De Chalus à Fontevraud, le cortège de la dépouille royale de Richard Cœur de Lion (avril 1199)

Voici que le roi Richard rendait son âme à Dieu, conscient de ses fautes, lui demandait de le retenir le plus longtemps possible en purgatoire (l), espérant éviter ainsi le séjour infernal.

Il mourut le 6 avril, onze jours après la blessure qu'il avait reçue au siège de Chalus en Limousin ; blessure qu'il avait d'abord crue bénigne, mais qui par la gangrène, se révéla mortelle. Les chroniqueurs français ou anglais — qui alors écrivaient tous en latin — ont tellement brodé autour de cette mort tragique et affreusement douloureuse, qu'il n'est pas facile d'en dégager les faits incontestables.

Pour introduire cette étude, il nous faut d'abord rendre hommage à deux érudits de Limoges, qui ont l'un après l'autre, parfaitement déblayé le terrain.

 Dès 1878, l'abbé François Arbellot, en une très longue dissertation avec pièces justificatives (2), avait fait le tri, chez les chroniqueurs du temps, entre la légende et l'histoire. La plupart de ses conclusions ont emporté l'assentiment de chercheurs plus récents : mais ceux-ci sont peu nombreux, presque tous les biographes de Richard ayant expédié en quelques lignes la mort à Chalus, et les obsèques à Fontevraud.

L'auteur de cette mise au point à l'occasion du huitième centenaire fut, bien involontairement, la cause de l'intervention d'un autre érudit limousin, Antoine Perrier, professeur au lycée Gay-Lussac. Lui-même explique dans deux communications de 1958 (3) comment il apprit avec étonnement — et, disons-le, avec peine car il était très sensible — que les Tourangeaux faisaient mourir le roi Richard à Chinon, dix ans après son Père.

Antoine Perrier avait non seulement lu cette assertion dans la collection Que sais-je (4), mais il l'avait entendue d'André Boucher, alors président de la Société des Amis du Vieux Chinon, lors d'une visite de la ville, au Grand Carroi.

D'une recherche commune des sources de cette curieuse tradition chinonaise sortit la lumière ; ou du moins un éclairage suffisant pour constater que sa première mention date du XVIIe siècle dans un manuscrit de 5 à 6 pages, anonyme et sans date, Antiquités de la ville de Chinon, publié en 1896 par E.-H. Tourlet.  L'érudit professeur de Limoges vint, peu après son émoi concernant Chinon, présenter le 27 mars 1958 devant la Société archéologique de Touraine la position traditionnelle de la mort du roi à Chalus ; position solide parce qu'appuyée sur les témoignages unanimes des chroniqueurs du début du XIIIe siècle. Il admettait toutefois qu'une charte d'Aliénor d'Aquitaine, datée du 21 avril 1199 et qu'il va falloir relire attentivement, pouvait avoir contribué à imaginer une étape chinonaise dans le long voyage de Richard jusqu'à sa dernière demeure.

adolphe-charles-edouard-steinheil-la-mort-de-richard-coeur-de-lion

 

CHALUS

Plus complètement que devant ses auditeurs de Tours, Antoine Perrier avait repris toute la question de la mort du roi d'Angleterre dans le bulletin 1958 de la Société archéologique et historique du Limousin.

L'un des grands mérites de cette communication est d'avoir très clairement résumé les conclusions de l'étude si pertinente de son prédécesseur l'abbé Arbellot. Nous reprenons ici avec lui les événements de Chalus, plus quelques précisions complémentaires :

1. le chevalier qui blessa Richard Cœur de Lion, au soir du 6 avril, s'appelait Pierre Basile ; nom donné par Bernard Ithier, auteur présumé de la note sur la mort de Richard, qui termine la chronique de Geoffroy de Vigeois ; par l'historien anglais Raoul de Dicet (ou Diceto) ; par l'annaliste anglais de l'abbaye de Margan, tous contemporains du siège de Chalus ; et aussi par l'historien anglais Mathieu Paris, de quelques années postérieur ;

2. donc, le carreau lancé du haut du donjon de Chalus ne l'a pas été par Bertrand de Gourdon, comme le prétend la chronique de Roger de Hoveden (5) ; et de ce fait Bertrand ne fut pas écorché vif et pendu sur l'ordre de Mercadier, le terrible chef des mercenaires brabançons au service de Richard. En effet, le sire de Gourdon participe à la croisade des Albigeois en 1209, rend hommage à Philippe-Auguste, Louis VIII et saint Louis. Mais il n'est pas impossible que Pierre Basile, grâcié par le roi mourant, ait été écorché vif sur l'ordre de Mercadier, qui venait de prendre Chalus d'assaut ;

3. le désir de s'emparer d'un trésor récemment découvert, indiqué par Hoveden mais ignoré d'autres chroniqueurs, n'est pas la véritable cause du siège de Chalus. C'est le désir de châtier le vicomte de Limoges Widomar, ou Aymar(6) en détruisant ses châteaux pour le punir d'avoir signé un traité d'alliance avec Philippe-Auguste, comme l'a indiqué Bernard Ithier ; Mathieu Paris a insinué ce même motif, et le Chronicon anglicanum de Raoul de Coggeshall mentionnne ce même traité (7) ;

 4. Richard n'a pas été blessé au bras, comme l'écrit Hoveden, mais à l'épaule gauche, très près du cou, comme en ont témoigné Gervais de Cantorbéry, Raoul de Coggeshall, Bernard Ithier, Guillaume Le Breton ;

5. le roi n'est pas décédé, comme il fut écrit parfois, en présence de son fidèle ami l'archevêque de Rouen, mais de son non moins fidèle chapelain, qui venait de l'entendre en confession : Depuis plus de sept ans, dit-on, il s'était abstenu de recevoir ce sacrement, par respect pour un si grand mystère, parce qu'il nourrissait dans le cœur une haine mortelle contre le roi de France.

 Le 7 des ides d'avril, c'est-à-dire le onzième jour depuis sa blessure, après avoir reçu l'onction de l'Huile sainte, il mourut vers la chute du jour "8". Aussi certaine que la présence du chapelain, Milon, abbé du Pin en Haut-Poitou — paroisse de Béruges, vallée de la Boivre — fut celle de la reine-mère Aliénor.

Il l'avait fait appeler près de lui lorsqu'il s'était senti perdu : Matrem, quae apud Fontem Ebraldi morabatur, litteris accersivit ", écrit Raoul de Coggeshall. Mise à part cette unique mention du chroniqueur anglais, on ignorait si réellement, à l'âge de 77 ans, Aliénor avait pu chevaucher jusqu'à Chalus.

 

Grâce aux recherches d'historiens chinonais, nous savons maintenant qu'elle réalisa ce tour de force. Richard était son fils préféré, avant qu'elle ne reportât cette passion maternelle sur son dernier né, Jean-Sans-Terre.

 

CHARROUX ?

Avant de mourir à Chalus, le roi d'Angleterre avait décidé de partager, non seulement ses biens, mais aussi son propre corps, comme il était alors de coutume pour les grands personnages. Deux chroniqueurs sont, à ce propos, plus explicites que les autres.

 Maître Roger de Hoveden a laissé un long récit parfois inexact, ce que l'abbé Arbellot, en 1878, ne lui Pardonnait point. Cependant tout n'est pas à rejeter dans les Chronica de ce clerc-ambassadeur, né probablement à Howden à l'est du comté d'York ; habile négociateur pour les rois Henri II et Richard, grand juge des forêts dans les comtés du nord de l'Angleterre, il eut raison d'écrire après 1192 et jusqu'à son décès probable en 1201, la relation des événements dont il avait eu connaissance. Bien qu'il ait souvent mêlé histoire et légende, il reste bien considéré dans son pays comme « an independent and copious authority  (9).

Hoveden précise que Richard ‘désespérant de vivre, attribua le royaume d'Angleterre et toutes ses autres possessions à son frère Jean, lui fit prêter serment de fidélité par tous les seigneurs présents, leur ordonna de lui livrer ses châteaux, et les trois quarts de son trésor ; il attribua tous ses joyaux à son neveu Othon, roi des Allemands ; et il prescrivit que la quatrième partie de son trésor soit distribuée à ses serviteurs et aux pauvres "(10).

 

Qu'adviendrait-il de son propre corps ? Hoveden ajoute ceci : Enfin le roi ordonna que son cerveau, son sang et ses viscères soient ensevelies à Charroux, et son cœur à Rouen, le reste de son corps à Fontevraud, aux pieds de son père " (11).

Un autre chroniqueur donne des précisions complémentaires, mais sur un point en désaccord avec Hoveden. Les Chronica majora de Mathieu Paris sont considérées comme plus sûres, bien qu'un peu plus tardives. Ce moine bénédictin, entré à l'abbaye de Saint-Albans en 1217, fut un familier de la cour du roi Henri III, à Westminster et à Winchester, recueillant de nombreux témoignages. De retour en son monastère, il écrivit nombre d'ouvrages, aussi facilement en latin qu'en dialecte anglo-normand.

Quant au corps de Richard, Mathieu Paris s'exprime ainsi :

Ce corps, il ordonna de l'ensevelir à Fontevraud, aux pieds de son père dont il se confessait de l'avoir trahi. Il légua son cœur intrépide à l'église de Rouen" (12)"

Voici le texte qui concerne les entrailles : Sicque apud castrum praefatum, viscera sua in ecclesia recondi praecipiens, hoc pro munere Pictaviensibus concessit. Et aussi, dans le susdit château (de Chalus) prescrivant que dans l'église soient placées ses viscères, il concéda ce cadeau aux Poitevins "(13).

Mathieu Paris va compléter : La raison de cette distribution de son corps, sous le sceau du secret il la révéla à quelques familiers. Aux Rouennais, à cause de l'incomparable fidélité qu'il avait éprouvée en eux, il envoya son cœur en présent. Aux Poitevins il laissa ses entrailles pour indiquer leur trahison, ayant jugé qu'aucune autre partie de son corps n'était digne d'eux

D'autres annalistes, avec Mathieu Paris, ont admis que les entrailles du roi étaient, tout naturellement, restées à Chalus. L'abbé Arbellot était de cet avis ; il pensait toutefois, en 1878, que l'église du château était celle du ‘château d'en-bas ", en grande partie disparu de nos jours, au milieu du bourg de Chalus ; or il ne date que du XIIIe siècle.

Le seul château de Chalus, assiégé en 1199 par le roi d'Angleterre, était le ‘château d'en-haut ", forteresse des XIe et XIIe siècles, encore aujourd'hui assez bien préservée, avec sa chapelle romane.

Le dépôt des entrailles à Charroux, indiqué par le seul Roger de Hoveden, fut rejeté catégoriquement par l'abbé Arbellot, pour qui maître Roger était par trop fantaisiste. Le savant abbé expliqua aussi que ce Charroux pourrait se confondre avec Chalus, par l'intermédiaire d'un Carleolum ou Casleolum découvert dans l'épitaphe à Richard par un poète plus tardif, Henri de Knyghton. On trouve aussi Caroleum chez Geoffroy Visehauf:

Mais Charroux se dit en latin Carrofum et Carroph "(15). Cette dernière remarque est exacte"(16)" mais sans importance ici, puisque Roger de Hoveden avait écrit que viscera sua sepelirentur apud Charrou, sans employer la forme latine de cette localité.

Il reste que ce dépôt vengeur, soit à Chalus, soit à Charroux, n'a suscité par la suite aucun écho. Charroux, pourtant, n'avait pas eu à se plaindre des rois Plantagenêts ; cette première petite capitale du comté de la Marche avait obtenu la protection d'Henri II lorsque, le 11 novembre 1177, il avait acquis la Marche d'Audebert V, dernier comte de la maison de Charroux.

Henri, puis Richard, avaient au nord-est du village, une motte hexagonale bien fortifiée, sous le commandement d'un prévôt, qui assurait la sécurité de tous, y compris celle de la grande abbaye Saint-Sauveur, reconstruite au XI" siècle (17)"

Ces bons rapports avec les Plantagenêts, et le silence total des archives des Bénédictins de Charroux sur un dépôt aussi peu flatteur incitent à croire que, malgré Maître Roger de Hoveden, jamais les royales entrailles n'ont quitté la chapelle du château de Chalus. Il est donc prudent de s'en tenir aux témoignages des autres chroniqueurs, résumés par l'épitaphe fort laudative que composa Mathieu Paris :

 "Le Poitou et aussi la terre de Chalus ont les entrailles de leur duc Son corps est renfermé sous le marbre de Fontevraud

Et toi, Neustrie (Normandie) tu gardes le cœur invincible du roi.

Ainsi, dans trois lieux différents, ces glorieux restes sont dispersés.

Ce défunt n'était pas de ceux auxquels suffit un seul tombeau "(18).

 

 

CHINON ?

Les prétentions chinonaises, dont il fut déjà question au début de cette étude, étaient inconnues de l'abbé Arbellot. Mais elles furent bien mises à jour, avant d'être réfutées, par Antoine Perrier.

La tradition, rapportée depuis le XVIIe siècle, de la mort de Richard à l'auberge du Lion Verd ", au Grand Carroi de Chinon, semblait étayée au XIXe siècle grâce à l'existence d'une charte d'Aliénor signalée par l'érudit tourangeau Émile Mabille"19" : Cette charte adressée aux habitants de la Touraine, déclare que la reine-mère et son fils Jean ont donné à l'abbaye de Turpenay (20) l'étang de Langeais, et ce que le feu roi Richard possédait dans les deux moulins dudit étang.

Donation faite auxdits religieux pour le repos de l'âme de ce prince, et aussi parce que l'abbé de Turpenay avait assisté avec elle à la maladie et à la mort du roi Richard, et que de tous les religieux, c'était lui qui s'était donné le plus de peine pour la pompe funèbre de ce prince.

En 1958, Antoine Perrier eut le mérite de demander aux Archives Nationales le texte même de cette charte d'Aliénor, et de le publier avec sa traduction" S'y trouve l'affirmation unique, mais solennelle, que la reine-mère, dans son voyage vers Chalus et son retour vers Fontevraud, était accompagnée de l'abbé de Turpenay :. dilectus noster L (22) abbas de Torpiniaco affuit nobiscum infirmitati et funeri carissimifilii nostri regis, et circa ejusdem exequias prae omnibus aliis reliogiosis laboravit.

La charte est datée de Fontevraud, le onzième jour des calendes de mai, soit le 21 avril 1199.

Aliénor et son escorte, dans laquelle était l'abbé Lucas de Turpenay, arrivèrent donc à Chalus plusieurs jours avant le décès de Richard. On Peut raisonnablement penser qu'elle influença les dispositions testamentaires du mourant en faveur de son frère Jean.

Rien dans les chroniques du temps n'indique l'itinéraire suivi pas la reine-mère et sa suite pour aller à Chalus et en revenir avec le corps de son fils.

Le voyage de Fontevraud à Chalus fut sûrement très rapide ; au retour, le cortège funèbre fut plus lent, mais toutefois sans arrêt notable dans les villes traversées. Rien qui souligne le passage à Rochechouart, à Confolens, à Poitiers.

Le détour par Limoges est douteux, car la ville restait tenue par le vicomte Aymar, rebelle au roi Richard. Les chemins au bord de la Vienne semblent les plus probables, et peut-être au retour, par barques sur la rivière, de Chauvigny à Châtellerault (23) et Chinon.

Si la mort du roi Richard à Chinon n'est qu'une tardive légende, rien ne s'oppose, par contre, à ce que le convoi descendant la vallée de la Vienne se soit arrêté dans cette ville si célèbre, et que du Grand Carroi une procession solennelle soit partie pour la dernière étape vers Fontevraud.

On gardait alors en mémoire le cortège qui, dix ans plus tôt, après la tragique agonie d'Henri II au château de Chinon, s'était formé sous la conduite de Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke :

 Mais quant li baron venu furent

A lor seingnor, si com ils durent,

Grant hautesse e enor li firent :

De son regal le revestirent,

Qu'il ert reis enoinz e sacrez

Selon leis e selon decrez :

Puis le portèrent de Chinon

Li Mareschal e li baron,

En lor cols jusqu'à Fontevralt. "(24).

Il est grand dommage que le fidèle Maréchal, mentor de quatre rois plantagenêts successifs, se soit trouvé en Normandie lors des funérailles de Richard ; ainsi le clerc de Valognes qui fut son poète-biographe dans la langue même de la cour anglo-normande, n'eut pas l'occasion de célébrer le cortège d'avril 1199 comme celui de juillet 1189.

 

 

FONTEVRAUD

Le roi Richard avait ordonné que l'essentiel de son corps soit inhumé aux pieds du tombeau de son père ; il le fut en effet, dès le 11 avril, lors d'une ample cérémonie où la reine-mère était entourée de très grands personnages.

L'essentiel est brièvement écrit dans le Chronicon anglicanum de Raoul de Coggeshall :

le corps du roi….. apud sanctimoniales Fontis Ebraldi delatum, Dominica in Palmis juxta patrem suum regio honore ab episcopo Lincolniensi humatum est (25).

Les saintes moniales de Fontevraud gardiennes des corps d'Henri II et de Richard Ier, prieraient pour le repos de leur âme. En ce jour des Rameaux, célébré par de grandes processions, il était normal que le défunt fût inhumé regio honore, avec honneur comme il convient pour un roi.

L'officiant au maître-autel du Grand Moutier de Fontevraud fut l'évêque de Lincoln (26). Il est hasardeux de citer, parmi les prélats qui assistaient aux obsèques, un légat qui fut cosignataire, dix jours plus tard, de la charte en faveur de l'abbaye de Turpenay : le cardinal Pierre de Capoue, Napolitain, que le pape Innocent III avait envoyé en 1198 vers les rois Richard et Philippe pour les réconcilier.

La présence de l'abbé Lucas est attestée par la reine-mère :

circa (regis) exequias prae omnibus aliis religiosis laboravit. Celle de l'ancien chapelain du roi est probable, mais non certaine ; il était surtout redevable à Richard : Nous savons par Raoul de Coggeshall que ce roi avait fait magnifiquement restaurer l'abbaye cistercienne Sainte-Marie du Pin en Poitou, et que l'abbé Milon, avec la permission du chapitre de Citeaux, était constamment à la cour, comme aumônier et intime du roi " (27)

D'autres cosignataires de haut rang sur la charte de Turpenay devaient être présents à Fontevraud dès les Rameaux ou peu après : Le comte Jean notre fils (28), Maurice évêque de Poitiers (21), Bertrand évêque d'Agen, maître Philippe trésorier d'Anjou, la reine Bérangère (veuve du roi Richard), la comtesse du Perche (30), Robert de Turneham présentement sénéchal d'Angers, Guy de Thouars, Rorgon de Sacy, Guillaume de l'Estang et bon nombre d'autres Admirons au passage la rapidité avec laquelle ces grands personnages avaient pu être mandés à Fontevraud.

Mais Aliénor n'était pas femme à perdre du temps en vaines lamentations.

Il lui fallait asseoir la succession de Richard en faveur de Jean qui dès lors n'était plus Sans-Terre" ou Lackland. Elle tenait absolument, malgré la médiocrité du dernier de ses fils, à conforter sa dynastie, du border écossais jusqu'aux Pyrénées.

Aidés des anciennes chroniques et des actes royaux, de bons historiens ont precisé les multiples démarches, les voyages incessants dont elle se sentait encore capable. Puis le 31 mars 1204, cette femme extraordinaire meurt à Poitiers, à l'âge de 82 ans.

Elle est enterrée à Fontevraud, à côté de son mari, de son fils Richard et de sa fille Jeanne, qui comme elle avant de mourir, avait pris le voile dans l'ordre de Robert d'Arbrissel Femme ambitieuse, cultivée, belle et forte, faite pour le commandement : de nos jours apparaît bien l'image véridique d'Aliénor d'Aquitaine "(32).

La majesté des gisants de Fontevraud fut voulue par elle. Le meilleur spécialiste de l'art funéraire au Moyen-Âge s'en est ainsi exprimé : Aliénor, qui a vraisemblablement dirigé l'exécution (des tombeaux d'Henri et de Richard), a tenu à ce que (son mari et son fils) soient figurés comme ils l'avaient été sur leur lit de mort : revêtus des emblèmes de la royauté avec le sceptre, la couronne, l'épée, les étriers et les gants, mais aussi les vêtements qu'ils portaient le jour de leur sacre.

Aliénor voulait affirmer ostensiblement la légitimité de leur couronne, dont on sait qu'elle fut mise en doute. Fort bizarrement cette iconographie royale n'eut aucun avenir en Angleterre ; cette création très originale d'une reine ne devait pas lui survivre.

En effet, le tombeau de Jean-Sans-Terre à Worcester, exécuté vers 1225-1230, revient à la tradition (33).

Aliénor commanda et surveilla l'exécution des gisants de son mari et de son fils, avant 1204, date de sa mort.

Peut-être avait-elle fait, aussi, préparer son propre gisant.

À huit siècles d'intervalle, les événements d'avril 1199 gardent une bonne dose d'incertitude. Malgré tout, ils restent pour les historiens de France et d'Angleterre d'un grand intérêt narratif et d'une forte importance politique.

 

 

 

 

Bulletin de la Société archéologique de Touraine par M. Pierre LEVEEL

 

 

 

 

Châlus - Récit de la mort de Richard Cœur de Lion d’après Roger de Hoveden.<==........==> Itinéraire d’Aliénor d’Aquitaine après les funérailles de Richard Cœur de Lion à Fontevraud par Alfred Richard

.... ==> le Cimetière des Rois d'Angleterre à l’abbaye de Fontevraud

 

==>Portrait de Richard Cœur de Lion


 

(1) D'après Nicolas Trivet, cité par l'abbé Arbellot, La vérité sur la mort de Richard Cœur de Lion", dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, tome XXVI, 1878, P- 190. L'étude elle-même couvre les pages 161 à 201, suivi d'appendices.

(2) Mémoire lu en partie à la réunion des Sociétés savantes tenue à la Sorbonne (section d'histoire), le 24 avril 1878".

(3) Antoine Perrier, À propos de la mort de Richard Cœur de Lion ", dans le Bulletin de la Société Archéologique de Touraine, tome XXXII, 1958, p. 100-103 ; et De nouvelles précisions sur la mort de Richard Cœur de Lion ", dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, tome LXXXVII, 1958, p. 30-50.

(4) Pierre Leveel, Histoire de la Touraine, P.U.F. Que sais-je ? 1956, p. 36.

(5) Roger de Hoveden, Chronica, éd. Stubbs (Rolls series 51), London, 1871. vol. IV, P. 82.

(6) Ce vicomte, rebelle au roi Richard en même temps que son allié le comte d'Angoulême. est appelé Widomar par Maître Roger de Hoveden, Adhémar ou Aymar par d'autres chroniqueurs.

Il allait être assassiné quelques mois plus tard par le seigneur de Cognac, l'un des fils naturels de Richard Cœur de Lion (Edmond-René Labande, dans Histoire du Poitou, du Limousin et des pays charentais, Toulouse, Privât, 1976, p. 139.

(7) Donc en 1199, vers le temps du carême — le mercredi des cendres tombant le 3 mars — une rencontre eut lieu entre les deux rois pour le rétablissement de la paix ; enfin des trêves entre eux furent décidées pour un temps déterminé : Coggeshall, Chronicon anglicanum, éd. Stevenson (R.S. 66), London, 1875, p. 94. On sait par les sources françaises que le traité instituant une trêve de cinq ans fut conclu sur les bords de la Seine, entre Vernon et le Goulet, dès le jour de la saint Hilaire, 13 janvier 1999 (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Paris, Fayard, 1988, p. 248).

(8) Coggeshall, op. cit.. D. 96.

(9) Notice sur Maître Roger de Hoveden dans Encyclopaedia britannica, tome XIX, 1961, p. 384.

(10)  Hoveden, op. cit., p. 83.

(11)  Ibid., p. 84

(12) Mathieu Paris, Chronica majora, éd. Richard Luard (R.S. 57), London, 1874, vol. II, p. 451.

(13) Ibid., p. 452. Le terme Poitevins s'applique ici, dans l'esprit de Richard, à l'ensemble des seigneurs de la région qui l'avaient trahi, notamment les demi-frères Aymar, vicomte de Limoges, et Aymar, comte d'Angoulême.

Pour les contemporains, Poitiers, restait la capitale, non seulement du comté de Poitou, mais de tout le duché d'Aquitaine.

(14) A. Perrier, De nouvelles précisions, op. cit., p. 47-48.

(15) Abbé Arbellot, op. cit., p. 188. p

(16) Louis Rédet, Dictionnaire topographique du département de la Vienne, Imp. Nationale, 1881, art Charroux : Carofium ", en 1210, abbaye de Nouaillé, 1.

(17) Robert Favreau et Marie-Thérèse Camus, Charroux, Poitiers, 1989, p. 36-37.

(18) Mathieu Paris, op. cit., II, p. 452.

(19) Emile Mabille, Catalogue analytique des Diplômes, Chartes et Actes relatifs à l'Histoire de Touraine, contenus dans la collection de Dom Housseau, Mémoires de la Société archéologique de Touraine, Tours, 1863, tome XIV, p. 223.

(20) Anno 1199  Lettres d’Aliénor, reine d’Angleterre et duchesse de Normandie, adressée s aux habitants de la Touraine, par lesquelles elle déclare qu’elle et son fils Jean ont donné à l’abbaye de Turpenay l’étang de Langeais et ce que le feu roi Richard, son fils, possédait dans les deux moulins du dit étang.

Cette donation fut faite aux dits religieux pour le repos de l’âme de ce prince, et aussi, y est-il dit, parce que l’abbé de Turpenay avait assisté avec elle à la maladie et à la mort du roi Richard, et que de tous les religieux, c’était lui qui s’était  donné le plus de peine pour pompe funèbre de ce prince.

« Datum apud Fontem Ebraudi, vigesimo primo die aprilis, anno ab incarnatione Domin millesimo octogesimo decimo non, undecimo calendarum maii (archi. Marmoutiers)

L abbaye Sainte-Marie de Turpenay, de l'Ordre de Saint-Benoît, se trouve à la lisière nord e la forêt domaniale de Chinon, aujourd'hui commune de Saint-Benoît-la-Forêt.

Incomplètement détruite au cours du XIXe siècle. L'abbé lucas, envers qui Aliénor fut si reconnaissante, administra Turpenay de 1197 à 1212. Avant d'être abbé de Turpenay, il aurait été prieur de Saint-Florent de Saumur, s'appelant alors Luc de l'île-Biron (J.-X. Carré de Busserolle, Dictionnaire d’Indre-et-Loire, art. "Tupernay", Mémoires de la S.A.T., tome XXXII, 1884, p. 335.

(21) Charte originale à la B.N.F., côtée J.400 Fondation I, n" 4.

(22) Le prénom de plusieurs personnages, dans cette charte, est réduit à la lettre initiale, le copiée ayant eu, probablement, l'intention de compléter après vérification.

(23)  C'est de Châtellerault que le roi Richard était parti avec son armée, y compris les mercenaires brabançons de Mercadier, pour punir Aymar, vicomte de Limoges.

(24) La mort d'Henri II Plantagenêt au château de Chinon a été commémorée en 1988-1989 par plusieurs études : Pierre Leveel, Juin, juillet 1189 Henri Il Plantagenêt-Philippe II Auguste ", sans le Bulletin des Amis d'Azay-Le-Rideau, n" 1, p. 11-23. Michel Garcia, La mort du roi Henri II a Chinon ", dans le Bulletin de la Société des Amis du Vieux-Chinon, 1988, tome IX, p. 111-124.

Deux grands historiens chinonais, mettant aussi en parallèle la mort du père et du fils, jugent très plausible une étape à Chinon du corps de Richard : C'est ainsi qu'on pourrait interpréter l'ancienne tradition que nous venons de rappeler.

L'étude de ce vieux logis - celui du 44 rue Haute-Saint-Maurice — notamment du côté de l'impasse qui fait face à la rue du Grand-Carroi, permet de reconnaître certaines parties comme appartenant à la fin du XIIe siècle (Gustave de Cougny, Chinon et ses monuments, 1874, p. 18-19).

 "On verrait facilement un convoi funèbre fermé à Chinon, résidence royale la plus proche de Fontevraud (Raymond Mauny, Richard Cœur de Lion est-il mort à Chinon ? ", Bulletin des Amis du Vieux-Chinon, VI, 1960, p. 184). R.

Mauny, qui fait passer le convoi par les voies romaines du Poitou, ne se résignait pas tout-à-fait à l'abandon d'une légende si flatteuse pour sa ville préférée.

(25) Coggeshall, op. cit„ p. 96.

(26) L'évêque de Lincoln était l'un des conseillers d'Aliénor, et le quatrième haut dignitaire de l'Église d'Angleterre, après les titulaires de Canterbury, York et Winchester.

Moine-architecte, né peut-être en Dauphiné, le roi Henri II l'avait imposé comme évêque de Lincoln pour reconstruire plus amplement la cathédrale de cette ville. L'œuvre, parfaitement conduite par lui à partir de 1192, lui valut aussi la reconnaissance de ses diocésains qui l'appelèrent Saint Hugh of Lincoln

(27) L'abbé Milon accompagnait le roi Richard depuis une dizaine d'années ; il avait assisté au mariage du roi et de Bérangère de Navarre à Limassol de Chypre, et participé à la croisade en Terre-Sainte.

(28) Le comte Jean, dernier fils d'Aliénor, ne devint roi d'Angleterre qu'après son couronnement à Westminster, le 27 mai, jour de l'Ascension.

La cérémonie avait été préparée par deux fidèles de la dynastie : Hubert Gauthier, archevêque de Cantorbéry, et Guillaume le Maréchal, passés en hâte de Normandie à-Londres.

Mais avant même d'être roi, Jean-Sans-Terre, arrivé en retard aux obsèques de son frère, avait comme principal souci de se faire livrer le trésor royal, bien gardé au château de Chinon. En accord avec la reine-mère, le sénéchal d'Angers qui était aussi capitaine-gouverneur de Chinon, Robert de Turneham (ou Thornham) ne s'opposa pas à cette mainmise fort brusquée.

(29) Le pays de Fontevraud, bien que rattaché à l'Anjou, continuait d'appartenir à la paroisse de Roiffé en Poitou. De son côté, l'évêque d'Angers Guillaume de Chemillé, bien que présent à la cérémonie funèbre, ne figure pas parmi les cosignataires de la charte du 11 avril ; il était malade après un épuisant voyage à Rome, et dut mourir peu après, puisqu'une lettre du roi Jean, datée du 15 août 1199, atteste que le siège d'Angers est vacant (Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, tome I, 1874, p. 6739).

(30) Mathilde de Saxe, petite-fille d'Aliénor, était devenue par mariage comtesse du Perche. (Régine Pernoud, Aliénor d'Aquitaine, Paris, Albin Michel, 1965, p. 265).

(31) Reto R. Bezzola, Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident, 3e partie, tome 1 ; La Cour d'Angleterre comme centre littéraire sous les rois angevins (1154-1199), Paris, Champion, 1963. D. 253.

(32) Edmond-René Labande, Pour une image véridique d'Aliénor d'Aquitaine ", dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, Poitiers, 1952, tome II, 4e série.

(33) Alain Erlande-Brandenburg, Le Roi est mort, Bibliothèque de la Société française d'Archéologie, n° 7, Paris et Genève, 1975, p. 122 B.