Jean de France, duc de Berry, comte de Poitou et sa fille Bonne de Berry

Fils du roi de France Jean le Bon, Jean de Berry dédie sa vie à la couronne.

Né en 1340, il devient très jeune comte de Poitou et participe en 1356 à la célèbre bataille de Poitiers, au cours de laquelle Edouard, prince de Galles, capture le roi de France. Otage en Angleterre pendant 4 ans.

Il épouse le 24 juin 1360, avant de quitter la France à CARCASSONNE, Jeanne d’Armagnac (morte à Poitiers, le 30 janvier 1388), fille du comte d'Armagnac Jean Ier et de la comtesse de Charolais Béatrice de Clermont, petite-fille de Robert de Clermont et reçoit en apanage le duché de Berry et d’Auvergne.

Trois enfants au moins sont issus de cette union :

-          Bonne DE BERRY (château de Mehun-sur-Yèvre, janvier ou février 1367 - château de Carlat, 30 décembre 1435), vicomtesse de Carlat et de Murat

-          Marie (second trimestre 1375-1434), duchesse d'Auvergne et comtesse de Montpensier (1416-1434)

-          Jean II DE BERRY, Duc DE BERRY 1377-1401

A partir de 1368, il participe à la reconquête du Poitou, avant de se voir confié dans les années 1380 la charge du Languedoc.

En 1390, il épouse Jeanne II (1378 peu avant 1423), comtesse d'Auvergne (1404-1423) et de Boulogne (1404-1423), sans postérité de cette union.  Il meurt quelques mois après la défaite française d’Azincourt, le 15 juin 1416. Sans héritier mâle, son apanage revient entre les mains du roi.

Jean de Berry eut aussi un fils naturel, nommé Owuoald, né durant sa captivité en Angleterre d'une femme écossaise, cité en 1415.

Jean Froissart mentionne la présence, dans l'entourage du duc, d'un certain Jacques Thibaut.

Mécène actif, il mène sur ses terres une politique de grand bâtisseur. A Poitiers, il invite ses architectes à transformer le château triangulaire, ainsi que la grande salle d’apparat et la tour Maubergeon du palais des comtes de Poitou. il est aussi ç l’origine de la construction, en face de l’église Notre Dame la Grande, d’un « gros horloge », aujourd’hui disparu.

L'administration royale, au temps du gouvernement du duc de Berry, s'inspirant même des principes d'une sorte de monarchie tempérée, maintint une certaine autonomie et assura l'exercice des libertés locales en Poitou. Le clergé poitevin, docilement dévoué à la royauté, vit ses privilèges, franchises, sauvegardes confirmés. La noblesse s'empressa à la cour fastueuse du duc, accepta les charges officielles, les hauts emplois civils et militaires, alla batailler avec Louis d'Anjou, Jean de Bourgogne et Boucicaut en Italie, sur le Danube et en Orient. Elle plia de nouveau la tête sous le joug des gens du roi. La bourgeoisie fournit en foule des agents au prince. Les trois ordres furent autorisés à se réunir en Etats provinciaux.

L'existence de ces derniers en Poitou est dès lors assurée; leurs convocations sont fréquentes. On sollicite leur consentement pour la levée des aides ou contributions de guerre. Ils votent l'impôt et en font la répartition générale. Les villes privilégiées de la province, comme Poitiers et Niort, ont gagné à l'expulsion des Anglais la confirmation et l'extension de leurs libertés municipales. Elles ont une réelle autonomie administrative, judiciaire et financière, sous le contrôle des hauts fonctionnaires royaux, à charge de fournir au roi le secours de leurs milices, de leurs subsides financiers, et de reconnaître la supériorité de la justice du roi.

Pendant ce demi-siècle, la stabilité sociale s'accrut, bien qu'on puisse observer dans la société poitevine les traces profondes des vices et les survivances de l'ère des troubles. Dans la noblesse, les goûts de luxe, l'immoralité, le désordre et le gaspillage, l'indiscipline et le faux point d'honneur chevaleresque persistaient, tandis que déclinait la fortune territoriale. Le clergé, que la crise récente venait d'appauvrir, était envahi par les mauvaises mœurs, par la cupidité et l'ignorance. La cour d'Avignon distribuait les bénéfices en Poitou, comme ailleurs, à des clercs non -résidents, et pressurait le corps ecclésiastique, qui, à son tour, rançonnait les fidèles.

Le tiers-état urbain et rural fut la classe qui profita le plus de cette accalmie de quarante ans. Les campagnes se repeuplèrent peu à peu. Les paysans remirent en valeur les terres. L'agriculture paraît avoir recouvré en Poitou avant 1422 une partie de son ancienne prospérité. Mais les gens des campagnes eurent plus d'une fois à souffrir de la tolérance que rencontrait encore auprès du pouvoir la tyrannie de certains seigneurs, et surtout des excès intermittents des fonctionnaires ou des gens de guerre du roi. On en eut la preuve au moment de la jacquerie des Tuchins, que le duc de Berry dut réprimer dans une partie du Poitou, aussi bien qu'en Limousin et qu'en Auvergne (1380-84).

Les artisans de quelques villes ou bourgs y participèrent aussi. Mais en général la renaissance économique, qui se produisit alors, fut surtout favorable aux centres urbains, dans lesquels se réorganisèrent les industries locales, notamment la draperie, le travail des peaux, du bois, des métaux et le commerce de l'alimentation, tandis que des ateliers de verrerie se formaient dans les régions forestières.

Avec le rétablissement des moyens de communication, avec la réorganisation du crédit, des foires, et le nouveau développement des marchés, le trafic intérieur s'accrut. Niort parvint, grâce aux travaux que le duc de Berry fit exécuter pour y remettre en état le port fluvial (1377-1412), au rang de premier centre commercial du Poitou, où les bourgeois faisaient près de 2 millions d'affaires en 1420.

La Rochelle redevint le grand entrepôt du commerce maritime, qui mit en relations le Poitou avec la péninsule ibérique et les pays du Nord. Le génie colonisateur français s'éveillait à ce moment, aussi bien chez les Poitevins que chez les Basques et les Normands. C'est un gentilhomme du Poitou, Gadifer de la Salle, ancien compagnon de du Guesclin et chambellan du duc de Berry, type du chevalier accompli, qui eut l'honneur, après avoir guerroyé contre les païens de Prusse, de fonder pour un moment avec Béthencourt, par son courage et sa décision (1402-1405), la première grande colonie française dans l'archipel des Canaries en face de cette Afrique, où s'est créé depuis le plus important de nos empires coloniaux, et où il médita même la création d'un comptoir au Sénégal.

 

C'est toutefois dans le domaine intellectuel que le duc de Berry exerça son influence de la façon la plus remarquable. C'était en effet un Mécène, épris de toutes les manifestations de la littérature, de la science et de l'art. Il fut vraiment en Poitou le promoteur d'une première Renaissance qui a immortalisé sa mémoire. Comme son frère Charles V et plus encore que son père Jean le Bon, il avait une curiosité intellectuelle qui s'étendait à tout, et une véritable passion de collectionneur et d'amateur.

 Comme les Papes, comme les autres princes de la maison des Valois, il eut le goût des collections scientifiques. Il rassemblait dans des sortes de musées, de cabinets d'histoire naturelle, de jardins des plantes, de ménageries, prototypes de nos muséums, à la fois des monnaies et des médailles, des minéraux rares, des végétaux précieux, des animaux de toute sorte, oiseaux, chiens, dromadaires, chamois, jusqu'à un ours qu'on lui vendit à Melle, jusqu'à des pièces de paléontologie. Au pavillon du château de Poitiers, il a une volière remplie d'oiseaux avec un gardien spécial. Il s'est créé également la plus belle collection de diamants, de pièces d'orfèvrerie, de reliquaires, de châsses, de ciselures, d'objets d'art, qui ait été réunie de son temps, et il en confie la garde au trésorier de Saint-Hilaire.

Comme Charles V, il aime à la folie les manuscrits. Il en a réuni, à prix d'or, jusqu'à trois cents.

Si sa bibliothèque est moins nombreuse que celle du roi au Louvre, elle lui est supérieure par le choix, le luxe de la calligraphie, des enluminures et des reliures. Cette bibliothèque est l'image des goûts et des connaissances encyclopédiques du comte de Poitou.

Le duc a connu à la cour de son père un Poitevin, qui fut le secrétaire du roi Jean et le principal promoteur de l'humanisme en France, Pierre Bersuire, dont il gardait et lisait les œuvres dans sa collection de manuscrits. Bersuire, qui fut l'ami de Pétrarque, donna la première traduction française de Tite Live, qui eut une immense popularité en France, en Espagne et en Italie parmi les lettrés. Il avait fait ainsi connaître l'histoire romaine, jusque-là déformée par des fables, et contribué à faire passer dans notre langue quelque chose de l'ampleur et de la précision de la langue latine. Le duc de Berry se faisait aussi traduire Cicéron, Ovide, Valère Maxime, le pseudo-Sénèque, sans compter les humanistes latins d'Italie, Boccace et Pétrarque.

Il contribuait ainsi à renouer dans son apanage la tradition littéraire antique, d'où devait sortir la seconde Renaissance, plus brillante que la première.

Dans sa cour de Poitiers ou de Lusignan, il aimait également à se faire lire les poésies françaises de ses contemporains, tels que Machaut et Christine de Pisan, les vieilles épopées et les nouvelles, depuis celles du cycle national et depuis les romans de la Table Ronde jusqu'au Roman du Renart.

C'est certainement en Poitou que son secrétaire Jean d'Arras composa, à la demande de Marie de Bar, fille du duc, la fameuse histoire fabuleuse de Mélusine, qui eut, dans les milieux aristocratiques d'abord, puis dans les milieux populaires, une prodigieuse diffusion pendant plusieurs siècles.

Jean de Berry encourageait les comédiens et les jongleurs. Il se délectait aux pantomimes, farces et mystères. Il ne dédaignait pas en 1378 d'assister aux « danses et esbattemens » des joyeux comédiens improvisés de Fontenay en Bas-Poitou. Il s'intéressait encore aux spéculations scientifiques, aux premières publications astronomiques, aux essais cosmographiques de Pierre d'Ailly, aux compilations d'histoire naturelle et de physique du Poitevin Bersuire, aux traductions des ouvrages d'Aristote, et jusqu'aux ouvrages de médecine que lui fournissait son médecin Simon Allegret, chanoine de Saint-Hilaire. Fort dévotieux, il lisait les livres d'heures et les ouvrages de piété.

 Il se plaisait aussi aux discussions morales, dont les traductions de Pétrarque, de Boccace, de Sénèque, de Cicéron lui donnaient des spécimens, voire même aux problèmes de philosophie théologique, que Bersuire avait agités avec une réelle liberté d'esprit. Il était enfin curieux de l'histoire de l'antiquité aussi bien que des vieilles chroniques françaises. Les applications pratiques des sciences le captivaient au plus haut point. Il s'occupait d'agronomie, d'explorations géographiques, d'astrologie. A l'exemple de Charles V, qui avait fait exécuter à Paris la grosse horloge de la tour du Palais, le duc de Berry faisait, en grande partie à ses frais, établir à Poitiers, par son horloger Merlin et son saintier Osmont, dans un beffroi en charpente, situé en face de l'église Notre-Dame-la-Grande, la première grosse horloge qu'on eût vue en Poitou.

L'art sous ses diverses formes dut encore plus à ce Mécène d'esprit ouvert, qui appelait auprès de lui les artistes d'Italie, de Flandre, de Bourgogne, d'Espagne orientale, pour leur confier l'exécution de ses travaux. Les anciens corps religieux, soit par égoïsme, soit par suite de leurs embarras financiers, négligeaient la construction de nouveaux monuments.

Le XIVe siècle en Poitou n'a guère laissé, comme témoignages de l'art gothique, que les cathédrales de Luçon et de Maillezais. Le duc de Berry contribua au contraire beaucoup à la renaissance architecturale dans son apanage. Il aida à l'achèvement de la belle cathédrale de Poitiers, dédiée en 1379. Peut-être a-t-il encouragé la construction de la flèche de l'église Notre-Dame de Niort.

Grand bâtisseur de châteaux et de palais, il restaura le château de Lusignan, et transforma le palais des comtes à Poitiers en une splendide résidence, vrai chef-d'œuvre de l'architecture civile de cette période de transition. Sous la direction de deux grands artistes, Guy de Dammartin et Jehan Guérard, il fit construire la tour Maubergeon, donjon allongé, élégant et gracieux, orné de tourelles angulaires, de salles intérieures, où pénétrait la lumière par de doubles fenêtres, décoré de magnifiques sculptures, recouvert d'une toiture en plomb estampé et doré. Il fit édifier la magnifique façade méridionale de cet édifice, la délicate chapelle et sa sacristie, la grandiose salle des gardes avec sa cheminée monumentale, ses grandes baies ajourées à galbes fleuronnés, sa galerie et sa tribune, d'où des escaliers tournants conduisaient à des chambres et à un oratoire pavé en carreaux peints. Il dota ainsi la capitale du Poitou d'un monument à la fois majestueux dans son ensemble, varié et délicat dans ses détails, qui compte parmi les plus beaux de l'ancienne France.

Les sculpteurs flamands et bourguignons, tels que Jehan de Huy et Hennequin, qu'il appela à Poitiers, exécutèrent à l'hôtel de Vivonne, près de l'abbaye Sainte-Croix, le monument funèbre du duc qui devait être placé dans la cathédrale de Poitiers et qui a été perdu. Mais on peut admirer encore sur la façade du Palais et de la tour Maubergeon, ainsi que dans la grande salle des gardes, des statues d'un art réaliste, plein de sincérité, de vie et de délicatesse, figures de saints, d'anges, portraits de princes, qui ornent les dais placés à l'extérieur et les galeries intérieures. D'autres artistes, Mornant, Arthemon, Regnauldin de Bossu décorèrent la galerie du palais et le château de Poitiers de sculptures sur bois. Un atelier de céramistes, installé rue des Fours en l'hôtel de Vivonne, exécuta dans le goût italien et hispano-moresque, sous la direction de Jean de Valence, les carreaux émaillés, les faïences et les mosaïques dont on orna ces édifices. Le peintre Henry l'Ancien embellit ces monuments de verrières.

Les huchiers les plus fameux, tels que Cirasse, y fournirent le mobilier, y placèrent les lambris et les panneaux. De magnifiques tapisseries de haute lisse et des broderies ornèrent les appartements et la chapelle. Le duc fit travailler, pour accroître les trésors d'orfèvrerie qu'il y entassa, des orfèvres poitevins, parisiens et italiens. Il y amena ses peintres enlumineurs et miniaturistes, les Beauneveu, les frères Van Eyck, surtout le grand artiste Pol de Limbourg, qui peignirent sur ses livres d'heures les admirables groupes, les personnages, les paysages, les scènes de la vie rurale poitevine, observées autour des châteaux de Poitiers et de Lusignan. Dans ces mêmes châteaux, il aimait à entendre le jeu de ses grandes orgues, les joueurs de trompettes, de hautbois, de cornemuses, de cor et d'instruments à cordes qui composaient sa musique de chambre.

Depuis l'époque de Guillaume le Grand, de Guilhem V et d'Aliénor d'Aquitaine, le Poitou n'avait pas connu de princes dont l'activité intellectuelle eût été aussi remarquable. Mais la renaissance dont le duc de Berry avait été le promoteur ne fut qu'une courte lumière entre deux grandes périodes de ténèbres.

Le demi-siècle de demi-tranquillité qu'il venait de procurer au Poitou avait été précédé d'une crise effroyable. Une autre crise douloureuse allait lui succéder et clore l'histoire du Moyen Age.

Pendant cette période critique qui dura près de quarante ans, la guerre civile et l'anarchie portèrent une rude atteinte à l'œuvre du gouvernement réparateur de Charles V et de son frère le comte-duc. Mais, si le Poitou souffrit beaucoup des malheurs du temps, il ne connut pas du moins les désastres que l'invasion étrangère infligea à une grande partie du royaume.

Bien mieux, il eut l'honneur de devenir l'asile du gouvernement national et le centre de la résistance contre l'Anglais.

 

La paix dont la province jouissait depuis 1375 fut troublée d'abord par la guerre civile. Dans la lutte fratricide engagée entre les maisons de Bourgogne et d'Orléans, entre les Bourguignons et les Armagnacs, le duc de Berry, comte de Poitou, se trouva par ses alliances de famille entraîné du côté des derniers. Après avoir vainement essayé de former un tiers parti et de rétablir l'accord entre les deux factions, le duc se déclara pour les Armagnacs, dont il fut proclamé le chef, et il entraîna son apanage dans la lutte.

Aussi, lorsque les Bourguignons, victorieux avec l'appui des Parisiens, se furent emparés du pouvoir, s'empressèrent-ils de se créer des alliés en Poitou. Ils entraînèrent les sires de Parthenay et de Taillebourg. Un des assassins du duc d'Orléans, le Picard d'Heilly, nommé gouverneur de Guienne, - enleva Fontenay, Saint-Maixent, Molle, Civrai (1411), et entra sans coup férir à Poitiers (janvier 1412), tandis que les Armagnacs se fortifiaient dans Niort. Il est vrai que la paix d'Auxerre (août) rendit le Poitou au duc de Berry, mais le renouvellement des troubles eut encore son contre-coup sur la province, qui se trouva écrasée de taxes, obligée de fournir des contingents militaires contre les Bourguignons, livrée en proie à de nouveaux troubles.

Le duc de Guienne qui s'est avisé de vouloir gouverner seul avec l'appui du Breton Richemont, ayant spolié, au profit de ce dernier, le sire de Parthenay, la guerre se rallume dans le Bas-Poitou, où le grand baron dépouillé se déclare une fois de plus pour les Bourguignons, de concert avec le sire de Bressuire.

Elle y dure plus de quinze ans, accumulant les ruines.

Le duc de Berry n'en vit que les débuts. II mourait le 15 juin 1416, et le Poitou passait, comme apanage, d'abord au nouveau Dauphin, Jean, duc de Touraine, puis, après la mort de celui-ci, au Dauphin Charles (17 mai 1417). La guerre civile ouvrait la voie à la guerre étrangère.

 

Depuis 1375, une sorte d'accalmie s'était produite; quelques courses de garnisons anglaises, une descente à l'île d'Yeu, tels étaient les seuls incidents qui eussent troublé la tranquillité du Poitou. Mais en faisant appel à l'ennemi, Armagnacs et Bourguignons lui offraient les moyens de reprendre les plans d'Edouard III. Henri V, vainqueur à Azincourt (octobre 1415), et allié du duc de Bourgogne, devenait le maître de la France du Nord et de l'Ouest jusqu'à la Loire moyenne.

Le traité de Troyes lui livrait le royaume (21 mai 1420), dont il devenait régent en attendant la mort de Charles VI (1422).

Jamais la nationalité française ne fut aussi près de sa perte. Le Poitou fut dans cette crise tragique le refuge du parti national et le réduit suprême, avec la France centrale, de la défense de la patrie. Soustrait par le dévouement de la femme de son écuyer poitevin, Frotier, à la fureur du parti bourguignon, dans la nuit du 28 mai 1418, le Dauphin Charles avait transféré à Poitiers le siège de son gouvernement.

Il y convoquait presque aussitôt des Etats-Généraux « pour y travailler à l'apaisement et au relèvement du pays ». La capitale du Poitou, sa « bonne ville fidèle », comme il l'appelait, devint l'une de ses résidences habituelles, celle où il plaça vraiment les organes essentiels de l'administration royale. Celui que les Anglais appelaient le roi de Bourges fut en réalité surtout le roi de Poitiers.

Souvent, il séjourne au château, et de là il se rend dans les principales villes ou forteresses du Poitou. Il y promène ou il y berce son indolente jeunesse de valétudinaire malingre et vieillot. Faible et défiant, bien que judicieux, il y subit l'ascendant de favoris, dont les plus influents sont des gentilshommes poitevins.

C'est d'abord Pierre Frotier, personnage avide, brutal, violent, qu'il crée grand-maître de l'écurie, capitaine de Gençay, de Melle et de Poitiers, sénéchal du Poitou, auquel il confie la formation de sa garde écossaise, et qui devient, grâce à ses dons, baron de Preuilly et l'un des plus riches seigneurs de l'Ouest. Puis, quand les Armagnacs sont disgraciés, l'intervention du parti modéré que dirige, avec les princes d'Anjou, le grand-maître des arbalétriers, vieux Poitevin fort populaire, Jean de Torsay, fait un moment prévaloir l'influence de l'énergique Richemont, qui, par ses domaines de Parthenay et du Bas-Poitou, ainsi que par ses alliances avec les principaux seigneurs, domine une bonne part de la province où le roi abrite sa fortune (1425).

Le rude Breton, créé connétable, tient Charles VII en tutelle. C'est ainsi que, dans un conseil secret tenu à Poitiers, il décide la perte d'un nouveau et indigne favori, le premier chambellan, Pierre de Giac (1426, juin).

C'est sous les murs mêmes du château de cette ville, dans une prairie, sur les bords du Clain, que le roi put voir un jour d'été assassiner encore son récent confident, le baron de Beaulieu, auquel il venait de conférer les charges de grand-maître et de capitaine de Poitiers. Le connétable crut alors faire merveille, en plaçant auprès de son maître un nouveau favori, un autre Poitevin, le grand chambellan, Georges de la Trémoille, qui possédait de vastes domaines en Poitou et qui fut par sa rapacité, son esprit de basse intrigue, son indignité morale, son absence de sens patriotique, le mauvais génie de Charles VII, LaTrémoille, supplantant bientôt Richemont, engageait contre ce dernier en Bas-Poitou une guerre de brigandages (1428), et, pendant cinq ans, paralysait l'effort des partisans de la revanche nationale.

Triste gouvernement que celui de ce roi de Poitiers, aux mains de gens tarés, comme Giac, brutaux, comme Frotier, brigands, assassins et traîtres, comme la Trémoille!

Sans autorité sur les nobles qui l'entourent, Charles VII abandonne ce qui lui reste d'Etats à la merci du désordre, vit dans la gêne, et, comme le dit un contemporain, laisse la nef sans gouvernail. Dans cette espèce d'abdication de la royauté, le gouvernement, installé à Poitiers, suppléait par bonheur à l'insuffisance du souverain et maintenait intactes les fortes traditions de l'administration monarchique.

C'est là que s'installa la chancellerie royale, centre d'expédition de toute la correspondance et des actes officiels. Là, se fixa également le Grand Conseil du roi, où entrèrent, à côté des princes, certains grands seigneurs du Poitou, comme le vicomte de Thouars, les sires de Mortemart et de Pouzauges, outre le cardinal de Reims, devenu évêque de Poitiers, Simon de Cramaud, son successeur à l'évêché, Hugues de Combarel et d'autres prélats, ainsi que l'élite des hauts fonctionnaires éprouvés, parmi lesquels les Poitevins Claveurier, Rabateau, et Mérichon.

Leur expérience, leur souci de l'intérêt général, leur attachement au pouvoir royal se manifestèrent souvent dans cette période troublée. Le Parlement de Paris, transféré aussi à Poitiers, où il resta dix-huit ans et où il recruta une partie de ses membres, y fut le promoteur dévoué de l'influence souveraine. Malgré sa pauvreté, malgré les difficultés sans nombre que lui opposèrent les désordres et la turbulence des nobles, il maintint hautement les prérogatives de la justice royale, la tradition de l'ordre et de la paix publique. Il essaya d'empêcher la dilapidation du domaine de l'Etat. Il prépara ainsi la restauration prochaine de l'autorité.

Si Bourges reçut la Chambre des Comptes, c'est Poitiers qui fut le siège de la Cour des Aides, la suprême juridiction financière, gardienne des traditions administratives fiscales. Elle fut présidée par l'évêque de Poitiers, qui avait pour conseiller le lieutenant général de la sénéchaussée, Claveurier. Le Poitou fut donc l'asile des principaux corps administratifs de la monarchie. Il leur fournit de plus un grand nombre de leurs meilleurs agents.

D'ailleurs, le gouvernement royal, attentif à se concilier l'opinion, s'efforçait d'associer la nation à l'exercice du pouvoir. Les Etats-Généraux étaient souvent convoqués pour le vote des subsides et admis à formuler leurs remontrances.

Plusieurs de leurs sessions se tinrent à Poitiers.

De même, presque chaque année, les trois ordres du Poitou se réunissaient en Etats provinciaux.

La royauté semblait décidée à n'administrer qu'avec le concours des classes sociales les plus éclairées. C'est pour le même motif qu'à Poitiers, qu'à Niort, qu'à Saint-Maixent, étaient confirmées, voire même étendues, les libertés de la bourgeoisie.

Charles VII, préoccupé d'opposer au gouvernement anglo-bourguignon de Paris toutes les influences, organisait enfin dans la capitale du Poitou un centre d'études qui pût rivaliser avec l'Université Parisienne, dont les docteurs étaient les partisans dévoués de l'étranger. Il créait en 1431, avec l'appui du pape Eugène IV, l'Université de Poitiers qui devait former, en opposition avec celle de Paris, des théologiens, des légistes et des professeurs. Les moyens d'action de la monarchie nationale se trouvèrent, de cette manière, groupés dans la province fidèle.

La défense militaire s'y reconstituait en même temps. Poitiers est le quartier général où elle s'organise péniblement, avec le concours des milices et de la noblesse du pays.

C'est là que se rendent, sous la bannière du roi national, les bandes d'aventuriers Gascons, conduits par La Hire, celles des Écossais, sous les ordres de John Stuart et du connétable Buchan, celles enfin des Lombards, sous la direction du grand-maître des arbalétriers, Jean de Torsay. C'est en Poitou que ces chefs de bandes reçoivent des dotations en argent et en terres. Un Stuart devient ainsi duc de Châtellerault. L'effort déployé reste d'ailleurs longtemps insuffisant. La petite armée royale échoue en Gâtine au siège de Parthenay.

Elle sauve, il est vrai, l'Anjou de l'invasion anglaise par la victoire de Baugé (1421).

Mais, travaillée par l'indiscipline et réduite à de maigres effectifs, elle est impuissante, pendant huit ans, à enrayer les progrès des Anglais, qui s'avancent jusqu'à la Maine et à la Loire, et qui viennent mettre en octobre 1428 le siège devant Orléans, clef de la France centrale.

Le Poitou lui-même est inquiété par les incursions que des bandes anglaises tentent sur ses frontières. C'est le moment que choisissent la Trémoille et Richemont pour y vider leur querelle les armes à la main.

Dans cette situation presque désespérée aux yeux des politiques, le salut vint des masses populaires. Dans le Poitou, frémissant au spectacle du péril national et exalté par une sorte de fièvre patriotique, le bruit se répandit tout à coup, pendant l'hiver de 1429, qu'une jeune fille, inspirée de Dieu, était venue des Marches de Lorraine trouver le roi à Chinon, pour prendre en mains la délivrance du royaume. Charles VII, troublé, mais circonspect, n'osait ajouter foi à la mission de la Pucelle. C'est à Poitiers que fut prise la décision d'où devait sortir le salut de la France.

« Messire Dieu m'aidera », s'écria Jeanne, lorsqu'elle apprit qu'on la menait dans la capitale de son roi.

 

 

Le Poitou pendant la Guerre de Cent Ans; période du Prince Noir Édouard Plantagenêt <==.... ....==> État du royaume de France en 1429, la Porte de France Vaucouleurs

 Notice Historique sur le Château Triangulaire de Poitiers – Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou<==