Édouard Plantagenêt de Woodstock, le prince Noir

Dix années se passèrent, où le souvenir des événements de 1346 s'effaça. L'arrêt momentané de la conquête anglaise confirma Philippe VI et Jean le Bon, son successeur, dans leur fausse sécurité.

Quelques travaux de défense entrepris à Poitiers, la mise en état des forteresses, la reprise de Loudun, de Lusignan et de Noirmoutier sur les Anglais, qu'on rejeta entièrement hors du Poitou jusque sur la ligne de la Charente, parurent des mesures suffisantes aux deux rois chevaleresques, prodigues et imprévoyants, auxquels incombait la défense de l'unité française.

 Des rigueurs malencontreuses contre les Clisson, contre le connétable Raoul d'Eu, seigneur de Civrai, contre le sire d'Harcourt, vicomte de Châtellerault, et divers autres hauts personnages, aliénaient en même temps une partie de la noblesse poitevine à la cause française, tandis que la faveur de Charles d'Espagne, auquel de grands biens étaient concédés en Poitou avec le titre de lieutenant royal et de capitaine de Niort, excitaient la jalousie des nobles restés fidèles.

Aucune mesure n'était prise pour réorganiser l'armée, sa discipline, son commandement, sa tactique, son instruction.

En présence de cette royauté qui s'obstinait à ne rien apprendre, surgissait un nouvel et redoutable adversaire, le fils même d'Edouard III, le Prince Noir (1355). Celui-ci qui commandait en chef pour la première fois, mais qui avait reçu une forte instruction militaire, dont son génie naturel de grand homme de guerre devait tirer parti, allait faire preuve dans la campagne de Poitou de la bravoure, de l'esprit de décision et d'audace, du sang-froid, mêlé de dureté et de cruauté, qui furent les traits distinctifs de son caractère.

Aidé de deux conseillers d'âge et d'expérience, Jean Chandos et James d'Audley, secondé de la fleur de la noblesse anglo-gasconne, où se distinguait le plus « renommé chevalier » d'Aquitaine, Jean de Grailly, captal de Buch, le Prince Noir sut tirer admirablement parti de l'excellent instrument militaire, le meilleur qu'on eût vu depuis la légion romaine, de cette armée d'hommes d'armes et d'archers d'élite, qu'on lui avait confiée.

Il avait avec lui 8.000 de ces archers, auxquels on devait le succès de Crécy, et 4.000 chevaliers de choix. Avec eux, il forma le plan audacieux d'aller rejoindre Lancastre en Normandie.

 

 Après avoir pillé le Languedoc, il longeait la lisière orientale du Poitou et parvenait le 7 septembre 1356 à Amboise, aux bords de la Loire. Avec un adversaire moins malhabile, le chef des Anglo-Gascons eût payé cher sa témérité. L'armée française, quatre fois plus nombreuse que la sienne, concentrée sous les ordres du roi Jean lui-même, entre Orléans et Saumur, n'était qu'une tumultueuse assemblée d'hommes d'armes, de brillants chevaliers pesamment équipés, montés sur de lourds chevaux, qui ne savait ni s'éclairer, ni manœuvrer.

Elle donna le temps au Prince Noir de se replier de la Loire sur le Poitou, de reprendre haleine à Châtellerault (16 septembre), et de s'esquiver rapidement ensuite, en sacrifiant ses bagages, par la route de Chauvigny.

Le roi Jean arrivait à Poitiers, sans se douter qu'il avait laissé échapper l'occasion d'envelopper et de détruire l'ennemi. Il ne s'aperçut de la proximité des Anglais, que lorsque, le 17 septembre, son arrière-garde fut surprise et culbutée à la Chaboterie.

Encore ne fit-il rien pour empêcher le Prince Noir de camper la nuit dans une forêt voisine et d'occuper le lendemain 18 septembre, à une lieue de Poitiers, la forte position de Maupertuis et de la Cardinerie.

Il lui laissa le temps de s'y retrancher, tandis que les éclaireurs anglais venaient reconnaître les forces des Français jusqu'aux portes de la ville.

 

Le 19 septembre 1356, se livrait la bataille fameuse où pour la troisième fois sur le sol poitevin se décida le sort de la France.

La petite armée anglaise, établie sur un plateau abrupt, protégée à revers par le lit du Miosson, affluent du Clain, en avant par une colline élevée qu'elle occupa fortement, sur les côtés et en face par des marais, des pentes raides, des haies, des fossés, des broussailles et des vignobles, accessible seulement par un chemin creux, attendit avec calme, derrière ses retranchements, l'assaut de la brillante chevalerie du roi Jean. Au lieu d'envelopper et d'affamer l'ennemi, la noblesse française, fidèle à un idéal militaire suranné, allait se briser en trois assauts successifs contre l'infanterie anglaise et pliait finalement sous le choc impétueux de la cavalerie du captal de Buch.

 Le désastre fut complet. La fleur de la chevalerie française, 2.448 hommes d'armes, jonchait à la fin de la journée le champ de bataille.

On put longtemps lire aux chapelles des couvents des Cordeliers et des Jacobins les épitaphes des grands seigneurs qui avaient succombé à Maupertuis et qu'on ensevelit à Poitiers.

Tandis que le roi Jean et 2.000 autres prisonniers de marque, parmi lesquels le sénéchal du Poitou, rendaient leur épée, après une valeureuse résistance, au moment même où le Prince Noir, mettant genou en terre devant son royal captif à la ferme de la Cardinerie, l'amenait ensuite à Savigny pour lui offrir une magnifique hospitalité, les archers et les cavaliers anglais égorgeaient la foule des gens de pied français, les poursuivaient jusqu'au Pont Joubert et les massacraient sans pitié devant les portes fermées de la ville. A la faveur de la nuit seulement, la garnison du château osa ouvrir la place à une compagnie de cent lances, qui, sous les ordres de Mathieu de Roye, avait été expédiée en hâte par le Dauphin Charles pour mettre Poitiers à l'abri d'un coup de main.

 Le Prince Noir n'essaya même pas de surprendre la ville. Il se hâta d'aller mettre à l'abri à Bordeaux son butin (automne 1356) et à Londres son royal prisonnier (avril 1357).

Les bourgeois poitevins avaient pris le deuil à la nouvelle du désastre de Maupertuis. Leur douleur n'était que trop justifiée. Le comté de Poitou, donné en apanage l'année même de la défaite au fils du roi, Jean, duc de Berry, ne devait pas tarder, comme le reste de l'Aquitaine, à devenir la proie du vainqueur.

Epuisé par les exactions des officiers de finance, tels que le receveur général de la province Ph. Gillier ; en proie à l'arbitraire et à la corruption administratives, comme le montra le procès du procureur du roi à Poitiers, Jean Bonnet; ruiné par le paiement des nouvelles taxes de guerre ou aides, le pays se trouva de plus livré presque sans défense aux entreprises des Anglo-Gascons.

A Paris et dans le Nord grondait la révolution. Le Dauphin Charles, malgré l'appui que lui prêtèrent aux Etats-Généraux les députés fidèles du Poitou, avait trop d'embarras du côté de ses adversaires, Etienne Marcel, le roi de Navarre et les Jacques, pour songer à secourir l'Ouest.

Deux vaillants hommes de guerre, lieutenants du duc de Berry, le maréchal Boucicaut et le sire de Parthenay, ne parvinrent ni à mettre en état les forteresses, ni à empêcher les pillages des bandes armées qui tenaient la campagne.

 

La population, en proie à la misère, cessa de payer les aides et les tailles. Le brigandage s'étendait. Des compagnies formées d'écuyers et de soldats licenciés après la bataille de Poitiers, commandées même parfois par des moines, se jetaient sur les villages et de préférence sur les églises, ou sur les abbayes, saccageaient, brûlaient, massacraient, rançonnaient tout ce qui leur tombait sous la main.

 (En revenant de Nantes, la digue du château de Montaigu à travers les âges)

 A Charroux, à Montaigu, à Saint-Michel-en-l'Herm, les brigands se signalèrent par leurs excès. Malgré la trêve conclue à Bordeaux pour deux ans, en mars 1357, des bandes de soldats anglo-gascons joignaient leurs ravages à ceux des aventuriers.

La trahison de deux grands seigneurs poitevins, ceux de Morthemer et de Vivonne, leur permit d'occuper Coubé et Valence, de s'avancer jusqu'aux portes de Saint-Maixent, de menacer les possessions du sire de Parthenay, de s'établir à Maillezais et à la Rocheposay, et d'occuper même un moment Dissay, entre Poitiers et Châtellerault.

En 1359, le roi d'Angleterre faisait acte de souveraineté en Poitou; il y nommait deux lieutenants, dont l'un était le célèbre Olivier de Clisson, alors attaché au parti anglais.

Aux traités de Londres et de Brétigny (1359-60), les Valois consommaient enfin le déchirement de l'unité nationale. L'Aquitaine était séparée de la France. Le Poitou, après une union de 156 années, retombait sous la domination des Plantagenets.

Aux Etats-Généraux de 1359, les députés poitevins avaient inutilement protesté contre cette mutilation.

Vainement, les bourgeois de Poitiers protestaient-ils à leur tour, en disant aux Anglais : « Nous cédons à la force, nous obéirons; vous avez nos murs, mais nos cœurs ne se mouveront. »

En septembre 1361, le commissaire anglais Jean Chandos occupa, au nom d'Edouard III, les principales places fortes, Poitiers, Niort, Lusignan, Fontenay, Parthenay, Thouars, Saint-Maixent, que lui livrèrent les commissaires français, le maréchal Boucicaut et Louis d'Harcourt, vicomte de Châtellerault.

 

La séparation avait été douloureuse. Elle ne fut pour le Poitou que de courte durée.

La domination anglaise n'y persista guère plus de dix ans. Elle fut d'abord tolérable. Le Prince Noir nommé par son père, sous condition d'hommage, prince d'Aquitaine, ce qui lui conférait une sorte de viceroyauté (1363), vint déployer à Poitiers, dans l'automne de 1363 et en 1364, les splendeurs de sa cour, la plus brillante d'Europe.

Il y reçut les serments de ses vassaux, mais il résidait de préférence à Bordeaux et à Angoulême. Administrateur médiocre, il fut assisté dans le gouvernement par des hommes expérimentés, dont le plus remarquable, le connétable d'Aquitaine, Jean Chandos, fixa sa résidence à Niort, au cœur du Poitou.

 

 Chandos, issu d'une noble famille du comté de Hereford, était le plus habile des capitaines anglais.

D'une bravoure froide et réfléchie, aussi prudent que vaillant, il avait contribué au gain de la bataille de Poitiers; il fut le véritable vainqueur d'Auray et de Navarette. Il possédait comme administrateur les qualités propres à séduire ses administrés poitevins : la générosité, l'humanité, la douceur, la prudence. Il était, dit Froissart, « si sage et imaginatif qu'il eût trouvé moyen de ramener la paix ».

Un tel homme, qui mourut regretté de tous, eût été capable de rallier le Poitou à la cause anglaise.

Il fit preuve dans son gouvernement d'un effort d'impartialité. Si l'administration supérieure fut donnée à des chevaliers anglais, les autres charges de justice, de finance, de police furent attribuées à la fois à des Français, à des Poitevins, à des sujets d'Edouard III.

Pour la garde des forteresses, la plupart des châtelains furent choisis parmi les gens de guerre, originaires d'Angleterre, sans qu'on exclût systématiquement les chevaliers du pays. La noblesse poitevine, séduite par Chandos, se rallia sans difficulté, accepta les fonctions que lui offrirent ses nouveaux maîtres, prit part aux diverses expéditions anglo-gasconnes.

Le clergé se montrait froid. On chercha à le conquérir par des donations et des concessions de privilèges, mais il resta au fond du cœur attaché à la cause française. On ne parvint pas davantage à réconcilier le peuple avec les vainqueurs; il se renferma dans son hostilité. La bourgeoisie se divisa. Une partie des bourgeois de villes, satisfaite de voir les libertés municipales confirmées et accrues, se rattacha à la domination anglaise; l'autre resta irréductible.

La tentative malaisée à laquelle Chandos s'était voué demeura donc dans l'ensemble infructueuse.

Bientôt même, le luxe et le gaspillage effréné du prince d'Aquitaine, les énormes dépenses de ses entreprises guerrières l'obligèrent dès 1364 à exiger d'un pays épuisé des taxes extraordinaires ou fouages qui ruinèrent le prestige de son gouvernement et qui le rendirent impopulaire.

 

Malgré une assemblée tenue à Poitiers, les villes et les vassaux se refusèrent à payer ces nouveaux impôts.

 

D'autre part, la justice anglaise et le Parlement créé à Bordeaux violaient les coutumes locales et couvraient les exactions des sénéchaux ou des autres agents princiers. Le réveil économique ne se produisait pas. L'administration anglaise se montrait aussi impuissante que sa devancière à empêcher les brigandages des Compagnies qui s'exerçaient jusqu'au cœur du Poitou.

 

La province regrettait de plus en plus la domination antérieure.

 

Les Anglais n'avaient, en réalité, pour appui qu'une minorité. Lorsque, en 1368-69, Charles V rompit le traité de Brétigny, tout était prêt pour le triomphe de l'offensive française. En cinq années, le Poitou allait retourner, pour n'en plus jamais sortir, au giron de l'unité nationale.

La restauration de cette unité, œuvre d'un grand roi, Charles V, servi par un homme de génie, du Guesclin, fut facilitée dès le début en Poitou par la défection d'une partie de la noblesse et par les complicités que les chefs de bandes français trouvèrent dans la population. Les seigneurs de Rochechouart, de Pons, de Chauvigny, d'Aunay, de Rais, de la Trémoille se rangèrent dès le commencement des hostilités du côté de la France.

La plus importante de ces défections avait même précédé la guerre. C'était celle du meilleur lieutenant de du Guesclin, Olivier de Clisson, dont les domaines commandaient l'accès du Bas-Poitou et du Bocage.

Une campagne d'escarmouches et de surprises, où se distinguèrent les chevaliers français, bretons et poitevins, le comte de Sancerre, Jean de Bueil, Jean de Kerlouët, Guillaume Gouffier, ancêtre de l'amiral Bonnivet, précéda la campagne décisive.

 

Les bandes franco-bretonnes occupèrent Mirebeau, défirent les Anglais sous les murs de Lusignan, enlevèrent par escalade la Roche-Posay. Mais Chandos et les Anglais de leur côté ravageaient les terres du sire de Chauvigny, prenaient la Roche-sur-Yon, envahissaient le Loudunais.

 

 Toutefois, les hostilités ne tardaient pas à tourner définitivement à l'avantage des Français. Les bandes bretonnes entraient par surprise à Saint-Savin sur Gartempe, et dans un combat livré au pont de Lussac, le 1er janvier 1370, périssait le meilleur homme de guerre d'Edouard III, Jean Chandos. Dès lors, les succès se multiplièrent.

 

En juillet 1370, les Franco-Bretons surprenaient Châtellerault et faisaient prisonnier le vicomte Louis d'Harcourt, partisan des Anglais.

 

A Poitiers, le parti français s'organisait.

Un complot de la bourgeoisie était découvert en août; son chef Jean Boschet fut torturé et exécuté.

Le dernier effort du Prince Noir, outré du progrès des armes françaises, à savoir le sac de Limoges, eut pour unique effet de rendre la domination anglaise encore plus odieuse.

Le départ du prince laissa le commandement à des capitaines de second ordre, dont l'un, Robert Knolles, battu à Pont-Vallain par du Guesclin et par Clisson, se réfugia en Poitou, pour se voir encore culbuté par ses vainqueurs sous les murs de Bressuire (janvier 1371).

La prise de cette ville livrait au connétable les clefs du Bocage. Il put dès lors entreprendre avec ses fidèles Bretons, Clisson, Kerlouët, Mauny, Beaumanoir, la conquête méthodique du Poitou.

Tandis qu'à l'ouest Clisson rejetait les débris des bandes de Knolles sur Parthenay et Olonne, au nord Kerlouët reprenait la Roche-Posay.

Du Guesclin lui-même, avec les ducs de Bourbon, de Berry et de Bourgogne, pénétrait à l'est. Il fit une campagne triomphante, dans l'été de 1372, enlevant en peu de temps Montmorillon, Chauvigny, Lussac, puis se rabattit sur Moncontour qu'il força à capituler, tandis que la bataille navale de la Rochelle ruinait la flotte anglaise, coupant les communications du Poitou avec l'Angleterre.

 

Un coup d'éclat couronnait cette revanche décisive des désastres de 1356.

Les émissaires du duc de Berry travaillaient depuis de longs mois le peuple, la bourgeoisie et le clergé de Poitiers. Profitant de l'absence de la majeure part des troupes ennemies, qui, sous les ordres du captal de Buch, du sire de Parthenay et des seigneurs poitevins du parti anglais, s'étaient concentrées à Charroux, pour se porter au secours de la place de Sainte-Sévère, du Guesclin et le duc de Bourbon, prévenus par les habitants, franchirent 30 lieues à marches forcées et arrivèrent dans la nuit du 6 août sous les murs de la capitale du Poitou.

Le 7 au matin, ils se firent ouvrir une des portes. Le duc de Berry accourut de son côté de Chauvigny. A midi, les Anglais, revenus en hâte, trouvaient les remparts aux mains des Français. Un Te Deum fut célébré à la cathédrale, au milieu de l'enthousiasme populaire. Le peuple se rua ensuite, avec les hommes d'armes, à l'assaut du château, où s'était réfugié le reste de la garnison anglaise.

Il en combla les fossés avec des fascines et en escalada les murs. Les vaincus furent massacrés ou rançonnés.

Le loyalisme du peuple de Poitiers s'était affirmé avec une telle force, que le trouvère Cuvelier, parlant de ces événements, put écrire ces mauvais vers au sujet des Poitevins :

Qui les aurait ouverts, ainsi qu'un porc lardé,

 On oroit en leur cueur la fleur de lis trouvé.

La prise de Poitiers donna un élan irrésistible aux vainqueurs. En quelques mois, d'août à novembre 1372, du Guesclin, Clisson et les ducs reprenaient les trois quarts du Poitou. Presque chaque jour était signalé par un nouveau triomphe.

Le peuple de Niort, à la nouvelle de l'entrée des Français dans la capitale de la province, tentait un soulèvement contre les Anglais. Il expia son infructueux élan de patriotisme par le pillage et le massacre (août 1372). Mais la défaite des Anglo-Poitevins et la prise du meilleur des capitaines gascons survivants, le captal de Buch, à Soubise (23 août), vengea l'héroïque sacrifice des Niortais.

Peu après, c'étaient Oléron, , Marans, la Rochelle (août-septembre) qui ouvraient leurs portes, puis Saint-Maixent et Benon. Les barons poitevins du parti anglais, découragés, signaient la convention de Surgères, s'engageant à se soumettre, s'ils n'étaient secourus avant le 30 novembre par Edouard III (18 septembre).

De tous côtés, les villes acclamaient leurs libérateurs. Angoulême, Saint-Jean d'angely, Saintes, suivaient l'exemple de Poitiers.

L'armée des ducs occupait Civrai, Melle, Lezay, Chef-Boutonne, enlevait d'assaut Fontenay le Comte (9 octobre), dont le roi fit cadeau à du Guesclin.

En Haut-Poitou, Montreuil-Bonnin était repris. En Bas-Poitou, Clisson recevait la soumission d'une foule de châteaux.

Enfin le 1er décembre 1372, les seigneurs poitevins, restés fidèles à Edouard III, ne recevant pas de secours, capitulaient à Thouars, devant du Guesclin, et le même jour prêtaient hommage au duc de Berry, mandataire du roi, à Loudun.

Les vicomtes de Châtellerault et de Thouars, les sires de Parthenay, de Vivonne, d'Argenton, d'Angles, de Surgères et les autres hauts barons se ralliaient de bonne grâce à la cause française. On leur facilita le ralliement par de larges concessions, comme on avait récompensé la bourgeoisie par l'octroi de privilèges.

 

Le 11 décembre 1372, les conquérants du Poitou faisaient à Paris une entrée triomphale.

 

En 1373, le héros breton achevait son œuvre en écrasant les débris des garnisons anglaises du Poitou à Chizé (21 mars).

Aussitôt après, Niort ouvrait ses portes au connétable. Les dernières forteresses occupées par l'ennemi, Château-Larcher, Lusignan, Morthemer, Gençay en Haut-Poitou, la Roche-sur-Yon et Mortagne-sur-Sèvre en Bas-Poitou, capitulèrent successivement.

En février 1375, il ne restait pas un pouce de terre aux Anglais dans la province. Le Poitou avait fait pour jamais retour à la France.

Le rétablissement de l'ordre et la restauration partielle de la prospérité économique le rattachèrent par des liens plus forts à la monarchie, en attendant que la communauté de souffrances dans une dernière crise nationale rendît ces liens indissolubles.

Pendant près de quarante ans, sous le gouvernement réparateur de Charles V et du duc de Berry, le Poitou connut de nouveau les bienfaits de la paix ; il put réparer, en partie du moins, les ruines accumulées par les désastres passés.

Durant un tiers de siècle, gens de guerre et brigands avaient promené l'incendie, le viol, le massacre, le pillage dans les provinces de l'Ouest. Ils les avaient épuisées par leurs rapines. Ils « vuidaient de vivres tout le pays, dit Froissart au sujet du Poitou, et encore y faisaient-ils moult de maux et de vilains fais, mais en fait de guerre il n'y a nul remède ni point de mercy ».

Les paysans, exposés à tous les mauvais traitements, abandonnaient la culture du sol, pour se réfugier dans les lieux fortifiés. Les relations commerciales étaient souvent interrompues, et, comme pour aggraver la crise, des taxes douanières intérieures avaient été malencontreusement établies par les Valois. Les artisans et les patrons dans les villes voyaient leurs industries languir. La multitude « des pauvres méchaniques », comme dit Froissart, puisa dans sa détresse un stimulant de plus pour sa haine contre l'Anglais.

En 1346, en 1347, en 1350, en 1362, en 1363, en 1364, en 1370, des famines accrurent la détresse des populations.

Celles-ci, décimées par la faim, le furent encore par d'effroyables épidémies. La plus fameuse, la peste noire, en 1348, enleva une multitude d'habitants, du tiers à la moitié, spécialement dans les régions de Poitiers, de Lusignan, de Ruffec et de Melle. Elle apparut et fit de nouveaux ravages en 1362.

En 1369, dit un document émané de la chancellerie royale, « le pays de Poitou est fort gâté et détruit et tout démuni de vivres ». Les champs sont en friche ; les ruines des villages et d'une foule d'abbayes ou d'églises jonchent le sol.

En une seule campagne (1346), 10 monastères et 52 paroisses avaient été détruits. Un certain nombre disparurent pour toujours. Une population misérable végète dans les villes, dont l'enceinte est trop large pour le nombre des habitants. A Niort, la mortalité a été si grande qu'on ne peut trouver assez de gens valides en 1367 pour faire le guet.

Après l'expulsion des Anglais, la sage administration de Charles V et de son frère le duc de Berry donna au Poitou la tranquillité nécessaire pour réparer les effets de ces désastres. Les traditions fermes et prudentes du gouvernement de Saint Louis et d'Alfonse de Poitiers reparurent sous un grand roi, dont les maximes inspirèrent les légistes, serviteurs de l'idée monarchique et conseillers du comte de Poitou. Jean de Berry, qui administra la province pendant près d'un demi-siècle (46 ans), l'avait reçue de nouveau en apanage de son frère aîné, Charles V, en novembre 1369. Il était le troisième fils de Jean le Bon et avait près de trente ans quand il fut pourvu du Poitou. Ce prince, d'une culture si raffinée, avait une tête ronde de paysan madré, au nez camard, aux pommettes saillantes.

Il était laid, mais d'une laideur spirituelle ; sa physionomie s'éclairait d'yeux pétillants de malice. De mœurs régulières, époux affectueux et prévenant, il apporta dans ses trois mariages la même tendresse. Il était le type accompli du prince grand seigneur, libéral, courtois, magnifique, dévot et aumônier. Il avait une intelligence fine, souple, vive et pénétrante, des goûts d'artiste et de lettré qui lui ont assuré une place éminente parmi les promoteurs de la première Renaissance en France. Mais il était dépourvu des qualités d'un véritable chef d'Etat.

C'était un épicurien sensuel, gourmand, épris de distractions, de voyages, de chasses, voire même de jeux de hasard, attentif même aux parades des bateleurs, bien qu'il fût raffiné dans sa toilette, sa table et ses distractions intellectuelles. Il promenait sur toutes choses une curiosité amusée. Vaniteux à l'extrême, superbe, crédule, peureux, vindicatif, prodigue et dépensier, endetté à la fin de sa vie de 200.000 écus d'or, il fut d'une âpreté et d'une rapacité peu communes à l'égard d'une partie de ses administrés, ceux des riches provinces du Languedoc. Au contraire, il a été pour le Poitou un administrateur, sinon débonnaire, du moins supportable.

Il y figura pendant onze ans comme l'auxiliaire modeste de Charles V, soucieux, suivant les maximes de ce roi, « d'administrer sagement la chose publique ».

Sous le gouvernement de Charles VI, il est vrai, son influence grandit. On lui donna, outre le Berry et le Poitou, le gouvernement de la Guienne, du Languedoc et de l'Auvergne, près d'un tiers du royaume.

 Il eut alors la manie des grandes alliances pour ses enfants, fit épouser à un de ses fils la sœur du roi, Catherine, établit ses autres fils et ses filles dans les maisons d'Armagnac, de Bourbon, de Montpensier, et parvint aussi à faire passer dans sa famille la Basse-Marche, qui arrondissait son apanage du Poitou. Lui-même en 1405 acquérait du dernier seigneur de Parthenay les importantes possessions de cette dynastie féodale en Gâtine. Mais il n'avait pas l'âpre ambition, ni la forte personnalité de son frère Philippe, duc de Bourgogne. S'il fut hostile aux hommes de petite noblesse et de bourgeoisie, tels que Clisson et la Rivière, qui essayèrent pendant quelques années de restaurer l'administration de Charles V et de la soustraire à l'influence des princes, il s'accommoda de leurs successeurs.

Le principal de ces derniers ministres, Jean de Montaigu, gagna même les bonnes grâces du duc de Berry en flattant ses goûts de collectionneur. Le Poitou fut donc administré d'après les traditions et suivant l'impulsion du pouvoir central.

Le roi s'était réservé dans l'apanage les droits de souveraineté. L'administration générale continua à y être dirigée dans le même esprit que celle du reste du royaume. Les fonctionnaires supérieurs du comte, lieutenant général, procureur général, avocat fiscal, chancelier, receveur et trésorier général, clercs, des comptes, maîtres des eaux et forêts, choisis, les uns parmi les gens d'Eglise, les autres parmi les gens de robe, étaient imprégnés de l'esprit d'obéissance monarchique. Le Conseil du comté, recruté de la même manière, n'avait pas de maximes différentes. Les sénéchaux, pris dans la noblesse, les prévôts, les châtelains, les fonctionnaires subalternes ou sergents, qui remplacèrent les agents anglais, n'eurent aucune peine à rétablir les anciennes pratiques administratives. L'autorité royale fut restaurée sans difficulté.

Une administration régulière, qui ne fut pas d'ailleurs exempte à l'occasion de violences et d’arbitraire, rétablit le bon ordre dans la province. Le pouvoir central s'était d'ailleurs réservé dans l'apanage, outre le droit de surveillance générale, les principales prérogatives judiciaires. A plusieurs reprises, pendant cette période, le Parlement de Paris envoya en Poitou des commissions de magistrats, pour tenir des assises ou Grands Jours, les chargeant de rendre une justice plus stricte. Il y eut même à demeure un fonctionnaire royal, appelé le bailli des exemptions, qui eut la tâche de statuer sur les causes réservées au roi dans la province et de maintenir les droits royaux, avec l'aide de lieutenants. Si la justice royale ne fut pas toujours indemne du reproche d'arbitraire et de fiscalité, elle avait du moins l'avantage d'introduire plus d'ordre et de refréner l'esprit d'anarchie. La jurisprudence était améliorée par la rédaction des coutumes.

C'est le secrétaire du duc de Berry, Jacques d'Ableiges, qui eut le mérite de préparer la publication du Grand Coutumier de France, faite à Poitiers en 1418, après trente-six ans de travail.

C'est à Parthenay, en 1417, qu'une commission de gens de loi, présidée par le bailli de Gâtine, publia la Coutume du Poitou, premier recueil des lois de la province.

La lourdeur des nouvelles taxes, fouages, aides, impôts sur le sel, qui suppléaient à l'insuffisance des revenus du domaine et que rendaient inévitables, non seulement les besoins de la réorganisation militaire, mais encore les exigences incessantes d'un prince toujours obéré, suscita, il est vrai, en Poitou quelques révoltes populaires localisées, par exemple en 1384. Mais il semble que la province ait été beaucoup moins pressurée par le duc que le Languedoc. La fiscalité royale et comtale paraissait moins insupportable, après l'effroyable crise qu'on venait de traverser.

Du moins, une part notable de ces revenus fut employée à l'œuvre utile de la réorganisation défensive de la province. Des compagnies d'hommes d'armes et d'archers, passées régulièrement en revue et payées par des trésoriers, des guerres, furent cantonnées sur les principaux points du pays.

Les forteresses étaient remises en état et pourvues de garnisons, sous les ordres de capitaines et de châtelains. A Poitiers, le château et l'enceinte fortifiée étaient l'objet de grands travaux de réfection et d'agrandissement, qui firent de la capitale du Poitou une place d'armes formidable. La province fut désormais à l'abri des coups de main; elle put, au moment du danger, devenir le réduit central inexpugnable de la défense nationale. Il y eut, sans doute, quelques nouvelles poussées de brigandage de la part des gens de guerre, comme en 1385 et 1392; mais la sécurité publique ne fut depuis 1375 que rarement troublée, soit par les troupes françaises, soit par les garnisons anglaises, pendant les rares intervalles où les trêves entre la France et l'Angleterre, renouvelées depuis 1387, se trouvèrent rompues.

 

Histoire du Poitou: LE POITOU PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS (1340-1453).  <==.... ....==> Histoire du Poitou: L'administration royale, au temps du gouvernement du duc de Berry

 

 


 

 

Thouars ; La Tour du Prince de Galles , Edouard de Woodstock dit aussi Prince Noir d'Aquitaine -

Les murailles qui entourent Thouars sont fort épaisses. Au nord, elles sont très-hautes, entourées d'un double fossé, flanquées de nombreuses tours rondes ou carrées, très- rapprochées les unes des autres. Quelques-unes sont en pierre de taille. Les autres parties des murailles ne sont garnies de tours qu'à de grandes distances, parce quête rocher qui les portées!



En temps de siège - Mort du Prince Noir Édouard de Woodstock

EDOUARD, prince de Galles, surnommé le prince Noir, à cause de la couleur de son armure, né à Woodstock en 1330 d'Édouard III et de Philippa de Hainaut, m. en 1376. Dès l'âge de 15 ans, il accompagna son père en France, et débuta d'une manière brillante à la bataille de Crécy, 1346.