Notice Historique sur le Château Triangulaire de Poitiers 2

Dans la seconde moitié du XIIe siècle, la ville est sous domination de la couronne d’Angleterre après le mariage d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri II Plantagenêt en 1152. De cette époque date la construction d’une vaste enceinte, qui remplace l’ancien rempart gallo-romain.

En 1204, Poitiers est rattachée à la couronne de France et le roi Philippe Auguste décide de construire un château de plan triangulaire, symbole de la reconquête de la ville, au confluent des rivières di Clain et de la Boivre.

Mentionné pour la première fois en 1232, ce monument devient l’un des points forts de l’enceinte, mais également un moyen de surveiller la population.

A la fin du XIVe siècle, l’architecte de Jean Berry, Guy de Dammartin, transforme le château en résidence princière. La planche du mois de juillet de l’ouvrage Les Très Riches Heures du duc de Berry fait passer l’édifice à la postérité.

Transformé en prison au milieu du XVe siècle, le financier Jacques Coeur est arrêté sur ordre du roi de France Charles VII au Château de Taillebourg,

et sera tenu prisonnier en juin 1453,dans le château d'où il s'évadera en octobre 1454 se réfugiant dans un couvent de Montmorillon.

Le château souffrira beaucoup lors du siège de la ville par les protestants en 1569.

Au XVI esiècle, le château sera la résidence du gouverneur de la ville, avant d’être démantelé à la fin du XVIe siècle.

Aujourd’hui ne subsiste du château que la tour du Sanitat, située à la confluence des deux rivières, tout au fond du square. C’est l’une des tours les plus puissantes conservées à Poitiers, avec des murs d’une épaisseur de plusieurs mètres.

En face, la tour de Rochereuil constitue elle un vestige de l’enceinte, et non du château. De dimension plus modeste, elle possède un appareillage de qualité. L’analyse architecturale des fenêtres de tir situe sa construction vers la fin XIVe siècle.

La tour du Cordier, localisée à proximité, au centre du carrefour de la porte de Paris, appartient elle aussi à l’enceinte.

Il est à peine besoin de rappeler que la série des enluminures commandées aux frères de Limbourg un peu avant 1416 pour Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou, pour le précieux manuscrit dit les Très riches heures comporte un calendrier.

Les_Très_Riches_Heures_du_duc_de_Berry_juillet

Ces enluminures justement célèbres du fait de leur qualité exceptionnelle sont conservées au musée du château de Chantilly. La plupart des mois de l'année sont accompagnés d'une scène champêtre et, comme nous dirions aujourd'hui, d'une vue d'une résidence royale ou seigneuriale. Pour le mois de juillet, la vie campagnarde est évoquée par des paysans occupés, les uns à tondre des moutons tandis que d'autres moissonnent, selon l'usage médiéval, à la faucille. Une petite rivière les sépare.

(tour du Sanitat)

 La résidence représentée a toujours été considérée comme étant le château qui, à Poitiers, s'élevait au confluent du Clain et de la Boivre et qui, de ce fait, couvrait, avec les défenses de la porte Saint-Lazare, les abords nord de la ville, soit la route de Tours antérieure à la route royale et à l'actuelle R.N. 10.

 ( Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou et sa fille Bonne de Berry)

Or, le mécénat de Jean de Berry vient de faire l'objet d'une magnifique étude consacrée spécialement aux ouvrages de peinture. Elle est l'œuvre de M. Millard Meiss, spécialiste de réputation internationale amplement justifiée (1). Commentant l'enluminure qui nous intéresse, l'auteur emploie cependant, quant à l'identité du château représenté, une expression dubitative selon laquelle celui de Poitiers « may be represented », littéralement « peut être représenté ». Dans un compte-rendu de cet ouvrage donné par M. Francis Salet dans le Bulletin Monumental, le doute est accusé sous cette forme : « J'approuve Mr. Meiss de mettre un point d'interrogation sur le château de Poitiers accompagnant le mois de juillet : l'identification me paraît douteuse » (2).

 ( la tour de Rochereuil)

Le problème mérite donc d'être examiné de nouveau. A mon avis, la solution en faveur de l'identification traditionnelle n'est pas douteuse.

Le château figuré par les frères de Limbourg a une configuration très particulière qui ne permet aucune confusion avec telle ou telle autre forteresse royale ou princière. C'est un bloc triangulaire doté d'une tour puissante à chacun de ses sommets. Il est baigné de douves pleines d'eau alimentées, d'une part, par la petite rivière bordée de saules qui, au premier plan, sépare le pré où s'affairent les bergers du champ animé par les moissonneurs et, d'autre part, par une autre rivière qui débouche de gauche. Certes, il serait bien imprudent d'affirmer que l'une plutôt que l'autre serait le Clain ou la Boivre ; mais le site de château de confluent est nettement exprimé. Certes également, les hautes collines sommées d'arbres qui encadrent la forteresse à gauche et à droite donnent une image complaisante des pentes de la Cueille Mirebalaise, sur la rive gauche du Clain, et de celles de Rochereuil sur la rive droite ; mais il n'est pas dit que les enlumineurs soient venus sur place étudier le paysage poitevin.

Notice Historique sur le Château Triangulaire de Poitiers

L'argument le plus décisif est fourni par les figurations anciennes assez nombreuses que nous possédons du château de Poitiers avant sa ruine à peu près totale si regrettable à tant d'égards. Leur énumération serait fastidieuse. Qu'il suffise de se reporter à la précieuse Histoire de Poitiers due à mon excellent ami Gaston Dez et au répertoire qu'il a si heureusement donné des vues anciennes de Poitiers (3).

Le château triangulaire de Poitiers d'après la topographie de Claude Chastillon 1648

Qu'il suffise aussi de consulter le catalogue de la récente exposition consacrée au Vieux Poitiers présentée par le Centre Régional de Documentation Pédagogique. Certes, il y a, entre ces vues anciennes du château, des variantes de détail parfois considérables ; mais un double trait commun demeure, le site de confluent et la forme triangulaire avec une tour à chaque sommet, forme qui n'est pas tellement courante. Cette ressemblance générale est confirmée par la gravure de Chastillon reproduite ici à titre d'exemple comme l'un des documents les plus convaincants (4).

Que l'on veuille bien, enfin, réfléchir au fait que Jean de Berry venait de consacrer vers 1382-1388 des dépenses considérables à des travaux de rénovation et d'embellissement de cette résidence.

Il en avait fait de même au vieux palais des ducs d'Aquitaine de Poitiers et au château de Lusignan. Celui-ci figure dans le même recueil pour le mois de mars.

Il y avait donc d'assez sérieuses raisons pour que la forteresse poitevine figurât en bonne place dans un manuscrit aussi précieux que les Très riches heures dues aux frères de Limbourg, délicats interprètes de la vie seigneuriale et de la vie campagnarde en France et ceci, paradoxalement, dans les pires moments de la guerre de Cent ans.

René CROZET. Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest et des musées de Poitiers

 

 

 

 

 

 RECHERCHES SUR LES SITES DE CHATEAUX ET DE LIEUX FORTIFIÉS EN HAUT-POITOU AU MOYEN AGE  <==.... .....==> Fortification de Pictavia, Poitiers capitale des Pictons.

 ==> Histoire du Poitou: L'administration royale, au temps du gouvernement du duc de Berry

==> Paysages et monuments du Poitou – Tour du Cordier, vestige des fortifications de Poitiers et le photographe Jules Robuchon

==> Niort le 21 septembre 1418, le dauphin Charles institut par une lettre la translation du Parlement royal à Poitiers


 

(1) MILLARD MEISS, French Painting in the time of Jean de Berry, Londres, 1967, t. I, p. 37 et fig. 421.

(2) Bulletin Monumental, t. 127, 1969, p. 61.

(3) G. DEZ, Histoire de Poitiers, Mém. de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 4" série, t. X. 1966, Poitiers, 1969.

(4) Claude Chastillon, Topographie françoise, Paris, 1648.