Falaise Tour et donjon du château des ducs de Normandie et des rois d'Angleterre

Jean, contrairement à ses serments, fit conduire Arthus à Falaise. Il essaya d'abord les voies de douceur, pour l'amener à ses vues, et lui promit de grands avantages, s'il voulait renoncer à l'alliance de la France.

Mais Arthus, bien qu'il fût à peine dans sa quinzième année, répondit avec une fierté de héros qu'il n'attendait rien à titre de libéralité, qu'il voulait la restitution de tout ce qu'on lui retenait injustement, qu'il était héritier légitime des deux derniers rois d'Angleterre, qu'il espérait que bientôt il serait en état d'obliger l'usurpateur à lui faire justice, et qu'en tout cas il n'aurait jamais la faiblesse de reconnaître pour souverain celui qui devait être le premier de ses sujets.

Jean, outré de colère, alla jusqu'à solliciter Guillaume de Bray, capitaine de ses gardes, de tuer secrètement Arthus : de Bray lui répondit courageusement qu'il était gentilhomme et non pas bourreau. Alors Jean mena son captif à Rouen…….

HUIT jours suffirent aux voyageurs pour se rendre à Falaise. Mathilde y trouva les cours du château embarrassées par les équipages du roi, dont la nombreuse suite avait retardé la marche. Il .venait d'arriver, non sans avoir éprouvé dans sa route un de ces accidents qu'il n'est pas toujours au pouvoir de la prudence humaine d'éviter.

En faisant la revue de son monde au passage de l'Onté, Jean n'avait pas aperçu Desroches. La surveillance que le roi dirigeait continuellement sur son neveu l'avait empêché de s'occuper du capitaine; il en avait confié la garde au baron Robert de Turneham, et ce seigneur n'était pas homme à négliger un service qui devait, au lieu d'honneur, lui procurer les faveurs et les récompenses du pouvoir.

Le roi demanda ce qu'était devenu Desroches. Le baron, rempli d'épouvante, affirma qu'en traversant l'Onté, toute sa troupe venait de voir, comme lui, le diable, sur le haut d'un rocher, faire des signes d'intelligence au capitaine; les soldats et les chevaliers, préposés à la surveillance des captifs, troublés à cette vue, avaient piqué des deux, en se rapprochant du cheval de Guillaume. Alors l'animal, furieux de se trouver serré de si près, a fait un plongeon, et soudain a disparu. Le diable s'est précipité vers lui, dans les flots; mais au lieu d'une figure hideuse, on n'a plus vu qu'une boule rouler sur l'eau. La plupart des soldats ont gagné lé bord, et se sont éloignés de la rivière ; les plus intrépides ont hasardé d'en suivre le cours: peine inutile !...

Monté sur le cheval du capitaine, le diable a reparu sur le rivage, emportant en croupe Guillaume, dont les vêtements ne paraissaient pas même humides. On ne s'obstina plus dès lors à poursuivre un prisonnier si visiblement protégé par les puissances infernales.

Le roi, courroucé d'un tel rapport, qu'il appréciait à sa juste valeur, regarda le baron dédaigneusement : « Est-il possible, sire de Turneham,» lui dit-il, « que dans tout ceci vous n'ayez pas reconnu le Nain de Beaumont? N'y a-t-il pas assez longtemps qu'il fait de pareils tours sous nos yeux? » ,

— « Lui ! le Nain ! » s'écria le baron : « si je vous disais qu'il était plus grand et plus gros qu'aucun de nous, excepté cependant quand il s'est changé en boule ! »

— « Allons! » reprit le roi, « vous êtes fou, si vous n'êtes stupide ; je vous dis que c'était  Clicthoue. »

— « Mais, » reprit Robert avec humeur, « si le Nain est sorcier, comme tant de gens l'affirment, pouvions-nous nous garantir des pièges qu'il nous a tendus? »

— « Oui ! » répondit Jean d'une voix terrible, et lorsque je le rattraperai, je le ferai brûler à petit feu... Vous serez de la fête, seigneur baron; soyez-en certain ! »

Alors le roi tourna bride pour se rapprocher d'Artus, dont il redoutait la fuite, plus encore que l'évasion du capitaine, bien qu'il eût refusé de ce prisonnier une rançon considérable. Les recherchés furent vaines; on perdit beaucoup de temps, sans trouver aucun indice du ri dble captif.

Lorsque la dame de Braies accourut au- devant de sa nièce, Mathilde s'aperçut qu'on lui faisait prendre de nombreux détours, au lieu de la conduire par rentrée principale: de temps en temps, à travers les fenêtres des galeries, ses regards se portaient vers les cours, et, parmi la foule des guerriers qui les remplissaient, elle reconnut son oncle, dont la haute stature dominait sur toutes les autres.

La voix éclatante du tyran qui donnait des ordres se faisait aussi distinguer. Des archers couraient et se croisaient en tous sens, pour aller garder les principales issues; Jean, au milieu d'eux, paraissait diriger ses regards sur un seul point: il contemplait Artus avec une joie féroce qui donnait à l'ensemble de ses traits un aspect effrayant.

Mathilde continuait sa marche avec terreur. Bientôt elle arriva dans la retraite qu'on lui destinait, et ne reconnut point la chambre qu'elle avait l'habitude d'occuper. Sa tante vit que ce changement ne lui était pas agréable : « Chère enfant ! » lui dit-elle, « nous ne pouvons plus disposer de votre appartement; il est réservé pour mon mari qui s'y trouvera plus rapproché de l'important prisonnier remis à sa garde. »

A ces mots, la jeune fille soupire, et la dame de Braies la regarde avec attendrissement : «En quel instant arrivez-vous ? » lui d’elle, « et comment votre père n'a-t-il pas craint de vous rendre témoin d'un malheur qui doit déchirer votre âme ! »

La Rose d'Albion se jette dans les bras de sa tante; elle y verse d'abondantes larmes, qu'une main compatissante essuie avec tendresse : «Hélas!» dit la dame de Braies, nous ne sommes pas les seules à plaindre, et nos angoisses ne peuvent se comparer à la situation d'Artus. Ses ennemis eux-mêmes ne sauraient voir sans admiration et sans intérêt un prince à peine adolescent, supporter avec la dignité d'un homme les plus rudes coups du sort. J'ai voulu, Mathilde, vous épargner un pénible spectacle en vous conduisant ici, où, du moins, vous ne verrez ni ne pourrez entendre la troupe guerrière rassemblée dans nos murs. »

— « O ma tante ! » s'écrie Mathilde avec désespoir, «laissez-moi contempler, pour la dernière fois peut-être , le frère bien-aimé de ma chère Aliénor! Je sens que cette vue ne peut augmenter ma douleur, et j'ai besoin d'apprendre de mes yeux quels ravages cet événement déplorable a produits sur lui. »

La dame de Braies résista quelques moments aux instances de sa nièce; mais ayant remarqué l'exaltation que des refus trop réitérés produisaient sur une imagination ardente, elle crut devoir s'écarter du plan qu'elle s'était tracé, et fit passer Mathide dans une pièce dont les croisées élevées dominaient les cours du château.

Mathilde ne tarda pas à démêler dans la foule les personnages dont son âme était si fortement préoccupée : la terrible physionomie de Jean attira son attention, et bientôt, en suivant la direction des regards du farouche monarque, elle découvrit l'objet de ses plus déchirantes inquiétudes.

Artus venait de descendre de cheval ; ses traits charmants n'étaient point altérés par la terreur; les vives couleurs de la jeunesse n'avaient point abandonné son noble front. On eût dit qu'au milieu de ses amis, il était témoin d'une cérémonie dont l'imposante solennité n'inspirait à tous les assistants que des pensées graves et mélancoliques.

Le sourire amer de la vengeance contractait les lèvres de Jean. Il insultait par une cruelle ironie au jeune prince dont lui seul n'admirait point la grandeur et la fermeté: peut-être même ces vertus qu'il était forcé de reconnaître, ne faisaient qu'irriter davantage le plus lâche des rois et des hommes.

« Eh bien ! invincible Artus, » dit-il en montrant la voûte obscure sous laquelle il fallait passer pour arriver au cachot qu'il lui destinait ; « voilà un arc de triomphe!.. Voyons si vous retrouverez pour le traverser ce courage éclatant qui vous a mis les armes à la main !»

A cette odieuse plaisanterie, Molac, près de son maître, partit d'un long éclat de rire; les chevaliers restèrent immobiles et muets : Artus leva vers le ciel des yeux qu'il n'avait point tournés en suppliant vers les puissances de la terre; la Providence lui réservait en ce moment une dernière faveur. Sur le seuil d'une affreuse prison, les regards du malheureux prince rencontrèrent ceux de l'ange bienveillant qui s'était chargé de présider à sa destinée : l'espérance, sous les traits de la beauté la plus séduisante, apparaissait au jeune duc de Bretagne, l'environnait de tous ses enchantements, pénétrait jusqu'à son coeur, et de ses premiers pas dans un séjour de contrainte et de désespoir, ramenait encore auprès de lui les plus consolantes illusions. .

Artus, au fond de son cachot, conservait la sécurité d'une conscience pure, tandis que son barbare oppresseur affectait vainement une tranquillité qu'il ne possédait plus: sans cesse on lui répétait que la Bretagne alarmée viendrait lui redemander son chef; on savait déjà que Desroches, plus heureux que son pupille, avait brisé ses fers et s'était réfugié chez Guéhénoc.

L'évêque de Vannes, inconsolable du désastre de Saint-Jean de Sauvés, appelait indistinctement au combat, pour réparer un si grand malheur, les hommes faits, les adolescents et les vieillards. La province que l'on croyait épuisée se levait en masse, elle demandait à grands cris qu'on lui rendît le prince, objet de tout son affection. Philippe réclamait son futur gendre; Eléonore, son petit-fils; et la noblesse anglaise semblait, par son silence, punir l'usurpateur de l'abus qu'il faisait d'un triomphe momentané sur son jeune compétiteur.

En passant au Mans, Jean s'était fait accompagner d'Isabelle, et, dans les bras de cette beauté si chère, il publiait de nouveau le soin de ses états: sa haine pour Artus, son amour pour la fille d'Aymar captivaient seuls son coeur, et cet amour, encore dans toute sa force, devait cependant bientôt faire place à l'infidélité.  

Lorsque Jean revint de Mirebeau, Isabelle ne put lui cacher un secret mécontentement. Sans doute elle était fière d'être reine; mais son âme, satisfaite par l'ambition, n'était pas à l'abri des souvenirs. Les efforts que Hugues avait tentés pour châtier son rival, montraient combien il était sensible à la perte d'une amante: la comparaison qu'elle pouvait faire entre un prince généreux et le perfide Jean, tournait à l'avantage du premier, et, malgré l'éclat des grandeurs dont elle était environnée, souvent d'amers regrets la reportaient aux beaux jours de son adolescence; sa pensée en était remplie.

Isabelle frémit lorsqu'à l'arrivée de son époux, qui traînait à sa suite une partie de ses nombreux prisonniers, elle entendit prononcer le nom de Hugues-le-Brun, et ses yeux se détournèrent avec répugnance du vainqueur de son amant. Jean, méfiant comme le sont toutes les âmes basses, crut démêler le véritable motif du dépit que la reine laissait paraître : «Rassurez-vous, madame, » lui dit-il avec ironie, « mes attentions ont prévenu vos alarmes; celui dont la vie vous intéresse n'est plus mon prisonnier: sur sa parole, il est retourné dans la Marche où je ne lui demande, pour assurer votre tranquillité comme la mienne, que de demeurer dans l'inaction; car il m'a semblé prudent de le tenir éloigné d'une amie si chère !»

La pâleur de Jean et le tressaillement de tous ses membres indiquaient le pouvoir qu'exerçait la jalousie sur son esprit soupçonneux.

Isabelle, qui savait comment on gouverne les passions des autres en maîtrisant les siennes, regarda son époux avec une audacieuse froideur. Il crut l'avoir offensée par une injuste plainte, et bientôt il fit lui-même, pour rentrer en grâce, les, prières qu'il espérait entendre de la bouche d'Isabelle. En femme instruite par la nature des moyens de conserver son empire, elle sut adroitement mêler le reproche aux caresses, et l'espoir du pardon à la crainte de perdre une tendresse que son époux n'avait jamais possédée.

Le roi s'était bien gardé de dire qu'en accordant aux Lusignan leur liberté, une forte rançon avait payé l'apparente générosité dont il se targuait, et que les coffres de son trésor regorgeaient de l'or qu'il avait extorqué sur les prisonniers de Mirebeau. Il comptait avec de telles richesses entretenir ses guerriers dans l'inaction, et s'abreuver à loisir des jouissances voluptueuses qui subjuguaient tous ses sens; mais il pensait que pour les goûter sans mélange, il fallait rendre Artus indigne de la couronne, et que le seul moyen d'y parvenir était de lui faire signer sa déchéance.

La haine du tyran était proportionnée aux inquiétudes que lui causait son neveu; et si les droits d'Aliénor n'eussent pas égalé ceux d'Artus, Jean se serait promptement débarrassé d'un adversaire dont l'existence troublait son repos : il prit donc la résolution de voir le duc de Bretagne, et, dans l'espoir d'obtenir par la crainte sa renonciation authentique à l'héritage de Geoffroy, il descendit sous ces tristes voûtes où languissait un prince que la nature semblait s'être plu à combler de tous ses dons. "

Artus méditait sur son malheur, et sentait au fond de son âme le courage de le supporter, lorsque Jean lui apparut. Le roi venait avec la résolution d'insulter à la détresse du frère d'Aliénor; mais ce front calme est trop imposant; cette tête charmante, dont la beauté surpassait encore celle de Geoffroy, porte l'empreinte d'une grandeur qui confond la bassesse du fils de Henri. Surpris de ne trouver aucune trace de faiblesse dans les yeux d'un adolescent, il hésite à prendre la parole, et craint la résistance de son captif. Alors, il a recours à l'arme favorite qu'il sait manier avec tant de souplesse: la dissimulation vient à son secours :

« Peut-être , » dit-il d'une voix qu'il s'efforce de rendre douce, « ne devrais-je » pas tenter la démarche que je hasarde; mais à présent que l'enivrement du succès est passé, je souffre de voir dans les fers le fils de celui de mes frères que j'aimais le plus, et dont l'âge, rapproché du mien, donnait aux doux liens du sang et de l'enfance le caractère de l'intimité; sa perte m'a coûté trop de larmes pour que je sois indifférent au sort de ce fils qui lui eût été cher, et qui  est réduit à reposer sa tête sur la pierre humide et froide d'une prison. L'ambition vous a fait dédaigner l'affection d'un oncle qui vient aujourd'hui vous en offrir les témoignages. Soyons amis, Artus ; rendez-moi mon neveu ! »

— «Et quel sera le lien qui nous réunira? » dit le jeune prince.

— « Celui de l'intérêt et de la nature.»

— «Me rendrez-vous ma liberté ?»

— «Sans doute!»

— « Quelles en seront les conditions? »

— « Les plus justes et les plus raisonnables. »

— « Encore faut-il les connaître. » Jean hésita; mais bientôt s'approchant davantage d'Artus, il lui prit la main avec une apparence de sensibilité, et se disposait à traiter le point important de cette conférence, lorsqu'il sentit le froid des chaînes qui retenaient les mouvements du jeune duc; involontairement Jean recula; Artus le regarda fixement, et lui dit :

 « Vous voyez que ce n'est » pas ainsi que l'on traite un ami ; restez donc où vous êtes, et songez que, même dans ces murs, je n'ai pas encore cessé d'être votre roi. »

Bien qu'il fût offensé d'une telle fierté, Jean, par une impulsion inconnue, se sentit contraint d'obéir. « Parlez, » lui dit Artus ; « si vous ne demandez rien qui puisse nuire à ma gloire, j'écouterai vos propositions, et j'y répondrai. »

— « Je l'espère, » dit en pâlissant le fils d'Éléonore, « il y va pour vous d'un trop grand  intérêt. Je suis le maître de vos jours, et voici ce que j'attends de vous. Au milieu des barons anglais, jurez sur votre épée de ne jamais la lever contre moi. Reconnaissez devant mes sujets la validité du testament de Richard. Apposez votre nom à cet acte, et déclarez-vous inhabile à revendiquer des droits que vous possédez moins que jamais. Renoncez à l'alliance de Philippe. Jurez de me garder la plus inviolable fidélité. A ce prix, je vous reconnais pour un prince de mon sang, et vous trouverez en moi l'appui d'un père. »

— « Quel père vous m'offrez ! » répond Artus avec indignation. « Qui ? moi ! j'irais signer, par la crainte de la mort, la diffamation d'une vie jusqu'alors sans reproche ! Je justifierais l'éloignement des sujets qui me repoussent, et m'attirerais le mépris de ceux qui suivent mes glorieuses bannières!... Ne l'espérez jamais. Ici, menacé du glaive qui peut trancher mes jours, sachez que je me sens la force de le braver; et quand même je signerais le honteux traité que vous me proposez, il n'est aux terres de l'Armorique aucun breton qui voulût le ratifier.

Déchu  aux yeux de mes sujets, ma soeur trouverait à son tour des vengeurs. Aliénor a dans l'âme l'élévation d'une fille de Constance, et, comme sa mère, elle soutiendrait de sanglantes » batailles avant de céder le diadème de Richard. L'avilissement auquel vous voulez me soumettre ne vous donnerait pas le gain de votre cause. Du moment où votre haine serait assouvie, vous trouveriez votre perte dans les délices de la vengeance. Il n'est pas une seule goutte de mon sang qui ne se changeât en phalanges courageuses, armées contre vous, et c'est alors que les peuples et les souverains puniraient un attentat dont eux seuls recueilleraient le fruit. »

Furieux, écumant de rage, Jean retenait avec peine la main sacrilège qui s'apprêtait à trancher des jours remplis d'innocence et de gloire; mais heureusement les discours d'Artus l'avaient convaincu de l'inutilité d'un meurtre. II concevait qu'il ne fallait pas irriter Eléonore par le plus abominable des forfaits, jusqu’au moment où la princesse Aliénor cesserait d'être en sa puissance.

«Vous avez raison, » reprit-il, « tant que l'un des enfants de Constance aura l'espoir de reconquérir sa liberté, je ne saurais jouir d'aucun repos. Mais vous ignorez qu'Aliénor est loin de pouvoir m'inquiéter. Elle a voulu tenter une entreprise au-dessus de ses forces, et j'ai su la mettre hors d'état de me nuire. »

— « Aliénor est en votre puissance ! s'écrie Artus saisi d'un mouvement d'effroi; » elle n'est plus sous la protection de Guy de Thouars !.....Mais non, je ne saurais soupçonner le destin d'une si barbare injustice. Si ma soeur ne peut plus suivre sa volonté, qu'elle obéisse à la vôtre; conduisez-la près de moi; je ne tiendrai pour certain que le témoignage de mes yeux. Jusqu'au jour de douleur qui réunira les infortunés enfants de Constance, je me refuse à croire un malheur qui n'est sans doute qu'un odieux mensonge. »

— « Vous m'avertissez à temps, » réplique Jean, « de l'inutilité des moyens de douceur que je voulais employer. Je vais mettre à profit les avis que je viens de recevoir, et j'espère qu'avant peu, dans cette même enceinte, Aliénor viendra vous donner de prudents conseils. »

Après ces mots, Jean sortit dans un désordre inexprimable, et ne put éviter le regard d'indignation que le jeune prince, outré de tant de bassesse, ne sut pas retenir.

Artus, demeuré seul sous les verrous, restait douloureusement frappé de la dernière menace de son oncle. Il craignait d'avoir, dans son exaspération, présenté sa soeur sous un aspect trop redoutable, et il se sentit accablé à l'idée d'un grand danger qui ne le touchait pas seul. Adressant donc au ciel ses prières, il aimait à se persuader que d'innocentes victimes n'en implorent pas en vain l'assistance. Déjà ses voeux semblaient avoir été exaucés, lorsqu'au moment d'entrer sous ces voûtes funèbres, l'image enchanteresse d'une amie s'était offerte à ses regards. Sa prison, depuis cet instant, avait cessé d'être une affreuse solitude. Un attrait indéfinissable ramenait sans cesse un souvenir qui se reproduisait jusque dans le sommeil. .

Le Jongleur

CEPENDANT les jours s'écoulaient et n'apportaient aucun soulagement à la position du malheureux Artus. Il se persuadait que son oncle avait essayé l'empire du nom d'Aliénor pour l'entraîner à signer une renonciation tant désirée : le départ de Jean et de sa cour confirmait davantage cette pensée. L'impatience de Mathilde égalait celle du jeune prince; elle n'avait pu trouver aucune occasion de lui donner l'assurance qu'une protection puissante le soutenait auprès de Jean-sans-Terre.

Chaque jour on voyait passer des courriers venant du Poitou ; ils portaient à Rouen les prières d'Eléonore à son fils pour obtenir, au nom de tout ce qu'il y a de saint et de sacré parmi les hommes, qu'il n'abusât pas de la victoire. Ces lettres exprimaient une vive tendresse pour ses deux enfants, et les voeux formes pour Artus s'offraient aux yeux de Jean avec les considérations de sa propre gloire, qu'Eléonore n'oubliait jamais de faire valoir.

Un jour, au nombre des missives, il y en avait une pour Hubert de Braies: le contenu en était simple et touchant. Eléonore espérait beaucoup de cette supplique envoyée par une mère au plus brave comme au plus loyal des guerriers. Mathilde courut vite remettre à son adresse la dépêche royale; mais Hubert, la regardant avec froideur, prit des mains de sa nièce la lettre, qu'il déchira sans daigner la lire; puis il en dispersa les fragments autour de lui :

 « Voilà, » dit-il, « comme on agit lorsqu'on veut rester fidèle à sa conscience et à l'honneur. Répondez à la veuve de Henri que je suis sujet de Jean-sans-Terre, et dévoué à ses intérêts en tout ce qui ne s'éloignera pas de la franche allure des chevaliers. »

—- « Mon oncle, » repartit Mathilde avec douceur, « si vous fermez l'oreille aux séductions du pouvoir lorsque les ordres émanent de plus haut, la prière contenue dans cette lettre est sans doute superflue ; mais ce qu'un brave guerrier comme vous n'accorderait pas à l'attrait des récompenses, il peut le faire par un juste sentiment de compassion. Mon oncle, assurez Artus dans sa prison que chacun ici prend un vif intérêt à sa destinée! »

Hubert fixa sur Mathilde un regard impassible, et lui prescrivit froidement de s'éloigner. Désolée de l'inutilité de son intercession, et peu disposée à raconter à sa tante le sujet de ses alarmes, elle retourna tristement dans la salle où se tenait la dame de Braies. C'était l'instant de la réunion; chacun venait faire sa cour à l'épouse du gouverneur. Assise sur un balcon à l'extérieur de la fenêtre, elle travaillait avec ses demoiselles, occupées à différents ouvrages : les unes chargeaient les quenouilles du lin que leurs doigts agiles allaient convertir en fils déliés; d'autres donnaient toute leur attention aux mouvements de leurs aiguilles. Quelques- unes, groupées dans le bas de la salle, se livraient à des travaux moins délicats: assises sur des feuilles de roseaux, elles entrelaçaient les mailles des filets destinés à la pêche, taillaient des baudriers et cousaient des sandales ; taudis que des enfants, au lieu de se livrer à la dissipation de leur âge, s'appliquaient en un coin à trier des graines, et les distribuaient dans les mannes qui servaient à l'approvisionnement des basses-cours. Tout attestait l'ordre et l'utile direction d'une maîtresse prévoyante.

Mathilde, agitée de sombres pressentiments, et livrée à une rêverie dont l'objet n'était pas sans danger pour l'imagination d'une jeune fille, se trouvait hors d'état de prendre part à cette scène d'une activité si nécessaire au bien-être général des habitants de Braies.

Les soins laborieux de l'assemblée furent interrompus par des sons modulés avec une extrême douceur. Tous, excepté la Rose d'Albion, prêtèrent l'oreille à cette voix séduisante, et soudain un murmure d'approbation s'éleva.

—- « Sans doute, » s'écrièrent les demoiselles, « c'est un jongleur qui demande asile dans le château ; le sire de Braies les aime; on pourrait l'introduire. »

— « Je ne sais, » répondit la châtelaine ? « dans ces temps de guerre, nous devons être prudentes, et je n'oserais prendre sur moi... »

—- « Oh! madame, s'il est seul, que peut-on risquer? » s'écrie à la fois toute la vive jeunesse qui entourait la dame hospitalière,

A peine cette prière était-elle exprimée, que le chant cessa; mais le son du cornet, suspendu à la chaîne scellée dans le mur extérieur, se fit entendre.

Rinald, gardien des portes, monta sur la plate-forme en terrasse au-dessus de sa demeure, et vint immédiatement annoncer qu'un ménestrel se présentait.

« Allez, » dit la dame, « savoir de monseigneur, si son bon plaisir est de l'admettre parmi nous. Quelle tournure a cet homme? » ajouta-t-elle comme par réflexion.

Rinald était fort âgé; sa vue courte ne lui permettait guère de distinguer les objets; mais il eût mieux aimé devenir entièrement aveugle que de s'avouer myope ; aussi répondit-il sans hésiter : « Autant que l'éloignement » permet d'en juger, il semble galant et beau.»

— « Hom! l'éloignement ! » reprit la vieille Yvonne entre ses dents; et se penchant vers Mathilde : « Il n'était pas à dix pieds de distance, puisqu'il a soufflé dans le cornet suspendu à la muraille. »

Lady Fitz-Walter était trop absorbée dans ses pensées pour remarquer l'observation de sa nourrice, mais Rinald l'entendit, et, se retournant avec colère, dit vivement à sa maîtresse : «Quand donc ces Bretons seront-ils tous à vingt pieds sous terre? Lorsqu'un Normand ouvre la bouche, ils ont toujours une pierre à la main pour la lui fermer. »

— « C'est afin d'empêcher le mensonge d'en sortir, » reprit la vieille.

— « Paix ! « dit la dame de Braies en frappant avec sa baguette de coudrier sur la table d'ouvrage; chaque province a le renom de ses vertus et de ses défauts; je n'entends pas qu'on se dispute à ce sujet. Rinald, » continua-t-elle, « le ménestrel est-il accompagné d'un varlet? »

— « Non, madame, il est seul et n'a pour tout équipage que la guigne-rote qui l'aide à chanter. »

— « Eh bien ! » reprit la dame, « je ne vois aucun inconvénient à le faire entrer sans en avertir monseigneur: un homme que je n'admettrai qu'un instant ne peut causer aucun dommage. »

Le gardien, non moins curieux que les autres, s'empressa d'ouvrir une petite porte et de jeter une planche sur le fossé pour éviter d'abattre le grand pont-levis. L'étranger n'hésita pas à s'aventurer sur ce frêle point d'appui.

La dame de Braies, debout sur le balcon, entourée de toutes ses femmes, voulait elle-même observer la tournure et les manières du nouvel arrivant; mais il n'eut pas besoin de faire dix pas pour égayer toute la société. Sa taille, loin d'être élégante, parut mal ensemble et ramassée, malgré l'élévation d'une chaussure qui le grandissait de quatre à cinq pouces; il avait des bragues coupées selon l'ancien usage des Gaulois, plissées et bouffantes au-dessous des genoux ; des guêtres de daim, fines et légères comme on les portait à la cour, couvraient des jambes sans grâce et sans forme décidée; on remarquait, en dessous du balandran de Béarn, jeté sur des épaules mal placées, le court mantel des Normands, dont le prince Henri, frère de Richard-Coeur-de-Lion, avait gardé le surnom même après sa mort; puis encore un chaperon mi-partie de gris et de menu vair, d'où pendait sur le dos du grotesque personnage une queue longue et bien fournie, tandis qu'en avant une large plume rouge se rabattait sur ses yeux et donnait à sa physionomie un air farouche.

A l'aspect de ce costume bizarre, qui semblait emprunté à toutes les provinces de France, On partit d'un grand éclat de rire. Mais, sans se déconcerter, le petit homme prit sa guîgnerote; il en tira des accords dont les oreilles de son auditoire avaient déjà senti le charme, et fit ainsi promptement succéder l'intérêt à la moquerie. Les domestiqués épars dans le château quittèrent leurs diverses fonctions pour venir former un cercle sous le balcon.

La dame de Braies écoutait le chant gracieux du ménestrel; et comme elle se retournait vers Mathilde pour lui demander ce qu'elle en pensait, elle vit avec surprise qu'ensevelie dans une profonde méditation, sa nièce ne prenait aucune part à la satisfaction commune.

« Venez donc, », lui dit-elle, « écouter les faits et gestes racontés par ce jongleur; sans doute  vous y prendrez plaisir. »

S'arrachant à sa rêverie par obéissance, la rose d'Albion s'approcha du balcon; mais rien ne l'intéressait à ce spectacle où la curiosité de tous les assistants paraissait vivement excitée. La dame de Braies fit répéter une romance qui l'avait émue: les jeunes filles, d'un esprit moins sérieux, demandèrent si le ménestrel ne savait pas quelques beaux tours et s'il ne pouvait pas leur prédire les événements futurs.

Alors le petit homme s'avança fièrement, dirigea sur chaque demoiselle un regard scrutateur, et dit, en décrivant un cercle autour de lui : « Que la première ou le premier d'entre vous qui changea d'amour, me suive au milieu de ce rond magique : je ne puis commencer l'épreuve que par un infidèle. »

Au lieu de répondre à cette invitation du ménestrel, on se reculait; personne ne voulait publiquement s'avouer coupable d'une faute commise peut-être dans le secret. Un jeune page, dont les lèvres étaient à peine bordées d'un léger duvet, osa s'approcher du cercle et s'apprêtait à sauter dans le milieu : « Quoi! si jeune! » s'écria le jongleur, « déjà l'inconstance règne dans votre coeur ! »

—« Sire ménestrel,» répondit l'adolescent, «jugez vous-même, et dites-moi si j'ai tort : » toutes les belles me plaisent; je voudrais qu'une seule m'arrêtât, mais je trouve à chacune des charmes qu'il faudrait réunir pour me fixer. »

A peiné eut-il achevé ces mots, qu’une jeune fille, fraîche comme la rose et prompte comme l'éclair, s'avança dans le cercle et dit en rougissant : « Beau sire chanteur, point ne suis infidèle, mais voudrais l'être pour la moitié de ma vie. »

—- « C'est un voeu que le temps exaucera, » reprit l'étranger dont l'oeil observateur pénétrait la vérité ; il reconnaissait dans le jeune couple deux amans qui s'entendaient mal et qui bientôt ne s'entendraient plus. Il fallait une leçon à l'inconstant et des consolations à celle qui souffrait de l'inconstance. « Or , » dit le jongleur à la jeune fille, « donnez-moi cette main, et vous saurez ce que le sort vous réserve…..Que de bonheur! J'ose prédire qu'une grande fortune vous est destinée, si vous savez modérer la vivacité de votre esprit et mépriser le dernier hommage que vous avez reçu. »

La jouvencelle écoutait d'un air triomphant une prédiction qui lui semblait sur le point de s'effectuer, et le page honteux regardait avec étonnement l'amie que, naguères, il avait négligée ; par un mouvement involontaire, il s'en approchait et voulait serrer la main où l'on venait de lire de si riches promesses; mais la jeune fille, sortant du cercle, ne jeta qu'un dédaigneux coup d'oeil sur l'amant qui, le matin même encore, avait fait couler ses pleurs.

Le petit homme sourit malicieusement, et la dame de Braies, surprise de sa pénétration, s'écria : « Quel dommage, Mathilde, que vous vous refusiez à toutes les distractions de votre âge ! .Pourquoi ne voulez-vous jamais vous mettre de moitié dans la joie des autres ? …

Approchez.., sire jongleur, et voyons si vos doux chants et votre bien faire ranimeront la gaîté d'une aimable jouvencelle.»

La profonde mélancolie de l'élève de Constance inspirait à la dame de Braies une trop vive inquiétude pour qu'elle ne s'efforçât pas d'amener quelque diversion aux tristes pensées de Mathilde. Elle prit sa nièce par le bras et la plaça près d'elle sur le balcon : « Venez » dit-elle au savant jongleur, « venez lire dans les lignes de cette main que je vous présente. »

« O dame de beauté ! » s'écria l'étranger en jsur Mathilde un coup d'oeil expressif, « j'admire une haute destinée écrite sur cette main charmante. Aux premiers rayons du matin, la rose croyait naître au bonheur ; mais l'orage survint et détruisit les arbustes qui l'avaient protégée. Aimable rose, fleur d'un jour! » continua le jongleur d'un air sombre et compatissant, «toi seule échappas à la foudre : ne languis plus dans l'abattement ; relève ta modeste corolle : les autans cesseront de souffler. Dirige tes regards vers le ciel, où l'espérance tient une couronne !  Pourquoi n'en descendrait-elle pas pour la poser sur cette tête virginale? Et si les remparts de Jéricho s'abattirent au son des trompettes, pourquoi les murs d'une prison ne crouleraient-ils pas à la voix de l'amitié ? «  Depuis que l'étranger lui parlait, les regards de Mathilde étaient fixés sur les siens ; mais le panache rouge du chaperon rabattu sur ses yeux cachait la moitié des traits de son visage; toutefois elle démêlait dans le peu de physionomie qui restait à découvert une finesse qui pouvait aussi bien provenir de l'astuce que de la sagacité. Il lui semblait que ce n'était pas la première fois qu'elle contemplait ce personnage singulier; un seul être au monde pouvait lui ressembler; mais un bizarre costume, une taille qui paraissait plus élevée, bouleversaient les idées de la jeune fille.

Cependant les derniers mots qu'elle venait d'entendre lui firent nommer le Nain au fond de son coeur : heureuse de revoir un serviteur si fidèle, elle conçut un favorable augure de la présence de Clicthoue, et lui dit en souriant : « Beau sire jongleur, montrez-moi votre main ; je ne suis peut-être pas moins savante que vous dans la connaissance de l'avenir; »

La dame de Braies, satisfaite de voir sa nièce se prêter à la plaisanterie, dit à l'étranger d'approcher sa main du balcon; et le jongleur, monté sur un banc devant la fenêtre, éleva sa main, et fit entendre à la Rose d'Albion ces mots prononcés à voix basse : « Je quitte l'évêque de Vannes; faites savoir au prince Artus qu'on travaille à sa délivrance: les fers de Desroches sont brisés, l'armée s'avance vers Falaise, et...»

En cet instant le gouverneur entra dans la salle; Mathilde rougit et trembla d'avoir commis une imprudence. Emue par la crainte de la pénétration du sire de Braies, mais redoutant de laisser voir son trouble, elle s'efforçait de braver le danger et paraissait considérer attentivement la main du prétendu jongleur appuyée sur la rampe de fer, lorsqu'elle sentit la tête de son oncle s'avancer par- dessus son épaule : « Quel est ce jeu nouveau? » dit-il avec sang-froid.

— « Mon ami, » répond la dame de Braies, « c'est un savant voyageur, jongleur et ménestrel; il nous amuse depuis une heure, et sa malice nous dévoile les secrets du château: ma nièce, piquée de son savoir, se dispose à montrer aussi son habileté; écoulez avec nous ce qu'elle va dire. »

Mathilde, plus embarrassée que jamais, ne pouvait plus proférer une seule parole; le gouvernent promenait ses regards sur l'assemblée réunie dans la cour, comme s'il cherchait à découvrir quelque important mystère; et profitant du long silence qui succédait au discours de sa femme, il dit à Mathilde :

« Cette fois vous êtes en défaut, et je vais expliquer ce que vous ne trouvez plus le moyen dédire; que ceci vous serve de leçon. Sire jongleur, » il n'est pas sage, pour un homme qui a tant voyagé, et qui sans doute connaît le monde, de s'introduire en temps de guerre dans les châteaux forts: si l'on y peut amuser les femmes et les enfants, on éveille les soupçons des hommes; c'est Hubert de Braies qui vous en avertit. »

L'étranger, sans se déconcerter, repartit promptement: « Qu'importe d'éveiller les soupçons d'un homme de coeur ! Lorsqu'il s'aperçoit qu'il a eu tort d'en concevoir, il sait réparer une injure en faisant du bien à celui qui l'a reçue. »

— « Par le ciel! » s'écrie Hubert avec un air soucieux, « vous pourriez avoir raison: mais ne vous y fiez pas. Sortez à l'instant de ce lieu, ou suivez-moi dans mon appartement; je vous en laisse le choix. »

— « Mon choix, répond le petit homme, « vous prouvera mon innocence; et je préfère vous suivre. »

— « Ah! » reprit le sire de Braies, « vous êtes téméraire. Peut-être regretterez-vous cette audace : demain il ne sera plus temps. »

Hubert sortit de la grande salle, et courut au- devant du jongleur qui pénétrait dans ce château terrible d'où les victimes sortaient si rarement. Mathilde, persuadée que Clicthoue allait se trouver renfermé dans l'enceinte qu'elle habitait, éprouvait une crainte extrême de laisser apercevoir qu'elle eût reconnu le Nain. Mais, malgré le désir de cacher l'intérêt qu'il lui inspirait, elle ne put s'empêcher de s'écrier :

« Ma tante, détournez la colère du sire de Braies ! Un homme innocent, qui ne cherchait qu'à nous amuser, va sans doute être traité comme un coupable. Courez plaider en sa faveur, et tâchez d'obtenir sa grâce et sa liberté. »

— « Rassurez-vous, ma chère enfant, » reprit avec tranquillité la dame de Braies; « il n'a rien à craindre, si, comme j'en suis convaincue, il ne mérite pas les soupçons de votre oncle. Et sans doute il aurait immédiatement profité de la liberté de s'éloigner, s'il ne s'était pas senti fort de sa conscience. »

Mathilde connaissait trop l'attachement du Nain au duc de Bretagne pour être rassurée par les paroles de sa tante; et, craignant d'aggraver une position déjà trop périlleuse, elle allait se retirer dans sa chambre, lorsque le cor annonça l'arrivée d'un nouvel étranger.  

L’interrogatoire

DÈS que le pont-levis fut abaissé, on vit paraître dans la cour un chevalier qui demandait le gouverneur. Quelle fut la surprise de Mathilde en reconnaissant son oncle le comte de Roger!... Il s'empressait de suivre le page d'annonces vers l'appartement du sire de Braies; et comme depuis peu d'instants le Nain avait pris la même route, Mathilde craignait leur rencontre. Le comte n'aurait sans doute pas manqué d'avertir le gouverneur de la haine du roi pour le fou de Beaumont-le-Roger.

Cette appréhension tourmentait l'élève de Constance, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre à l'extérieur; le sire de Braies avec le comte de Roger traversèrent les cours en toute hâte, et les portes s'ouvrirent. L'obscurité de la nuit tombante ne permit pas à Mathilde de distinguer les armures des nouveaux arrivants; mais les divers mouvements occasionnés dans le château par leur présence semblaient annoncer que ce n'était pas une visite ordinaire. Appuyée et comme attachée à la fenêtre, la craintive jeune fille les poursuivait de ses regards, lorsque sa tante s'approcha d'elle et lui dit avec douceur :

« Mon enfant, la soirée est fraîche, l'air pourrait vous incommoder ; venez avec moi. »

— «0 madame ! » répond la Rose d'Albion, « permettez-moi de rester ici quelques minutes encore; bientôt je vous suivrai. » .

La dame de Braies n'insista pas, mais elle ajouta:

« Alors il faut que je vous quitte; je veux savoir quels sont les nouveaux hôtes qui nous arrivent, et m'informer de ce que mon mari compte faire du jongleur. »

— « Ma chère tante ! » s'écrie vivement Mathilde, « ne dites pas un mot de ce pauvre homme. »

— «Pourquoi donc, je vous prie?...Mais vous êtes en contradiction avec vous-même; il n'y a qu'un instant, vous m'avez demandé le contraire. D'où vient maintenant votre indifférence? Ordinairement les malheureux ne vous intéressent que trop. »

Cette remarque se rapportait au prince Artus : Mathilde, préoccupée, n'y fit pas attention, et la dame de Braies sortit de la salle.

Pendant cette conversation, la cour était devenue déserte, et la jeune confidente d'Éléonore se résignait à suivre sa tante: elle la rejoignit à peine dans la longue galerie d'entrée, lorsqu'elle aperçut ses deux oncles avec les chevaliers inconnus, à une distance qui ne laissait pas distinguer leurs traits; mais la voix du sire de Roger, prodiguant les formules soumises et respectueuses, ne permettait pas de douter que de tels discours ne s'adressassent à Jean-sans-Terre.

Lady Fitz-Walter pâlit et trembla; la dame de Braies crut l'entendre soupirer, et, se retournant vers elle avec promptitude, lui dit :

« Mathilde, qu'avez-vous ? » La jeune fille était hors d'état de lui répondre; l'horreur invincible que la présence du roi lui faisait éprouver avait suspendu sa respiration, et sa tante fut obligée de la soutenir dans ses bras.

Tandis qu'on la reconduisait à son appartement, les chevaliers suivaient le roi: il entra dans la salle du conseil, où le frère de Richard ne craignait pas d'entendre des avis qu'il était d'humeur à braver.

« Sire de Molac, » dit-il à son compagnon avec un accent troublé, « ôtez » votre casque, et voyons ce qui nous reste à faire. »

Au nom du sire de Molac, Hubert de Braies croit avoir mal entendu: à sa grande surprise, il reconnaît le soldat sans renommée qu'une vile complaisance fit créer chevalier et seigneur; alors il retint un sourire dédaigneux, dont l'expression commencée avait été déjà remarquée par celui qui la faisait naître; mais trop certain d'échapper à la dérision en présence de son maître, Molac ne se montra point du tout embarrassé de ses nouvelles dignités.

Après un instant de silence, Jean reprit d'un air sombre : « J'avais bien prévu que ma trop grande bonté m'attirerait de nombreux embarras : les Bretons redemandent leur duc; ils ont pris Fougères et menacent Avranches, Saint-James et Morfain ; déjà l'on me conseille de leur rendre le prince, objet de leur amour. Plus d'une fois, » continua-t-il avec un regard irrité, » j'en ai eu la sinistre pensée; il faut que je le voie. Sire de Braies, » conduisez-moi vers lui. »

La longueur des corridors qu'il fallait parcourir avant d'arriver à la prison, irritait l'impatience du roi; son imagination, agitée par les plus terribles passions, l'ambition et la vengeance, créait des fantômes effrayants; son oreille attentive était frappée du retentissement de pas éloignés, ou du bruit de la respiration d'un homme qui le poursuivait: la terreur précédait le crime, et lorsque Jean arriva sur le seuil de la prison, il était en proie au délire convulsif des hommes nés pour les forfaits. 

Le passage s'élargissait, et, la lumière ne pouvant également frapper les deux parois, l'ombre des trois chevaliers et du roi se projetait sur la muraille; Jean crut apercevoir une cinquième figure. « Hubert! » s'écria-t-il, «qui donc nous accompagne? Certainement 33 nous sommes plus de quatre. »

— « Sire, c'est impossible, » répondit le gouverneur.

— « Non, non, cherchez, » dit le roi ; « mettez-vous en embuscade à l'entrée du passage, croisez vos épées, et ne laissez passer personne. Moi j'entre auprès d'Artus. » '

Molac tenait la lampe; le sire de Roger et son beau-frère attendaient en silence le retour de leur souverain. Il reparut après une demi-heure; ses yeux hagards, ses cheveux en désordre, et la fureur profondément empreinte dans tous ses traits, rendaient son aspect si terrible, que les deux chevaliers, qui plus d'une fois, avaient bravé la mort en présence de nombreux bataillons, reculèrent glacés d'effroi devant un seul homme.

 Hors de lui-même, il remonta les degrés en blasphémant.

« Comte, » dit-t-il au sire de Roger, « n'avez-vous rien aperçu sous la voûte ? »

— « Non, sire; l'entrée en est étroite, et se trouvait entièrement fermée par nos bras que nous avions enlacés. »

— « Cela m'étonne, » reprit le roi. « Jusque dans le cachot d'Artus je croyais entendre le souffle d'une troisième personne. Savez-vous, » continua-t-il, « que le jeune téméraire ne veut rien promettre? Inaccessible à la crainte, insensible aux menaces, il repousse avec dédain les offres que je me vois contraint de lui faire. Pense-t-il que, pusillanime comme mon père, la mort d'un homme m'arrêtera? Qui lui a dit qu'un meurtre m'épouvanterait ? Ah ! si je n'avais craint l'influence que l'orgueilleuse Aliénor doit exercer maintenant sur ma mère, il aurait déjà la preuve que je puis sans frayeur voir couler le sang d'un ennemi. Ses Bretons le réclament. Eh bien ! il faut le leur rendre: que sa tête, attachée au fer d'une lance, serve d'enseigne à mes sujets, et de punition à sa soeur. Hubert ! vous seul ici pouvez satisfaire ma haine; je vous remets tous mes droits sur cette âme altière. »

— «Moi, seigneur! » s'écria le sire de Braies en reculant saisi d'horreur.

— «Eh quoi! vous hésitez! » reprit Jean d'une voix sourde et mugissante; « vous hésitez à délivrer votre roi d'un ennemi qui le brave!... Allez, si vous refusez ce service, assez d'autres, sans vous, s'empresseront de  me le rendre. Molac, » continua-t-il en se retournant vers son détestable agent, « m'avez-vous compris ?»

— « Oui, sire ; mon bras est prêt à exécuter vos ordres, quels qu'ils soient, » répondit Molac.

Hubert vit trop qu'il était inutile de résister ouvertement. « Arrêtez! » s'écria-t-il. « Dans ces murs où le roi m'a revêtu d'un pouvoir  auquel je ne veux pas renoncer, nul ne peut exécuter un ordre que j'ai déjà reçu. Sire, réfléchissez encore un jour à ce que vous me demandez; et si demain, à la même heure, vous persistez dans la même intention, nulle autre main que la mienne ne doit s'armer pour votre service. » 

— « Tout délai est inutile, » reprit Jean; « je repars à l'instant. Obéissez à mes ordres, et que bientôt un courrier m'apporte l'annonce d'une mort qui ne peut plus être retardée. »

Tranquillisé par les assurances du sire de Braies, Jean allait se remettre en route, accompagné de ses deux favoris, lorsque le comte de Roger lui dit :

« Sire, cette journée est fatale à vos ennemis, et la vigilance de mon beau-frère vous a servi doublement. Lorsque j'apportais la nouvelle de votre arrivée; j'ai trouvé Clicthoue que le sire de Braies interrogeait sur les motifs qui l'avaient fait entrer où personne ne se soucie de pénétrer dans les circonstances présentes. »

— « Le Nain est ici! » reprit le roi troublé. « Je crois que ce malheureux est mon mauvais génie. Il me poursuit en tous lieux. Serait-il donc l'ombre d'Artus ? »

— « Sire, » s'écrie Molac en rougissant de dépit, « exterminez ce vil rebut de la nature. «Sans cesse il arrête les coups que vous voulez frapper. »

-— « Où est-il? » dit le roi. 

— « J'ignore quel est cet ennemi, » reprit Hubert avec dédain; « mais il n'a pas une dangereuse apparence. Que peut le vermisseau contre le repos du lion ? »

— « N'importe, » dit Molac; » c'est moi qui veux lui parler. »

Le comte de Roger indiqua du doigt la chambre où l'on avait enfermé Clicthoue. L'impatient Molac se précipita brutalement sur la porte, et l'aurait enfoncée, si elle n'avait été construite de manière à ne pouvoir s'ouvrir qu'en un sens contraire à l'impulsion qu'elle recevait.

Hubert en donna la clef: les deux confidents s'empressèrent d'en faire usage. Mais nul objet ne s'offrit à leurs regards avides. Molac furetait attentivement dans tous les coins, et ne trouvait aucun indice de la présence d'un homme.

« Sire de Braies ! » s'écrie Jean avec un ton de hauteur; « que veut dire ceci? Qu'avez -vous fait de ce misérable ?»

Le gouverneur s'avance, et reconnaît que le Nain a disparu. Immobile d'étonnement, il se disposait cependant à répondre, lorsque, pour détourner la foudre prête à tomber sur la tête

de son beau-frère, le comte de Roger s'écrie :

« Je suis témoin que le gouverneur n'a pu prêter aucun secours au Nain dans sa fuite: car, depuis mon arrivée, je n'ai pas quitté Hubert un seul instant. »

— « Voyons, » dit Molac avec dépit, « s'il n'y a pas une secrète issue dans cette chambre. »

Après plusieurs recherches très-exactes, il n'en découvrit aucune. « C'est extraordinaire ! » disait-il en renouvelant des perquisitions encore plus minutieuses. Le sire de Braies, lui-même, l'imitait, intrigué de ne plus retrouver Clicthoue où il était certain de l'avoir renfermé.

 « Peut-être, » dit-il, « quelqu'un s'est-il permis » d'user de mes droits pendant notre absence. »

— « Ma nièce savait-elle qu'il fût ici? » demanda le comte de Roger.

—« Certainement, » répondit Hubert. « Mais il est peu probable qu'elle l'ait reconnu.  Son déguisement de jongleur devait le changer considérablement. »

— « Si Mathilde est chez vous, » reprit le roi, « il ne faut pas chercher ailleurs la cause de cette disparition. Que lady Fitz-Walter me soit amenée ! »

Le comte de Roger secoua la tête et dit : « Ne vous souvient-il plus de l'audace de cette jeune fille? Sire, vous n'en pourrez rien obtenir. »

— « Ici, » répliqua Jean, « elle n'aura plus l'appui de votre femme. »

— « Elle a l'appui de la mienne, » interrompit le gouverneur, « et sa nièce est sous notre protection. Je l'interrogerai seule, si Votre Majesté le permet. »

— « Je ne le permets point, » reprit Jean avec aigreur, « Qu'elle paraisse ! Restez si vous voulez, mais que toute autre personne de son sexe soit éloignée: telle est ma volonté. »

Hubert, sans répliquer, allait chercher la Rose d'Albion, lorsque Jean l'arrêta, et chargea le comte de l'exécution de ses ordres, en lui recommandant de laisser ignorer à celle qu'il croyait coupable, le sujet de l'interrogatoire qu'elle allait subir.

Après quelques instants, Mathilde parut. Elle ne soupçonnait pas pour quelle cause on l'appelait, et croyait trouver le sire de Braies seul.

A l'aspect des témoins placés près de Son oncle, elle fut saisie d'effroi. Sa pâleur dévoilait la subite révolution qu'elle éprouvait. Jean, avec tout l'emportement de son caractère, s'élança vers elle, et pensait obtenir par la menace l'aveu qu'il désirait. La Rose d'Albion lut dans les yeux du roi la colère dont il était agité. Tremblante, éperdue, ses forces l'abandonnèrent. A la vue de sa nièce évanouie, Hubert, ému de pitié, s'avança pour la soutenir.

On se rappelle l'impression fugitive que Jean avait déjà reçue de tant d'attraits à leur aurore : plus d'un an s'était écoulé depuis, et la beauté de Mathilde avait acquis un complet développement. La présence de cette fleur ravissante frappa les regards du roi, et lui fit éprouver une sensation nouvelle. La langueur de Mathilde, ce frémissement involontaire qui, par instants, rappelait sur ses joues le vif incarnat des roses auquel succédait la blancheur des lis, excitait de violents désirs dans l'âme impure de Jean.

Peu à peu cependant les esprits de Mathilde se ranimèrent. Elle cherchait à cacher sa tête sur le bras qui lui servait d'appui. « Mon oncle, mon cher oncle, » disait-elle en joignant les mains, « arrachez-moi d'ici; je vous en conjure!»

—«Vous n'en sortirez, jeune imprudente, » s'écria le comte de Roger, « qu'après nous avoir dit ce qu'est devenu Clicthoue. »

—- « Quoi ! n'est-il plus en votre puissance ? reprit-elle avec surprise. « Grand Dieu! je te rends grâce ! tu protéges donc l'attachement d'un serviteur fidèle! »

— « Mathilde, » interrompit doucement le sire de Braies, « vous devez le savoir. Parlez; ne vous refusez pas à l'évidence. « 

— «Si je le savais, répondit-elle, « mille tourments ne me le feraient jamais avouer. »

- « Votre père vous y contraindrait, reprit Jean avec une modération qui surprit les assistants ; « il m'est aussi dévoué que Clicthoue peut l'être à son seigneur; et le brave  Fitz-Walter ne verrait pas sans indignation une fille de son sang se montrer rebelle aux ordres d'un maître qui l'a comblé de dignités, »

— « Sire, «répliqua Mathilde avec fierté, les dignités accordées à mon père sont toutes » les récompenses de son courage; et pas une » n'est le prix d'une lâcheté. Mais ici l'impuissance se joint à ma volonté : j'ignore ce qu'est devenu Clicthoue. »

— « Ne la croyez pas! » s'écrie Molac en voyant combien Jean se radoucissait dans la contemplation de la beauté; « sire, elle affirme un mensonge évident. »

— « Moi! » reprit Mathilde avec calme. « Je ne dis jamais que la vérité. Si je savais où est le Nain, je vous cèlerais sa retraite, en m'honorant d'avoir su la lui procurer. »

Le comte de Roger insistait pour obtenir de sa nièce des renseignements qu'elle ne pouvait donner ; mais elle lui dit :

« Est-ce ainsi, » mon oncle, que vous respectez la mémoire d'une femme qui vous fut chère ? Ah ! bien » plutôt, au lieu de vous rendre le persécuteur de ceux qu'elle aimait, c'est à vous qu'il appartiendrait de soustraire aux ennemis d'une cause grande et légitime, un malheureux, fidèle à sa patrie comme à ses souverains. »

Le roi l'examinait avec un étonnement qui tenait de l'admiration.

«Sire,» ajouta-t-elle en se tournant vers lui, «j'ai répondu sincèrement aux questions que l'on m'a faites. Me sera-t-il permis de retourner auprès de ma tante, dont la bonté seule peut calmer l'émotion qui m'agite ?»

— « Peut-être, dit Jean au gouverneur, « la dame de Braies elle-même pourrait-elle nous donner la clef de tout ceci ? »

— « Dans ce cas, reprit Hubert, « je saurai pénétrer les causes de ce singulier événement. Sire, ayez assez de confiance dans un fidèle sujet, pour lui laisser éclaircir une affaire où son honneur est intéressé. « 

— « Molac!» dit le roi, « partons. J'ai la parole du sire de Braies. Il faut que demain le soleil nous retrouve sur la route de Rouen. »

— « Partons sire, » reprit Molac; « le gouverneur sait vos intentions : répétez que la mort... »

Jean interrompit son confident par un coup d'oeil terrible. Ce n'était point le sentiment de la pudeur qui réclamait le silence sur un crime; mais il concevait combien il se rendrait odieux à Mathilde, en se déclarant l'auteur d'un assassinat épouvantable.

Avant de partir, il rappela le gouverneur pour lui donner à voix basse l'ordre de laisser ignorer quelle main dirigeait les coups destinés au jeune prince, et d'attribuer au chagrin ou à la maladie une mort dont il ne voulait plus depuis quelques instants être responsable aux yeux de tous. Obligé de s'éloigner de Falaise sans retard, il en emportait un souvenir qui devait le poursuivre en tous lieux. Déjà l'image d'Isabelle s'effaçait devant l'image plus puissante de la Rose d'Albion. Mais le caractère féroce de Jean ne pouvait s'adoucir par les préoccupations de l'amour, et son dernier soin fut de recommander au gouverneur de faire partager au Nain le supplice ordonné pour son maître.

Les Soupçons .

.

La présence de Jean à Falaise devait rester un mystère pour tous les habitants. Hubert prescrivit à sa nièce de n'en point parler; et, pour mieux prévenir l'indiscrétion du jeune âge, il s'exprima de manière à laisser deviner que la fortune et peut-être la vie d'une famille entière dépendaient du silence absolu qu'exigeait cette circonstance. Déjà les paroles échappées à Molac, bien qu'interrompues par son maître, révélaient un sinistre avenir; il n'en fallait pas tant pour indiquer à la Rose d'Albion quelle tête se trouvait menacée.

« Mon oncle, » dit-elle au sire de Braies après le départ du roi, « est-ce bien vous qui consentirez à souiller, par un crime inouï, quarante années de gloire et d'une vie irréprochable?... » Lorsque vos arrière - neveux s'entretiendront de votre passage en ce onde, serait-ce le surnom de meurtrier qui servirait à vous distinguer de vos aïeux?... Ah! s'il en  est temps encore, repoussez comme un outrage la confiance diffamante d'un lâche souverain. Mon oncle, mon cher oncle ! laissez-nous prononcer votre nom avec orgueil, et qu'il soit toujours cité parmi ceux des féaux barons de la Normandie ! »

Mathilde s'animait dans sa prière; le gouverneur l'écoutait, mais ne donnait aucun signe d'émotion, et, sans répondre un seul mot, il prit sa nièce par la main et voulait la reconduire à son appartement; mais l'amie d'Aliénor, se reculant avec saisissement, dit d'une voix entrecoupée par les sanglots : 

« Laissez-moi, seigneur ; vous restez muet aux voeux que les âmes vertueuses vous font entendre par ma voix ; jamais d'un homme tel que vous je ne recevrai désormais le plus léger service. »

Aussitôt la fière Mathilde s'éloigna; ce n'était pas le repos qu'elle allait chercher. A peine arrivée dans sa chambre, elle prit une feuille de parchemin, et traça pour Eléonore le récit de tout ce qui se passait. Dès qu'elle eut achevé sa lettre, au lieu de se livrer au sommeil, elle ouvrit sa fenêtre, et ses regards se fixèrent, sur les ogives de l'appartement du gouverneur. Tout semblait reposer dans l'enceinte du château. Un sombre reflet laissait à peine distinguer les cours environnées de murs épais et noircis par le temps. Quelques lumières brillaient encore, et s'éteignaient successivement: la dernière disparut comme les autres, et Mathilde ne pouvait se décider à se retirer; un intérêt trop puissant la tenait éveillée; son oreille cherchait à saisir une plainte, un cri, un gémissement. Elle allait enfin quitter la croisée, lorsqu'elle aperçut une vive clarté dans la chambre d'Hubert; les ombres de trois hommes passèrent comme un nuage au fond de l'appartement, et soudain tout rentra dans l'obscurité ; la jeune fille n'avait pu distinguer aucun de leurs traits, mais leur apparition mystérieuse lui faisait pressentir un affreux malheur.

En proie aux sensations les plus pénibles, elle passa le reste de la nuit à dévorer sa profonde douleur. Avant l'aube, elle éveilla sa fidèle nourrice, dont les démarches, moins surveillées, laissaient à la Rose d'Albion le moyen d'entretenir une correspondance avec l'Anjou. Les dernières lignes de Mathilde étaient pressantes, et peignaient vivement le danger d'Artus, mais n'ôtaient pas encore tout espoir à son aïeule.

Lorsque Mathilde eut vu partir le courrier porteur de sa dépêche, elle se rendit avec empressement à la salle de réunion. Si le gouverneur s'était souillé d'un forfait, pouvait-il échapper au regard pénétrant de l'innocence? Déjà, depuis longtemps, la tête penchée sur son ouvrage, Mathilde attendait l'instant où son oncle avait l'habitude de se rendre auprès de sa famille; l'heure en était passée, et la Rose d'Albion, malgré tous ses efforts, ne pouvait déguiser son -inquiétude.

« Mon enfant, qu'avez-vous ? » lui dit la dame de Braies; « seriez-vous malade? Ce matin encore, je vous croyais plus de courage. »

— « Non, madame ; je souffre peu. Mais je désirais voir mon oncle, » répondit Mathilde, d'un air qu'elle tâchait de rendre indifférent.

Sa tante garda le silence quelques moments, puis elle dit : « Mathilde, il se passe ici quelque chose que je voudrais vous cacher; tous les habitants du château le savent déjà : le prince Artus est malade... très-malade même, » continua-t-elle avec un soupir étouffé ; « mon mari ne le quitte pas dans ces moments cruels, et l'on craint que la journée.... »

Ces mots sont interrompus par un terrible mouvement de Mathilde qui, se levant avec véhémence, renverse une table chargée d'ouvrage, et s'écrie, hors d'elle-même, en saisissant la main de la dame de Braies :

« Oh ! venez, venez avec moi remontrer à mon oncle, s'il en est temps, l'indignité de sa conduite ! le crime n'est peut-être pas consommé; que nos prières en suspendent l'exécution ! »

— «Mathilde, » reprit la dame de Braies, «qu'osez-vous dire?... Un crime!... Et c'est mon mari que vous en accusez!... Si je pardonne un tel propos à l'irréflexion de votre âge, sachez que, prononcé par tout autre, à l'instant il serait puni de l'exil. »

— « O ma tante, ma chère tante, « répliqua Mathilde, « la pureté de votre âme empêche le soupçon d'y pénétrer; mais vous êtes abusée : mon oncle est coupable, j'en ai la preuve certaine. Ne repoussez pas mes instances. Hélas! peut-être est-il déjà trop  tard. Oh! suivez-moi, je vous en supplie. »

— « Jeune imprudente ! » reprit sans s'émouvoir l'épouse du gouverneur, « vos clameurs indiscrètes vont au moins faire planer le doute sur la tête de votre oncle. Songez au tort qu'une vertu respectée jusqu'ici peut recevoir de votre emportement, et que ne réparerait point une tardive rétractation. Mathilde, remettez-vous. »

En achevant ces paroles, la dame de Braies avait pris les deux mains de sa nièce, et l'obligeait à se rasseoir auprès d'elle. La jeune fille s'efforçait d'échapper à cette pénible contrainte.

 « Quoi donc ! » disait-elle à travers des sanglots convulsifs, « ne pouvez -vous du moins vérifier si je me trompe ?... Ma tante, j'en appelle à votre justice: ne me retenez pas ainsi prisonnière. »

— « Voulez-vous que je vous permette de flétrir une réputation dûment acquise ? »

— « Elle est usurpée! »

— « Mathilde ! » dit la dame de Braies avec l'accent du reproche, « vous ne sortirez pas » d'ici que je ne vous aie convaincue de l'innocence de mon époux. »

— « O ma tante ! alors j'y mourrai. Votre bonté, votre tendresse vous abusent: hier j'ai tout entendu; ces étrangers sont venus signifier l'arrêt de mort du prince de Bretagne. »

— « Le délire s'empare de vos sens ; ma nièce, calmez-vous !»

Et la dame de Braies pressait Mathilde sur son coeur. « Mon enfant, » ajoutait-elle, « l'évidence même ne me ferait pas soupçonner mon mari. » Mais la persévérance de Mathilde dans son accusation commençait à troubler la sécurité d'une femme vertueuse; cependant elle s'armait de courage, et s'efforçait de rassurer la jeune fille, que le plus affreux désespoir rendait incapable de prêter l'oreille aux discours consolants. Mathilde s'imaginait qu'elle aurait pu déterminer son oncle à ne pas quitter le sentier de l'honneur que, jusqu'alors, il avait noblement suivi ; elle insistait toujours pour courir vers lui, lorsqu'elle entendit le pont-levis rouler sur ses gonds. Par un dernier effort, elle s'échappa des bras de sa tante, et s'élança vers la fenêtre.

Un archer, monté sur un fort coursier, passait la dernière enceinte.

« Adieu ! » criait-il au gardien Rinald, « Je porte une nouvelle qui fera ma fortune, et le roi d'Angleterre va tout au moins m'armer chevalier. »  

A ces derniers mots, persuadée que tout espoir est anéanti, Mathilde tombe en arrière sur les carreaux, et sa chute est suivie d'un évanouissement prolongé. La dame de Braies se trouve dans le plus cruel embarras; elle voulait éviter d'appeler du secours, redoutant l'effet des paroles qui pouvaient échapper à sa nièce dans son égarement. Mais tant de précaution devint superflue; lorsque la jeune fille se ranima, ses cris, ses pleurs, ses accents de détresse rassemblèrent les habitants du château et firent naître la persuasion que le gouverneur avait exécuté des ordres souverains. L'impression d'horreur marquée sur toutes les physionomies prouva la compassion qu'inspirait même à des ennemis le prince le plus intéressant de la chrétienté.

Après un tel éclat, la dame de Braies n'avait plus de ménagements à garder; elle fit transporter Mathilde auprès de sa nourrice et courut trouver l'époux qu'elle ne pouvait croire coupable.

 « Mon ami, » lui dit-elle, « notre nièce est dans une cruelle situation ; venez avec moi l'éclairer sur le genre de trépas du prince de Bretagne, et que votre parole d'honneur apporte enfin la conviction dans son esprit.»

— « Qu'exigez-vous ? » dit Hubert d'un ton sévère; » dois-je donner du poids aux accusations d'une jeune fille égarée par ses affections ? »

— «Il n'importe, » reprit la dame de Braies : «l'humanité doit vous guider; ne sauriez- vous dire un mot consolant pour soulager un coeur malade? Les enfants de Constance sont bien chers à notre nièce ! »

— « Et je crois, » ajouta le gouverneur, « qu'Artus l'emporte de beaucoup sur sa mère et sa soeur ; il vaut mieux que le destin les sépare. Vous savez que le roi de France avait choisi pour gendre le prince de Bretagne : la gloire de votre famille aurait souffert de cet attachement trop vif. »

— « J'espère, » repartit la dame de Braies en se reculant, « que cette considération n'a pas eu d'influence sur un événement dans l'ordre de la nature ? »

— « Marie, » reprit le gouverneur, » ne me questionnez plus. Jusqu'à présent je vous ai reconnue comme la plus discrète et la plus prudente des femmes; n'imitez pas la témérité de Mathilde. »

— « Pourrait-on m'accuser d'imprudence, lorsque je m'intéresse à l'honneur de mon époux ? »

— « Pourquoi, sur l'assertion d'une enfant, me supposer coupable ?

— « Il faut donc la démentir formellement !»

— « Quoi ! Marie, vous ne me croyez plus au premier mot?»

La couleur dont le teint du sire de Braies s'animait pouvait être le signe de l'indignation que fait naître l'injustice, ou du remords succédant à une vertu qui venait d'expirer. Marie fit quelques pas en avant ; et, la main posée sur son coeur, elle s'écria vivement :

 «Hubert!  ici vous avez un puissant avocat, mais seul il ne peut vous absoudre; dites un mot, et la persuasion de votre innocence le comblera de joie. »

Le sire de Braies s'avança vers sa femme, et la serrant Contre sa poitrine avec tendresse, lui dit : s. Pourquoi m'affliger par vos soupçons? Si le ciel a disposé de la vie d'Artus,  un tel accident ne pouvait-il donc arriver sans ma participation ?»

— «Hier, » répliqua la dame de Braies, «vous me parliez du jeune prince avec tant d'intérêt! Vous vous étonniez que sa santé ne souffrît point du traitement sévère que vous étiez obligé de lui faire subir: comment en un jour... que dis-je ! en une heure... a-t-il pu cesser d'exister?» 

— « Ce matin, mes paroles ne vous inspiraient aucun doute. »

— « Hélas! je voudrais encore n'en plus former. »

— « Eh bien ! Marie, conservez ce penchant généreux, » reprit Hubert avec dignité; « n'outragez point l'époux dont vous portez le nom. »

— « Et cependant Artus n'est plus ! »

— « Marie ! Marie ! » s'écria le gouverneur avec une impatiente émotion, « serais-je assez faible pour vous révéler les secrets de l'état?  Sortez sans délai, je ne veux plus vous entendre ; vous me feriez trahir tous mes devoirs. »

La dame de Braies s'éloigna sans répliquer; mais son maintien démontrait qu'elle n'était point satisfaite d'une réticence qui prouvait si peu d'abandon; dès lors la contrainte, suite de la méfiance, s'emparait d'une âme qui ne l'avait jamais connue. Elle cherchait près de Mathilde une distraction à des idées trop pénibles et ne savait par quels moyens consoler une douleur qui dégénérait en noire mélancolie. Près de trois semaines s'étaient écoulées sans que l'état de la malade s'améliorât ; dans ses moments de délire, elle nommait souvent Eléonore et parlait sans cesse du courrier parti pour l'Anjou.

Un soir on entendit une rumeur éclatante: la dame de Braies pensa que ce bruit annonçait la vieille reine, dont la présence pourrait peut-être ranimer sa triste nièce. Dans cet espoir, elle courut vers la fenêtre; mais parmi les étrangers qu'elle aperçut, elle né distingua point le cortège d'une femme. Les derniers rayons du soleil se réfléchissaient sur de brillantes armures; de nombreux hennissements annonçaient un corps de cavalerie considérable: il était impossible, dans l'état d'agitation où se trouvait le pays, de voir sans inquiétude une réunion de guerriers si formidable.

Un cri de Marie attira l'attention de lady Fitz-Walter, qui se leva promptement, et vint auprès de sa tante observer cette troupe suspecte. Au premier coup d'oeil, Mathilde reconnut la suite de Jean-sans-Terre, composée des chevaliers qu'il avait amenés à Mirebeau; elle supposa que le roi revenait pour s'assurer de l'obéissance du gouverneur. Le tremblement dont elle fut saisie ne l'empêcha pas de se précipiter dans l'escalier du donjon; elle allait enfin échapper à son affreuse incertitude, et peut-être acquérir la conviction du malheur qu'elle redoutait: mais tout lui semblait préférable à l'horrible alternative qui, depuis tant de jours, la tourmentait si cruellement.

L'épouse du gouverneur la suivit avec effroi, et parvint, par ses instances, à l'arrêter dans un lieu d'où l'on pouvait tout voir distinctement.

L'armée, en tumulte, témoignait aux habitants de Falaise qu'elle avait besoin d'un prompt secours. Hubert, monté sur les créneaux, ordonnait de laisser entrer les chevaliers anglais et normands qui réclamaient un asile; le désordre régnait dans les rangs: les chevaux, les hommes et les bagages entraient pêle-mêle sous les portiques; chacun cherchait son salut dans la fuite.

Entouré de soldats, Jean-sans-Terre paraissait étonné de se trouver au milieu d'une troupe guerrière dont son indolence le tenait depuis longtemps éloigné.

Le gouverneur accourut au moment où le roi descendait de cheval. Animé par la crainte, comme s'il eût été poursuivi, Jean se précipite dans l'intérieur du château; là, pâle, haletant, dépourvu d'énergie, il se jette sur un siège, et paraît en proie au plus profond découragement

 « Eh » bien ! sire de Braies, dit-il d'une voix altérée, « vous m'avez trop obéi ! A la nouvelle de la mort d'Artus, les Bretons furieux se sont emparés des frontières : ils ont tout dévasté, tout envahi. Desroches, à leur tête, poursuit sa vengeance avec désespoir; il commande des phalanges déterminées à vaincre.

Mon armée est détruite, la Normandie saccagée; et moi, j'ai failli tomber en la puissance de ces odieux rebelles. Ma mère accroît encore mes embarras: elle m'annonce qu'elle vient à Falaise vérifier les nouvelles qu'elle a reçues. Que ne m'avez- vous fait pressentir ces cruels revers! votre longue expérience devait les prévoir : un ami sincère m'eût éclairé sur mes véritables intérêts; et, retenues par la crainte de perdre leur général, les troupes d'Artus temporiseraient encore; je jouirais du repos qui me fuit, et pour lequel je donnerais toute  la gloire de mes aïeux.

« Sire de Braies, malheur à vous ! » continua le monarque en grinçant les dents, et jetant autour de lui des regards enflammés de colère. « J'en jure sur l'enfer! si les Bretons osent me poursuivre jusqu'à Falaise, c'est vous qui serez la victime de leur audacieuse entreprise, et votre tête, attachée aux créneaux leur persuadera que je n'ai point eu de part au meurtre que vous avez exécuté. »

— « Est-ce là, » réplique Hubert sans s'émouvoir, « la récompense d'un zèle désintéressé? Songez, seigneur, que j'ai voulu vous empêcher de commettre ce forfait, et qu'alors Molac allait recevoir vos ordres. Me punirez-vous de vous avoir servi fidèlement?»

— « De m'avoir servi fidèlement ! » reprit Jean avec véhémence. «Si vous aviez voulu me servir, il fallait me laisser le temps de réfléchir sur cet assassinat. Un enfant, le neveu de ton roi devait t'inspirer plus de respect et de compassion, traître! » s'écria-t-il en s'élançant sur le gouverneur; et le serrant au; col avec ses deux mains : « Va rejoindre » Artus ! Puisse ta mort assurer ma retraite et celle des soldats dont la perte me livrerait sans défense à mes ennemis. Voilà comme on doit châtier de vils sujets tels que toi ! »

Le monarque, tremblant de rage, ne se connaissait plus. Sans s'émouvoir, le gouverneur s'échappe de ses mains et lui dit : « Je suis fâché de voir un souverain auquel j'ai juré fidélité se livrer à des transports que la raison » condamne. Seigneur, je vous pardonne! Malgré tout le mal que vous me voulez, je vais vous rendre un important service, en soulageant votre conscience du poids de deux crimes inutiles. »

En prononçant ces paroles, Hubert marchait vers le fond de l'appartement; il pousse un ressort, une porte s'ouvre : Jean aperçoit Artus dans l'attitude de la réflexion, et, près de lui, le Nain qui le contemplait en silence.

La Dissimulation

LA joie et la surprise succèdent à la fureur, et, pour la première fois, le roi regarde avec intérêt le duc de Bretagne. Peu touché de la pâleur du jeune prince, il l'est vivement du danger qui menace sa propre vie ; il craint encore d'être abusé par une illusion, et court s'assurer de la réalité du spectacle offert à ses yeux. A mesure qu'il acquiert la conviction de l'existence d'Artus, Jean recouvre l'astuce naturelle à son caractère: au langage d'un maître qui commande un sacrifice, il substitue celui d'un ami qui veut rendre un service. Persuadé que la distance n'a pas permis d'entendre les menaces qu'il vient d'adresser au sire de Braies, le fils d'Eléonore affecte une sensibilité que jamais il n'avait montrée, et dit à son neveu :

 « J'avoue que votre courage et votre résignation m'ont vaincu. Si je ne puis vous rendre une liberté que vous emploieriez contre moi, je veux du moins en adoucir la perte. .Peut-être, mon jeune ami, finirons-nous par nous entendre : dès à présent, essayons de nous connaître. Le  sire Desroches n'est plus mon prisonnier; ses vertus et son attachement à votre cause ont enfin mérité mon estime: je veux qu'il en reçoive une preuve évidente. Écrivez-lui; il vous croit très-mal: un mot de vous calmera sa douleur. »  

— «Il doit le croire mort,» dit Clicthoue d'une voix sourde.

Le roi frémit à ces mots; mais, résistant au désir d'écraser l'insecte qui l'offensait par une remarque audacieuse, il dit, en jetant sur le Nain un regard caressant : « Pourquoi lui prêtez-vous une pensée si funeste? Il suppose seulement son prince en danger, et c'est encore trop, »

— « Hélas! » reprit Clicthoue, « n'y est-il donc plus? Mais, sire, épargnez-vous la peine de dissimuler. Le prince sait quels projets vous ont conduit à Falaise, dans cette nuit qui pour nous devait être la dernière. »

— « Gouverneur, » dit Jean avec douceur, « auriez-vous donné cette odieuse couleur à  la visite nocturne que je vous ai faite? »

Le sire de Braies gardant le silence, le Nain répondit : «Non, il ne vous a jamais accusé; » mais c'est moi qui, près de la salle du conseil, n'ai perdu aucune de vos paroles. J'avais trouvé le moyen de soulever adroitement la serrure de ma prison. Lorsque vous entrâtes pour m'y chercher, il y avait déjà  longtemps que, caché près de vous, et instruit de vos cruelles intentions, je me préparais à partager le sort de mon auguste maître. Je suivais vos pas à la faveur des ténèbres, et j'étais cette cinquième ombre que vous avez aperçue sur la muraille. Monseigneur en sait assez pour n'attendre de vous aucun service. Qu'il prenne garde au tigre dont les griffes ne rentrent un instant que pour s'enfoncer ensuite avec plus de force et de férocité. »

Se rappelant combien de fois il était échappé à ses poursuites, le pusillanime monarque, étonné de la témérité du Nain , s'en éloignait avec une sorte de terreur : il croyait sentir l'influence du pouvoir que Robert de Turneham attribuait à Clicthoue, et, pour cette fois, subjugué par un ascendant supérieur, il n'était plus obligé de comprimer le désir de la vengeance; d'autant plus que le moyen de persuader Artus de ses intentions pacifiques n'était pas d'accomplir sous ses yeux un cruel attentat.

« Sans doute, » reprit-il, à demi déconcerté, et comme pressé par ses remords, « je n'ai pas toujours pensé comme aujourd'hui; mais  tant d'actes de dévouement à mon neveu, exécutés par des sujets fidèles, agissent puissamment sur mon coeur: cessons d'être ennemis. Si vous soupçonnez mes motifs, n'écrivez point à Desroches.

Guy de Thouars se consolera peut-être: la Bretagne sans souverains lui laisse une perspective qui peut essuyer tant de pleurs, et calmer tant de regrets ! »

— « Seigneur, » dit Clicthoue au prince, qui, d'un air impassible, écoutait également et le Nain et le roi, « il faut qu'une terrible extrémité presse votre oncle. N'acceptez aucune offre; gardez-vous d'ouvrir l'oreille à de perfides conseils, et méfiez-vous des faveurs d'un ennemi. »

— «Un ennemi qui ne l'est plus! » reprit Jean avec,1e sourire de la bienveillance.

Mais ce n'était pas au visage du roi que se portaient les regards du Nain observateur, c'était sur ses mains, dont les veines gonflées par le supplice qu'il éprouvait en affectant une bonté si contraire à son naturel, et le cercle de ses ongles, teint de sang, attestaient la pénétration du petit homme.

L'inexpérience et la noble candeur du jeune duc le rendaient moins accessible aux soupçons; il ne voyait dans la proposition de son oncle qu'une ressource pour tranquilliser l'amitié: la fierté d'Artus s'opposait seule à ce qu'il acceptât un obligeant procédé, dont il ne voulait garder la reconnaissance que pour un ami.

« Clicthoue, » dit-il en se tournant vers le Nain, «je ne suppose point des motifs que je ne découvre pas: c'est sans méfiance que je refuse, uniquement parce que ma position me défend de recevoir un service que je ne puis récompenser. Seigneur, » continua-t-il en s'adressant au roi, « rendez entre nous les chances plus égales; mettez un prix à ma rançon, et je vous jure de ne plus, lever le glaive contre vous. Que les pairs jugent notre cause; je me soumets à leur décision : vous aurez pour vous l'Angleterre, et moi la France. S'il est vrai que vous soyez las de mon malheur, voilà l'unique moyen de le faire cesser, sans craindre que jamais j'appelle d'un jugement que j'aurai moi-même provoqué. Jusque- là, je n'accepte aucune grâce : je n'ai pas besoin de sortir un moment du tombeau pour m'y voir renfermer de nouveau sans espérance. Mes amis doivent croire à mon infortune : que pourrais-je dire pour les rassurer? »

— « Quoi ! » reprit Jean , « voulez-vous laisser penser que, soumis par l'adversité, vous succombez lâchement sous le poids du malheur; tandis que, naguères, dans les fers, vous avez conservé le courage des héros ? Ayez plus de soin de votre gloire, et montrez-vous supérieur aux vissicitudes du sort. »

— « Je veux me montrer tel que je suis, » répond Artus ; « si j'écrivais ce que j'ai dans l'âme, mes amis seraient encore plus affligés que moi. »

— « Parlez-leur des égards que l'on a pour vous. Sorti d'un affreux cachot, vous respirez maintenant un air pur. Vos mains ne sont plus chargées des fers de l'esclavage. Un oncle pour lequel vous avez été longtemps une cause de tourments, cherche lui*même à vous donner des consolations. Si vous en informiez vos Bretons, ils seraient tranquillisés sur votre sort. Des chaînes pesantes ne fatiguent point les membres délicats de votre soeur, et son indispensable captivité, près d'Éléonore, est adoucie par tous les moyens que peut suggérer le coeur d'une mère. »

— « Ma soeur est-elle donc véritablement en votre puissance? » s'écrie Artus en frémissant; «je ne saurais le supposer; et, si le ciel avait permis un tel malheur, je pourrais moins que jamais affecter une sécurité qui serait si loin de moi. Vous l'avouerai-je, seigneur? après tant de violences, vos discours commencent à me persuader qu'un puissant intérêt, seul, vous inspire tant de sollicitude. Eh bien! je reste neutre, et si mes amis veulent de mes nouvelles, qu'ils viennent en chercher sous les murs de Falaise. »

Ici Jean rapprocha ses sourcils. Clicthoue examinait attentivement l'impression produite par les réponses de son maître. Mais le roi, ayant pris à tâche de dissimuler la violente contrariété qu'il éprouvait, fit encore un dernier effort sur lui-même, et, d'une voix qu'il tâchait de rendre persuasive, ajouta :

« Oui! » j'aime cette prudence ! Elle décèle la science des rois. Artus, vous êtes digne de régner. Une couronne doit vous être chère, puisque vous vous sentez capable de la porter tant  de vertus méritent une récompense, et sans doute le ciel ne vous la dérobera pas. Plus vous tenez au rang suprême, plus vous devez concevoir que j'y maintienne aussi mes droits. Mais pourquoi ne sommes-nous pas amis? Voyez Othon de Brunswick, votre cousin! il est empereur d'Allemagne, et ses prétentions ne m'ont jamais inquiété. L'appui de mes armes et de mes trésors a favorisé ses désirs. Pourquoi ne l'imitez-vous pas? » continua l'insidieux monarque en prenant le bras du jeune prince ; « ayez plus de déférence pour un oncle qui ne demande qu'à vous soutenir dans vos succès. Quel autre royaume que l'Angleterre ambitionnez-vous? Parlez, et mes liaisons avec la cour de Rome sauront bien vous en procurer un plus puissant que celui que vous convoitez. »

—-« Seigneur, il ne m'appartiendrait pas, » répondit Artus en retirant sa main avec effroi, car elle était tachée des gouttes de sang qui sortaient des doigts de Jean-sans-Terre, auquel l'excès de la contrainte causait ce genre d'hémorragie-  Je ne veux que l'héritage de mon père. Dépouiller un légitime possesseur est une action coupable, déloyale, indigne d'un roi né pour l'être. Jamais je ne justifierai la rigueur de mon sort en cherchant à déverser mon infortune sur une autre tête. J'ai besoin de l'estime des peuples, et c'est couvert de gloire, et non d'opprobre, que je veux occuper mon rang parmi les monarques de l'Europe. »

— « Imprudent ! » reprit le roi d'un air compatissant; « vous ignorez les exigeances de la  politique. Tant de candeur peut honorer votre caractère, mais ne ferait de vous qu'un  misérable souverain. Je vous laisse à vos ré» flexions. Demain je vous reverrai. Adieu;  rendez plus de justice à mes intentions, et surtout, si vous vous respectez, gardez-vous  d'ajouter foi aux basses insinuations que cet  homme abject voudrait faire pénétrer dans votre âme. J'avoue que je suis étonné de voir un tel conseil au noble et bel Artus qu'on surnommait, dans son armée, l'espoir et la fleur de la chevalerie. »

Jean se retire à ces mots, et fait signe au sire de Braies de le suivre ! mais à peine est-il loin de son neveu, que la contrainte qu'il a soutenue avec effort s'affranchit de toutes les convenances. Le peu de succès de cette entrevue rend le roi d'Angleterre encore plus irritable.

C'est au gouverneur qu'il s'en prend. « Hubert, » dit-il, « je n'ai pu me défendre d'un premier mouvement de joie en voyant que l'exécution de mes ordres n'avait pas eu lieu. Mais la résistance qu'oppose Artus à ma volonté, lorsqu'elle devrait lui paraître un bienfait, m'éclaire sur votre désobéissance. Bien qu'heureuse dans cet instant, elle m'apprend quel compte je dois faire de votre fidélité. O Dieu! »  continua-t-il en s'adressant à lui-même, et se promenant à grands pas : « qui peut me dire si tout ce qui m'environne ne couvre pas des pièges!.... Deux misérables voués à la mort, et que je retrouve ici vivants et sans entraves! Les seigneurs Bretons déchaînés contre moi, et qui, pour exciter la fureur du soldat, feignent de croire leur chef assassiné, tandis qu'ils accourent le recevoir des mains d'un traître ! Ô malheureux souverain ! es - tu donc assez trompé, assez puni de ta confiance ! Où trouver des coeurs que la corruption n'ait pas atteints ? des sujets dévoués qui ne s'informent jamais si ce qu'on leur ordonne est juste ou ne l'est pas? »

—«Sire, » répliqua le gouverneur, «voulez- vous me punir de vous avoir épargné des rémords ? »

— « Tais- toi, lâche ! » s'écrie Jean ; « ce sont des instruments qu'il faut au pouvoir, et non des scrutateurs de ses commandements »

» Ecoutez, sire de Braies, je puis encore vous pardonner. Mais, sans délais, suivi de douze soldats choisis parmi les plus sûrs, retournez auprès d'Artus, et qu'un poignard appuyé sur son coeur le contraigne de signer une renonciation au trône d'Angleterre. Il faut aussi que, par un écrit de sa main, l'armée de Bretagne soit invitée à déposer les armes qu'elle emploie à soutenir une injuste cause; »

— « Sire, » reprit avec dignité le gouverneur, « j'ai servi votre père, et votre frère Richard; jamais je n'ai reçu de ces deux souverains l'ordre de commettre une action infâme. Ils connaissaient assez les hommes, pour savoir que je repousserais avec horreur un tel emploi. Mais, si vous l'osez, accablez de votre disgrâce un sujet que tant d'injustice n'a pas encore détaché de vos intérêts. » Hubert sort en prononçant ces paroles, et laisse son cruel souverain chercher seul les moyens d'exécuter ses projets. Molac est appelé pour en recevoir l'explication. Le subtil gascon hésite un moment, mais ses scrupules sont bientôt levés par la promesse d'un titre qu'il ambitionne.

« Va, cours, » lui dit Jean, « et ta fortune est à jamais assurée. La belle Elisabeth de Turneham, et le comté de Mulgrave, voilà ta récompense; cours la mériter. Fais couler le sang du rebelle, mais cependant épargne encore, sa vie; agis de manière qu'il souffre sans mourir. Affaibli par de si rudes assauts, il faudra bien qu'il cède à ma volonté. Tant qu'Aliénor n'est pas entièrement en mon pouvoir, je dois ménager les jours de son frère. J'attends ici le succès de ta mission. »

L’Attentat

Pour exécuter les ordres qu'il vient d'entendre, Molac choisit promptement des satellites capables de seconder sa cruelle entreprise, et se hâte de les conduire auprès d'Artus. La vue de Clicthoue excite à la vengeance un ennemi d'autant plus implacable, que l'occasion d'assouvir sa fureur s'était, nombre de fois, présentée infructueusement. Molac fait retenir le Nain par quatre archers, afin de s'occuper exclusivement du fils de Constance.

Le malheureux prince allait se mettre au lit, lorsque, surpris du bruit qu'il entend, il en attribue la cause au retour de son oncle; mais la clarté livide des torches que portaient les soldats, lui laisse bientôt distinguer les traits du féroce Molac; alors il croit sa dernière heure arrivée, et, sans proférer une plainte, sans témoigner aucune émotion, il se prépare à descendre noblement dans la tombe. Une si prompte résignation servait mal les vues du perfide envoyé de Jean-sans-Terre.

«Votre vie » n'est point menacée, » dit-il au jeune prince avec un accent dont la dureté semblait exprimer tout le contraire; « mettez votre nom au bas de ce parchemin, et vos jours s'écouleront en liberté près des amis qui vous pleurent, et d'une soeur que vous aimez. »

Ce n'était pas la première fois qu'Artus voyait le fatal écrit dicté par son mortel ennemi; il le reconnut immédiatement, et, le repoussant avec horreur, s'écria :

« Laissez» moi! je ne saurais signer un acte que je désavouerais plus tard : tant de persécutions me prouvent que mes sujets vainqueurs vous serrent de près: je leur lègue ma mémoire à venger; la première goutte de mon sang  sera le signal d'une guerre éternelle; votre roi n'aura jamais un jour de repos: la honte et le malheur, voilà l'héritage que je lui laisse. »

— « Et voilà le présent qu'il vous envoie ! » dit Molac en posant sur le coeur d'Artus la pointe aiguë d'un poignard, quand le Nain, qui n'avait point tenté, par d'inutiles efforts, d'échapper aux bras qui le retenaient, pousse un cri de triomphe. « Voyez ! » dit-il, « la Providence elle-même s'arme en notre faveur ;  elle a pris les traits d'Eléonore ; la voilà qui pénètre dans ce triste château; sa volonté va faire tomber les verrous de notre affreuse demeure !»

A peine avait-il parlé, que Jean-sans-Terre, effrayé de l'arrivée de sa mère, s'élance violemment dans la chambre, et s'écrie : « Molac! » qu'osez-vous faire ! Où vous entraîne un zèle inconsidéré ? Ne savez-vous pas que mon coeur est changé; que maintenant j'aime Artus beaucoup plus que je ne l'ai haï ?....  Sortez d'ici, et ne risquez jamais de me rendre des services que je désavoue. »

Molac conçoit ce qui peut porter son maître à feindre, et s'éloigne sans répondre, en maudissant ce funeste contre-temps. Le roi le poursuit d'un regard courroucé, qu'il reporte ensuite vers Artus avec l'expression de l'intérêt, afin de lui persuader qu'il n'est point l'instigateur de cette dernière atrocité ; mais le jeu compliqué de la physionomie du monarque anglais était perdu pour son neveu: trop d'émotions avaient bouleversé une organisation si jeune, où le courage moral avait surpassé la force physique. Le frère d'Aliénor incline sa tête, et, semblable au lis exposé, sur le penchant d'une colline, à la fureur des orages, il tombe étendu sur le lit qui venait d'être le théâtre d'un nouvel attentat.

Jean redoute l'effet qu'un tel spectacle produira sur sa mère. Vainqueur, il l'avait bravée à Mirebeau; vaincu, il ne sait que trembler. Cependant, incertain de ce qu'il peut répondre à la Bretagne et à la vieille reine, il s'approche craintivement du jeune prince, et, soulevant sa tête, il remarque sur ses traits l'immobilité de la mort. Son pouls, qu'il consulte, est froid et sans élasticité.

Clicthoue, épouvanté de voir son maître dans les mains d'un monstre sanguinaire, accourt partager un destin qu'il ne croit plus pouvoir conjurer. Mais Eléonore, dès son entrée au château, avait demandé ce qu'était devenu son petit-fils, et s'empressait d'arriver près de lui.

Conduite par le sire de Braies, qui déplorait la situation critique du jeune prince, Mathilde s'était précipitée sur leurs pas. La veuve de Henri, frappée d'une douloureuse surprise en apercevant le roi près de son neveu qu'une mortelle pâleur rendait presque méconnaissable, recule saisie d'horreur et d'effroi son indignation ne trouve point de termes pour s'exprimer, et les accents de la plainte témoignent seuls les déchirements de son coeur brisé.

« O mon Dieu! » s'écrie-t-elle, devais-tu me rendre le témoin de cet exécrable forfait! » Tremblante et suffoquée par une douleur que les larmes ne peuvent soulager, Eléonore tombe sur un siège, et s'appuye sur Mathilde qu'elle aperçoit pour la première fois depuis son arrivée. Jean ne sait que répondre aux accents accusateurs échappés à sa mère; il craint de se trahir lui-même par un mot indiscret. Le Nain pense que son souverain a reculé coup fatal des mains du perfide Molac, et, dans son désespoir, réclame une prompte vengeance. Hubert seul a conservé toute sa présence d'esprit. Il saisit un flambeau, et vient auprès du lit éclairer cette scène lugubre.

 En ce moment Artus rouvre les yeux, et, par un cri plaintif, fait renaître l'espérance dans tous les coeurs, même dans celui de Jean. Le sire de Braies trouve habilement le moyen de se convaincre que ses soupçons et ceux de Clicthoue ne sont point fondés, et s'écrie: « Dieu soit loué! le prince n'a rien ! » . — «Eh! que vouliez-vous donc qu'il eût ? » dit avec aigreur le fils d'Eléonore, enhardi par l'assertion du sire de Braies; que pouvait-on craindre, puisque j'arrivais à son secours ? » ajouta-t-il en lançant un terrible coup; d'oeil sur le gouverneur.

Hubert, sans répondre, court auprès de la reine, et cherchant à calmer ses appréhensions :

 « Rassurez-vous, madame, »; lui dit-il ; « une trop forte émotion, peut-être la présence d'un oncle irrité, l'aura privé momentanément de ses facultés; mais il se ranime, et, sans doute, le bienfait de votre présence inespérée achèvera ce que la nature a commencé. »

— « Quel traitement a-t-il donc subi pour lui faire perdre le sentiment de l'existence?»

— « Toujours prompte à m'accuser sans m'entendre! » dit Jean d'une voix concentrée; et témoignant une affliction profonde à cette question de sa mère.

— « Ah ! parlez ! » interrompit-elle, « parlez ! dissipez s'il se peut des soupçons qui pèsent,  plus sur mon coeur que sur le vôtre: mais comment prouver votre innocence après votre conduite à Mirebeau, et lorsque la clameur publique m'attire à Falaise?»

— « Eh bien ! madame, » répliqua Jean avec audace, «voyez combien elle est peu digne de foi ! on a parlé de chaînes, de cachot, et même de la mort d'Artus; cependant vous le retrouvez presque aussi libre que moi: j'accours le défendre et le soigner comme un fils, tandis que l'on  m'accuse d'être l'auteur d'un crime qui, sans moi, serait peut-être consommé. Un sujet trop dévoué croyait me délivrer d'un ennemi; son imprévoyance ne jugeait pas qu'il m'en suscitait mille autres. Heureusement averti de ses intentions, je le surveillais, et je l'arrête au moment où son zèle aveugle allait me devenir aussi funeste qu'au prince de Bretagne. Après cela, croyez encore à des bruits diffamants, joignez votre voix à la voix de la calomnie, refusez même de me juger sur les apparences, lorsqu'elles prouvent l'intérêt que m'inspire Artus ; Artus dont le jeune courage éveille, mon admiration! n'ai-je pas laissé dans vos mains un otage , garant de ma bonne foi ?... si j'avais voulu vous braver, n'aurais-je pas joint la soeur au  frère?... l'existence de la princesse, remise sous votre sauvegarde, ne détruirait-elle pas l'effet de toutes mes tentatives? Ma noble confiance devrait être mieux récompensée. Lorsque vous restiez dépositaire d'Aliénor, son frère, en me suivant, n'était pas moins en sûreté qu'elle-même. »

A ces derniers mots, Jean se pencha vers le lit, et, ramenant sur sa poitrine la tête de son neveu, il l'y serrait avec une effusion affectueuse. Eléonore en croyait à peine ses yeux; Clicthoue, encore plus étonné que la reine, examinait si la cotte de maille du roi ne recelait pas un dard prêt à percer le coeur innocent qu'il rapprochait du sien. Hubert démêlait dans les yeux du Nain une crainte mêlée d'impatience, et, redoutant la rudesse de sa franchise, lui faisait signe de garder le silence. Mais le petit homme ne voulait pas comprendre des gestes qui le contrariaient; ses regards semblaient interroger la conscience de Jean: ils avaient une telle expression, qu'ils inspiraient une vive terreur au coupable monarque. Tourmenté de la crainte d'une révélation contraire à ce qu'il désirait persuader à sa mère,

« Quittons ces lieux, » lui dit-il; « notre présence inattendue, dans le moment où le prince va reprendre entièrement connaissance, pourrait produire une impression dangereuse pour lui. Hubert se chargera du soin de le préparer à nous revoir; retirons-nous maintenant. »

— « Sans doute, mon fils, vous avez des motifs de vous éloigner; mais pour moi, ma place est au chevet de ce lit de souffrance, » dit Eléonore en s'avançant avec lenteur vers son petit-fils.

Un changement extrême se faisait remarquer dans les forces de la vieille reine. L'air vif et dégagé qu'elle avait conservé si longtemps, et qui lui faisait encore supposer des charmes et des attraits dont l'oeil cherchait en vain les lignes gracieuses, était remplacé depuis deux mois par une faiblesse et une maigreur excessives: tout autre que son fils en aurait été touché ; mais, préoccupé d'une seule idée, il n'éprouvait que l'effroi d'un criminel dans l'appréhension d'un mot révélateur de toute sa turpitude. La fatalité qui semblait s'appesantir sur la tête d'Artus, le rendait incapable de s'expliquer: un délire violent s'était emparé du malheureux prince, et ses idées sans suite ne s'exprimaient que par des mots dénués de sens. Effrayée d'un tel désordre, Eléonore saisit l'une des mains de son petit-fils ; elle la trouve sèche et brûlante : des plaintes amères, des prières douloureuses accompagnent des mouvements convulsifs.

Tout à coup, se relevant avec fureur, le prince se trouve assis sur cette couche misérable que l'oppression lui avait longtemps refusée, et s'écrie avec véhémence :

« Frappez ! » bourreaux! frappez! mais laissez-moi l'honneur de mourir digne des amis et des peuples qui soutiennent, mes droits. Aliénor! ma soeur, tu vengeras ma mort. Dieu!..... les monstres ! Ils l'entraînent et chargent ses faibles bras d'une chaîne pesante. Ah! ne savez-vous pas, que c'est une femme? Quel mal peut-elle vous faire ?... Une femme a besoin d'appui, et n'en prête à personne. Vous le voyez: elle me laisse en ces lieux, elle m'abandonne! Cessez donc d'attenter à sa liberté. Ne suis-je pas votre prisonnier ?... » Vous avez raison de vouloir ma mort. Et moi aussi je la demande. Oui! laissez-moi mourir! Je commence à croire que cette dernière heure, tant redoutée, n'est pas le moindre bienfait que nous accorde la providence. »

Ici le prince s'interrompit. La reine, profondément émue, jette sur son fils un regard plein de reproches. Il le comprend, et se croit obligé d'y répondre. Dans les circonstances difficiles ; son âme pusillanime s'exagérait encore le danger de sa situation. D'ailleurs, il était important pour lui de concilier à sa cause Eléonore et les troupes dont elle disposait. Aussi tous les efforts dû perfide monarque ne tendent qu'à dérober à sa mère la connaissance des noirs forfaits inspirés par l'ambition. Dans cette vue, il s'écrie avec l'accent des regrets :

« Ô ma mère! Vous qui m'avez aimé si longtemps, allez-vous, sur des mots échappés au délire d'un enfant, attribuer les crimes les plus odieux au fils que tant de fois vous avez serré sur votre sein avec tendresse ? »

— «Pourquoi, » répliqué Eléonore, « ce fils si chéri, comme il le dit lui-même, m'a-t-il quittée, à Mirebeau, avec l'indifférence d’un étranger ?... Mais laissons d'inutiles reproches : ce sont des secours qu'il faut à mon petit-fils ; c'est en les lui donnant, que vous parviendrez à diminuer les soupçons  qui pèsent sur vous. »

Jean Voulait, par tous les moyens imaginables, éloigner Eléonore, et faire diversion à 1’intérêt puissant qui maîtrisait son âme: l'instinct du mal l'instruisait à frapper juste. A tout hasard, il prononce le nom de Mathilde, et ce nom produit l'effet de l'étincelle électrique; il donne au gouverneur l'occasion de parler de la maladie de la Rose d'Albion. Eléonore, jusqu'alors exclusivement occupée d'Artus, s'étonne d'avoir négligé sa jeune amie qu'à peine elle avait aperçue: ses yeux s'élèvent vers le ciel, et semblent l'interroger sur des événements que déjà le passé pouvait faire pressentir; mais la plus aveugle partialité pour un fils indigne de sa prédilection, épaissit le bandeau que la raison d'Eléonore tente vainement de soulever.

 Toutefois, elle ne cède point aux instances de Jean, et s'obstine à veiller près d'Artus. Bientôt, par ses soins que le Nain secondait avec empressement, le calme se rétablit; un paisible sommeil y succède. Eléonore ne consent à sortir qu'après avoir remis tous ses pouvoirs au gouverneur, et l'avoir rendu responsable de la vie du jeune prince.

Malgré l'état d'épuisement où la fatigue du voyage, suivie de violentes émotions, a réduit la vieille reine, elle éprouve encore ce besoin d'épanchement d'un coeur affectueux que l'amitié seule peut satisfaire, et demande des explications sur la cause des ravages survenus en si peu de temps, et pourtant si remarquables, dans les traits de sa jeune amie. Mathilde, qui voyait avec peine l'extrême agitation de la reine, et, qui jugeait que ses confidences seraient plus propres à l'affliger qu'à la calmer, obtint de remettre au lendemain les éclaircissements d'après lesquels Eléonore voulait régler sa conduite. 

Essai de Conciliation

CETTE nuit que donnait au sommeil la veuve de Henri, son fils l'employait tout entière à mûrir ses funestes projets. Assis près de Molac, il retrouvait dans, de lâches conseils les insinuations de son propre coeur. Avide de plaisirs et de repos, également incapable de prendre un parti courageux ou de renoncer à sa puissance, il gémit du moindre effort qu'exige la conservation d'une couronne dont il est cependant si jaloux. Ses plaintes sur sa destinée sont interrompues par le comte de Roger; il accourt avertir son maître que les progrès des Bretons augmentent à chaque instant , qu'on a vu des détachements ennemis parcourir la campagne, et que bientôt, sans doute, ils viendront, sous les murs de Falaise, demander vengeance ou justice.

Jean reçoit comme une nouvelle imprévue l'annonce d'un événement qu'il a si longtemps redouté; il ne se montre pas moins abattu dans l'adversité qu'il n'était orgueilleux lorsque la fortune lui souriait, et ne sait à quelle résolution s'arrêter.

« Quel est le chef de cette armée? » demande-t-il. — « C'est Guillaume » Desroches, » répond le comte ;  «  des principaux seigneurs marchent à sa suite. Guy de Thouars est, dit-on, vivement irrité de la détention des enfants de Constance, et veut  à tout prix les venger (1) »

A ces, mots, le monarque jette sur son confident un regard accompagné d'un sourire, et fait signe au comte de sortir

« Rien n'est désespéré, sire, » s'écrie Molac; « avez-vous épuisé tous les moyens de succès?  Ne vous reste-t-il donc aucune ressource ? Croyez-moi, joignez Aliénor à son frère. Vous souvient-il des récompenses que yous avez promises à mon zèle pour obtenir d'Artus ce qu'il nous refuse obstinément? Eh bien! laissez-moi les mériter par un important service: profitons de l'imprudence d'Éléonore. Mieux qu'elle-même je connais les détours et les issues de son château du Poitou, et puisque les soins qu'elle prodigue au frère lui font négliger de surveiller la soeur, comptez sur le désir que j'ai de yous prouver ma reconnaissance. Permettez-moi  seulement de me faire accompagner de deux hommes résolus, tels qu'Archias-Martin et  Lupicaire, et yous verrez ce que peuvent exécuter trois serviteurs comme nous »

 

— « Je te permets de choisir parmi mes archers et d'emmener ceux qui te sont le plus dévoués. Mais que feras-tu? » demanda le roi; « quand même tu réussirais à l'enlèvement d'Aliénor, ne suis-pas prisonnier moi-même? » Le sire Desroches me laisserait-il prendre la route de Rouen? Et si, par le plus grand bonheur, tu peux revenir à Falaise, ne serait-ce que pour réunir la demoiselle de Bretagne à ma mère que j'aurais couru tant de dangers ? »

— « Non, certes, » reprit Molac; « ce n'est pas là mon projet. Observez dès demain ce qui se passera dans le camp breton, et conduisez-vous selon les mouvements dont vous serez témoin. Si vous apercevez moins de guerriers dans la plaine, ce sera le sûr indice que mon plan aura réussi. Je pars à l'instant, et ne pourrai plus vous revoir ; mais tirez parti du plus léger incident : éloignez votre mère, et ne vous confiez à personne. »

Molac se leva précipitamment, et courut chercher les deux sicaires, dignes d'un tel chef, et dont les noms, transmis à la postérité, figurent parmi ceux des scélérats qu'a produits cette désastreuse époque. Ils sortirent de Falaise avec précaution et côtoyèrent les bords de l'Onté. Molac danna l'ordre à ses deux compagnons de préparer des chevaux sur la route de Mirebeau, et de l'attendre jusqu'à l'aurore.

Tout était en mouvement dans le camp breton; on dressait les tentes. La confusion, inséparable des premiers moments d'une arrivée, favorise les projets de l'émissaire de Jean. Bientôt il reconnaît Guy de Thouars qui commandait à ses soldats de développer son pavillon près des roseaux de l'Onté. Molac se glisse habilement au milieu des guerriers, et parvient à s'approcher du régent; il attire son attention par sa haute stature, et soulève à demi la visière de son casque.

Le père d'Alix pâlit et tremble, à la vue de l'homme dont les perfides conseils l'excitèrent au crime: «Que me voulez-vous?» lui dit-il en l'entraînant à l'écart; « ne suffit-il pas à votre maître d'avoir troublé mes nuits » et flétri mes jours? que demande-t-il encore? »

— « J'ignore, » répond Molac, « quelles plaintes vous pouvez former contre le roi d'Angleterre; mais tant qu'on le forcera de rester à Falaise, je dois vous dire qu'il ne sera jamais certain de retenir ses deux prisonniers. La vieille reine dicte des lois à son fils; elle s'est emparée d'Aliénor, et c'est moi qui me charge d'humilier tant de présomption ; mais que produiront mes services, s'ils ne sont pas secondés au dehors?... Doi-on devenir pusillanime, au moment de jouir des efforts qu'on a tentés ? Eh ! que sert d'en avoir fait, tant qu'il en reste encore à faire ?»

— « Qu'importe? » reprit Guy de Thouars d'une voix étouffée. «Je n'ai déjà que trop agi, et ne veux plus entendre parler de Jean : qu'il exécute sans moi les complots qu'il a médités ; je n'y puis plus rien. »

-« La prudence ne désavouerait peut-être pas un tel langage, » réplique Molac, «si, libre dans ses volontés, mon maître pouvait anéantir les obstacles qui s'opposent à votre gloire. Mais qui vous dit qu'il ne soit pas irrité de, l'abandon que yous faites de sa cause? Et si vous refusez de l'aider, s'il ne doit qu'à vos inutiles remords la perte de ses espérances, qui l'empêcherait de publier que tous deux d'intelligence, vous avez d'un commun accord fixé les destins de la demoiselle de Bretagne ? »

A cette menace, faite au nom du roi, le comte tressaille et recule saisi de terreur : «Quoi ! » dit-il, « Jean pourrait oublier qu'il m'a juré le secret sur son âme et sur les livres saints !»

— « Je ne sais s'il s'en souvient, » reprit Molac; « mais pensez-vous que votre faiblesse n'allumera pas sa colère? et l'on sait trop que la fureur d'un Plantagenet est celle d'un tigre déchaîné. »

— « Que veut-il aujourd'hui? » demande le régent d'un air consterné,

— « Dès demain, » répond Molac, « quittez les plaines de Falaise et cherchez un moyen d'éloigner Éléonore des bords de l'Onté ; » alors Desroches réduit à ses propres forces, hors d'état de tenir seul devant la forteresse, sera contraint de se retirer, et les chemins redeviendront libres. »

— « Comment pourrai-je ourdir une pareille trame sans éveiller le soupçon? » reprit le comte ; « j'ai tant d'intérêts à ménager ! »

— « Laissez-moi ce soin? » répond Molac; dès le point du jour, un messager vous apportera des nouvelles qui vous autoriseront à tout. »

Il était évidént que Guy de Thouars se voyait à regret engagé dans l'horrible sentier du crime. Sa pâleur, son oppression décelaient le remords du passé, la crainte du présent et de l'avenir; mais il en avait trop fait pour ne pas achever son funeste ouvrage, et l'ambition paternelle l'entraînait à rendre encore plus irréparables les événements accomplis. Molac ne quitta le régent qu'après avoir obtenu sa promesse de partir dès le jour suivant.

Tandis que la nuit prêtait ses voiles aux complots de la perversité, un sommeil réparateur appesantissait les paupières d'Artus protégé par la sollicitude d'Éléonore et de Mathilde.

 Aux premiers rayons de l'aurore, la vieille reine revint s'assurer de la vigilance du sire de Braies qui s'était pas un moment éloigné du jeune prince: elle contemplait à loisir les traits charmants de son petit-fils, et se sentait glorieuse de trouver en lui tant d'avantages réunis. Plus tranquille, elle se disposait à rejoindre Mathilde, lorsque le roi se présenta. 

Son air calme, l'accord de son maintien, de ses gestes et de sa voix, dissipèrent tous les soupçons de sa mère : jusqu'alors il n'avait pas encore obtenu sur lui-même un empire suffisant pour ensevelir au fond de son coeur ses sombres pensées et les dissimuler au point que nul indice extérieur n'en révélât une partie; mais fort de son association avec Molac, Jean acquérait l'assurance des grands criminels: rien ne manquait plus à l'atrocité de son âme.

Trompée par ces dehors imposteurs, Eléonore s'assit entre les deux princes. Artus ne tarda pas à s'éveiller, et son aïeule, penchée vers lui, déposa sur son front le premier baiser qu'il en eût reçu. Ce baiser maternel était aussi bien une effusion du coeur, qu'une épreuve des sentiments de son fils, dont, à la dérobée, elle observait la physionomie. Aucune émotion ne s'y fit remarquer. Loin de témoigner la moindre jalousie, le monarque prit l'une des mains de sa mère, et, la serrant avec tendresse, l'approcha respectueusement de ses lèvres.

« Que je suis heureuse! » s'écrie Eléonore, « d'avoir assez vécu pour jouir d'un instant si désiré! O mes fils ! cher espoir de ma vieillesse, je vous verrai donc réconciliés avant de vous quitter !  A genoux sur mon tombeau, vous réunirez vos prières pour obtenir le pardon de mes fautes. Mes enfants, que ce jour est glorieux et doux pour mon coeur, et qu'il est heureux pour vous!... Divisés, vous consumeriez péniblement votre jeunesse. Que le besoin de la paix Vous ramène l'un vers l'autre. Que chacun de vous sacrifie une partie de ses prétentions. Prenez-moi pour arbitre, et bientôt vos différends seront oubliés. »

— « Le ciel m'est témoin,» dit Jean avec calme «que je ne demande qu'un juste accommodement.  La nature l'emporte dans mon coeur. Parlez, ma mère, et je souscris à toutes vos lois. »

— « Et vous, Artus ! » reprit Eléonore, « serez-Vous moins généreux que votre oncle?'»

— «Ne me demandez rien dont je doive rougir, » s'écrie le prince, « et vous aurez  des preuves de ma condescendance. »

—- « La gloire de mes enfants est la mienne, » et ne peut être entachée sans que mon repos en soit troublé , » réplique Eléonore  avec dignité. « Voici le plan que me suggère l'intérêt que je vous porte également à tous deux. Habitué à Vivre sur le continent, Artus doit céder à son oncle le royaume d'Angleterre. Mais en dédommagement je lègue à mon petit-fils l'Anjou, le Poitou, la Guyenne et la Provence. Il y joindra la Bretagne, et Jean gardera la Normandie. Ce partage, dont Artus ne peut se plaindre, le rendra l'un des plus puissants souverains de l'Europe, et ses états seront bien supérieurs à ceux de Philippe-Auguste. Mes fils, répondez ! accédez-vous à mes propositions ?»

Artus ne disait mot. Un traité qui le dépouillait de la moitié de son héritage ne pouvait lui paraître une grande faveur. Jean, au contraire, répond sans hésiter que tout partage qui terminerait une guerre si cruelle pour lui, serait cent fois préférable aux anxiétés dans lesquelles il était plongé sans cesse, à la veillé de perdre ou sa couronne, où la tendresse de sa mère, bien si précieux et qu'il ne pouvait hasarder plus longtemps. Les regards du monarque étaient sereins, et sa voix, que n'altérait plus la colère; semblait être l'organe de la vérité»

— « Artus! vous le voyez, » dit Eléonore: « mon fils se rend à ma prière. Ne ferez-vous rien pour mes cheveux blancs ?»

—« Madame, » répond le duc de Bretagne, « quels que soient mes sentiments, j'aurais l'air de n'obéir qu'à la contrainte. Je suis son prisonnier. »

— « Vous ne l'êtes plus, » répliqua Jean d'un ton affectueux; « perdez cette appréhension. J'assemblerai mes barons à Rouen, les vôtres y viendront, et je vous donnerai tel otage que peut exiger la prudence. Nos intérêts respectifs seront réglés par des sujets investis de notre confiance. »

— « Et pourquoi ne feriez-vous point cette réunion à Falaise ? » demande à son fils la veuve de Henri.

—- « Non, madame, » répond-il avec vivacité ; « c'est au sein de la capitale de la Normandie  qu'un pareil acte doit être dressé. Il faut accoutumer à la présence de mon neveu les seigneurs du continent. Le lieu le plus vaste, et qui peut en rassembler le plus grand nombre, vaudra beaucoup mieux qu'un fragment de ville tel que celui-ci. »

—« Peut-être avez-vous raison, » dit Eléonore; « mais comment accomplir votre projet,  quand l'armée bretonne cerne Falaise?»

A ces mots qui donnaient une idée positive de la situation des deux armées, Jean ressentit la contrariété la plus vive. Toutefois, il répondit avec une physionomie presque impassible :

« Ma position est moins critique qu'elle ne le paraît. Et d'ailleurs, mon intention est d'instruire les amis de mon neveu que, jusqu'à nouvel ordre, nous devons suspendre les hostilités. N'y consentez-vous pas, seigneur?» ajouta-t-il d'un air extrêmement naturel.

— « Il me siérait mal, à mon âge, » répond le jeune prince, « de prononcer une décision uniquement basée sur mes désirs. Que la liberté me soit rendue, et je donne ma parole de chevalier de ne pas tirer le glaive contre l'Angleterre durant le cours d'une année. Ce temps doit suffire aux barons pour décider la question qui nous occupe. »

—« Mon fils, » dit Eléonore, « peut-être votre demande excède les bornes de ce qu'il est possible de vous accorder. Si l'on vous rend à la noblesse de Bretagne, qui sait ce qu'alors elle pourrait entreprendre? Elle est fougueuse, et l'ambition la dévore. Elle persuade à l'armée et au peuple que vous êtes Artus-le-Grand. Mieux qu'un autre vous  savez ce qu'il faut penser de cette fable. »

—- « Si je n'ai pas encore mérité le surnom » de mon aïeul, pourquoi n'y prétendrais-je pas? » répliqua le jeune prince avec une fierté mêlée de candeur. « L'espoir d'obtenir de votre aveu même ce titre glorieux, doit au moins m'être permis. »

— «Oui, mon fils, » reprit la reine avec un sourire mélancolique; « et plus heureux que Henri-au-court-Mantel, le premier né de mes enfants, plus heureux que Richard,  et que Geoffroy votre père, puissiez-vous vivre un siècle, et vous montrer le digne héritier de la gloire des Plantagenet et de cet Artus-le-Grand que vous voulez prendre pour modèle !

 Mais aujourd'hui nous devons écouter les conseils de la prudence. Ne dédaignez point ce que votre oncle vous propose. D'ailleurs, qui sait ce que nous réserve l'avenir?

Un jour votre postérité peut occuper le trône d'Angleterre. Votre hymen avec Marie vous donnera peut-être une nombreuse lignée. Que votre première fille, unie au premier fils de Jean et d'Isabelle, soit couronnée en naissant par le traité dont nous discutons les conditions !»

Le roi parut agréer le rêve d'Éléonore. Un léger sourire effleura les lèvres d'Artus; et la reine, s'apercevant qu'elle se livrait trop à son imagination, prit les mains de ses deux fils pour les réunir, mais celle d'Artus trembla. Les joues du jeune prince se décolorèrent subitement. Alors Jean retira sa main sans affectation, et sans faire paraître aucun ressentiment.

Il y avait déjà longtemps que la reine était avec ses enfants. Le roi se leva et mit fin à une scène qu'il ne pouvait plus supporter. Il sortit sous le prétexte de donner des ordres autour de lui, mais en effet pour observer les mouvements des troupes de Guy de Thouars.

Tandis que Jean songeait aux moyens d'assouvir sa rage, Artus jouissait de son dernier beau jour. Près de son aïeule et de Mathilde, les moments s'écoulaient avec rapidité. Le premier soin du prince de Bretagne, lorsqu'il resta seul avec Eléonore et sa favorite, fut de s'informer s'il était vrai qu'Aliénor fût tombée au pouvoir de Jean. Les sollicitations et les anxiétés d'Artus ne permirent pas à la reine de lui déguiser la vérité.

« Mais rassurez-vous, » ajouta la veuve de Henri; « votre soeur jouit de toute l'indépendance qu'elle peut désirer, hors la liberté de retourner en Bretagne où, peut-être, elle serait moins en sûreté que près de moi. La prudence m'ordonnait de ne pas l'exposer aux dangers que je redoutais pour vous-même, et j'ai dû la laisser à Mirebeau.... »

Ici, la reine fut interrompue par le bruit des chaînes du pont levis.

Ruses de Guerre

UN courrier parut dans l'enceinte ; le désordre de ses vêtements couverts de poussière, l'aspect de son coursier haletant et baigné d'écume, attestaient la rapidité d'un long trajet. Jean revint précipitamment auprès d'Éléonore :

« Ma mère, » lui dit-il avec un trouble visible, « un messager qui porte les couleurs du Poitou vient sans doute nous en donner des nouvelles. »

A peine avait-il parlé, que le sire de Braies entra; il paraissait aussi très-ému, et demanda si la reine permettait à l'envoyé de se présenter :

 « Que va-t-il m'apprendre ? » s'écria-t-elle. « N'importe; à mon âge on ne supporte plus l'incertitude. »

Aussitôt le courrier fut introduit, et s'avança dans l'humble attitude d'un sujet intimidé par la présence de sa souveraine. Il attendait, les yeux baissés et son chaperon à la main, qu'on l'autorisât à parler : «Explique» toi, » lui dit vivement Eléonore : « Qui t'a dépêché vers moi ? Que me veux-tu ? »

— « Richard de Montficher, commandant de la place de Mirebeau, avertit la mère de son roi que Roland, vicomte de Montsoreau, s'est emparé des premières redoutes:  la garnison méprise les ordres du chef anglais; la dissension règne parmi les troupes ; on dit qu'un renfort de l'armée de Bretagne est prêt à joindre le vicomte: si cette réunion s'effectue, le fruit des victoires précédentes sera perdu pour nous. »

— « Comment ! » s'écrie Eléonore, « Bernard de Ventadour et mes autres serviteurs, si fidèles et si dévoués, n'ont-ils pas interposé leur autorité ? Un tel récit me paraît inconcevable. »

— « II est au moins exagéré, » reprit Jean. « Attendons à demain pour y croire: ce bruit étrange sera probablement démenti. »

— « Avant demain, » murmura l'envoyé, » vous saurez si j'ai tort d'apporter les plaintes de tant de braves. J'apercevais à peine les murs de Falaise, lorsqu'un mouvement précipité s'opérait dans l'armée bretonne. Déjà les bagages disséminés dans la plaine se dirigeaient vers la route que je quittais. Sans doute un courrier de Roland aura prévenu les chefs bretons que leur présence est nécessaire ailleurs que sous ces murs : ou je me trompe, ou c'est sur Mirebeau qu'ils vont marcher; au surplus, assurez-vous de la vérité de ce que j'avance. Si la reine tarde à se rendre à son château, ses dépendances vont être mises par l'armée bretonne à la disposition de la princesse Aliénor. »

— « Que peuvent quelques jours de retard?» s'écria Jean ; « c'est ici que la présence de ma mère est le plus nécessaire. Oui, madame,  je la réclame comme un bienfait : n'est-elle pas déjà parvenue à pacifier des esprits qui ne pouvaient s'accorder ? Qui sait si leurs divisions ne renaîtraient pas après votre départ ? … Mais, » ajouta-t-il en s'adressant à l'envoyé du commandant de Mirebeau, quel garant avons-nous de votre bonne foi? Quelle preuve apportez-vous de la validité de votre mission? Qui êtes-vous?»

— « Sire, » reprend l'émissaire, « je suis Lupicaire, et voici la dépêche du sire de Montficher. »

Jean y jette un coup d'oeil et dit à sa mère : « C'est bien l'écriture du fidèle Richard : voyez  vous-même, madame !»

Eléonore répond : « Je ne puis en juger avec certitude; mais si vous reconnaissez le seing du vaillant Montficher, je ne dois plus douter de notre mauvaise fortune : les amis d'Aliénor veulent dépouiller son aïeule. »

— « Qui sait encore! » interrompit le roi; « allons observer la plaine du haut des créneaux : cet examen nous sera plus profitable que de vaines lamentations. »

Jean prit le bras de sa mère, et l'appuyant affectueusement sur le sien, il fit monter la vieille reine sur la tour la plus élevée de cette forteresse qui paraissait imprenable. Une grande confusion se faisait remarquer vers les bords de l'Onté; on y distinguait aux couleurs les soldats du régent mêlés aux phalanges bretonnes, dont quelques- unes suivaient la marche du comte de Thouars, tandis que d'autres allaient rejoindre le corps d'armée commandé par Guillaume Desroches.

Eléonore examinait d'un oeil curieux et craintif ces divers mouvements : les bataillons qui s'éloignaient, grossis par son imagination, lui semblaient les plus redoutables. Comme elle, Jean paraissait atterré; il reprit le bras de sa mère et voulut l'éloigner de ce spectacle. Accablée, elle descendit à son appartement; et se laissant aller sur un fauteuil : « Mon fils! » dit-elle en soupirant, « que décidez-vous? Dois-je retourner à Mire» beau? dois-je demeurer ici, ou suivre votre destinée ? »

— « Ma mère, il faut d'abord recouvrer votre énergie. »

— « Je n'en ai plus! Peut-on vouloir qu'une lampe éclaire encore lorsque l'huile en est entièrement consumée? »

— « Eh bien ! consultons le sire de Braies; sa loyauté connue, son expérience, ne peuvent nous égarer: ses conseils nous guideront. »

Hubert fut appelé : il appuya les demandes de l'émissaire, dont les discours portaient le caractère de la vérité et réclamaient la présence d'Éléonore à Mirebeau; ses intérêts et ceux même d'Artus, à qui la reine destinait ses états, exigeaient que l'élite des guerriers de Jean accourût les défendre; mais le roi démontra que, dans sa position, ce serait l'exposer lui-même à succomber aux attaques de Guillaume.

« Je ne pense pas, » ajouta-t-il, « que, malgré sa juste affection pour Artus, ma mère ait le projet d'amener un si triste résultat »

Aucune passion haineuse ne semblait dicter les paroles de Jean. En vain Hubert et la reine dirigeaient sur lui des regards scrutateurs, sa pensée échappait à leur examen.

— « Que ferez-vous, mon fils, si je pars ?» dit Eléonore.

-— « Je l'ignore, » répondit-il; « j'attendrai que Guillaume souscrive à notre traité; s'il consent, je partirai pour Rouen où les pairs nous jugeront. Dans le cas contraire, j'attendrais le résultat des événements de Mirebeau. Deux jours de votre présence suffiront, et vous reviendrez nous rejoindre ; vous ramènerez Aliénor pour laquelle je vous donnerai des otages: vos conseils et votre intervention termineront nos différends; mais j'espère qu'avant votre retour tout sera pacifié. Serait-il possible que le sire Desroches s'opposât obstinément aux intérêts de son pupille ? »

— « Je ne le suppose pas.» répondit avec une profonde tristesse la reine-mère, « mais cependant s'il insistait sur les prétentions de son élève, que feriez-vous ? »

— Je me trouverais alors dans une étrange situation. Obligé de retenir comme prisonnier un prince que j'aime et dont j'honore le courage et le malheur, en lui je n'avais vu jusqu'ici qu'un compétiteur ; j'en étais jaloux : maintenant j'y retrouve l'image d'un frère que je regrette. Vous savez, ma mère, combien Geoffroy m'était cher; il n'est pas étonnant que la présence de son fils ranime de si puissantes affections ; mais, malgré ce nouveau penchant, je ne saurais me constituer le vassal de mon neveu, en me dépouillant de mes privilèges. J'espère tout du temps, des bons traitements, et surtout de votre médiation. »

Le ton mesuré de cette réponse persuada mieux Eléonore de la pureté des intentions de son fils que n'auraient pu le faire les protestations les plus exagérées. « S'il en est ainsi, » dit-elle, « me permettez-vous, avant de prendre aucun parti, d'envoyer vers le sire Desroches ?»

— « Sans doute, madame, » répondit Jean ; » mais qui chargerons-nous de ce message délicat, auquel il faut répondre avec une entière confiance? Le capitaine osera-t-il se fier à notre émissaire?»

— « Oui, » dit la reine, « car je dépêcherai » Clicthoue vers lui. »

— « Clicthoue! » s'écrie le roi, laissant percer sa répugnance; «je dois avouer qu'il mérite votre confiance; mais malgré ses services, les dehors de ce fidèle Breton m'inspirent un dégoût que je ne saurais vaincre. Toutefois, comme ce n'est pas vers moi qu'il sera délégué, je ne m'oppose point à votre choix. »

— « Eh bien ! » dit Eléonore, « laissez-moi lui parler seule. »

Jean et le sire de Braies se retirèrent; alors le Nain fut introduit : « Clicthoue, » lui dit la reine, vous avez donné des preuves d'un grand attachement à votre souverain; vous l'avez suivi partout où le danger le menaçait: c'est vous dont l'audace est parvenue à lui rendre un vengeur, un appui dans la personne du grand capitaine qui vous doit sa liberté. Maintenant que, plus tranquille, Artus retrouve aide et protection au sein d'une famille qui lui rend justice, ce n'est pas ici que les efforts de votre zèle lui sont le plus nécessaires. Des avis précieux pour mes intérêts et ceux de votre maître m'ont été donnés :

Guy de Thouars a quitté ce matin l'armée bretonne. Par quelle raison lève-t-il le siège de Falaise au moment où son camp vient de se former? On dit qu'il se dirige sur Mirebeau peur enlever Aliénor: mon absence l'encourage à tout entreprendre. Ma position et celle du comte ont ensemble des rapports politiques. Vous savez quels vifs sentiments m'attachent aux enfants de Geoffroy. Aidez-moi donc à persuader au sire Desroches qu'il est inutile de se rendre l'agresseur dans cette circonstance. Avez-vous compris ma pensée? »

— « Oui, madame, » répond le Nain ; «veuillez demander l'ordre nécessaire pour ma sortie, et bientôt je vous rapporterai ce que le chef de l'armée m'aura communiqué. »

La reine fait prier le sire de Braies de laisser le Nain s'acheminer vers le camp. Clicthoue se présente aux avant-postes; il est facilement reconnu: on le conduit jusqu'à la tente du général. Desroches se précipite à la rencontre de son libérateur, ne doutant pas qu'il ne vienne l'instruire du sort de l'infortuné duc de Bretagne. Le récit de ses souffrances excita l'indignation de son noble ami; mais lorsque le Nain parla des témoignages d'affection que la reine et son fils prodiguaient maintenant au jeune prince, le capitaine ne put s'empêcher d'interrompre le Nain que jusqu'alors il avait attentivement écouté: « Croyez-vous, » lui dit-il, « aux démonstrations de l'aveugle Éléonore et du perfide Jean? »

— «La reine est sincère, » répond Clicthoue; « mais je ne puis croire aux vertus nouvelles du persécuteur de mon maître : la modération qui succède à ses premiers emportements m'est suspecte, Eléonore, trompée par un calme inaccoutumé, ne peut supposer à son fils une dissimulation opposée à la violence de son caractère. Je ne sais quelle conférence a eu lieu ce matin, mais on me dépêche vers vous, dans l'intérêt d'Artus, pour savoir la raison qui vous a séparé du comte de Thouars. Cette demande, faite ouvertement, ne semble pas avoir un but déloyal. Le roi se montre peu curieux; la reine seule témoigne de l'empressement. Mais si depuis sans motifs vous prescrivent le silence, que répondrai-je en votre nom?»

— « La vérité, «répond Desroches; « ce matin, un courrier s'est arrêté dans le camp et s'est fait conduire auprès du comte, auquel il a donné des nouvelles qui l'ont jeté dans la plus grande perplexité. Aussitôt Guy de » Thouars m'a fait appeler pour me consulter sur la conduite qu'il devait tenir; on venait de l'instruire de la présence d'Éléonore à Falaise, et de la facilité qu'il trouverait à délivrer Aliénor, restée presque sans garde à Mirebeau: cette circonstance enflammait son courage. Je lui proposais de livrer l'assaut à. Falaise, de se rendre maître de la place, et de courir ensuite enlever Aliénor; mais il craignait que ce parti n'entraînât trop de délais; il m'a représenté le danger de compromettre son honneur s'il différait à profiter des événements : l'absence d'Eléonore lui semblait une occasion tellement heureuse que, sans m'écouter davantage, il a donné l'ordre du départ. Je voulais qu'il attendît au moins la nuit, pour ne pas dévoiler subitement le secret de ma faiblesse aux yeux de Jean, mais je n'ai rien obtenu; l'infortune d'Aliénor le rendait inflexible. Maintenant, je ne sais si je dois me risquer à soutenir seul le combat que le roi ne peut guère manquer de me livrer dans la situation défavorable ou je suis. 

— «Il ne paraît point y songer,» dit le Nain. « Soit que, véritablement honteux dû passé, ses vues n'aient plus rien d'hostile; soit que la nonchalance de son esprit reprenne le dessus, il ne cherche pas à profiter de l'absence de Guy. Je vais retourner auprès de la reine, et lui dire ce que je viens d'entendre; mais, malgré toutes les démonstrations pacifiques de Jean, je ne serai complètement rassuré qu'après avoir vu notre souverain libre au milieu des siens. »

— « Je sais, » reprit Guillaume, « les efforts que vous avez tentés pour sauver le prince, espoir de votre pays, et je n'ai rien à vous dire sur ce que vous devez faire : toutefois je redoute, comme vous, un funeste avenir. Tant qu'Éléonore restera près de Jean, l'influence d'une mère pourra le maintenir ;  mais dès lors qu'elle s'éloignera, que deviendra le duc de Bretagne ?... Avez-vous remarqué quelque mouvement dans la forteresse? »

— « Aucun ; seulement un courrier du Poitou s'est présenté vers le point du jour. A la suite de ce message, une altération sensible manifestée dans les traits d'Eléonore. Le départ du comte de Thouars a dû produire une impression fâcheuse sur la vieille reine. Cette, princesse, jadis si fière et si courageuse, n'est plus que l'ombre d'elle-même: les glaces de quatre-vingts hivers ont triomphé de cette chaleur active dont les derniers vestiges se sont montrés à la défense de Mirebeau; de trop vives émotions ont affaibli ses organes; maintenant elle pleure comme un enfant: elle veut le bonheur d'Artus, mais elle est retenue sous le joug d'un fils que naguère elle dominait encore: aujourd'hui leurs rôles sont changés: à son tour elle le craint, il la joue; elle n'ose se fier à lui, mais elle ne saurait lui résister. Je ne vois rien que de sinistre dans l'avenir. »

— «Ah! si le comte m'avait écouté, » s'écrie Desroçhes, « peut-être en ce moment serions-nous triomphants ! Mais les regrets sont inutiles; retournez dans la forteresse, et n'en sortez plus qu'avec votre souverain. Adieu, Clicthoue. Redites à la reine que nous n'espérons qu'en elle; réduits à nos seules forces, nous ne pouvons- nous soutenir sans son secours; les seigneurs que Jean a surpris et faits prisonniers à Mirebeau sont esclaves de leur parole d'honneur. J'ai dépêché au roi de France l'avis de ce qui se passe : il me promet un renfort; mais je ne saurais le recevoir avant huit jours, et pendant ce temps, bien des malheurs peuvent nous atteindre. »

Clicthoue leva les yeux au ciel, prit congé du chef des Bretons, et revint auprès de la reine. Un si prompt retour lui parut d'un heureux augure; toutefois elle ne laissa point deviner l'impression qu'elle recevait du récit de Clicthoue. Après l'avoir remercié, elle l'éloigna.

Aussitôt Eléonore envoya chercher le roi : il se fit attendre longtemps; un spectacle nouveau le retenait à l'une des fenêtres de la tour. Le premier départ des troupes n'avait pu l'étonner; mais il ne s'attendait pas à voir les soldats de Guillaume abandonner la plaine, comme pour favoriser ses vues, sans qu'il pût attribuer ce second départ à sa propre instigation. Desroches, convaincu de l'inutilité d'un plus long séjour sous les murs de Falaise, et du danger réel d'attendre une attaque de Jean, cherchait par une autre combinaison à le faire sortir de la citadelle pour l'attirer vers le Mans, dont les murs, pris et repris à plusieurs époques, n'offraient qu'une faible garantie au général qui viendrait défendre cette ville.

Sans génie pour la guerre, l'époux d'Isabelle était incapable de concevoir l'avantage que son adversaire allait acquérir, et, semblable à l'enfant qu'on laisse maître de suivre une volonté qui peut causer sa perte, il ne voyait que le succès d'une trame ourdie de concert avec le perfide Guy de Thouars. Interrompu dans ses réflexions par le message de la reine, il se rendit près d'elle, la joie dans le coeur, et préparant les réponses qu'il jugeait utiles pour l'accomplissement de ses désirs!

Les Adieux

« MON fils!» dit Eléonore, « je ne puis douter que Guy n'ait, conçu l'espoir de m'enlever Aliénor et mes domaines. Je sens la nécessité de ma présence à Mirebeau pour déjouer ses projets, et cependant mes affections m'arrêtent ici. Un vif pressentiment me crie au fond du coeur que si je vous quitte, c'est pour toujours. Quels biens peuvent me dédommager de la présence de mes enfants? Quelle privation douloureuse ! quelle intarissable source de regrets doit abreuver mon coeur, loin de vous, mon dernier-né, pour qui j'ose plus que jamais avouer des sentiments que votre conduite récente justifie ! conduite qui, je l'espère, effacera de la mémoire d'Artus les souvenirs du passé. Ah !  si je pouvais vivre témoin de votre union ! »

 — « Eh ! madame, » reprit l'artificieux Jean, « qui donc pense à vous éloigner ? Restez bien plutôt parmi nous : je crains seulement que nous ne perdions nos avantages. Si vous ne défendez pas vos domaines, nous n'aurons plus de contrepoids à mettre dans la balance. Les Bretons, maîtres chez vous, nous dicteront des lois, et le prince Artus envahira tout. Bientôt je vais être père ; et malgré l'intérêt que m'inspire mon neveu, je ne saurais déshériter les innocentes créatures dont le ciel m'aura confié la destinée. En ce moment les obstacles qui nous environnaient disparaissent. Guillaume Desroches, hors d'état de me résister, abandonne les rives de  l'Onté.

L'armée va se diriger sur le Haut- Maine et côtoyer les bords de la Sarthe. Vous pouvez suivre le cours de la Mayenne, et, sans aucun détour, regagner les frontières de l'Anjou. »

— « Et vous, mon fils, que ferez-vous ? » reprit avec inquiétude Éléonore.

— « Je vais, » répondit Jean, « m'empresser de profiter des circonstances pour me retirer à Rouen, où la reine m'attend avec impatience. Dans les dispositions toutes pacifiques où je me trouve maintenant, je renonce, à suivre les traces de la trop faible armée de Guillaume. Une politique rigoureuse exigerait peut-être des mesures plus sévères; mais la nature, la modération, là prudence, tout m'assure que les voies conciliantes m'aideront mieux qu'un véritable emportement. N'approuvez-vous pas cette résolution ? »

- « O mon fils, » dit Éléonore en versant des larmes de joie, « voilà ce que depuis longtemps demandait ma voix suppliante et ce qu'enfin le ciel accorde à mes prières ! » Et, dans une effusion de tendresse, elle serrait contre son coeur le serpent qui ne songeait qu'aux moyens de lui échapper.

« Mais,» ajoute la fille de Guillaume IX, « il me faut une compensation des sacrifices auxquels je me soumets. J'ai besoin d'une escorte imposante ; donnez-moi lord Fitz-Walter, et surtout, dans cette grave circonstance, insistez pour qu'il me laisse sa charmante fille. Persuadez-lui que Mathilde a seule le droit de vous remplacer et de fermer mes paupières.  Richard de Montficher occupe Mirebeau ; je sais que la Rose d'Albion lui est destinée: faites valoir un rapprochement occasionné par mon voyage, et peut-être remporterons-nous une victoire que je n'obtiendrais pas sans votre secours. »

Heureux de ne point voir s'élever d'autres difficultés, Jean assura sa mère qu'il ferait tous ses efforts pour satisfaire un désir si légitime. Il sortit de l'appartement, et ne tarda pas à se faire accorder en faveur de Richard de Montficher, comme le prévoyait la reine, une partie de ce qu'en toute autre circonstance on eût vainement sollicité de l'opiniâtre Fitz-Walter.

Tandis que le monarque anglais hâtait ses préparatifs de voyage, la dame de Braies et sa nièce recevaient la visite d'Eléonore. « Mon enfant, » dit la reine à Mathilde, « vous ignorez peut-être qu'au moment où nos dissensions semblent prêtes à se terminer, la mésintelligence éclate au camp breton. C'est dans les états d'une femme qui désire la paix que les chevaliers de Guy de Thouars vont porter les ravages de la guerre. Tâchons, avec l'aide du ciel, de conjurer l'orage ; courons aux rives du Clain, et puisse notre prudence nous faire des amis de tant de guerriers qu'entraîne un inconcevable vertige ! Ma fille ! accordez à ma faiblesse l'appui que réclame un courage épuisé par les années ! »

— « Ah ! madame, » s'écrie Mathilde avec un trouble plein d'anxiété, et le prince? »

, —. « Il est en sûreté près de son oncle. »

— « Quoi ! vous le quittez ! Ne vous souvient-il plus... »

— « Rassurez-vous, mon enfant : ma mémoire est fidèle, et se retrace encore des jours qui ne peuvent renaître. »

— « Votre âme élevée refusait de croire à tant d'iniquité ; cependant... » 

— « Nous nous sommes exagéré les dangers d'Artus. Qui pouvait empêcher mon fils de trancher les jours de mon neveu?... De violentes menaces ont tenté d'arracher une renonciation à laquelle le jeune duc a constamment refusé de souscrire. Tant de fermeté dans un âge si tendre, jointe aux plus douces vertus, a désarmé le roi. Maintenant, si les prétentions d'Artus pouvaient se concilier avec les intérêts du chef de ma famille, nous verrions mon fils, plus touché que nous même des heureuses qualités de son neveu,  lui servir de père et d'appui. »

— « Et vous croyez à des sentiments si peu conformes au naturel de Jean ? Vous espérez qu'il oubliera ce qu'il appelle la révolte d'un enfant?»

— « Je connais mon fils, et j'ai toujours su lire dans son coeur.- Autant mes craintes étaient fondées, lorsque l'envie et la haine pour les enfants de Constance y dominaient; autant les sombres prestiges d'une tendresse inquiète me paraissent aujourd'hui devoir s'évanouir et faire place à la sécurité. Oserai-je le dire ? c'est dans l'âme d'Artus que réside une haine ambitieuse : il ne se soumet pas aux propositions généreuses acceptées par son oncle. La déférence, le respect pour mes cheveux blancs paraissent à peine le disposer à faire quelques concessions, tandis qu'il semble peu craindre la première étincelle qui rallumerait le feu de la discorde. Toutefois, Mathilde, n'alarmez point mon coeur; il est en paix, cherchez plutôt à partager son heureuse confiance. Le caractère de mon fils, violent jusqu'à la fureur, ne sait point déguiser ses passions, et la tempête est dissipée lorsque son front redevient serein. »

La Rosé d'Albion était loin de se livrer à la même partialité qu'Éléonore; mais le départ de Jean et de son prisonnier pour la capitale de la Normandie allait rendre Falaise un lieu presque désert, où les nouvelles intéressantes pour lady Fitz-Walter arriveraient moins diligemment qu'au séjour de la reine-mère; et bien que Mirebeau fût encore plus éloigné de Rouen, on y pouvait davantage compter sur la fréquence des courriers. Cette considération, jointe au désir de revoir Aliénor, adoucirait sans doute le regret de quitter la dame de Braies, qui, de son côté, faisait tous ses efforts pour tranquilliser l'esprit de son aimable nièce.

En ce moment le gouverneur entra, et remarqua plus d'un signe d'émotion dans les traits de sa femme. « Qu'avez-vous? «lui dit-il; «d'où naissent vos pleurs et votre affliction ?»

— « La reine et notre nièce retournent en Poitou, » répond Marie.

— « Elles partent ! » s'écrie Hubert avec surprise; « et qui doit les escorter?»

— « Fitz-Walter et quelques autres chevaliers nous accompagnent, » dit Eléonore ; « j'ai besoin de leurs bras et de leur courage. »

— « Et le roi ? » ajoute Hubert avec un trouble qu'il dissimulait malaisément.  

— « Son intention, est d'aller à Rouen et d'y rassembler les pairs, afin de soumettre à leur jugement ses prétentions et celles des Bretons.»

Hubert pâlit; mais, fidèle à son maître, il n'osa dévoiler le crime dont l'époux d'Isabelle semblait se repentir. L'agitation que l'on remarquait dans les traits du gouverneur, et qui trahissait les mouvements de son âme, ne parut être que l'expression de ses regrets sur le départ précipité de Mathilde.

On vint avertir la reine que tous les préparatifs de son voyage étaient terminés. Aussitôt elle se lève et dit : « Allons! Mathilde, » allons voir Artus: encore un effort!... à mon âge.... c'est peut-être le dernier Aurai-je assez d'empire sur moi-même pour taire cette douloureuse pensée ! »

Mathilde suivit les pas d'Éléonore. Elles trouvèrent le prince assis près d'une fenêtre, d'où ses regards se dirigeaient vers les bords de l'Onté: Clicthoue l'instruisait du départ de Guy de Thouars et de Guillaume: Artus méditait sur ces deux événements incompatibles avec le projet de l'arracher des mains de son oncle. Depuis qu'une lueur d'espérance avait pénétré dans l'âme du jeune prince, ses forces, ses grâces naturelles renaissaient visiblement. Mathilde le contemplait avec timidité; Eléonore, avec délices.

« 0 madame ! » s'écria-t-il en allant au- devant d'elle, « ne pourriez» vous m'expliquer le but de ce mouvement inattendu? Pourquoi mes plus solides appuis s'éloignent-ils au moment même où votre présence devrait les engager à livrer le combat, puisque sous vos yeux la victoire ou la défaite offraient moins de chances dangereuses pour moi ? Je ne saurais m'expliquer cette disparition soudaine.

Hier je comptais les tentes de mes amis; aujourd'hui je ne vois qu'un champ désert, sans espoir et sans consolation!»

Le jeune duc s'animait en parlant à son aïeule, et son-teint se colorait vivement. «Mon fils, ». répondit-elle, «j'aurais désiré qu'il fût en mon pouvoir de vous cacher cet événement; je sens qu'il doit tourmenter votre esprit, mais peut-être les conséquences n'en sont-elles pas aussi graves que vous semblez le craindre,.. »

— «Près de vous,» interrompt Artus en prenant la main de son aïeule et la baisant avec affection et respect ; « je ne crains rien, et je désire peu de chose. Pourquoi n'ai-je pas eu le bonheur de connaître, dès l'enfance, cette bonté, cette tendresse dont votre dernier fils, seul, a joui si longtemps ! Je comprends » qu'il en soit jaloux ; et c'est parce que je sens tout le prix d'un pareil trésor, que j'éprouve le besoin de le partager avec une troisième personne. Lady Fitz-Walter vous dira combien Aliénor mérite la part que je réclame pour elle. »

— « Je n'en doute pas, mon fils, » reprend Eléonore; « une soeur qui vous est chère doit posséder les vertus qui justifient une si tendre affection, et le peu de jours qu'elle a passés près de moi m'ont déjà fait admirer les dons les plus précieux de la nature. Je regrette que la politique l'exile de Rouen, où le jugement des barons doit mettre un terme aux divisions de ma famille. Après cette heureuse époque, toutes mes facultés n'auront plus qu'un emploi bien doux, celui d'aimer mes enfants. »

— « Ou peut-être de les pleurer ! » reprit Artus avec un sourire mélancolique.

Mathilde frémit involontairement.

— « Éloignez ces vaines terreurs, » dit la vieille reine en fixant ses regards sur les deux élèves de Constance; « elles vous rendraient moins dignes de ma tendresse. Vous surtout, vous, mon fils, que les camps ont vu triompher, et dont la précoce valeur fait l'étonnement et la gloire de mes vieux jours, se peut-il que votre âme soit livrée à de puériles appréhensions ?... Effacez de votre mémoire ces récits mensongers qui représentent les souverains comme des tyrans toujours empressés à se faire justice eux-mêmes. Sans doute, les fureurs de la jalousie peuvent aveugler au point de laisser commettre de grands crimes! » Ici, un soupir mal étouffé s'échappa du sein d'Éléonore. « Mais, » continua-t-elle en tâchant de dissimuler un amer souvenir, aucun intérêt de coeur ne vous attire la haine de mon fils; et l'ambition, plus sage, calcule mieux ses chances de succès. Jean ne peut espérer d'en obtenir que par la loyauté. »

— « Si vous venez avec moi, » dit le prince d'un ton caressant, « j'en douterai beaucoup moins. »

Eléonore voulait rassurer son petit-fils, et n'osait placer, un adieu dans sa réponse. Lorsque, tout à coup, le Nain, que le respect avait retenu près de la fenêtre, s'avança précipitamment. Frappée de ce mouvement subit, et de l'extrême mobilité des traits de Clicthoue, la reine se lève et lui dit :

« Quel sujet imprime à vos regards cette terreur soudaine ? Expliquez-vous !»

— «Ah! madame, » répond le Nain; « ne le savez-vous pas? Vous allez quitter le prince et l'abandonner à tout le ressentiment d'un ennemi! Je viens de voir les apprêts de votre départ !»

— « Que dites-vous ? » s'écrie Artus avec étonnement;« c'est impossible. Quoi! lorsque ma mère m'accorde son affection et sa confiance, elle ne verserait pas une larme, au moment de nous séparer ! »

— « Mon fils, » réplique Eléonore, « la résignation n'est pas l'insensibilité. Il est vrai que des mesures politiques, auxquelles je ne puis me soustraire, vont m'éloigner de vous; mais vos intérêts me seront toujours présents. »

Le jeune prince l'interrompt avec une émotion très-marquée : «Vous partiez, » dit-il, « sans me laisser le souvenir des adieux !... Si la fatalité de mon destin me sépare de vous, au moins fallait-il, par la force des raisons qui motivent votre départ, justifier la nécessité de me livrer sans défense aux événements qui naîtront de votre éloignement. Je croyais vous être plus cher. Hélas! dois-je encore perdre sans retour une si douce illusion ! »

— « Vous êtes injuste, mon fils. Je voulais vous cacher ma douleur, et surtout vous laisser ignorer qu'Aliénor est la cause du renouvellement des hostilités envers moi. Le bruit s'est répandu que, dans l'affaire de Saint-Jean-de-Sauves, Guy de Thouars a montré moins de valeur qu'il n'a coutume d'en déployer. Pour réparer sa négligence, il veut m'arracher une captive qui ne saurait être mieux soignée qu'en demeurant sous ma sauvegarde. Maintenant il dirige ses troupes du côté de l'Anjou. Je cours prévenir l'incendie qui dévorerait votre fortune et la mienne. La paix de ma dernière heure est attachée à la réussite de mes projets. Adieu, mon fils, adieu. Ce mot, que je ne voulais point vous faire entendre, s'échappe à regret de mes lèvres. Si le ciel exauce ma prière, notre séparation n'aura qu'une courte durée »

Eléonore, trop émue, et voulant cacher ses larmes, s'éloigne de quelques pas, et s'appuie sur la fenêtre, comme pour examiner les apprêts du voyage. Artus, moins maître de lui, laisse librement couler ses pleurs.

« Et vous, » dit-il à Mathilde, « vous aussi, vous m'abandonnez ! Vous dont l'image, inséparable du souvenir d'Aliénor, a constamment offert à ma mémoire le charme de mes plus heureux  instants ! vous ma seconde soeur, dont la présence fut pour moi, dans plusieurs circonstances, le présage de quelque secours inespéré! O Mathilde ! si cet adieu devait être le dernier, regretteriez-vous un frère dont les jours vont s'écouler si tristement loin de vous ?»

La Rose d'Albion ne pouvait répondre à cet affectueux langage. L'agitation de son sein oppressé prouvait seule combien elle partageait vivement les tendres regrets d'Artus. Après un moment de silence, le prince ajouta :

« Ne me donnerez-vous, avant de nous séparer, aucun témoignage de confiance et d'amitié?...» Et ses regards se fixaient sur l'une des mains de l'amie d'Aliénor. Il saisit cette main qu'elle lui livra sans résistance et qu'il pressa tendrement sur son coeur. En ce moment, Eléonore, redevenue plus maîtresse d'elle-même, se rapprocha des élèves de Constance. Un léger incarnat colorait leurs douces physionomies. Mathilde, dit la reine,

« embrassez un ami que vous devez chérir comme un frère. Puisque nous sommes contraintes de le quitter, augmentons la richesse de ses souvenirs. Je sais qu'il les garde fidèlement. » Et la vieille reine donna l'exemple de cette effusion d'un sentiment pur, dont le charme agissait puissamment sur trois âmes livrées à la plus douloureuse émotion.

« Puisqu'il vous est cher, » dit le Nain , « pourquoi donc l'abandonner? »

— « Pour assurer son repos et sa fortune, » répondit la reine.

« Oui, Clicthoue, oui, ma mère, » reprit Artus, «j'en suis convaincu. Chassons de sinistres pressentiments, et livrons-nous à l'espoir d'un meilleur avenir. Je veux croire aux promesses de votre fils, puisqu'elles vous ont rassurée sur mon sort ; mais ce fidèle Breton à d'autres ennemis dont je ne saurais le préserver. Ma mère, permettez qu'il vous accompagne. »

-- « Mon fils, » dit la reine, « si je consens à votre demande, je vous avoue que c'est à regret : l'attachement d'un si dévoué serviteur me donne pour vous la certitude de soins empressés dont nul autre ne s'acquitterait avec le même zèle »

— « Non ! » s'écrie le Nain d'un ton ferme; tenon, seigneur; n'espérez pas m'éloigner! » Après la perte de ma bonne maîtresse, j'ai juré que jamais je ne servirais d'autres dames ; et je veux mourir ou vivre près de vous, si le ciel le permet. »

—« Il a raison, » dit la reine, « et j'approuve sa résolution. »

Impatient du retard d'Éléonore, en cet instant le roi se montra sur le seuil de la porte. La reine fit un effort courageux pour s'arracher des bras de son petit-fils. Ne pouvant se défendre de l'aversion que l'usurpateur lui inspirait, Artus demeurait immobile.

« Ne désirez-vous pas que mon neveu vous accompagne jusqu'aux bords de l'Onté ? » demanda Jean à sa mère, « Vous le voyez ? » reprit elle en s'adressant au jeune prince ; « c'est ainsi que l'on traite un ami. Venez, Artus, et laissez-moi jouir du bonheur de vous contempler à la clarté du soleil. »

Le prince ne s'empressait pas d'accepter une invitation qui ne semblait être qu'une faveur de son oncle; mais, craignant d'affliger son aïeule par un refus, il prit un terme moyen, et descendit seulement dans les cours. Alors la tristesse des adieux se renouvela: tout ce qui restait d'énergie dans l'âme d'Éléonore lui fut nécessaire en ce moment pour combattre les vagues appréhensions qui l'assiégeaient. Elle salua les habitants du château. Mathilde embrassait encore sa tante, et jetait un dernier regard sur Artus. Jean parcourait les rangs des guerriers qui devaient escorter la reine, et se disposait à les accompagner quelques moments. Fitz-Walter saisit sa fille par le bras, et lui dit d'un air grave : « Allons, Mathilde; que cette douleur se modère: moins que moi, seriez-vous sensible au bonheur de ne pas nous quitter? N'allez-vous pas revoir Aliénor ? »

La nièce de Marie, levant ses longues paupières chargées de pleurs, fixe un regard caressant sur son père, et semble le remercier d'un si doux avertissement. Le cortège achève de passer le pont-levis. Jean se livre au plaisir d'admirer Mathilde. Garder Artus en sa puissance, et l'éloigner de la Rose d'Albion, était une double victoire qui le comblait de joie. Toutefois, il dissimula sa haine et son nouveau penchant: il se rapprocha de sa mère; leur conversation s'anima. Sans inquiétude sur la loyauté de Jean, la reine lui recommandait cependant avec chaleur de tenir ses promesses, et de conserver une douce intelligence avec son neveu; elle ne négligea point d'insister sur l'oubli des projets de vengeance qu'il avait formés contre Clicthoue. Trop heureux d'avoir déjoué ce qu'il appelait les complots du Nain, il jurait de ne plus songer à le punir; et, sur ce point, il avait, au moins pour quelques jours, l'intention de tenir sa parole.

Jean accompagna sa mère plus longtemps qu'il ne l'avait promis. En prenant congé d'elle, il lui montra des regrets qui sans doute n'étaient pas dans son coeur; et, tandis qu'Éléonore s'acheminait vers ses états, il retourna précipitamment à Falaise, inquiet de l'apparente liberté qu'il avait affecté de laisser un moment à son prisonnier.

Le Supplice

LE grand âge d'Éléonore lui rendait la route pénible; ses facultés physiques avaient beaucoup perdu de leur énergie. Il lui fallut, dès le second jour et pour la première fois de sa vie, voyager en litière: moyen peu commode dans les chemins inégaux et tortueux. Toutefois, l'espoir d'arrêter les effets de l'entreprise, du comte de Thouars encourageait la, vieille reine à braver tous les genres de fatigue; et la sécurité que Jean lui avait laissée en la quittant, la disposait à supporter sans contrariété les inconvénients de sa position. Ensevelie dans ses pensées, elle méditait le plan que devaient suivre ses défenseurs pour amener les chevaliers bretons à déposer les armes. Elle pensait qu'un mot d'Aliénor, qu'elle avait traitée comme une fille bien aimée, pourrait empêcher le combat dont elle redoutait les suites. Le plus léger bruit lui semblait être l'approche de l'ennemi; ses regards parcouraient les plaines et les collines; et, malgré les soins de Mathilde, qui, montée sur une haquenée, se tenait entre son père et la reine pendant toute la durée du voyage, la mère de Jean fut dans une agitation continuelle, jusqu'au moment où les bastions de Mirebeau s'offrirent à sa vue. Tout y paraissait calme; la sentinelle vigilante se promenait sans être inquiétée; un air de paix et de contentement semblait renaître dans ces vallons naguères désolés.

Arrivée aux portes de la forteresse, la reine ne vit point Aliénor accourir au-devant d'elle. 

L'héritière de tant de beaux domaines y rentrait, la poitrine oppressée, et la mort dans le coeur. A mesure qu'elle avançait, la confusion semblait régner dans l'intérieur du château et contraster avec le calme de l'extérieur. Richard de Montficher se présente seul, et le trouble de son maintien accuse un malheur récent.

« Dieu! qu'allez-vous nous annoncer?» s'écrient à la fois la reine et Mathilde. « Pourquoi ne voyons-nous pas Aliénor ? Qu'en avez-vous fait? qu'est-elle devenue? » Un morne silence répond seul à ces questions vivement répétées.

— « Elle n'est plus ! » dit Mathilde en s'appuyant sur le bras de son père; « elle n'est plus, et vous n'osez me le dire. »

— « O miss Fitz-Walter! » réplique Montficher, « que ne puis-je, dans ma réponse, concilier l'intérêt de l'Angleterre et celui de mes affections ! Peut-être ce qui cause ma douleur va-t-il exciter votre joie : la demoiselle de Bretagne a disparu! Elle a trouvé le moyen de nous échapper. Tout ce que je puis affirmer, c'est que nul étranger n'a pénétré dans le château. » 

— « Il est impossible, » reprit Eléonore , «que, sans aucun secours, elle ait quitté ces lieux. Mathilde, je ne vous crois pas étrangère à cet événement. Richard de Montficher, en rendant votre amie à la liberté, se sera flatté de vous voir plus accessible au sentiment qu'il désire vous inspirer. »

— « Le ciel m'est témoin, » interrompit le chevalier, « que j'ambitionne, autant que la gloire, le coeur de Mathilde: mais je serais indigne d'y prétendre, si j'avais trahi la confiance de mon roi et la vôtre, madame. C'est honoré de votre estime que j'espère obtenir ce don d'amoureuse merci que je sollicite, et qui doit combler tous mes voeux. »

L'accent de la franchise caractérisait les paroles de Montficher et persuada la reine; mais elle ne pouvait concevoir qu'Aliénor eût découvert les issues secrètes du château, et que, seule et sans aide, elle se fût évadée. De nombreuses et longues recherches, renouvelées sous la direction d'Éléonore, n'eurent aucun résultat; elle ne savait plus à quelles pensées s'arrêter, et n'osait faire part de ses craintes à personne. Y avait-il parmi ses serviteurs un traître dévoué à la Bretagne? Guy de Thouars aurait-il vraiment cherché les moyens de rendre à la soeur d'Artus sa liberté? ou bien Jean... Mais un vague espoir de trouver des motifs de croire aux promesses de son fils détermina la reine à questionner Richard de Montficher.

— «Pendant mon absence,» demanda-t-elle, « le vicomte de Montsoreau n'est-il point venu ravager mes terres? Votre message m'a fait quitter Falaise immédiatement. »

— « Madame,» répond le chevalier, «depuis votre départ jusqu'à ce moment, je n'ai envoyé nul message ; et voici la première fois que le château reçoit un si grand nombre de personnes. Le vicomte n'est pas sorti de son castel ; il est fort malade des blessures qu'il a reçues au siège de Mirebeau. Nous n'en sommes instruits que depuis peu de jours: il nous a fait demander un habile médecin; nous le lui avons envoyé, sans attendre vos ordres. »

— « Et vous avez bien fait. Un ennemi souffrant cesse d'être un ennemi, » dit la reine en dissimulant la douleur et les soupçons que faisait naître un rapport si contraire à celui de l'envoyé qui, précédemment, avait obtenu sa confiance et celle du gouverneur de Falaise.

Un profond soupir fut l'interprète de ses funestes pensées; elle prit la main de sa jeune amie, et, la posant sur son coeur violemment agité : « Silence, ma fille, si tu m'aimes! » lui dit la malheureuse veuve de Henri. « Je lis dans ton âme, et tes craintes augmentent les miennes. Mais peut-être Aliénor a-t-elle su recouvrer une liberté que je n'osais lui rendre !»

Mathilde répondit à la reine par un mouvement de tête plus que dubitatif ; et Joutes deux, gardant le silence, laissèrent un libre cours à leurs larmes.

Le lendemain de cette triste journée, un courrier paraît au pied des remparts : c'était un serviteur d'Hubert de Braies. Lady Fitz-Walter le reconnaît, et vole à sa rencontre, « Revenez promptement, » lui dit Eléonore avec anxiété ; « amenez le, ma fille; et qu'il ne  parle que devant moi : n'usurpez pas les droits d'une mère infortunée. »

Introduit chez la reine, l'envoyé s'avança respectueusement. « Que fait le roi d'Angleterre? que devient Artus? » lui dit-elle vivement.

— « Madame, » répond le messager, « le lendemain de votre départ, ils ont tous deux quitté les murs de Falaise. Le duc de Bretagne montait un coursier pareil à celui du roi. Le sire dé Braies, mon maître, m'envoie vous assurer que le prince Artus, malgré sa fierté, ne pourra se refuser à reconnaître les attentions que son oncle a pour lui. Notre châtelaine, inquiète de la santé de votre majesté et de sa noble nièce, m'a recommandé de mettre toute la célérité possible à lui rapporter les nouvelles qu'elle désire, »

Eléonore fit récompenser le courrier de sa promptitude. Mathilde joignit à son offrande particulière les plus vives protestations d'amitié pour Marie, et l'instante prière, au nom de la reine et au sien, de transmettre soigneusement à Mirebeau tout ce que l'on apprendrait de Rouen.

Ce message ne pouvait suffire pour tranquilliser l'aïeule d'Artus. Guy de Thouars ne paraissait point dans ses domaines ; seulement le bruit se répandait qu'il voulait ravoir Aliénor. Mais la marche de ses troupes s'exécutait avec une telle lenteur, qu'on murmurait tout bas le mot de trahison. Malgré les recherches, rien ne transpirait relativement à la princesse de Bretagne. Eléonore demeurait toujours dans la même perplexité. Alarmée par de justes craintes, elle dépêche vers son fils un courrier porteur d'une lettre où les motifs du soupçon général étaient soigneusement détaillés.

« Au nom du ciel ! » disait-elle, « si, comme je n'en doute pas, vous n'êtes point coupable de l'enlèvement d'Aliénor, justifiez-vous par vos nobles procédés envers son frère. Mais comment expliquer le fait de l'émissaire que nous avons reçu, la veille de mon départ ?»

« Et tous les soupçons de la reine se portaient sur Guy de Thouars, qui pouvait avoir été déterminé, par une politique dont le secret lui échappait, à disséminer les forces réunies devant Falaise et à l'éloigner de son fils.

La reine, encore troublée des événements qui venaient de se passer, apprend avec certitude que l'armée de Guy s'avance. Le bruit se répand qu'il veut profiter de l'absence d'ÉIéonore pour enlever la princesse de Bretagne. A peine la voix publique proclamait les préparatifs de l'armée bretonne, qu'une nouvelle contradictoire annonça plus rapidement encore le brusque départ du comte de Thouars.

Feignant l'épouvante à l'arrivée de la souveraine de l'Anjou, et satisfait d'avoir éloigné de lui les soupçons par la démarche qu'il venait d'entreprendre, le comte rentrait dans ses foyers comme frappé d'un retour imprévu qui paralysait ses moyens d'attaque.  

Eléonore cherchait à se créer des illusions, et tout se disposait à les détruire. Ses doutes allaient bientôt s'éclaircir.

 

 

 

Time Travel 1202 – Aliénor d’Aquitaine et le Siège de Mirebeau - Arthur Ier Duc de Bretagne - Hugues le Brun de Lusignan  <==.... ....==> 1203 De Falaise à Rouen, Le duc Arthur Ier de Bretagne assassiné par Jean sans Terre.

 

 

 


 

Le château de Falaise (dit château Guillaume-le-Conquérant)

(1) Il n'y eut jamais que des soupçons sur l'intelligence de Jean et de Guy de Thouars; mais les malheurs des enfants du comte d'Anjou servirent les intérêts du régent avec trop d'efficacité, pour laisser douter de sa connivence avec le monarque anglais, et Vigier affirme qu’elle était connue de ses contemporains.