, pour s'attacher à la famille de Lusignan, avait abandonné les drapeaux anglais.

 Incapable d'un mouvement de générosité, Jean ordonna de le transférer immédiatement dans la tour du château de Corp. S'il n'eût suivi que son penchant sanguinaire, il aurait mis à mort les Lusignan et leurs adhérents ; mais son avarice lui suggéra qu'il pouvait tirer de ses succès un parti plus avantageux : il fixa donc leur rançon au taux le plus élevé.

Se croyant à l'abri de tout revers, puisque Artus était entre ses mains, il ne songea plus qu'à rejoindre Isabelle. Il craignait surtout un plus long séjour auprès de sa mère, dont la partialité lui semblait moins assurée qu'autrefois. Mais bientôt, son premier mouvement de fureur passé, il réfléchit qu'Aliénor, étant habile à succéder à son frère, la mort d'Artus ne le délivrerait pas d'une concurrence fatigante ; il s'efforça donc de vaincre sa haine, et ne pensa qu'aux moyens d'obtenir une entière et pleine renonciation à cette couronne, sujet de tant de contestations et d'injustices.

Malgré son extrême désir d'éviter les lenteurs, la haute importance d'une telle affaire obligeait le roi de se soumettre aux délais indispensables pour atteindre son but.

Pendant ce temps, la nouvelle de la défaite d'Artus était parvenue à Nantes.

Les seigneurs bretons, poussés au désespoir, accoururent en foule auprès du régent de Bretagne, et blâmèrent hautement son indolence Guy de Thouars, blessé de leurs reproches, fit de nouveaux préparatifs avec une célérité qui dut éloigner tous les soupçons.

En peu de jours, une armée nombreuse succède à la première; les chevaliers et le peuple arrivent de tous côtés. Une douleur générale pénètre les coeurs des fidèles sujets.

 Aliénor, sans considérer la faiblesse de son sexe et l'inexpérience de son âge, excite les soldats émus de ses pleurs et des accents de sa voix touchante. Guéhénoc, loin de s'opposer à cet élan si naturel, partage et soutient ses efforts: tous deux, à la tête d'une troupe d'élite, s'empressent d'aller à Nantes, rejoindre le régent.

Plus mécontent que surpris de la présence d'Aliénor, Guy de Thouars essaya vainement de la détourner d'une entreprise si dangereuse: forte de la présence de l'évêque, la modeste fille de Constance, entraînée par la douleur et par la voix du sang, ne veut rien entendre, et se prépare à soutenir les droits de son frère.

 

 (Nantes le château, dit « de la Tour Neuve », est bâti au XIIIe siècle au pied de l'enceinte gallo-romaine de la ville)

L'armée partit de Nantes, et dès le second jour elle était arrivée à Mauléon.

La soeur d'Artus eut beaucoup de peine à se laisser persuader de prendre quelque repos ; Guéhénoc lui représentait en vain combien il devenait nécessaire aux soldats: l'ardeur était si vive, dans l'armée du régent, que tous refusèrent de s'arrêter plus de deux heures à Mauléon, et se remirent en route avant qu'elles fussent écoulées.

Fasse le ciel que le secours inespéré qu'il envoie aux prisonniers de Mirebeau déconcerte les projets du plus lâche des rois!

Quel soulagement pour Eléonore, si elle avait pu connaître les nouvelles du lendemain !... Les circonstances la forçaient enfin à s'avouer le véritable caractère de Jean ; elle en parlait à Bernard de Ventadour : « Vous m'avez trop bien servie, » lui disait-elle. « Maintenant je déplore les suites de votre zèle. »

En ce moment, Mathilde, éveillée par les plaintes de la reine, accourait précipitamment.

«  Venez, ma fille, » lui dit Eléonore ; « ce n'est qu'à vous deux que je puis confier mes appréhensions sur le sort d'Artus ; hélas ! que va-t-il devenir! »

Les pleurs de la reine furent interrompus par Fitz-Walter, qui, empressé de voir sa fille et connaissant les projets de départ du roi, avait, par un message, fait demander s'il pouvait pénétrer jusqu'à Eléonore.

Prompte à tirer parti de toutes les ressources que le hasard lui présentait, elle avait aussitôt fait appeler les plus nobles chevaliers de l'armée de son fils; et lorsqu'ils furent réunis dans son appartement, elle leur dit :

«Mes amis! vous avez été » jusqu'ici les plus fermes appuis de ma famille; » tous vous avez montré l'attachement le plus pur aux descendants de Henri II; je vous en demande encore une preuve aujourd'hui, la dernière peut-être qu'il me soit donné d'espérer!

Devenez les protecteurs du jeune héros vaincu dans son sommeil. Vous êtes surpris, sans doute, de m'entendre parler en faveur du fils de Constance; mais il n'a plus de mère, et je reprends mes droits sur lui.

Avant ce jour malheureux, si je connaissais sa vaillance, j'ignorais ses vertus; elles m'ont subjuguée, et, comme moi, vous rendrez justice à ses nobles qualités.

Le brave Geoffroy, son père, fut le compagnon de vos premiers exploits, il en partagea l'honneur; remplacez-le près d'un fils qu'il vous recommande par ma voix, Je sais qu'empressé de revoir Isabelle, le roi d'Angleterre va bientôt s'éloigner de moi: appuyez ma demande auprès de lui ; qu'il me laisse dépositaire d'Artus; je saurai bien concilier les intérêts de chacun de mes enfants, et mon intervention n'est pas à dédaigner.»

Eléonore n'ajouta rien de plus, n'osant avouer de quelle espèce étaient ses craintes ; elles eussent dégradé son fils aux yeux de ses sujets et la gloire de Jean lui était encore plus chère que la vérité. Mais les seigneurs soupçonnèrent ce que la partialité maternelle voulait cacher : l'intérêt commençait à naître pour un prince dont la jeunesse brillait de tant d'avantages réunis, et tous jurèrent de protéger Artus.

La reine alors témoigna le désir de rester seule avec Mathilde, et chacun se retira.

Tandis qu'Éléonore gémissait avec sa fille adoptive, Jean, sur la place de Mirebeau, ordonnait les apprêts de son départ. Molac l'aperçut au milieu des soldats anglais. Molac possédait l'usage des mots les plus propres à flatter l'oreille du monstre; et, sûr de plaire par ses conseils, s'approchât du roi sans hésiter :

 « Sire, «lui dit-il, « au nombre de vos prisonniers il en est un auquel il faut faire payer une ancienne dette : le Nain de Beaumont-le-Roger est dans ces murs;  qu'ordonnez-vous de lui? »

— « Ah ! ah ! » dit Jean avec un sourire infernal, « j'aime à voir que vous tenez autant que moi au plaisir de la vengeance; cependant est-elle bien nécessaire aujourd'hui, lorsque nos armes ont renversé tous nos ennemis?»

— « Un exemple n'est jamais inutile, » reprit l'obscur scélérat. « Mais il est encore un autre motif: Artus ne sera jamais complètement votre prisonnier, tant que vivra Clicthoue. Rappelez- vous l'attachement de Blondel pour Richard, et jugez s'il existe rien d'impossible aux gens de ce caractère ! »

— « Peut-être as-tu raison, » reprit le roi avec anxiété. « Qu'on cherche le Nain ! »

— « Sire, le voilà ! » répond une voix claire qui se fait entendre au- dessus de la tête du roi. Aussitôt, levant les yeux, il aperçoit Clicthoue perché sur un arbre, dont les branches s'étendaient dans l'intérieur des remparts, bien que le tronc fût en dehors.

— « Saisissez-le promptement ! » s'écrie Jean. Et Molac ajoute : « Tirez vos flèches ; » c'est le parti le plus sûr. »

Mais tandis que des soldats couraient vers les portes, et que d'autres s'apprêtaient à l'ajuster, le Nain, glissant rapidement le long de la tige de l'arbre, avait déjà disparu.

La colère de Molac ne saurait s'exprimer; au moment d'assouvir sa vengeance, son ennemi le bravait et lui échappait.

Le roi se promit de redoubler de surveillance; et connaissant par lui-même tout ce que la haine peut inspirer d'activité, il chargea Molac de l'inspection des prisonniers, en lui recommandant surtout le duc de Bretagne, le sire Desroches et Hugues-le-Brun.

Avant de se rendre auprès d'une mère dont il redoutait les instances, Jean voulut interroger le sire Desroches ; il concevait que, pour affermir sa puissance, une renonciation d'Artus ne suffirait pas : Aliénor l'inquiétait. Sans cesse il entendait parler de la beauté de la jeune princesse et de sa prochaine union avec un parent de Philippe.

Cet hymen rendait inutile la captivité du duc de Bretagne, puisqu'un nouveau compétiteur se représentait dans l'époux destiné à la fille de Constance ; il fallait donc la forcer à contracter un mariage qui lui enlevât la protection de la France; il fallait sans retard trouver un auxiliaire capable de seconder l'ambition de l'usurpateur.

Jean fit appeler Molac. Le souverain était assis sous une tente décorée des trophées de la victoire; le soldat y fut introduit :

«Voyons,» lui dit le roi avec un sourire bienveillant, «voyons, » sire de Molac, ce que vous me raconterez des » événements arrivés en mon absence. Présent au siège de Mirebeau, dites-moi, dans le nombre des seigneurs attachés au duc de Bretagne, auriez-vous distingué celui que l'or et les dignités ne trouveraient pas incorruptible?,.. Parmi les soldats il transpire toujours quelque chose du caractère des chefs ; quels propos vos amis tiennent-ils sur ces guerriers ? »

— « Sire, on les dit l'honneur de la chevalerie. »

— « Et toi, que penses-tu? »

— « Je pense, » dit Molac avec le sourire ironique d'un être dépravé qui ne croit pas à la vertu, « je pense qu'il faudrait un trésor pour conquérir la fidélité de l'un d'eux. »

_ « Ce trésor, je l'ai, » répondit le roi. « Mais sur qui pourrait-il agir le plus facilement ?» ,

— « Dites le plus utilement, » reprit le lâche serviteur.

— « Nomme-le ! » s'écrie Jean.

— « Le sire Desroches, par sa position, vous serait d'un grand secours ; les autres, difficiles à gagner, sont inutiles à vos intérêts. ».

— « Jamais je n'obtiendrai rien de Guillaume, » murmura le roi d'une voix sombre.

— « Au lieu d'un trésor, offrez-en deux!..... » Le sire Desroches n'est point insensible à la beauté ; il parle de la soeur d'Àrtus avec un respect mêlé d'émotion. « Dans l'âge où les passions agissent avec le plus de violence,  qui sait ce que vous pourrez obtenir !»

— « Sire de Molac, vous m'ouvrez la voie » Qu'on m’amène le capitaine: nous verrons ce que peut sur lui le langage de la raison. »

L'ordre de Jean fut exécuté, et Guillaume parut devant l'astucieux monarque.

Les véritables intentions de l'époux d'Isabelle devaient se couvrir d'un voile impénétrable. Le roi s'avança vers le capitaine avec une courtoisie affectée :

« Sire Desroches, » lui dit-il, « les services que vous avez rendus à la Bretagne ont fixé sur vous mon choix en cette circonstance ; vous seul pouvez négocier, entre son prince et moi, le traité qui doit nous rendre indépendants l'un de l'autre.

Bien que le sort des armes m'autorise à dicter aujourd'hui les conditions les plus rigoureuses, je n'en veux demander que de justes. Vous voyez le malheur de la situation d'Artus; je pourrais le retenir à jamais dans les fers ; loin de prendre une si funeste résolution, je ne veux que l'éclairer sur ses légitimes intérêts: c'est vous qui devez lui faire comprendre la clémence dont je veux bien user en ce jour.

Je lui laisse sa couronne ducale ; mais au lieu de se reconnaître vassal de la France, qu'il cherche auprès d'un parent  l'appui qui doit protéger son territoire. Persuadez-lui que de telles offres, faites à un ennemi lorsqu'il est en ma puissance, sont bien supérieures à ce que la politique exigerait de moi: je ne veux point écouter de conseils opposés à cette noble conduite. Voyez si vous voulez-vous charger déporter ces paroles de paix.»

— .«Sire, » répond Guillaume, « mon intention n'est pas d'irriter un souverain dont nous sommes les prisonniers; mais Artus mourra dans les fers plutôt que de céder son héritage ; telle est son invariable résolution.

Aliènor et Philippe vous disputeront encore cette couronne que vous ravissez à son légitime possesseur. » Ici Jean contraignit son impatience, afin de mettre en oeuvre toutes ses ressources ; et promenant d'un air indifférent ses regards autour de lui : « Je n'admets point cette prétendue légitimité, » dit-il; « fils de Henri, frère de Richard qui m'a nommé son successeur, mes droits sont mieux motivés que les prétentions qu'on m'oppose; un testament les confirme. »

— « La clameur publique répand des bruits injurieux sur la valeur de cet acte, dont l'authenticité n'est pas encore prouvée à tous les yeux, » s'écria vivement Desroches ; « et la princesse saura revendiquer l'exécution des lois. »

— « La princesse,» reprit Jean avec douceur, « ne peut s'appuyer que sur la main de Robert, prince indigne d'un si noble objet; la vôtre, capable détenir également le glaive et les rênes d'un empire, serait pour elle un appui plus honorable.

Vous êtes ambitieux et vous devez l'être : tout amant de la gloire doit rechercher le rang qui permet d'en acquérir davantage. D'ailleurs, à votre âge, la beauté fait sentir ses droits; Aliénor  ne saurait vous trouver insensible: de concert avec elle, arrêtez l'ambition de Philippe! »

Croyez que la fille de Constance vous parle par ma voix. »

Plus d'une fois Desroches avait admiré la princesse; si le sort l'eût placée dans un rang inférieur, il aurait pu désirer de l'élever jusqu'à lui ; mais la soeur de son élève et de son souverain lui semblait un objet sacré, et, sans vouloir interroger son coeur, il repoussa le plus doux rêve que l'imagination de Jean eût jamais su créer.

Toutefois, une sorte de trouble involontaire, dont le perfide avait aperçu quelque indice, fit naître dans son sein la joie et l'espoir de consommer sa trahison. Alors d'une voix flatteuse, il ajouta :

« Pourquoi vous reposer de votre bonheur sur un ami qui dédaigne d'y songer ? Après avoir fait pour lui tant d'efforts et partagé tous ses dangers, vous a-t-il offert un seul dédommagement des périls encourus pour sa cause ? Non. L'ambition est son unique mobile. C'est à vous que le destin confie la félicité d'Aliénor ; devenez son protecteur ; que l'hymen réunisse deux coeurs faits pour s'entendre.

Je sais que, malgré l'élévation de votre naissance, une légère distance vous sépare d'un objet plein d'attraits; c'est à moi de la diminuer en ajoutant un riche comté aux apanages que déjà vous possédez; dès lors, nul prétexte ne saurait empêcher un hymen que l'intérêt, la politique et l'amour auraient légitimé. Je deviendrai votre oncle, votre Conseil, votre appui.

Mais. Aliénor, pour prix de tant d'avantages, signera sa renonciation à la couronne d'Angleterre. » Capitaine! » s'écria Jean, qui remarquait la pâleur et la confusion de Guillaume, « profitez d'une occasion qui ne se présentera plus ; » je parle au nom de la princesse de Bretagne. »

— « Puis-je ajouter foi à des idées si nouvelles ? » répond Desroches; « ma raison éperdue les repousse.... O Dieu! » continua-t-il après un instant de silence, « un tel bonheur deviendrait un supplice par l'excès des remords! Je rejette les offres de votre puissance. Seigneur, rendez-moi mes chaînes et mon austère prison; je les préfère à l'infamie. »

L'insinuant monarque eut recours alors à une dernière tentative ; il prit la main dé Guillaume avec une apparente affection :

« Mon illustré ami, » lui dit-il, « songez qu'Aliénor attend dans de vives angoisses la réponse que va vous dicter votre coeur! Mais Desroches reprit avec l'énergie d'une belle âme : « Seigneur, je ne saurais croire aux lâches sentiments que l'on attribue à la princesse de Bretagne; si jamais son coeur les éprouve Mais non, c'est impossible!» s'écria-t-il d'un ton plein de véhémence et d'indignation; et, promenant sur le roi ses regards scrutateurs, il ajouta :

« Vous avez calomnié une femme dont la pureté égale celle des anges! Aliénor saurait, ainsi que moi, mourir avant de transiger avec l'honneur. Au nom cher et sacré de la princesse, toutes les puissances de mon âme ont été émues: mais le ciel me rend toute ma force, l'ombre même du crime me cause de l'effroi ; je le déteste ; j'en abhorre jusqu'à la plus légère apparence, et je renierais l'heure et l'instant où son souffle impur aurait pu m'atteindre.

Cherchez ailleurs des complices et des lâches. Je suis l'ami de mon prince, et ne serai jamais celui de son adversaire. » La fière contenance de Guillaume était un reproche et même un outrage pour Jean-sans-Terre, qui, perdant tout espoir de le rallier à son parti, se livra dès lors à toute la violence de son caractère.

Ne trouvant qu'un obstacle de plus à ses desseins dans le grand capitaine dont il voulait faire un des instruments de sa fureur, les paroles les plus menaçantes sortaient de sa bouche avec précipitation :

« Audacieux! » s'écria-t-il, «as-tu pu » croire un seul instant que j'eusse pris à ton vil destin l'intérêt le plus léger? Va, cours à cette prison que tu réclames: puisse-t-elle être ton éternel tombeau, et celui du faible enfant que tu me préfères ! Ta résistance vient d'assurer la perte d'Aliénor. Ce n'est plus par un hymen au- dessous d'elle que je veux affermir mon repos; c'est dans une détention perpétuelle que s'écouleront ses jeunes années; et lorsque tous vous serez  sous les verrous de mes forteresses, je saurai choisir la première victime nécessaire au  maintien de mon pouvoir. »

Frappé au coeur par cette menace qui pouvait atteindre les objets les plus chers, Guillaume n'en conserva pas moins son inébranlable courage, et dit avec calme :

« Si ce pouvoir qui vous coûte tant de crimes est assez grand pour vous rendre maître de nos  destinées, il ne saurait abaisser nos âmes, et, dans l'avenir, les noms glorieux d'Aliénor, d'Artus et de Guillaume seront la honte éternelle du vôtre. »

Jean connaissait trop peu les vertus qu'honore la postérité, pour apprécier les efforts généreux qu'elle admire ; mais dû moins ne voulait-il pas qu'on le menaçât de ses mépris: il appela ses gardes, et leur ordonna de conduire Desroches dans un donjon séparé de la prison d'Artus.

A peine le roi eut-il éloigné le capitaine, qu'on vint l'avertir que, du haut des tours, on avait vu s'élever au loin dans la plaine un épais nuage de poussière, auquel avait succédé l'apparition d'une armée qui semblait se diriger sur Mirebeau.

Jean frissonna : les remparts démantelés par le dernier siège rendaient le danger imminent; il restait encore assez de prisonniers dans la place pour nécessiter de grandes précautions. Mais le misérable chef de tant de nobles guerriers était absolument dépourvu du courage et de la présence d'esprit qu'exigeait la position des Anglais. Enivré de ses derniers succès, Jean aurait pu se croire en état de conjurer l'orage, si la faiblesse de son caractère, ne lui eût enlevé jusqu'au pouvoir de la réflexion ; il fallait qu'un autre lui suggérât des idées que le désordre de son âme ne lui permettait pas de concevoir.

« Pourquoi désespérer de la victoire, » dit Molac, « avant d'avoir tenté quelque moyen de l'obtenir? Ce n'est point dans les hasards d'un combat que vous devez exposer les avantages que vous avez obtenus la veille d'une bataille ; les chances peuvent être égales pour les deux partis; mais le lendemain l'un des deux reste abattu sur l'arène. »

N'allez donc point au-devant des périls; pensez-vous que Guy de Thouars soit jaloux de conserver aux héritiers du comte d'Anjou une couronne qui retomberait dans sa famille ?...

Son intérêt, sa vanité lui prescrivent une tout autre marche. Ouvrez-lui la voie; faites des offres; et si vous assurez la Bretagne à la fille aînée du régent, soyez certain que le sceptre restera dans vos mains. »

— «Eh bien! » lui dit Jean, » essaie d'aborder un ambitieux qui ne doit être mon ennemi qu'en apparence, et vois si tu peux l'amener à se joindre à nous. Pars, vole ! Et si tu parviens à consolider ma puissance, la fortune de ton roi deviendra la tienne; ton zèle obtiendra les récompenses et les honneurs les plus insignes. »

Empressé d'exécuter une mission qui peut le rendre l'égal de ceux qui le dédaignent encore, Molac ne s'arrête point à discourir ; il s'élance sur son coursier; Jean le devance, et court avertir la sentinelle de laisser sortir et rentrer le sire de Molac.

C'est Igon qui garde les portes ; il sourit au titre dont son ancien camarade n'a pas toujours été honoré. Molac voit ce sourire, et se promet d'en tirer vengeance; mais pour l'instant il ne s'occupe que de son important message. .

 

 

La trahison.

Le roi va retrouver ses chevaliers, et leur signale l'approche de nouveaux dangers; tandis que l'aventurier Pierre marche vers les tentes des Bretons, placées sur les bords de la Dive, entre Mirebeau et Saint Jean-de-Sauves.

Le premier soldat, chargé de surveiller l'entrée du camp, aperçoit l'étranger qui se dispose à franchir la ligne de circonvallation : la lance en arrêt, il se précipite à sa rencontre. Alors Molac déploie l'écharpe aux couleurs d'Angleterre, et s'annonce comme un parlementaire du roi Jean.

La sentinelle lui propose de le faire conduire auprès de la princesse Aliénor ou du pieux évêque de Vannes : mais ce ne sont point là les personnages auxquels le perfide émissaire prétend s'adresser; il demande le régent de Bretagne.

Ne supposant pas son chef capable de trahison, le soldat appelle un de ses camarades, et fait conduire Molac vers le comte.

Il était minuit. Guy de Thouars veillait dans sa tente, il examinait des parchemins épars sous ses yeux, lorsqu'un archer vint annoncer l'envoyé mystérieux du roi Jean: le père d'Alix se lève.

Aussitôt, Molac est introduit, et promène avec inquiétude ses regards autour de lui : il n'était pas seul avec le comté, et ses premières paroles exigeaient l'éloignement des témoins. Guy de Thouars, persuadé que Jean ne peut avoir nul intérêt d'attenter à ses jours, fait signe à ses gardes de se retirer.

Dès qu'ils sont partis, Molac appelle l'audace à son secours; il en faut pour adresser la parole au comte, dont le maintien froid et sévère laisse Pierre dans le doute sur la réussite de son ambassade.

« Seigneur, » lui dit-il, « le roi Jean, mon maître et gracieux souverain, s'attendait à voir l'armée de Bretagne le poursuivre après ses succès, mais son étonnement est extrême de vous savoir dans les rangs de cette armée, vous un ancien allié, et même plus, un ancien ami !... Deviez-vous préférer le parti du jeune présomptueux qui vous traite en sujet, et venir renforcer sa cause par votre présence?. Ne valait-il pas mieux attendre dans vos foyers l'issue d'un événement qui ne pouvait que vous être favorable ?... Voilà ce que mon maître m'a chargé de vous dire. »

Molac attendait une réponse. Le régent, les mains croisées derrière le dos, se promenait à pas lents, réfléchissant d'un air sombre, et les yeux tournés vers la terre. Le temps s'écoulait; Molac, impatient, hasarda plus encore:

« Seigneur, » reprit-il, « si vous aviez secondé mon maître, quelle brillante perspective  remplacerait les obstacles opposés à votre fortune. Sans les enfants du comte d'Anjou, sans ces rejetons parasites, Alix héritait du duché de Constance, et votre race devenait habile à succéder. Une politique vigoureuse vous forcerait à m'écouter. Ah ! que d'heureux vous feriez, si vous vouliez m'entendre! »

— « Je vous entends, » répondit le comte, « mais aussi j'entends une voix secrète me crier plus haut que l'ambition: Malheureux! épargne un crime à tes vieux jours ... Dès l'instant où je fus père, ces enfants de Constance que j'avais toujours aimés, me parurent un empêchement à mon bonheur; Mais si, pour accomplir les voeux de ma partialité paternelle, il fallait répandre du sang, je ne saurais m'y décider; l'idée seule m'en fait horreur. »

— « Eh ! qui vous parle de sang ? » reprit Molac; « une prison perpétuelle, voilà tout ce qu'exige la prudence. Encore, ne pourriez-vous l'ordonner vous-même; aucun Breton ne le souffrirait. Leur unique espérance, leur grand Artus, le rêve de leur superstition; cet enfant promis qui doit, comme un autre messie, étonner l'univers; il serait impossible, au milieu d'eux, de le soustraire à leurs regards. La princesse, à la tête des seigneurs, avec l'audace d'une Plantagenet, a la présomption de revendiquer les droits de son frère. C'est aux mains de Jean-sans-Terre que tant de faiblesse et d'orgueil doivent être confiés. Voyez, consultez-vous; que dois-je répondre?»

Guy se taisait encore, non que les remords l'engageassent au silence, mais parce que, jaloux de l'estime publique, il ne pouvait se décider à la mériter, et craignait encore plus de la perdre : même aux yeux de Molac, il tremblait d'avoir trop facilement laissé lire dans son coeur. Le témoin de son hésitation pénétra sa pensée, et, sans insister sur la demande d'une réponse que l'hypocrisie du comte lui refusait, il eut l'air d'admettre ses scrupules, et parla seulement du désir que Jean éprouvait d'entretenir lui-même un ancien ami.

Guy s'empressa d'accepter l'offre d'une entrevue. Le lieu choisi, l'instant indiqué, et le signal convenu, Molac revint près de son maître qui l'attendait, sans repos, sur la couche royale.

Au récit de son émissaire, l'espérance se peignit dans les traits du monarque; seulement, il blâma l'envoyé d'avoir offert, en son nom, un rendez-vous qu'il n'osait point risquer. S'il allait tomber aux mains des ennemis!...

« Y pensez-vous ! » dit Molac ; « intérieurement, le comte de Thouars vous est dévoué : vous êtes plus en sûreté sous sa tente, que dans le palais d'Eléonore. »

Empressé de connaître ce que ses efforts obtiendraient du comte, Jean se lève et se fait précéder de son satellite. Armés de toutes pièces, tous deux sortent clandestinement, s'avancent vers le camp breton, et s'arrêtent sous un épais taillis, entre Saint-Jean-de-Sauves et Mirebeau.

Bientôt; des pas se font entendre; une voix forte, dont on s'efforce de diminuer le son, donne le signal convenu ; on y répond comme il avait été promis.

« Vous n'êtes pas seul, seigneur, » dit le comte de Thouars. « Je n'irai pas plus loin, que vous n'ayez renvoyé votre compagnon. »

Jean parla bas à Molac. Soudain celui-ci s'éloigna, et, retiré sur une butte, à peu de distance, il s'efforçait de saisir quelques paroles que, de temps en temps, le mouvement de l'air faisait parvenir à son oreille attentive ; mais, des mots détachés les uns des autres n'offraient aucun sens, et seulement il crut distinguer le nom de l'évêque et celui d'Aliénor. Un moment, la conversation s'étant animée, il reconnut la voix du roi qui promettait au régent un silence éternel.

« Soyez certain, » ajouta-t-il, « que, dans l'action, j'épargnerai le sang des Bretons. C'est à vous à les garantir aussi de votre côté : les efforts des Anglais se dirigeront sur la droite. Adieu, comte; à demain. Soyez-moi constamment un fidèle et secret allié; nous bénirons un jour cette heureuse rencontre. »

Molac ne put entendre la réponse du régent; ses phrases décousues n'arrivaient plus jusqu'à lui. En cet instant, les nuages s'entrouvrirent, le confident du roi vit son maître serrer affectueusement la main du comte de Thouars, et les deux chefs se quittèrent après cette démonstration amicale.

Pierre espérait obtenir de la confiance du roi les particularités de cet entretien mystérieux sur lequel la postérité même n'a pu former que des conjectures. L'air sombre du monarque, lorsqu'il vint rejoindre son confident, donnait à penser qu'il avait échoué dans ses demandes. Jean rassura Molac, dont l'heureux instinct le servait aussi bien que l'eût pu faire une longue habitude des cours. Aussi réprima-t-il les mouvements de sa curiosité, en apprenant que Jean avait juré sur l'Evangile de ne rien révéler de cette mystérieuse conférence.

Le retour à Mirebeau exigeait des précautions. La sentinelle, ayant entendu quelque bruit, se disposait à donner le signal d'alarme, lorsque Mojac, se jetant brusquement sur le soldat, le serra dans ses bras nerveux et l'enleva pour le précipiter dans la Dive, dont les flots entraînèrent le malheureux Igon et le secret de cette nuit redoutable qui préparait le triomphe de la trahison.

Dès que l'aurore parut, Jean, certain des suites de cette journée, dirigeait vers Saint-Jean-de-Sauves un regard dédaigneux : ses chevaliers l'entourèrent, et l'ordre du combat leur fut donné.

« Mes amis ! » dit le roi, « présentons-nous, et nous vaincrons ! »

Ce langage de héros, dont les Anglais avaient perdu l'habitude depuis la mort de Richard, leur parut d'un favorable augure; peut-être alors croyaient- ils voir renaître les temps anciens. Cette erreur d'un moment augmentait leur courage. Ils allaient en donner des preuves, lorsque, d'un pas tremblant, la vieille reine accourut sur la brèche de Mirebeau, et, du haut des remparts, s'écria :

« Preux chevaliers ! vous allez combattre pour l'Angleterre : n'oubliez pas que dans les rangs ennemis vous trouverez une Plantagenet; je la confie à vos soins. Faites que, saine et sauve, elle arrive dans mes bras. »

Après ce peu de mots, la reine s'assit sur une pierre au milieu des débris. Cette mère malheureuse ayant appris la présence de l'armée de Bretagne, sa sollicitude pour la sûreté d'Aliénor lui faisait tenter ce dernier effort.

Jean, furieux de la recommandation de sa mère à l'armée anglaise, redoublait de vitesse, afin que ses soldats oubliassent, dans la rapidité de la marche, les paroles qu'ils venaient d'entendre.

L'armée bretonne présentait une ligne étendue le long des bords de la Dive. Cette position, qui révélait les forces du régent et les rendait plus importantes à l'oeil, n'était cependant pas la plus favorable pour vaincre.

Jean s'empara de plusieurs buttes qu'on avait négligé de garnir de soldats, et de là, les flèches de ses archers jetaient facilement le trouble et la confusion dans l'aile commandée par Guy de Thouars.

On voyait sur la droite une jeune guerrière manier habilement les guides d'un coursier, et sa voix, ferme et sonore, animait les guerriers qu'elle guidait au combat. Près d'elle, Guéhenoc, un crucifix à la main, montrait aux Bretons cette arme sacrée, qui leur promettait le pardon de leurs fautes pour prix du succès périlleux qu'ils allaient disputer.

Déjà l'aile gauche pliait. Son chef éperdu semblait prêt à chercher dans la fuite le salut de ses troupes, et se hâtait de les placer à l'abri d'un épais massif de bois; tandis qu'Aliénor, accompagnée de l'évêque, soutenait les efforts de sa phalange que tant de désavantage ne décourageait pas.

L'armée de Jean, dont les mouvements ne se dirigeaient plus que sur ce seul point, réunit tous ses moyens contre l'infortunée Aliéner.

 Toutes les flèches lancées par Molac s'adressaient à la visière du casque de la princesse. Mais le destin, qui la réservait à de plus longues souffrances, semblait avoir émoussé les dards perfides ; ils respectèrent la tête charmante exposée à leurs atteintes.

 Guéhenoc voyant le danger dont elle était menacée, conseillait la retraite. « Vaincre ou mourir! » s'écria la digne fille de Constance; « sauver mon frère ou partager son sort, je n'ai pas d'autre but : au lieu de me détourner de mon entreprise, secondez moi! »

En disant ces mots, Aliénor se précipita dans la mêlée; ses fidèles serviteurs la suivirent. Mais que peut le courage contre la trahison?... Guy de Thouars, s'étant laissé tourner par l'ennemi, ne pouvait être d'aucun secours.

L'armée de Jean, dirigée par Pembrocke, Fitz-Walter, Fitz-Robert, Salisberri, Robert de Turneham, les Lacy, et tant d'autres, devait triompher des tentatives et du dévouement d'une jeune fille.

Parmi les traits lancés contre elle, plusieurs atteignirent les flancs de son coursier; il s'abattit, et dans sa chute entraîna la princesse ; les guerriers anglais se précipitèrent autour d'elle. Accablée du poids de ses armes, elle allait succomber, lorsque Fitz-Walter s'empressa de l'enlever dans ses bras, et vint la déposer au milieu des autres chevaliers.

Jean aurait préféré que le sort l'eût débarrassé de toute responsabilité : « Elle doit être blessée! » s'écria-t-il. « Au nom du ciel! dites  la vérité. »

— « Heureusement non, » répondit FitzWalter. « Tant de courage et d'efforts généreux ont servi de sauvegarde à la malheureuse princesse de Bretagne : aucun chevalier n'eût osé diriger un dard vers un si noble coeur. »

— «Princesse!» reprit Jean avec aigreur, « dites simplement demoiselle. »

Et ce titre qui certifiait la déchéance d'Aliénor, vola de bouche en bouche dans les rangs anglais.

Cependant Guéhenoc s'avançait à la tête des siens ; il avait fait mettre bas les armes, et demandait à racheter Aliénor par tous les trésors de son évêché et de la Bretagne.

 Jean sourit dédaigneusement à ses propositions, et fit répondre qu'il ne la rendrait que pour une couronne. L'évêque au désespoir, oubliant son âge et l'habit qu'il portait, tenta de soulever une lance; mais l'armée victorieuse courut sur les corps divisés de l'armée bretonne, et les eut bientôt réduits à prendre la fuite.

0 jour de gloire et de malheur! pourquoi n'as- tu pas été le dernier des jours d'Aliénor !

Déjà se trouvant embarrassé du nombre des prisonniers de l'armée d'Artus, Jean n'essaya pas d'en faire de nouveaux. Les infortunés chevaliers bretons, réunis au perfide Guy, regagnèrent, sans être inquiétés, la ville de Mauléon, dont le maître, enfermé dans le château de Corp, ne pouvait au poids de l'or racheter sa liberté.

Le lâche vainqueur, délivré de l'inquiétude qu'il venait d'éprouver, ordonnait de charger de liens les faibles bras de sa prisonnière; mais les chevaliers prononcèrent unanimement que tant de courage et de beauté méritait plus d'égards.

Une discussion s'animait entre eux et l'indigne monarque, lorsque, rentrant à Mirebeau, ils trouvèrent Eléonore encore assise sur la brèche, d'où elle avait contemplé l'action.

A la vue de la princesse captive, son coeur fut saisi d'une profonde émotion :

« Preux chevaliers, » s'écria-t-elle, «et vous, mon fils! puisque Aliénor est votre prisonnière, vous ne pouvez en confier la garde à des mains plus sûres que les miennes. Remettez-moi ce précieux dépôt : j'en connais autant que vous la valeur. »

— « Madame, » répondit Jean , «je saurai plus sûrement encore le conserver. La demoiselle de Bretagne m'appartient par le droit des armes, et ce droit, je ne saurais le céder. »

— «Oubliez-vous.» dit Eléonore, «que seule je commande à Mirebeau, et que les prises faites sur mon territoire sont ma propriété?... Ma fille, suivez-moi : vous n'avez d'ordres à recevoir que de la princesse de Guyenne. »

La malheureuse soeur d'Artus croyait entendre un ange descendu du ciel pour veiller sur elle.

Les chevaliers, confus de la victoire qu'ils venaient de remporter sur un tel adversaire, mirent volontiers la princesse sous la protection de la veuve de Henri, et parurent peu soucieux d'écouter une autre voix que celle de la clémence.

Eléonore emmena la prisonnière dans son palais; Jean demandait à sa mère un entretien :

 « Laissez-moi! » lui dit-elle d'un air courroucé ; « plus tard je vous parlerai. »

Mathilde attendait avec inquiétude le retour de la reine, et courut au- devant d'elle. Comment exprimer sa douleur et son effroi lorsqu'elle vit Aliénor dans les murs de Mirebeau!... Mais au sein du malheur, la fille de Constance tressaillit de joie en retrouvant sa meilleure amie.

«Mon enfant, » lui dit Eléonore , « pleurez avec nous ; soulagez votre coeur : toutes les consolations vous seront prodiguées. »

— « Il n'en existait qu'une seule pour moi, » dit Aliénor, «c'était l'espoir de la liberté de mon frère; j'attache peu de prix à la mienne. » 

— « Hélas ! » dit la vieille reine,  tant d'imprudence et de générosité n'ont fait qu'aggraver sa position; c'était sur les terres de Bretagne qu'il fallait soutenir ses droits.»

— « Eh bien ! » répliqua Mathilde, « vous commandez en ces lieux; permettez qu'Aliénor retourne dans les domaines de ses ancêtres! »

— «Ma fille, » répond Eléonore, ce serait à la fois trahir et mon fils et ses fidèles chevaliers. J'ai demandé qu'Aliénor me fût confiée, et je la garderai: je ne puis et ne dois rien faire de plus. Ayons du courage : le ciel fera le reste. »

— « Il fera notre malheur, » dit Mathilde en pleurant; « il abandonne la cause des orphelins! Leurs meilleurs amis ne peuvent rien pour eux, et ceux qui seraient disposés à les secourir obéissent à de vaines considérations. »

— « Mathilde!» reprit Eléonore d'une voix solennelle, «est-ce ainsi que vous appelez une  parole royale?... Vous m'êtes bien chère: mais sachez que lors même, qu'il s'agirait de votre vie et de la mienne, je respecterais mes engagements. Et si mon fils manquait aux siens, quel droit aurais-je de le blâmer, après avoir moi-même donné l'exemple de la mauvaise foi?»

En ce moment, et sans que la reine l'eût ordonné, les portes de son appartement s'ouvrirent avec bruit. Aussitôt elle remit Aliénor entre les mains de Mathilde, et toutes deux passèrent dans une pièce éloignée; ensuite Eléonore se tourna du côté de son fils, mais ses forces semblaient l'abandonner : elle prévoyait que cette entrevue allait être terrible.

D'un geste elle prescrivit à ses femmes d'avancer son fauteuil et de se retirer immédiatement.

« Madame, » dit Jean avec un ton de hauteur auquel, il aurait voulu joindre un accent de fermeté, « je viens savoir quand il vous plaira de me rendre ma prisonnière. »

— « Jamais, » répond froidement Eléonore.

—«Jamais!» s'écrie Jean : «oubliez-vous que vous parlez à votre roi? »

—« Et vous, mon fils, oubliez-vous que je suis votre mère? Est-ce à moi de vous le rappeler, et de réclamer les égards que vous me refusez ? Est-ce là le prix de mon aveugle tendresse? Deviez-vous m'arracher de mon lit de mort, pour vous accabler du reproche d'ingratitude ? »

L'habitude de la déférence pour sa mère agissait encore sur l'âme du roi. Malgré son mécontentement et son impatience de briser un joug qui, depuis quelque temps, lui semblait trop rigoureux, il n'osait se révolter contre une autorité qu'il avait si longtemps respectée.

Feignant un extrême étonnement des plaintes de la reine, il reprit avec l'apparence d'une amitié blessée :

« Est-ce de vous, ma mère, » que je devais attendre de pareils reproches? N'avons-nous pas toujours échangé nos sentimens mutuels ? et le plus doux comme le plus légitime accord ne nous a-t-il pas réunis jusqu'à ce jour?... Qu'ai-je donc fait qui puisse vous offenser? Je croyais n'avoir pas cessé d'agir dans le sens où Vous-même avez constamment dirigé ma conduite. Mais , je le vois trop, vos affections sont changées, et maintenant vos ordres accomplis vous semblent des crimes: la présence d'Aliénor et d'Artus m'a ravi votre coeur. »

Eléonore, malgré sa faiblesse, leva sur son fils des regards indignés; elle sentait trop que ses actions précédentes justifiaient les paroles amères qu'elle entendait: mais son orgueil blessé ne pouvait supporter l'accusation d'une préférence, lorsqu'elle ne cherchait qu'à rétablir l'équilibre entre le pouvoir et l'infortune. Toutefois, elle modéra son courroux, et, rabaissant vers la terre des yeux dont l'expression eût trahi sa pensée, elle reprit avec calme:

« Mon fils, lorsque la victoire relève vos drapeaux, devez-vous vous montrer inexorable,?... N'est-il pas plus noble et plus digne de vous, de tendre la main à des ennemis dans les fers ? Et quels ennemis encore ! Les enfants de votre frère, un prince dans son adolescence, et qui ne devrait trouver en nous que les appuis de sa faiblesse, les guides de son inexpérience. Mais il réclame un royaume !... eh bien ! est-ce donc une si grande faute?  le sceptre et la couronne ne méritent-ils pas d'être disputés ?... Vous tenez l'un et l'autre de la volonté de Richard,  je ne vous engage point à vous en laisser déposséder; mais persuadez votre neveu de l'inutilité de ses prétentions: sans le charger de chaînes pesantes, ni rendre à vos jeunes parents une indépendance dont leur courage pourrait abuser; faites que, libres dans votre cour, une généreuse confiance leur apprenne à connaître le pouvoir des vertus que l'ambition ne saurait ternir.

Réunissez les grands d'Angleterre, et que, devant ces chefs de la nation, Artus lise lui-même les derniers voeux de Richard. Vous n'avez point à craindre un changement impossible dans les opinions des seigneurs anglais; ils repoussent un étranger qui prétend devenir leur maître: ainsi, vous ne risquez point votre puissance, et, peut-être, la déposer pour un seul jour entre leurs mains n'est pas ;  un si grand effort.

Artus, convaincu des volontés d'un oncle dont il respecte la mémoire, cessera sans doute de réclamer les droits qu'il pense tenir de sa naissance, et vous obtiendrez de lui, par affection, ce que la force ne vous donnera jamais. D'ailleurs, pensez-vous que la Bretagne irritée de la perte d'un souverain qu'elle adore, vous laisserait un instant de repos? déjà même, on parle d'une nouvelle armée; on dit que Guy de Thouars, à la tête d'une nombreuse réunion de guerriers, marche sur Mirebeau.

Croyez-moi, profitez de l'avantage de vos armes pour régler les conditions d'une paix solide, et n'exaspérez pas des esprits que le prestige de vos dernières victoires pourrait vous soumettre. »

— « Quoi, madame! » reprit Jean avec violence, « faut-il que je demande pardon d'avoir été vainqueur? regretteriez-vous déjà les succès que vous m'avez procurés?... Cet enfant dont vous embrassez la défense, n'est-il pas venu vous assiéger dans vos murs?  sans respect pour votre titre de mère, ne vous a-t-il pas forcée dans votre retraite, et n'étiez-vous pas sa prisonnière, si mon bras, docile à vos avertissements, n'eût soutenu la cause qu'alors vous m'autorisiez à défendre?  Qu'a-t-il pu vous dire pour changer ainsi votre coeur ? a-t-il offert à votre ambition l'espoir d'une régence?... Il faut qu'il ait produit une étrange révolution dans vos sentiments, pour usurper des voeux qui n'avaient que moi pour objet ! »

Ici la reine, qui devinait le véritable motif des plaintes de son fils, dirigea vers lui son regard pénétrant, et, mettant de côté toute adresse, se livra à sa véhémence naturelle:

« Ne croyez pas, » dit-elle, « que je me méprenne sur vos secrètes pensées ; vous connaissez la faiblesse qui, pour vous, remplit mon coeur, et vous ne feignez d'en douter que pour m'amener à de grandes concessions. Mon fils ! vous êtes dans l'erreur: il est passé, ce temps où je croyais à des soupçons qu'une tendresse jalouse pouvait exciter; aujourd'hui vous voulez par vos plaintes me contraindre au silence sur le sujet qui  nous réunit: mais j'y reviendrai sans cesse. Ecoutez les conseils dictés par ma prudence: laissez Artus et sa soeur entre mes mains; ils n'en sortiront point que je n'aie des otages d'une égale valeur... Je n'ai plus la force de discuter longtemps des intérêts si chers; mais si vous n'écoutez ma prière, je saurai trouver un pouvoir qui balancera le vôtre. »

Jean supposa que sa mère faisait allusion à l'arrivée de la princesse de Bretagne dont elle pouvait disposer, et qu'elle voulait aider de ses troupes et de ses conseils. Redoutant l'opposition d'Eléonore, il n'osait ouvertement résister; soutenir explicitement sa volonté lui paraissait un effort inutile : insensible à la honte réservée au parjure, et lâche même envers une femme, il attachait peu d'importance, à violer ses promesses: il réfléchit donc qu'il était plus prudent de calmer la reine, et lui prenant la main, il la porta à ses lèvres :

« Ma mère, » dit-il, « vos désirs sont des lois; Artus et sa soeur sont libres, puisque vous le  voulez, et si cette mesure impolitique a des résultats nuisibles à ma puissance, je cesserai de m'en plaindre en pensant que vous  l'avez réclamée au nom du respect que je vous dois.

Mais peut-être ne devriez-vous pas préférer deux enfants élevés loin de vous, au fils qui suivit constamment vos traces, et qui partageait avec vous la colère et l’indifférence de Henri II S'il vous souvenait encore de ces temps de désastreuse mémoire, et des malheurs qui nous étaient communs, vous ne diviseriez pas nos intérêts aux jours de la prospérité. » -

— « Je les maintiens, mon fils; seulement j'ai dû vous instruire des meilleurs moyens de les soutenir: ne dois-je donc pas m'occuper de votre gloire ?... Lorsque je vous ai vu prêt à verser le sang de mon petit-fils, à charger de liens les innocentes mains d'Aliénor, n'ai-je pas dû repousser le fer que vous alliez plonger au sein de l'un, et briser les chaînes que vous imposiez à l'autre?... Jean, quelle que soit la haine que ces deux enfants vous inspirent, promettez-moi que jamais vous ne renouvèlerez de pareilles actions! »

 A cette prière, Jean ne put retenir un demi-sourire: il se rappelait la mort de Rosemonde, et trouvait étrange que la reine parlât de clémence. Eléonore pénétra la pensée de son fils, et lui dit avec indignation :

« J'entrevois l'odieuse comparaison que vous établissez entre vous et moi. Mais, grand Dieu ! quelle différence!.... j'avais à venger un outrage, et je punissais une étrangère qui m'enlevait un coeur où, seule, je devais régner: et vous, vous avez choisi pour victime un héros de votre sang, le seul de mes descendans qui se montre digne de sa glorieuse origine !»

— « Madame, madame ! » s'écria Jean avec une impétuosité qu'il réprimait depuis longtemps. « Vous oubliez qu'Artus et vous, êtes en ma puissance ! n'ai-je pas le droit de  m'étonner, quand vous me parlez de prudence et de douceur ? Quelle circonstance de votre vie peut me faire supposer que vous possédez de semblables vertus ? »

Eléonore reporta fièrement sa tête en arrière; et, confus du premier emportement qu'il se fût permis envers sa mère, Jean détourna les yeux; le remords de sa dureté n'entrait point dans son coeur, mais l'expression altière des traits de la reine l'atterait malgré lui. Ne pouvant échapper à l'empire que sa mère exerçait sur son imagination, il lui dit en tremblant :

« Vous m'avez contraint à vous tenir un langage que réprouve mon coeur: oubliez-le,  madame, et ne nous séparons point avec de telles semences de division. »

— « Quelle garantie me donnerez-vous de votre sincérité?» dit Eléonore avec dignité.

— «Ma parole.» 

— « Je pouvais y croire, il n'y a qu'un instant; maintenant je ne le puis plus. »

— « Alors, choisissez vous-même. »

— « Je ne veux qu'Artus et Aliénor: mais qu'ils soient libres soudain ! »

— « Ils le seront, madame. »

— « Je ne demande pas autre chose. »

A ces mots, Jean s'éloigne; Eléonore veut se lever, mais à peine a-t-elle fait quelques pas, qu'épuisée, elle tombe dans les bras de ses femmes.

Inquiète de l'entretien de la reine avec son fils, Mathilde accourt, et voit avec effroi qu'un long évanouissement, accompagné des plus funestes symptômes, est la suite déplorable d'émotions trop fortes et trop prolongées. 

Anxiètés.

IRRITÉ de la chaleur qu'Éléonore avait mise à défendre le prince et la princesse de Bretagne, Jean lorsqu'il apprit l'état de sa mère, au lieu de s'en occuper, ne pensa qu'à l'exécution du plan qu'il venait de concevoir: il commanda le départ, et passa dans son cabinet pour donner quelques ordres; en y entrant, il trouva Molac sur son passage. Rien ne pouvait lui être plus agréable que cette rencontre; aucun dépositaire de ses secrets ne lui offrait une égale sûreté pour la surveillance des prisonniers. Il fit signe a Pierre de le suivre :

« Eh bien! » lui dit-il, « à quoi tant de soins et d'efforts nous ont-ils servi?... il y a quelques heures j'étais maître de mes ennemis; leur vie et leur mort dépendaient de  ma volonté: et maintenant les fantaisies d'une femme ont tout renversé ! Vais-je perdre le fruit de tant de peines ? »

— «Eh ! pourquoi le perdre ? Artus est toujours en votre puissance; sa soeur est hors d'état de vous nuire. »

— « Aliénor, » s'écrie Jean , « est plus que jamais à craindre. Sa douceur, sa beauté séduisent le coeur d'Éléonore; déjà même je ne reconnais plus ma mère. Puis-je me délivrer d'un ennemi, tandis qu'elle tient en ses mains le moyen de m'en punir ?.... Molac , j'ai résolu de partir de suite: mais je n'obtiendrai jamais main-forte de mes guerriers pour ressaisir la demoiselle de Bretagne. »

— « Et la ruse, seigneur? »

— « La ruse avec Eléonore !... Il est impossible de l'employer dans l'instant où sa vigilance n'est pas endormie ; il me faudrait du temps pour ramener son esprit, et je ne puis risquer de m'arrêter davantage en Poitou:

cette province est entourée de mes ennemis les plus ardents. Parmi les sujets ou les tributaires d'Éléonore, plusieurs ont déjà pris parti contre moi. Mes intérêts m'appellent en Normandie; la nécessité de disputer à la France le plus beau de mes domaines me force à partir. J'emmène Artus; mais Artus sans Aliénor ne peut être qu'un embarras de plus. Par ce départ j'irrite ma mère à jamais. Si elle rendait Aliénor à la Bretagne ! »

— « Seigneur, elle n'en fera rien ; d'ailleurs n'êtes-vous pas sûr de Guy de Thouars? personne ne l'a soupçonné. »

— « Paix ! » reprit Jean d'un air mécontent; « qui vous dit qu'il mérite qu'on le soupçonne ?....  Sur votre tête, ne révélez jamais les entrevues que nous avons eues avec lui! N'étions-nous donc pas assez forts pour vaincre une jeune fille, sans être aidés par la trahison?... Et ma mère, que fait-elle ? demandez-le !»

Molac sortit un instant, et revint dire qu'Éléonore, très-émue de la discussion qu'elle venait d'avoir avec le roi, se trouvait privée de l'usage de ses sens; qu'Aliénor et Mathilde restaient près d'elle, et que l'intérieur du palais paraissait soigneusement gardé.

— « Eh bien ! » dit Jean « sans se mettre plus en peine de la situation de sa mère , profitons de la circonstance et partons immédiatement. »

Le roi descendit dans les cours; il trouva ses chevaliers et ses archers prêts à le suivre : Fitz-Walter et le comte de Roger restèrent. Jean s'éloigna. Aucune journée de sa vie n'avait été remplie comme celle qui venait de s'écouler: une bataille le matin, le soir un départ; jamais il n'avait fait preuve d'une telle activité. Il donna l'ordre de forcer Artus à sortir de la retraite où la reine elle-même avait consenti qu'on le tînt à l'écart; elle espérait que, si près d'une mère, sa destinée ne pourrait lui rester inconnue. Mais rien ne résiste aux vainqueurs; la volonté de Jean fut donc accomplie, et son neveu, conduit au milieu des soldats, suivit leur marche.

Dans ce premier instant, Jean évita la présence de son prisonnier, non par cet instinct de pudeur qui craint d'humilier l'infortune ; mais parce que, voulant éviter tout ce qui pouvait retarder son départ, il ne songeait qu'à fuir de ces lieux avant qu'Eléonore ne reprît, avec ses sens, un reste de l'empire inconcevable qu'elle exerçait sur son indigne fils.

A peine eut-il quitté Mirebeau que la veuve de Henri revint à la vie.

 « Où est Aliénor? où est Artus? «dit-elle d'une voix éteinte; que fait le roi? pourquoi ne le vois-je point ici ?»

Pour toute réponse, les larmes de sa petite-fille et celles de Mathilde coulaient abondamment. La reine, effrayée, s'écria : « Cet abandon ne présage rien de favorable ! Mathilde, mon enfant, que fait le roi? et mon petit-fils, qu'est-il devenu? »

— « Tous deux sont partis! » répond Mathilde avec un accent douloureux.

— « Partis ! » répéta plusieurs fois la reine, «partis !... et ni l'un ni l'autre n'ont reçu mes adieux !.... De quelle indifférence Jean a-t-il payé ma tendresse ! Ah ! Mathilde, ai-je donc mérité tous les malheurs de ma longue existence! Mais encore dites-moi si j'ai bien entendu : Artus et mon fils sont partis ? »

— « Oui, madame. »

— « Et comment le fils de Geoffroy était-il » traité ?»

— « Calme dans sa contenance, monté sur un coursier, et les mains chargées de chaînes, il suivait l'armée. Les soins qu'exigeait votre état m'ont empêchée de rien voir de plus. Mon père et mon oncle le comte de Roger demeurent à Mirebeau pour garder le reste des prisonniers, et peut-être ils pourraient nous en apprendre davantage. »

Mathilde allait continuer: mais un changement subit s'opéra dans tous les traits de la vieille reine; l'indignation et la douleur lui causèrent un tremblement convulsif : des cris étouffés s'échappaient de son sein. Aliénor éprouvait un trouble inexprimable. Mathilde appréhendait de voir retomber Éléonore dans l'effrayant accès qui précéda l'arrivée du roi d'Angleterre ; et, bien qu'elle partageât le désespoir des deux princesses, elle trouvait encore la force de soulager leurs souffrances. Ses soins ne furent pas infructueux; ils éloignèrent une seconde paralysie, qui sans doute eût tranché les jours de la mère de Jean. Peu à peu Eléonore reprit connaissance, ses forces se ranimèrent, et le sentiment de sa position ne la quitta plus; ses violentes inquiétudes sur le sort d'Artus troublaient sa tête et son coeur.

« Ma chère fille! » dit-elle à Mathilde, « faites appeler votre père, il faut que je lui parle à l'instant. »

Lord Fitz-Walter se rendit à la demande de la reine : « Venez, » s'écria-t-elle d'aussi loin qu'elle l'aperçut, « venez, et répétez-moi les circonstances d'un départ qui m'abreuve de chagrins. Est-il vrai qu'au mépris de ses promesses, le roi traîne à sa suite le dernier de mes fils ?.., Quel sort réserve-t-il à ce prince infortuné que déjà la gloire environne de ses lauriers?... O mère malheureuse! n'as-tu donc vécu si longtemps que pour déplorer la perte des plus illustres guerriers issus des héros de l'Aquitaine! »

— « Remettez-vous, madame, » dit Fitz-Walter; « sans doute votre tendresse pour le duc de Bretagne s'exagère le danger dont elle le croit menacé.»  

— « Ma tendresse pour le duc de Bretagne!» reprend Eléonore surprise: « hélas! elle n'est pas plus vive que celle que je porte au roi Jean; l'excès de l'amour maternel cause seul mes tourments: songez donc depuis combien d'années j'étais accoutumée à le regarder comme mon-unique enfant!... En le voyant s'éloigner de la ligne glorieuse tracée par ses frères, la honte couvre mon front et déchire mon coeur: plus j'aime mon fils, plus je supporte impatiemment l'idée de le voir commettre un crime épouvantable. Par esprit de justice, je devrais reporter toutes mes affections sur le rejeton qui, seul, semble des mériter; mais une longue habitude fait, malgré moi, pencher la balance vers celui qui s'en montre indigne : c'est encore le soin d'un honneur qu'il oublie, dont ma raison s'affecte avec tant de violence. Sans doute, j'admire Artus; il soutient la grandeur de son nom, il est la gloire, l'orgueil de mes vieux jours: les sentiments qu'il m'a montrés, dans les courts instants où j'ai pu le connaître, m'ont touchée: mais j'aime mon fils depuis si longtemps, qu'une naissante affection ne saurait être comparée avec l'ancien amour qui règne dans mon coeur. Ce conflit de tendresse domine ma raison, et c'est encore par attachement au roi d'Angleterre que je veux protéger Artus. Quelle honte ! quelle dégradation pour le frère du noble, du vaillant Richard, si, parjure envers sa mère, il accable de tourments un infortuné; s'il lui plonge dans le coeur le poignard dont il l'a menacé devant moi!.... «Cette, horrible image, sans cesse présente à mes yeux, désole et flétrit ma vieillesse. Nul ne peut savoir quel affreux combat agite mon âme: la justice, la compassion, un sentiment plus doux encore, m'entraînent vers Artus, tandis qu'une puissance impérieuse m'attache à son implacable ennemi.

Dieu clément! » s'écrie Eléonore en joignant les mains, « ne daigneras-tu jamais jeter un regard de pitié sur mes cheveux blancs, et mettre un terme à la punition de mes erreurs passées ?... Ai-je pu maîtriser les passions que tu fis naître en mon sein?... Malgré l'âge, elles y fermentent encore. Ote-moi ce reste de vie! pourquoi donner de longs jours à la mère infortunée qui voit périr sa postérité?... 0 mes trois premiers fils! priez pour moi dans le ciel ! obtenez que je ne sois pas témoin des suites d'une victoire qui m'enlèvera mes deux derniers enfants; car, si l'un est victime de l'autre, de quel œil pourrai-je contempler l'assassin !»

— « Madame, » répliqua Fitz-Walter, « calmez une douleur que vos craintes irritent encore: le roi n'a point l'intention d'attenter aux jours de son neveu: il le conduit en Normandie, et doit le confier aux soins du gouverneur du château de Falaise. Guillaume de Braies est le plus loyal des chevaliers; attaché à son roi, il fera tout pour lui prouver sa fidélité; mais son maître n'oserait lui commander un crime. »

— « Un crime ! » reprit Eléonore avec égarement. « O terre ! ceux de ma race qui ne savaient point en commettre ont disparu de ta surface! Oui, je le sens, un crime a souillé ma vie, un crime doit en obscurcir les derniers instants; j'en ai le cruel pressentiment Il est ici ! » ajouta-t-elle en pressant sa poitrine avec ses deux mains. « Mathilde! Aliénor! ne m'abandonnez pas: hélas! malgré tout, je suis digne de pitié. »

— «Madame, » reprit la fille de Constance,  « à quelles réflexions vous livrez-vous! schassezces horribles fantômes. Hélas! comme vous, je crains beaucoup pour mon frère; mais, au lieu de gémir inutilement, pourquoi ne pas chercher des secours dans la force de notre esprit? Madame, apaisez votre désespoir! il faut que notre douleur soutienne notre courage; il faut y trouver les ressources qui peuvent nous rester encore. »

La reine jeta sur Aliénor des regards plus calmes, et posant sa main sur l'épaule de la jeune princesse, elle la contemplait avec un triste sourire : « Oui, ma fille, » dit-elle lentement; » oui, ta raison si ferme et si douce est supérieure à la mienne, qui, affaiblie par les ans, ne sait plus trouver les moyens de vaincre la souffrance, et de résister.au malheur: mais toi, mon doux enfant, tu me les indiqueras. Viens sur ce coeur qui n'a jamais su rien éprouver à demi! »

Alors des pleurs plus tranquilles s'échappèrent des yeux de la vieille reine, et se répandirent sur ses joues: la douce pression de la main d'Aliénor acheva de la rappeler à elle-même; après quelques instants de silence, elle se tourna vers Fitz-Walter, et lui dit :

« J'accepte les consolantes assurances que vous »nous offrez; puisse mon fils les réaliser! Mais mon trouble m'a empêché de vous dire qu'il m'avait donné sa parole royale de laisser Artus en mon pouvoir jusqu'à l'instant où, convaincu de l'inutilité de ses prétentions, il y aurait renoncé sans retour.

 La volonté de Richard a désigné Jean pour son successeur; la volonté de Richard m'est sacrée : les voeux des mourants doivent être accomplis. Je serais parvenue à persuader Artus, ou, si je n'avais pu y réussir, au moins aurais-je été certaine que les rigueurs de sa captivité eussent été adoucies par les égards dus à son jeune et noble courage. Jean a violé ses promesses, jugez quelles doivent être mes craintes!... Telle est la cause d'une douleur que vous ne trouverez  plus exagérée. Quels moyens dois-je employer pour obtenir de Jean qu'il écoute ma prière? je vois trop qu'elle est sans crédit sur son esprit. »

— « Mon père, » dit Mathilde, « ne peut refuser d'être votre interprète auprès de son roi; chargez-le d'accorder en votre n'om son assistance au prince Artus. Mais qu'est donc devenu le Nain ? Peut-être nous ferait-il trouver encore d'autres ressources. »

— « Quoi ! Mathilde, «repartit Eléonore,. « pensez-vous que nous ne puissions obtenir d'un noble chevalier un secours plus important que de ce fragment de figure humaine, de cet être difforme fait pour inspirer plus d'horreur que de confiance? »

-« Madame, » reprit,1a Rose d'Albion, ignorez-vous que: son attachement au duc de Bretagne; est sans bornes et que son courage égale son dévouement ? »

- « Je ne puis vaincre, «  dit Eléonore, « la terreur que sa présence fait naitre en moi ; jamais il ne m’est apparu qu’a la veille de quelque grand malheur. »

-« il est superflu, » reprit Fitz-Walter, « de rejeter une assistance qu’il ne saurait vous offrir ; au moment où les archers du roi se croyaient en mesure de le saisir, il a disparu. »

— « Que le ciel en soit loué ! » s'écrie Mathilde ; « car la haine de Jean pour tous les amis d'Artus est une preuve de plus des perfides desseins qu'il médite contre son neveu.»

La reine s'adressant à Fitz-Walter, lui dit avec calme : « Je ne vois que vous qui puissiez soutenir nos intérêts; dites, en prenez- vous l'engagement? »

-—«Jusqu'à présent, « répondit le guerrier, « ils s'accordent si bien avec ceux de l'Angleterre, que je n'y vois aucun obstacle. Madame, tranquillisez-vous; c'est Hubert de Braies qui doit, jusqu'à nouvel Ordre,  retenir Artus au château de Falaise; aucun de  nous ne verrait sans indignation la perte d'un prince issu de nos rois, et dont l'éclatant courage excite au plus haut point notre intérêt et notre admiration. Si nous le rejetons comme roi, nous savons plaindre et respecter son infortune. »

 — « Il ne faut pas, » reprit Eléonore, «  que cette compassion demeure impuissante, et j'attends de l'Angleterre, même par dévouement pour son roi, que jamais elle n'autorise une action infâme. »

La reine avait besoin de repos; elle pria Fitz-Walter de s'éloigner; mais le seigneur anglais avait pris la résolution de ne pas laisser plus longtemps sa fille en Poitou, et malgré la crainte d'augmenter l'affliction d'Eléonore, il voulut obtenir d'elle la permission d'emmener Mathilde. La Rose d'Albion n'était plus une adolescente; sa taille, sa beauté, les grâces et la dignité de ses manières, en faisaient une femme accomplie; son père désirait assurer sa destinée.

Le goût de Fitz-Walter pour le métier des armes le retenait sur le continent, où les fréquentes querelles de Jean et de Philippe-Auguste lui procuraient sans, cesse l'occasion de se livrer à son penchant. Richard de Montficher, l'un des plus beaux et des plus vaillants chevaliers anglais, était l'objet de son choix qu'il espérait faire agréer à Mathilde; il se réservait de l'instruire plus tard de ses intentions, et ne parla, pour l'instant, que d'aller, selon sa promesse, rejoindre la dame de Braies à Falaise. Dès les premiers mots prononcés sur ce sujet, Aliénor regarda Fitz-Walter d'un air suppliant ; Eléonore pâlit et rougit tour à tour:

 « Eh » quoi! » s'écria-t-elle, « c'est le moment où l'on arrache un petit-fils à: son aïeule, un  frère à la princesse de Bretagne, que l'on choisit pour leur enlever la seule amie qui leur reste !»

Fitz-Walter ne cherchait qu'à fuir des plaintes qu'il ne voulait point écouter, et prétexta les soins qu'exigeait la surveillance des prisonniers, pour sortir promptement de chez la reine.

Eléonore exhalait ses nouveaux chagrins dans le sein de ses deux jeunes amies, qui s'efforçaient de trouver des mots consolants pour calmer ses peines, lorsque tout à coup et comme éclairée par une lumière subite, la reine s'écrie :

« O ma fille! ne nous affligeons plus d'un départ que, maintenant, je réclamerais moi-même : c'est le seigneur de Braies que mon fils va charger de veiller sur Artus; c'est également chez lui que Fitz-Walter  veut vous conduire. Le ciel inspire cette heureuse résolution à votre père, qui, sans y songer, nous rend le plus signalé service.

 Concevez le parti que nous pourrons tirer de votre séjour à Falaise ! Artus, s'il en est  instruit, ne se croira plus abandonné. Cessons nos plaintes. Partez, ô mon ange! Accomplissez votre généreuse mission ; songez à tout ce que vous devez au fils de Constance, au frère d'Aliénor, à la gloire de mes vieux jours !... Si vous pouvez revoir Artus; si, pénétrant sous les voûtes de sa prison, vous le trouvez abattu sous les coups du sort, parlez-lui de l'inconstance de la fortune ; mais qu'on ne le soutienne pas dans sa résistance: ses prétentions sur la couronne d'Angleterre sont les premières marches de son tombeau. Ma fille, il faut y renoncer. Répétez-lui cent fois d'obéir à la nécessité, aux prières d'une aïeule qui reconnaît enfin qu'en le perdant elle perdrait le seul espoir de sa race; qu'il cède à sa malheureuse étoile; un jour elle pourra se ranimer plus brillante que jamais. »

Mathilde écoutait la reine avec une émotion toujours Croissante; mais Aliénor ne put s'empêcher de l'interrompre.

 « Ceux qui recommandent à mon frère de céder à son infortune, ne le connaissent guères, » dit-elle; « la force de son âme est à l'épreuve de la détresse; il mourra, j'en suis sûre, plutôt que de reconnaître en son oncle un pouvoir au-dessus du sien. »

— « Quel malheur! Mathilde, si votre amie dit vrai, » s'écrie la reine ; « mais, il n'importe, essayons toujours de faire entendre le langage de la raison; ma chère fille, si c'est vous qui le tenez, il deviendra persuasif. »

La dignité du message qu'on lui proposait élevait lady Fitz-Walter à ses propres yeux: l'espoir d'être utile au prince qu'elle était habituée à respecter; celui d'obtenir, par ses prières, un adoucissement à la rigueur de la captivité d'Artus, éveillaient dans son âme les plus nobles, sentiments: la reine les voyait naître avec transport, et ses voeux hâtaient l'heure d'un départ dont la première idée l'avait frappée de terreur.

Fitz-Walter exécuta promptement les ordres de Jean. Il s'agissait de remettre tous les Lusignan chacun dans son domaine, et de les y faire conduire sous bonne escorte; les trois frères avaient juré de ne plus lever les armes contre leur puissant ennemi, et la crainte de passer pour félons et traîtres à leur parole rendait leur serment encore plus sacré. Jean conduisait avec lui les autres chevaliers, que les chances de la guerre avaient mis en son pouvoir; Desroches le suivait de près, avec les archers préposés à sa garde.

En apprenant toutes ces nouvelles, un juste effroi saisit Aliénor; elle voyait la cause de son frère s'anéantir; toute sa confiance était dans le pouvoir céleste, qui jadis avait soustrait le peuple juif à la tyrannie de Pharaon.

Artus, encore dans l'âge de l'innocence , n'avait pu se rendre coupable de graves offenses envers le maître de l'univers; elle-même avait déjà reçu de ce maître tout-puissant un témoignage remarquable de sollicitude, lorsque les bras de son aïeule s'ouvrirent pour la recevoir, et lui présentèrent l'asile protecteur qu'elle n'eût pas osé réclamer; aussi la douleur qu'elle ressentait du départ de Mathilde se trouvait allégée par les soins d'Eléonore et par l'espoir que son amie parviendrait à faire apporter quelque adoucissement aux ordres cruels de Jean-sans-Terre.

La veuve de Henri donna de sages conseils à sa jeune amie, qui se promettait de surpasser encore en réserve les instructions dictées par l'expérience, et le lendemain vit cette séparation qui cessait d'être un sacrifice. La reine ne jugea pas nécessaire de communiquer ses secrètes pensées à Fitz-Walter; il fut étonné de sa condescendance et de la tranquillité de ses adieux.

 

Jean sans Terre se montra brutal et cruel envers ses prisonniers ; il les chargea de chaînes et les exposa en public à cheval sur des aiguilles de charrettes (15). Puis il les répartit dans différentes forteresses.

Arthur fut enfermé à Falaise, Hugues de Lusignan, à Caen. La plupart des autres chevaliers furent envoyés en Angleterre, et Jean adressa les plus rigoureuses instructions à leurs geôliers pour qu'ils les tinssent sous bonne garde (16). Conformément aux ordres du roi, les prisonniers furent traités très durement, et vint-deux d'entre eux moururent de faim dans les cachots du château de Corf (17).

Quant au vicomte de Châtellerault, on constate que, le 19 août 1202, c'est à dire peu de temps après qu'il fut tombé entre les mains du vainqueur, Jean sans Terre autorisait deux chevaliers, Gervais de Saint Paul et Hugues de Chaumet, à se rendre auprès du prisonnier « leur seigneur », dit le sauf-conduit qui était délivré pour l'aller et le retour (18).

Il y a tout lieu de croire que ce voyage se rattachait à des pourparlers relatifs à la rançon du vicomte, et qui n'aboutirent point, car Hugues fut envoyé en Angleterre, mais le 27 décembre suivant, Jean écrivait à Geoffroy Fitz Pierre, qui avait sans doute le vicomte sous sa garde, de le lui envoyer en Normandie par deux chevaliers dans lesquels on pût avoir toute confiance et sous bonne et sûre escorte (19).

C'est la dernière trace qui existe du vicomte Hugues. Quel fut son sort ? Mourut-il en captivité ? Fut-il mis en liberté moyennant rançon ?

En tous cas, il disparut très jeune, vers 1203.

De son mariage avec Eustachie de Mauléon (20) était née une fille, Clémence, qui se trouvait encore en bas âge à la mort de son père. Eustachie se remaria avec Raoul de Machecoul, seigneur de la Roche-sur-Yon et de Luçon (21) ; mais à la différence de ce qui s'était passé lors du mariage de Joscelin de Monthoiron avec la veuve du vicomte Guillaume, le nouvel époux d'Eustachie n'eut pas la tutelle de la petite Clémence, et par suite l'administration de la vicomté. Ce fut Hugues de Surgères, mari d'Anor, sœur d'Hugues III, qui devint tuteur de sa nièce. 

 

Éléonore (Aliénor) d’Aquitaine Dame de Mirebeau (Time Travel 1202) <==.... ....==> Le roi d’Angleterre Jean sans Terre Conduit Arthur de Bretagne au château de Falaise

 

 


 

André Ier de Chauvigny est le fils de Pierre Hélie de Chauvigny. Il naît en 1150. Il épouse Dame Denise de Déols et Châteauroux, fille de Raoul VII, seigneur de Déols et Châteauroux et Agnès de Charenton vers 1187 à Salisbury, Wiltshire, Grande-Bretagne. Seigneur de Déols et de Château-roux par son mariage avec la cousine et filleule du roi Richard d'Angleterre, Denyse de Châteauroux, il s'est illustré au cours de la troisième Croisade (en 1190). 

Il décide de prêter hommage au roi de France et au duc Arthur Ier de Bretagne pour ses autres fiefs. Parti soutenir Arthur contre le roi Jean, son oncle et rival dans la succession de Richard, celui-ci les fait prisonniers en 1202 à la bataille de Mirebeau, et ils disparaissent tous deux en captivité à Rouen la même année.  Il décède en 1202. Son courage lui a valu le surnom de "Preux des Preux". Un récit légendaire témoigne de ses exploits : un jour que les infidèles cherchaient à forcer un passage entre deux montagnes, André se précipita sur eux des hauteurs "et rasa tout se qui se trouvait sur son chemin et mit en fuite l'ennemi jusqu'à ce que le passage fut délivré". Au cours de ce combat retentit pour la première fois le cri de guerre : "Chauvigny, chevaliers pleuvent" qui est resté la devise des descendants d'André 1er.

(5) RYMER, Fœdera, tome I, p. 128.

 (6) DELISLE, Catalogue des Actes de Philippe-Auguste, nos 726, 731, 732.

(7) A ce sujet, encore, dom Brial en reproduisant dans le tome XVIII du Recueil des Historiens de France, page 76, le récit de Coggeshall, et dans le tome XIX, page 246, celui des Annales de l'abbaye de Margan, met en note : « Guillaume de La Rochefoucauld, vicomte de Châtellerault », qu'il a dit, dans le tome XVII, être mort en 1188, à Saint-Jean d'Acre.

(8) Hugues IX et Geoffroy étaient-ils frères ? Geoffroy n'était-il pas plutôt l'oncle de Hugues IX ? Un érudit qui s'est particulièrement occupé de la généalogie de la famille de Lusignan, Farcinet, a soutenu que Hugues, fils de Hugues VIII, était mort jeune du vivant de son père et que Hugues IX était le petit-fils, et non le fils de ce dernier, d'où la conséquence que Geoffroy de Lusignan aurait été l'oncle de Hugues IX. Il a fait valoir, sans aucun doute, de très sérieuses raisons à l'appui de sa manière de voir, mais néanmoins, je pense que des textes plus indiscutables encore que ceux qu'il cite démontrent d'une façon certaine que Geoffroy et Hugues IX étaient frères.

 (9) Plus prudent que ses alliés, Arthur eût été d'avis d'attendre ces renforts, si l'on doit en croire le récit en vers de Guillaume le Breton (édit. de la Société de l'Histoire de France, p. 162 et suivantes).

(10) Les Poitevins, d'après LECOINTRE DUPONT, Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1re série, tome XII, avaient voulu mettre la main sur la vieille reine, qui vivait alors à Fontevrault, pour user de son nom et bénéficier de l'influence dont elle jouissait en Poitou.

Prévenue à temps, Aliénor quitta l’abbaye de Fontevraud en toute hâte et voulut gagner Poitiers, mais soit que les chemins lui fussent coupés, soit que Mirebeau qui se trouvait sur sa route lui parût offrir un abri suffisant, elle s'y arrêta.

Je n'ai rien trouvé qui justifiât ce récit. COGGESHALL dit simplement : « Castellum de Mirabel obsederunt in quo regina Alienor, cum suis hospitabatur », édit. Stubbs, tome I, p. 137.

(11) DE FOUCHIER, La baronnie de Mirebeau, p. 21 et suivantes.

(12) « ... die noctuque spatium præter volans itineris longioris citius quam credi fas ad Mirabellum castrum pervenit. » ROGER DE VENDOVER, Flores Historiorum, tome I, p. 314, édit. Hewlett.

« ... concito cursu illuc pervolans insperatus hostibus supervenit. » Annales de Waverley, édit. Luard, p. 254.

(a) Hist, de Mirebeau, par le M. de Fouchier, p. 27.

(13) COGGESHALL, Chronicon Anglicanum, éd. Stevenson, p. 137.

(14) Jean s'empressa d'annoncer sa victoire aux barons anglais en termes triomphants : « ... ita quod non unus solus pes evasit. Ideo Deo gratias referatis et successibus nostris gaudeatis d°, page 138.

(15) « Ligatio igitur captivis in compedibus et manicis ferreis, vehiculisque bigarum impositis, novo genere equitandi et inusitato. » ROGER DE VENDOVER, ut supra, tome I, page 315.

(16) 3 février 1203. Rotuli litterarum patentium, p. 24.

(17) « ... ex quibus XXII nobilissimos et strenuissimos in armis fame interfuit in castello de Corf. » Annales de Margan - Annales monastici, édit. Luard, tome I, p. 26.

D'après l'introduction aux Rotuli, p. 10, vingt-cinq prisonniers seraient entrés au château de Corf.  RICHARD qui donne le nom de ces prisonniers n'en indique que 24. Histoire des comtes de Poitou, t. II, p. 420, et je ne trouve également que ce même nombre. Parmi eux figuraient tout au moins deux chevaliers qui relevaient du vicomte de Châtellerault, c'étaient : Aimeri de Luain et Hugues d'Oiré. Peut-être le premier échappa-t-il au triste sort qui lui était réservé, car une charte mentionne, en 1246 (Dom FONTENEAU, III, p. 351), la vente d'une rente par Aimeri de Luain, écuyer, et Agnès, sa femme, à Jean de Melun, évêque de Poitiers. Il serait possible que ce fût le même Aimeri.

(18) « ... Sciatis quod concessimus salvum conductum G'vasio de sancto Paulo et Hugo de Chamet in eundo ad dominum suum vie de Cast Erald, et redeundo et vobis mandamus quod ipsos salvos ire et redire permittatis. » Le Mans, 19 août 1202. Rotuli litterarum patentium, page 16.

(19) Rottuli litterarum patentium, p. 22. Si l'on en croyait un texte inséré dans le tome V du Recueil de RAYNOUARD, Choix de pièces des troubadours, Biographie de Bertrand de Born fils, V, p. 98, le vicomte de Châtellerault aurait été enfermé lui aussi dans le château de Corf, «... en la tor corp lai on om mais non manjava ni bevia », mais peut-être n'y a-t-il pas lieu d'accueillir ce renseignement avec une entière confiance.

(20) Eustachie de Mauléon était la fille de Raoul de Mauléon et d'Aaliz Chabot. Dans une charte du Cartulaire de l'Absie, elle s'exprime de la façon suivante :

« Ego, Eustachia, ...quondam vicecomitissa Castri Ayraudi ... pro salute animæ meæ et patris mei Radulfi de Maloleone, Aaliz matris meæ, Savarici fratris mei et Clemenciæ filiæ meæ... » Octobre 1239. Archives Historiques du Poitou, tome XXV, ch. 31, p. 164.

 Eustachie figure également dans trois autres chartes du même cartulaire, nos 32,33 et 35. Les deux premières sont datées de mars 1239. La dernière est un testament d'Eustachie daté du 3 février 1243, que Beauchet-Filleau croit être de février 1244, d'après un renseignement contenu dans le tome 822, Fonds Dupuy, p. 140.

On trouve dans le Cartulaire de Fontevrault, Bibliothèque Nationale, fonds latin, 5480, p. 31, une charte par laquelle A. de Mauléon donne, en 1215, du consentement de son fils Savari et de sa fille Eustachie, autrefois vicomtesse de Châtellerault, aux religieuses de Landa : « decem modia vini peremiter habenda », mais l'indication de ce prénom est erronée. Le père d'Eustachia s'appelait bien Raoul. Il fut sénéchal du Poitou, Rotuli Chartarum, p. 59, et c'est à lui qu'Aliénor restitua Talmont en 1199.

(21) Ce mariage a été contesté. M. Blanchard, éditeur du Cartulaire des sires de Raiz, Archives Historiques du Poitou, tome XXVIII, a fait observer dans une note de l'introduction jointe à ce cartulaire, p. 121, que Marchegay était le premier érudit qui eût parlé de ce mariage, et qu'il ne citait aucun texte à l'appui de cette assertion. D'un autre côté, Ledain qui avait fait mention de ce mariage dans une note de son édition du Cartulaire de l'Absie, Archives Historiques du Poitou, tome XXV, p. 163, était ensuite revenu sur sa manière de voir. Ledain aurait, en effet, reconnu qu'Eustachie se disant en 1239 et 1244 « jadis vicomtesse de Châtellerault », il y avait lieu de considérer son mariage avec Raoul de Machecoul comme douteux et même peu probable.

Je ne vois pas bien pour quelle raison l'opinion de Ledain a pu se modifier, car il était dans l'origine en possession des renseignements qui ont ultérieurement motivé les doutes qu'il a pu émettre au sujet du second mariage d'Eustachie.

D'un autre côté, Raoul de Machecoul mourut, semble-t-il, en 1214, sans laisser d'enfants, et sa sœur hérita de la seigneurie de Machecoul. Il ne paraît pas bien étonnant que dans ces conditions, Eustachie ait fait revivre la qualité de vicomtesse de Châtellerault qu'elle avait eue avant ce second mariage qui laissait si peu de traces.