Château de Jarnac, Ses Barons et ses Comtes

Quand on descend les bords pittoresques de la Charente, quand on laisse derrière soi Angoulême, Châteauneuf, et peu après les coteaux de Saint-Même, on ne tarde pas à découvrir la ville de Jarnac, surgissant tout-à-coup de ses bosquets de peupliers, et se penchant sur le miroir du fleuve.

La Charente semble quitter à regret ces rives historiques ; elle revient sur elle-même dans cette vaste prairie toute diaprée de boutons d'or ; on dirait qu'elle ralentit sa course pour mieux donner au voyageur le temps d'admirer tant de beaux paysages, de respirer le parfum qu'y exhale une nature vivifiante, de regarder couler les paillètes blanches de l'onde qui passe en courbant les nénuphars sous ses molles caresses, de plonger enfin sa pensée dans l'histoire et de se remémorer tant de beaux noms et de glorieux personnages, jadis en honneur sur ces bords.

Ce voyage, accompli par un jour de printemps, remplit l'âme d'une tendre mélancolie. Plus d'une fois nous nous sommes senti ému en contemplant ce fleuve langoureux qui se berce dans son lit de fleurs, en songeant à ses peuples d'autrefois, à ses splendeurs évanouies, à ses châteaux échelonnés sur ses rives comme les perles rompues d'un collier sur un divan de l'Alhambra. C'est que pour nous les bords de la Charente sont l'histoire de la province toute entière, histoire que nous aimons avec ses châteaux et ses belles dames, ses chevaliers et ses gentilshommes, ses poètes et ses artistes.

Mais depuis un siècle que de châteaux ont disparu de notre terre de prédilection, que de noms bannis, que de gloires oubliées!.

Hélas! chaque-chose a sa place marquée dans les annales du destin; tout s'écroule lorsqu'une main secourable ne répare pas l'injure du temps ; mais quand les révolutions et les hommes, les fureurs et les vengeances soufflent sur les monuments ils disparaissent comme anéantis par la fondre : tel a été le château de Jarnac.

Le poète et l'historien y chercheraient vainement le moindre pan de muraille en ruine, le plus petit débris delà magnificence princière qu'y prodiguèrent pendant deux siècles les comtes de Jarnac.

Nous le regrettons au point de vue de l'histoire; nous vous en aurions décrit les longues galeries frappées de temps en temps par la hallebarde du soldat qui passe; nous vous aurions parlé de la salle des chevaliers, où l'on essayait ces fières lames qui devaient faire mordre la poussière aux ennemis de la France; et nul plus que nous n'aurait pénétré avec autant de ferveur et de sainte adoration dans cette chapelle gothique, où venaient prier ces belles châtelaines que nous avons si chastement aimées, ces guerriers couverts de leur pesante armure, l'épée croisée sur la poitrine et le regard tourné vers le ciel, pour remercier Dieu de la dernière victoire.

Mais il n'existe rien du château de Jarnac : ce grandiose monument de la Renaissance, ce palais d'Armide élevé à tant de frais par Renaud Chabot, a vu tomber un jour ses murailles devant le souffle populaire.

 Confisqué par la révolution de 1793, dépecé et anéanti sous le Directoire, le château de Jarnac a complètement disparu sous la Restauration, qui en a aliéné les derniers lambeaux.

Ainsi a fini cette belle terre féodale, laquelle se composait, suivant un ancien dénombrement, de quinze paroisses et de deux enclaves, contenant ensemble 115 villages, 45 vassaux notables et 14,000 habitants, Si les choses de ce monde sont pleines de fragilité, l'histoire est là qui en enregistre les progrès, la grandeur et la décadence.

 Notre vieille province d'Angoumois, tour-à-tour subjuguée par les Gaulois, les Romains, les Visigoths et les Francs, ne respira la liberté que sous les premiers comtes du pays, établis par Clovis et ses successeurs.

Charlemagne érigea l'Aquitaine en royaume ; il le donna à son fils Louis, et à son retour d'Espagne, il laissa pour comte à l'Angoumois un gouverneur valeureux appelé Taillefer de Léon.

Lors de l'avènement de Charles-le-Chauve au trône, l'Aquitaine fut attribuée à Pépin, et le comté d'Angoumois, qui en faisait partie, eut pour comte un guerrier célèbre nommé Turpion.

Ce dernier eut un ou deux successeurs placés comme lui temporairement ; mais peu de temps après les peuplades du nord (Normands ou Vikings) ayant envahi l'Angoumois et y ayant commis toutes sortes de brigandages, Charles-le-Chauve envoya dans notre province Vulgrin Ier, qu'on dit être son parent, et qu'il chargea d'opposer une digue à ce torrent dévastateur.

 Ce Vulgrin ayant épousé Rogelinde, fille de Guillaume Ier, comte de Toulouse, a été le premier des comtes héréditaires du pays d'Angoumois, surnommés dans la suite Taillefer, parce que Guillaume Ier, petit-fils de Vulgrin, combattant contre les Normands et étant armé d'une rapière d'un acier très tranchant, fendit jusqu'à la poitrine le corps de Stonius, leur chef, malgré le casque et la cuirasse dont il était revêtu.

Les comtes d'Angoumois possédaient alors presque toute la province, et ce ne fut que sous Guillaume Taillefer, cinquième comte, que la terre de Jarnac eut son seigneur particulier, appelé Wuardrade.

Guillaume l'avait-il donnée en-reconnaissance des services rendus par ce chevalier dans les guerres qu'il eût à soutenir contre ses voisins rebelles? Ou bien Wuardrade l'avait-il achetée de Guillaume, qui, ne pouvant surveiller ses immenses domaines, était bien aise de mettre à Jarnac un serviteur fidèle pour garder le passage de la Charente ?

C'est ce que l'histoire ne dit pas.

Saluons donc ce seigneur chevalier, veillant nuit et jour aux créneaux de son castel pour protéger son pays contre l'invasion, ou contre l'ambition de ses voisins. Ce fut sans doute à cette époque que les rives de la Charente se couvrirent de petits châteaux ou châtelets, forteresses à épaisses murailles, chargées de maintenir l'intégrité du territoire.

Alors quand on n'avait pas l'invasion étrangère à redouter et à combattre, les hommes de guerre étaient chargés de purger la contrée des ravageurs cruels et pillards, de protéger les faibles, de secourir les opprimés. « On vit souvent à cette époque les châteaux servir de refuge à la vertu la plus austère ; l'hospitalité y était pratiquée avec magnificence ; les chevaliers errants et leurs dames y étaient reçus en frères ; les pèlerins y trouvaient un asile, et le pauvre qui s'y présentait ne se retirait pas les mains vides. »

La chevalerie rendit ainsi d'immenses services à la société, et l'amour de protéger et de défendre engendra la sensibilité dans ces cœurs d'abord indomptables ; la galanterie n'est venue que plus tard.

Le château de Jarnac fut, sans doute, grossièrement construit; bâti en pierres peu ou point taillées, liées entre elles par un ciment solide et disposées en murailles d'une formidable épaisseur.

Sa construction sur le bord du fleuve rendait sa position encore plus avantageuse, et du côté des terres on fit de larges fossés qui se remplissaient d'eau. Sur ces fossés on jeta un pont-levis conduisant sous une muraille voûtée qui servait d'enceinte, et de là dans une cour attenante au donjon, où se trouvaient le magasin des armes, les salles des chevaliers, les appartenons des dames et la chapelle.

Au moment où Wuardrade vint prendre possession du château de Jarnac, la foi des croisades était des plus vives, le comte Guillaume était parti avec plusieurs chevaliers pour aller combattre les infidèles, et en passant par l'Allemagne et la Hongrie, il fut très bien accueilli du roi Etienne qui y régnait alors, et qui le combla de présents.

Wuardrade ne l'avait point accompagné sur la terre d'outre-mer ; il venait d'épouser une belle et ravissante châtelaine et passait avec elle les jours les plus heureux. Quelques années après leur mariage,

Wuardrade et son épouse Rixendis fondèrent l'abbaye de Bassac.

Une pieuse tradition très peu connue des historiens de l'Angoumois, attribue cette fondation au vœu fait dans les circonstances suivantes : C'était par une radieuse matinée de mai ; les époux montés sur le parapet du château de Jarnac, contemplaient cette belle vallée parcourue par les zéphirs qui leur apportaient de suaves parfums. L'orgueil satisfait se lisait dans les yeux du jeune homme quand son regard tombait sur les collines riantes qui fermaient l'horizon. Après avoir promené sa vue sur ce magnifique tableau, il semblait dire en songeant à sa puissance et à ses richesses : «Tout cela m'appartient. » Mais lorsque ses yeux rencontraient ceux du charmant objet qui était à ses côtés, l'orgueil s'effaçait devant le tendre sentiment de l'amour. Bientôt cependant son front se rembrunit, une tristesse vague erra sur sa figure. Son bonheur n'était point parfait, son plus cher désir ne s'était point réalisé. Les diverses pensées qui altéraient ses traits n'avaient point échappé au regard perçant da la jeune femme, Rixendis n'ayant jeté sur le beau site qu'un coup d'œil fugitif, tenait les yeux attachés sur le visage de son époux.

A peine si elle s'était aperçue de l'ascension du soleil qui dardait déjà ses rayons en plein sur la vallée. L'horizon ne lui apparaissait que couvert de nuages ; une larme brilla entre ses cils d'ébène, comme les goutelettes de rosée suspendues non loin d'elle aux herbes de la prairie. Elle passa doucement la main sur le front de son bien-aimé et le considéra avec les yeux interrogateurs de l'amour. Mais Wuardrade évita les regards scrutateurs et la tendre caresse de son épouse. Il voulut même quitter le parapet, lorsqu'un bruit léger se fit entendre au-dessus de sa tête et le força à lever les yeux. C'était le vol d'une hirondelle qui avait fait son nid dans le heaume sculpté des armes de la seigneurie, et qui apportait de la nourriture à sa petite famille.

— Regarde, mon amie, dit le chevalier avec amertume, ces oiseaux sont plus heureux que le seigneur de Jarnac.

Rixendis se tourna vers les armoiries et l'espérance brilla dans ses yeux.

— 0 mon bien-aimé, dit-elle, ne te livre pas au sombre génie du chagrin, crois et espère que le ciel nous accordera les mêmes grâces qu'à ces petits êtres qui ont reçu l’hospitalité chez nous. Les hirondelles ont passé au-dessus de notre tête, je regarde cela comme' un présage favorable, et je considère ce heaume en pierre comme la couronne du bonheur domestique qui plane au-dessus de nous.

Ces paroles allèrent au cœur de Wuardrade, il embrassa son épouse, puis il quitta la terrasse à pas précipités. Rixendis jeta sur lui un regard plein de douceur, et levant encore les yeux sur les hirondelles, elle dit à demi-voix :

— Mon Dieu, accorde-moi le bonheur que tu donnes à ces faibles oiseaux.

Wuardrade s'étant rendu à la chapelle, s'agenouilla devant l'autel et fit vœu de partir pour la Terre-Sainte, si le ciel comblait ses désirs. Quelque temps après, il y eut une grande fête au château.

Le comte Guillaume d'Angoulême, de retour de la Palestine, était arrivé avec son épouse sur l'invitation de Wuardrade, Il était accompagné d'une suite nombreuse de chevaliers et de pages. La forêt retentissait du bruit des cors et l'on n'apercevait que des troupes brillantes de cavaliers et d'amazones qui se donnaient au plaisir de la chasse.

Lorsque le comte et Wuardrade se furent enfoncés dans l'épaisseur du bois, celui-ci dit à Guillaume : — Je vous ai annoncé mon bonheur, le ciel a daigné exaucer nos souhaits : j'aurai bientôt un fils.

J'espère, mon cher comte, que vous ne trouverez pas mauvais que je tienne la promesse que j'ai faite à Dieu au pied de son autel.

J'ai fait vœu de me rendre en Terre-Sainte.

Le comte essaya, mais en vain, de le détourner de son projet.

Peu de jours après, Wuardrade quittait le château, malgré le regret qu'il éprouvait de laisser une épouse éplorée, qui faisait mille efforts pour le retenir. Il prit l'habit et le bâton de pélerin et se mit en route pour accomplir sa sainte promesse.

Arrivé au terme de son voyage, il remercia le ciel sur le tombeau du Sauveur; et, plein du désir de revoir l'objet de sa tendresse, il quitta Jérusalem,, se dirigea vers Jaffa, afin de s'embarquer pour Marseille, et delà gagner l'Angoumois, où était tout son bonheur.

Mais il fut retenu par la rencontre de quelques pèlerins nouvellement arrivés en Terre-Sainte.

L'un d'eux avait pour lui une lettre qu'il lui remît. Le chevalier en rompit le cachet, et quelle ne fut pas sa joie lorsqu'il lut l'écriture de son épouse, qui lui annonçait qu'elle était mère de deux beaux garçons. A cette nouvelle le chevalier jura de ne partir qu'après avoir remercié Dieu de nouveau au tombeau de notre Seigneur. Il s'y rendit avec les pèlerins, et incliné devant le Rédempteur du monde, il promit de faire bâtir dans ses terres la plus belle abbaye qu'on eût jamais vue. Puis il s'embarqua pour la France, et, quelques jours plus tard, il pressait ses enfants dans ses bras.

Alors il fit part à son épouse du serment qu'il avait fait d'élever un monument de reconnaissance au Dieu protecteur qui lui avait accordé de si beaux enfants ; Rixendis le conjura de ne mettre aucun, retard à. un vœu qu'elle avait fait elle-même.

Les plans proposés par les savants constructeurs du moyen-âge furent adoptés, et ainsi fut fondée l’abbaye de Bassac.

 

II.

Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, eut de nombreuses guerres à soutenir contre les seigneurs ses voisins. Sa vaillance et son caractère généreux surent lui attirer l'affection de tous ses vassaux.

Wuardrade combattit à ses côtés au siège de Blaye, ville apportée dans la maison d'Angoulême par Gerberge d'Anjou, femme de Guillaume, et surprise sur lui par un parent de cette dame.

 Le seigneur de Jarnac assista à toutes ces guerres, et fit des prodiges de valeur dans une rencontre où le prince de Taillebourg fut tué par Geoffroi, fils du comte d'Angoulême.

 Vers la même époque, le château de Marcillac était occupé par les enfants d'Oldoric, qui avaient commis des crimes atroces sur un de leur frère; Guillaume vint les assiéger, en compagnie de ses chevaliers.

Le duc de Guienne, qui y assista en personne, fut si rempli d'admiration pour Guillaume qu'il lui donna en fief les vicomtés d'Aunay, Melle et Rochechouart, avec les seigneuries de Ruffec, Confolens et Chabanais.

Pendant ces guerres qui durèrent plus de vingt ans, Wuardrade et Rixendis, seigneurs de Jarnac, souvent séparés pour la défense du pays, ne manquèrent jamais, à chaque entrevue, d'admirer les physionomies nobles et courageuses de leurs enfants.

Lambert, l'aîné, devint un des écuyers du comte Foulques d'Angoulême, et accompagna Guillaume, son fils, ainsi que Bardon, seigneur de Cognac, au voyage d'outre-mer qu'entreprit Godefroi de Bouillon, en l'an 1099, et qui fut couronné par la prise de Jérusalem, dont Godefroi fut nommé souverain.

A son retour, Lambert se maria. De son union avec une dame dont le nom est ignoré, il eut une fille unique appelée Agnès.

Les guerres recommencèrent plus vives que jamais dans l'Angoumois.

Le château d'Archiac était disputé à Guillaume III par Aymar, qui avait appelé a son secours Bardon de Cognac, Alduin de Barbezieux et leurs alliés. Guillaume réunit ses fidèles chevaliers et rangea tous ces seigneurs à leur devoir. Wuardrade et ses fils prirent une part active à la défense des droits de leur comte, et leurs adversaires furent très souvent battus, tantôt dans la terre de Cognac, tantôt dans celle de Barbezieux.

A quelque temps de là, Wuardrade mourut et fut enterré dans l'abbaye de Bassac, qu'il avait fondée.

Lambert qui voyait grandir Agnès en s'entourant de tous les charmes de la jeunesse, lui Chercha un parti convenable et la maria à Pierre Bauderant un homme de cœur et de grande valeur chevaleresque.

Ce seigneur aida le comte d'Angoulême à lever le siège du château de Marcillac, que le duc de Guienne assiégeait, et qu'il contraignit de se retirer.

L'histoire nous dit que Bauderant et Agnès eurent deux enfants :

 Hélie, qui devint seigneur de Jarnac après son père, et Boson, qui épousa la fille d'Aymeri de la Rochefoucauld.

A cette époque la foi religieuse fut si grande que chaque seigneur fonda une église ou une abbaye.

L'on vit s'élever alors les abbayes de la Couronne, par Lambert, curé de la paroisse. ; de Bournet, par le sieur de Montmoreau ; de la Frenade, près Merpins, par le seigneur de Cognac. Hélie et Boson de Jarnac durent bénir la mémoire de leur père d'avoir devancé les plus grands seigneurs de l'Angoumois dans leurs libéralités religieuses.

Hélie de Jarnac eut de son mariage avec une dame dont le nom nous est inconnu, une fille unique appelée Nobilie, et qui est devenue une dame d'une grande beauté.

Les croisades, les constants voyages que firent les chevaliers aux pays lointains avaient grandi les idées et donné aux mœurs un vernis d'affabilité et de galanterie. A cette époque sans lendemain, chaque chevalier se sentait le besoin de vivre, d'aimer et de combattre. Mars tressait sa couronne en guirlandes d'héliotropes, d'aubépines et d'amours.

La littérature provençale, si vive, si galante, si ingénieuse, avait formé de jeunes poètes qui parcouraient l'Europe en divisant de pensées et d'amour. Les trouvères allaient de châteaux en châteaux, louant dans un langage tout sensuel et tout poétique la dame du logis, ses beaux yeux, ses qualités aimables.

- « On aurait dit qu'on ne vivait que pour la galanterie ; les dames, qui ne paraissaient guère dans le monde que mariées, s'enorgueillissaient de la réputation que leurs amants faisaient à leurs charmes ; elles se plaisaient à être célébrées par leur troubadour ; elles ne s'offensaient point des poésies galantes qui se répandaient sur elles. » Ces charmants compagnons de l'oisiveté des châteaux, n'oublièrent pas les contrées pittoresques, les bords des fleuves qui les conduisaient directement sous les fenêtres de quelque dame jeune et jolie.

Bertrand de Born qui connaissait tous les lieux qui recelaient quelque beauté, disait un jour dans sa chanson :

« Je prie la vicomtesse de Chales de m'accorder son cou d'albâtre et ses deux belles mains ; après je vais ailleurs, et j'arrive sans détour à Rochechouart ; je demande à la belle Agnès ses cheveux, plus remarquables assurément que ceux qui firent la renommée d'Yseult, la dame de Tristan. » Bertrand était malheureux, son amie le dédaignait, et désespérant de trouver ailleurs une dame aussi accomplie que celle qui n'avait pour lui que des rigueurs, il faisait voyager son esprit et prenait par-ci par-là une qualité aimable, un don du ciel, afin d'en faire un tout qui remplaçât celui qu'il avait perdu.

Les bords de la Charente eurent leurs troubadours et leurs chansons, et les châtelaines de Cognac, d'Angoulême et de Jarnac, ne furent pas dédaignées de ces poètes du sentiment.

On vit tour-à-tour sur ces rives Arnaud de Mareuil, Richard de Barbezieux, Pierre Vidal, Bertrand de Born et bien d'autres.

Arnaud de Mareuil avait chanté Nobilie, dame de Jarnac, et en était devenu très amoureux.

« Sans cesse, disait-il loin d'elle, je tourne mes prières et mes adorations vers le pays que mon amante habite. Que de ce pays fortuné il arrive un simple pasteur, qu'il parle d'elle, et je l'honorerai, comme je ferais le seigneur le plus puissant. Qu'on n'imagine pas toutefois que mes transports indiscrets fasse jamais connaître le château où elle tient sa cour  »

Puis il s'écriait : « Chanson, va vers la plus parfaite des femmes, et dis-lui que j'implore sa merci, si toutefois elle daigne me l'accorder. Je pense au rare mérite qui la distingue; qu'elle pense au tendre amour qu'elle m'inspire. Oh ! si Dieu permet que je sois payé de retour, un désert, tant mes vœux sont ardents, un désert avec elle sera pour moi le paradis. »

Arnaud de Mareuil, tremblant de ne pouvoir obtenir le cœur de la dame de ses pensées, le regard tourné vers son château, écrivait encore : « Dame, plus aimable que je ne puis l'exprimer, pour qui souvent je soupire et je pleure, un de vos adorateurs, un adorateur fidèle et sincère, et vous pouvez aisément le reconnaître, vous adresse ses vœux et ses salutations. 

Amour m'a commandé de vous écrire ce que ma bouche n'ose vous déclarer, et quand l'amour ordonne, je ne sais opposer ni refus ni délai.

Le désir que j'ai de vous voir me tient le cœur si oppressé, que, cent fois le jour, cent fois la nuit, je demande à Dieu qu'il m'accorde ou la mort ou votre tendresse, et si Dieu me l'accorde, vous savez que je vous appartiens cent fois plus à vous qu'à moi-même; c'est à vous, à vous seule, que je dois tout ce que je fais, tout ce que je dis de bien. »

Tous ces troubadours célébraient dans des chants pleins de mysticité, d'amour et de poésie, la beauté et les vertus de la dame de leurs pensées. « Les chevaliers ne parviennent à un certain mérite, disait Raymond de Miravals, qu'autant qu'une digne amie les a façonnés à l'art de plaire; et lorsque l'on voit quelqu'un d'eux faillir, tous disent : On voit bien qu'il n'a pas été à l'école des dames. »

L'art de plaire et de se dire heureux par la moindre faveur fournirent souvent des traits ingénieux à ces chantres de l'amour : « Mon bonheur, dit Pierre Vidal, est une couronne préférable à celle d'un empereur; j'offre mes hommages à la fille d'un comte, et le présent d'un simple lacet que m'a accordé la belle Raimbaud, me rend plus riche à mes yeux que le roi Richard lui-même, avec Poitiers, Tours et Angers. »

 

Sordel et Bertrand d'Almanon se disputent sur ce qui vaut le mieux ou l'amour ou la guerre; chacun d'eux se passionne pour défendre son inclination. Bertrand prétend qu'il n'y a point de vrai plaisir sans la vaillance, car c'est elle qui élève aux plus grands honneurs.

« Pourvu que je sois brave aux yeux de celle que j'aime, dit Sordel, peu m'importe d'être méprisé des autres; que je tienne d'elle tout mon bonheur, je ne veux point d'autre félicité. Allez, renversez les châteaux et les murailles, et moi je recevrai de mon amie un doux baiser ; vous gagnerez l'estime des grands seigneurs français; mais combien je prise davantage ses innocentes faveurs, que les plus beaux coups de lance. »

Cette tenson peut donner une idée de ces luttes poétiques jadis en honneur, et qui faisaient le plus bel ornement des festins.

A certaines époques de l'année, le château revêtait sa couleur de poésie et de fête. Lorsque le haut baron avait invité à sa cour pleinière les seigneurs du voisinage et les chevaliers ses vassaux, trois jours étaient donnés aux joutes et aux tournois, images de la guerre.

Chaque jour avait ses combattants : le premier était consacré aux jeunes gentilshommes qui, sous le nom de pages, s'exerçaient au métier des armes ; le second, destiné aux chevaliers nouvellement armés, réunissait les dames les plus brillantes et les mieux parées de leurs frais atours; enfin, le troisième jour était réservé aux vieux guerriers blanchis dans les combats, ou qui revenaient des rivages lointains.

Une fête splendide réunissait tous les convives, et l'on récitait le lays sentimental à la fin du dîner.

 Puis la dame du château installait sa cour d'amour, composée des plus jeunes dames, des plus brillantes par leur figure et par leur esprit.

— Les cours d'amour étaient des tribunaux exerçant un pouvoir reconnu par l'opinion, et qui prononçaient sur l'infidélité ou l'inconstance des amants, sur les rigueurs ou les caprices de leurs dames.

Eléonore d'Aquitaine et bon nombre de châtelaines avaient leurs cours d'amour.

Les décisions rendues étaient susceptibles d'appel. Un jour on soumit cette question à la comtesse de Flandre : « Un amant, déjà lié par un attachement convenable, requit d'amour une dame, comme s'il n'eût pas promis sa foi à une autre; il fut heureux; dégoûté de son bonheur, il revint à sa première amante et chercha querelle à la seconde. Comment cet infidèle doit-il être puni?

Jugement : « Ce méchant doit être privé des bontés des deux dames; aucune femme honnête ne peut plus lui accorder de l'amour. »

Nous pourrions vous citer des arrêts de ce genre jusqu'à demain; mais nous devons y renoncer, le château de Jarnac nous réclame.

 

III.

Nobilie, dont les chantres de l'amour avaient immortalisé la beauté, n'eut point le bonheur d'épouser son idéal et de vivre avec son rêve. Hélie de Jarnac, son père, lui fit épouser Ithier de Cognac, fils de Bardon, seigneur puissant mais très-opiniâtre. Seigneur de Cognac et seigneur de Villebois, seigneur de Jarnac, de Merpins, d'Archiac...

 

 

Peu de temps après leur mariage, Ithier entra en guerre avec le comte d'Angoulême, Vulgrin Taillefer II.

Il s'était réuni aux seigneurs de Villebois, de Taillebourg et de Lusignan, qui soutenaient Girard de Blaye, lequel venait de s'emparer du château de Monlignac.

Le comte d'Angoulême en fit le siège, qui fut long et meurtrier. Les assiégés voyant qu'ils ne pouvaient plus tenir s'échappèrent nuitamment de la place et s'enfuirent.

Vulgrin, maître du château, le donna à Girard, évêque d'Angoulême, et fit bâtir une tour ainsi que de fortes murailles pour le mettre désormais à l'abri de toute surprise de la part de ses ennemis.

 (Pâques le 5 avril 1170, au château de Niort, Aliénor présente aux barons Poitevins, Richard comte de Poitou âgé de douze ans.)

 

En 1176, Richard Cœur de Lion (1) entra en guerre contre son vassal Vulgrin III, comte d'Angoulême, et obtint de lui la remise immédiate de Merpins.

Philippe de Falconbridge (plus connu sous le nom de Philippe de Cognac.), fils naturel de Richard Couer de Lion (né vers 1180), reçut de son père le château et la seigneurie en 1190.

Philippe, d'une humeur altière et chevaleresque, trouva occasion d'assister aux tournois qui se donnaient au château de Jarnac, et y fit la rencontre de la charmante Amélie de Cognac, nièce de Nobilie.

C'est à Cognac que Richard Cœur de Lion marie Amélie de Jarnac, fille d'Ithier V de Cognac et héritière de la seigneurie, avec son fils illégitime Philippe de Falcombridge (Philippe FitzRoy).

La seigneurie de Merpins fut dès lors réunie à celle de Cognac. Philippe fait édifier à Jarnac les remparts et 9 tours.

Leur enfant : Aumus de COGNAC né vers 1195.

Philippe de Falconbridge la gouverna jusqu'en 1204, date à laquelle il la vendit en rente viagère à Jean sans Terre, son oncle et son suzerain, roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine, devenu comte d'Angoulême par son mariage avec Isabelle Taillefer en 1200. (Richard étant mort en 1199 au siège de Chalus.)

Entre temps, Philippe de Falconbridge, malade, avait confié la garde du château à Guillaume le Gueux.

 

==> Les ligues féodales contre Richard Cœur de Lion et les poésies de Bertran de Born (1176-1194)

 

En 1218, Philippe accompagna Geoffroi Martel, neveu de Guillaume IV Taillefer, comte d'Angoulême, Hugues IX de Lusignan, comte de la Marche, et plusieurs autres grands seigneurs du pays, au voyage de la Terre-Sainte, où ils restèrent quelques années à guerroyer contre les Sarrazins.

Guillaume de Tyr rapporte qu'ils livrèrent bataille à Nouradin, roi d'Égypte, et le défirent près de Tripoli.

Quelque temps après Hugues de Lusignan fut fait prisonnier dans une rencontre, et emmené esclave chez les Égyptiens qui le gardèrent de longues années. Il mourut à Damiette en 1219.

 

Bientôt après vinrent les comtes d'Angoulême Vulgrin et Aymar Taillefer.

Aymar eut pour fille unique de Alix de Courtenay, son épouse, cette fière Isabelle qui fut une des plus belles dames de son temps.

Elle était promise à Hugues de Lusignan, comte de la Marche, lorsque, par une fatalité pour nos provinces, elle épousa Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, qui était venu en Aquitaine pour se faire reconnaître de ses vassaux.

Invité aux noces d'Isabelle, le monarque anglais s'y rendit, et sur le conseil de Philippe-Auguste, dit-on, il l'enleva à la vue de tous les seigneurs présents à cette cérémonie.

Puis étant passée en Angleterre avec son mari, Isabelle fut couronnée reine dans l'abbaye de Westminster, par l'archevêque de Cantorbéry.

Nobilie qui avait succédé aux Bauderant, seigneurs de Jarnac, ses auteurs, avec Ithier de Cognac, son mari, eut pour héritière sa nièce Amélie, femme de Philippe.

Ce seigneur n'ayant pas eu d'enfants d'Amélie, après sa mort Jean-sans-Terre s'empara des seigneuries de Cognac et de Merpins.

Quant à Jarnac, il paraîtrait que les comtes de la Marche (les Lusignan) s'en emparèrent aussi comme étant parents des Bauderant, seconds seigneurs du pays.

Lorsque le roi d'Angleterre fut mort, la comtesse-reine Isabelle n'eut rien de plus pressé que de revenir en Angoumois, laissant ses enfants entre les mains des grands de la couronne.

Aymar son père, mourut l'année qui suivit son retour, en lui abandonnant ses immenses domaines.

Alors elle ne tarda pas à contracter un second mariage; elle n'avait pas oublié son premier fiancé, Hugues de Lusignan, qui lui était resté fidèle, et l'épousa en 1217.

Le roi d'Angleterre voyant Isabelle comtesse d'Angoulême, lui laissa par bienséance et gratification les seigneuries de Cognac et de Merpins, situées dans ses terres.

 De sorte que les trois châtellenies de Jarnac, Merpins et Cognac firent retour au comté d'Angoulême, tant du chef d'Isabelle que de Hugues de Lusignan, son second mari.

 Le roi Saint-Louis ayant donné le comté de Poitiers à Alphonse de France, son frère, celui-ci invita tous ses grands vassaux à venir lui rendre hommage.

Isabelle persuada son mari de n'en rien faire, disant qu'il ne convenait pas à une reine d'Angleterre de fléchir le genou devant le comte de Poitiers.

Hugues suivit les mauvais conseils de sa femme et devint en guerre ouverte avec le roi Saint-Louis.

Isabelle pour se défendre appela les Anglais à son secours, lesquels ne tardèrent pas à venir débarquer au port de Royan.

Quelque temps après, la victoire signalée de Taillebourg mit tous les vassaux mécontents à leur devoir.

Hugues voyant que ses projets n'avaient pas réussi, ne songea plus qu'à faire sa paix; il alla trouver le roi dans son camp devant Pons et lui demanda pardon à genoux.

Le roi lui fit grâce, ainsi qu'aux seigneurs de Pons et de Mirambeau qui avaient embrassé son parti.

Avant de mourir, Hugues et Isabelle firent leur testament ; ils attribuèrent à Hugues, leur fils aîné, les comtés d'Angoulême et de la Marche, avec la seigneurie de Lusignan ; à Guy, leur cadet, les terres de Cognac, Merpins, Archiac et leurs dépendances ; à Geoffroi, leur troisième, celles de Jarnac et Chàteauneuf-sur-Charente ; à Guillaume, les terres de Bellac, Montignac et autres ; à Aymar, celles de Couhé et de Valence.

Leurs trois filles, Isabelle, Marguerite et Alix, furent dotées par Hugues : les deux premières eurent chacune deux cents livres tournois de rente, et Alix cent livres seulement. Le tout avec stipulation expresse de retour à Hugues fils aîné, dans le cas où les donataires viendraient à mourir sans laisser d'enfants.

Corlieu prétend que dans le testament de Hugues et d'Isabelle, il était dit que si la terre de Jarnac venait à Geoffroi par P. Bauderant qui s'en prétendait seigneur, que Hugues, leur fils aîné, l'en récompenserait jusqu'à concurrence de 5,000 sous de rente, et Guy 1,000 sous, et que si cela ne suffisait pas et qu'il fallut en venir aux armes, Hugues et Guy feraient les frais de la guerre chacun pour un tiers.

Geoffroi de Lusignan Ier, sire de Jarnac et de Châteauneuf, épousa Jeanne, vicomtesse de Châtellerault, de laquelle il eut deux enfants, Geoffroi II,  et Eustache de Lusignan, dame de Sainte-Hermine.

Geoffroi de Lusignan Ier mourut avant le mois de juillet de l'année 1263. La vicomtesse de Châtellerault, sa veuve, se remaria avec Jean V, seigneur d'Harcourt, amiral et maréchal de France.

Geoffroi de Lusignan II, vicomte de Châtellerault, sire de Jarnac et de Châteauneuf, épousa Péronelle de Senlis, comtesse de Dreux, de laquelle il n'eut point d'enfants.

Ce seigneur mourut en 1305. Pendant son veuvage Péronelle eut pour douaire la seigneurie de Châteauneuf, de laquelle elle a joui jusqu'à sa mort, arrivée en 1336.

La comtesse de Dreux fut enterrée dans l'église de Bassac.

Eustache de Lusignan, sœur de Geoffroi II, avait été mariée dès l'an 1276, à Dreux de Mello III, seigneur de Château-Chinon, d'Epoisses et de l'Orme.

De cette union naquirent trois enfants, deux garçons et une fille.

Dreux de Mello IV, leur aîné, fut seigneur de l'Orme, de Château-Chinon, de Jarnac, de Châteauneuf et de Sainte-Hermine.

Il était en procès avec Philippe-le-Bel, roi de France et comte d'Angoulême, en 1307, pour les terres qui avaient appartenu à Geoffroi de Lusignan, son aïeul maternel. Philippe traita avec lui, et pour ses prétentions lui donna la terre de Moulineuf et quelque argent.

Après Dreux de Mello, les seigneuries de Jarnac et de Châteauneuf passèrent aux mains de Raoul, comte d'Eu, lequel eut pour fils Raoul, comte d'Eu et de Guynes, connétable de France, et son successeur aux seigneuries de Jarnac et de Châteauneuf.

 En 1350, Raoul conspira contre l'État, et pour ce crime de lèse-majesté, le roi Jean lui fit trancher la tête, et confisqua ses biens; c'est de là que sont venus les quints de Jarnac et de Châteauneuf, qui ont longtemps appartenu aux rois de France.

Froissard rapporte que ce fut le 6 novembre 1350 que le comte d'Eu vint à Paris, amené à l'hôtel de Nesle sur l'ordre du roi, par le prévôt de Paris, qui l'avait arrêté à son retour d'Angleterre. Il resta prisonnier dans cette vieille tour aux souvenirs lugubres de Marguerite de Bourgogne, jusqu'au 9 novembre qui se trouva être un jeudi, et le lendemain, dans la matinée, il fut décapité en présence du duc de Bourbon, du comte d'Armagnac, du comte de Montfort, de Jean de Boulogne, et autres chevaliers.

Son corps fut porté aux Augustins, et enterré hors des murs du cloître. Telle fut la fin de ce célèbre conspirateur, qui, étant parvenu aux plus hauts emplois, ne craignit pas de trahir sa patrie et d'ajouter encore à tous nos malheurs.

La propriété des châtellenies de Jarnac et de Châteauneuf flotta ensuite entre deux ou trois seigneurs, parmi lesquels furent Jean d'Eslion, sieur d'Arlay, et Amaury II, sire de Craon.

Amaury avait épousé Isabeau de Sainte-Maure, fille de Guillaume III, seigneur de Sainte-Maure, de Montbazon et autres lieux.

Le roi Philippe-le-Bel craignant que cette riche héritière ne s'alliât à quelque partisan du duc de Bretagne, la faisait chercher dans ses châteaux pour la mettre au couvent de Maubuisson. C'était ainsi que les rois de l'époque entendaient la liberté individuelle.

Mais Isabeau, aussi adroite que le monarque, épousa la même année Amaury de Craon, tige honorable de la maison de Craon, en Anjou.

De son mariage avec Isabeau de Sainte-Maure, Amaury eut deux enfants : Maurice qui continua la branche aînée, et Guillaume de Craon, surnommé le Grand, devenu seigneur de Sainte-Maure et auteur des vicomtes de Châteaudun, par suite de son alliance avec Marguerite de Flandre, vicomtesse de Châteaudun.

Cinq enfants naquirent de cette union. Guillaume de Craon II, l'aîné, vicomte de Châteaudun, baron de Sainte-Maure, fut encore seigneur de Jarnac. Il eut l'insigne honneur d'être admis à la cour, devint chambellan du roi Charles VI, et épousa Jeanne de Montbazon, qui lui apporta en dot cette belle seigneurie.

Guillaume de Craon eut plusieurs enfants de la dame de Montbazon :

 Guillaume, l'aîné, vicomte de Châteaudun, seigneur de Sainte-Maure, mourut sans postérité ; — Jean de Craon, qui fut seigneur des mêmes terres après la mort de son frère ;

 — Marguerite, dame de Montbazon et de Sainte-Maure, après la mort de Jean, laquelle se maria à Guy VIII, seigneur de la Rochefoucauld (2) ;

 —Isabeau, alliée à Guillaume Odart, seigneur de Verrières ;

 — Marie de Craon, dame de Précigny, de Verneuil et de Ferrières, puis de Jarnac, de Monsoreau, de Montcontour, qui s'allia, en 1396, au chevalier Maurice Mauvinet, puis à Louis Chabot, seigneur de la Grève ;

— et enfin, Louise de Craon, mariée d'abord au seigneur d'Avesnecourt, ensuite au seigneur d'Auvilliers, avec lequel elle vivait en 1423, lorsque ses biens furent confisqués et donnés à Thibault Chabot, seigneur de la Grève, pour la punir d'avoir embrassé le parti des Anglais.

Marie de Craon, dame de Jarnac, avait eu pour oncle Pierre de Craon, fils de Marguerite de Flandre, lequel ayant encouru la disgrâce du duc d'Orléans, et croyant que le connétable de Clisson lui avait rendu ce mauvais service, l'attaqua un soir assisté de vingt estafiers.

Le connétable se défendit courageusement, mais obligé de céder au nombre, il fut vaincu et essuya de nombreuses blessures, qui, cependant, ne furent pas mortelles. Alors le connétable fit faire un procès terrible au sire de Craon : ses biens furent confisqués et donnés au duc d'Orléans, son hôtel changé en cimetière pour l'église Saint-Jean en Grève, et ses maisons de campagne démolies.

Obligé de fuir pour éviter le coup qui allait le frapper, le sire de Craon se sauva chez le duc de Bretagne, où quelques années après le roi lui accorda sa grâce à la prière même du duc d'Orléans.

C'est ce même de Craon qui, avant cet assassinat, avait obtenu du roi Charles VI qu'on donnerait des confesseurs aux criminels qu'on menait au supplice. Il fut bien près d'en avoir besoin pour lui-même, alors que les sbires du connétable étaient à sa poursuite.

Il laissa deux enfants, Antoine de Craon qui mourut à la bataille d'Azincourt, et Marie de Craon, une des dames les plus spirituelles et des mieux lettrées de son temps.

Jusqu'à présent la seigneurie de Jarnac n'a eu que des possesseurs passagers, possesseurs assis sur le sable mouvant des invasions, des dynasties qui s'éteignent sans rien apporter à leur courte jouissance.

Tous les siècles écoulés ont été remplis de troubles, de batailles, de fatalités ; tout ce qu'on a tenté d'élever a été pillé, incendié, anéanti ; il semblait réservé au règne de François Ier de relever les châteaux historiques, en leur donnant pour appui les plus vieux noms de la monarchie et les plus belles gloires.

Mais nous ne touchons pas encore au siècle de la Renaissance ; seulement nous abordons la famille Chabot, barons et comtes de Jarnac, et celle-là sera si bien assise sur son vieux castel qu'il ne faudra pas moins que la plus terrible de toutes les révolutions pour l'en déplacer. Après elle vient le néant : il y a de ces gloires qui ne se remplacent pas.

IV.

Par suite du mariage de Marie de Craon avec Louis Chabot, nous allons passer à cette illustre famille.

Mais auparavant voulez-vous savoir l'opinion d'un monarque sur ces grands seigneurs ? Reportez-vous au règne de Louis XIV (décembre 1648), et à l'occasion du mariage de Henri Chabot, seigneur de Sainte-Aulaye, avec Marguerite de Rohan, sa cousine, vous trouverez une lettre-patente qui autorise le futur époux à porter le nom et les armes de Rohan.

Louis XIV accordait par la même lettre le rétablissement du duché-pairie de Rohan , en faveur de Henri Chabot, « comme issu de ses» dits cousins Chabot dont la haute naissance et les alliances illustres le faisaient préférer à tout autre , puisque les barons de Jarnac, dont il est sorti sont les aînés de l'illustre race de Chabot, » l'une des plus anciennes et des plus puissantes du Poitou et de toute la Guienne, maison dont l'ancienneté est reconnue par une  notoriété publique depuis Guillaume Chabot, chevalier , qui florissait sous le règne du roi Philippe Ier, dès l'an 1040 , duquel de père en fils est sortie une grande lignée, féconde en toute sorte de grandeur, des prélats, des chevaliers de nos ordres , des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, grands prieurs de France, des officiers de notre couronne, des gouverneurs de province et des plus importantes places de notre royaume, des princesses et surtout de braves et de grands capitaines, sans même parler de l'amiral Chabot, qui n'étant que cadet de nos cousins les barons de Jarnac, dont est issu notre dit cousin Henri Chabot, porta sa vertu et sa fortune si haut, qu'il alla de pair avec les princes, le roi François Ier ayant marié une sienne nièce avec lui.

 Mais entre tous ceux de ce surnom, nos dits cousins de Jarnac n'ont pas été sans doute les moins recommandables en valeur, ni en belles actions dans leur race, témoins entre autres  choses les grands services rendus au roi François Ier par notre dit cousin Charles de Chabot, baron de Jarnac, que ce monarque créa chevalier de son ordre, et lui donna le gouvernement de la Rochelle et du pays d'Aunis.

Que si l'on considère les alliances de notre dit cousin de Chabot, on trouvera qu'elles en accompagnent fort bien l'ancienneté, le lustre et les honneurs ; car elle a été alliée immédiatement avec la maison de Lorraine, et dans les temps plus anciens avec les rois de Jérusalem du surnom de Lusignan, avec les vicomtes de Brosse et de Limoges nos ancêtres, par les femmes, avec les maisons de Châtillon-sur-Marne, de Craon, de Parthenay, de Laval, de la Rochefoucauld, de Maure, de Vivonne, de Saint-Gelais, de Givry, de Duras, de  Harcourt, de Longvy , de Gouffier, de Tavannes, d'Aumont, et plusieurs autres, et médiatement avec les plus grandes maisons de l'Europe, nommément avec celle de Rohan; n'étant pas aussi à oublier entre les plus remarquables alliances immédiates de la maison de Chabot, que notre dit cousin par Madeleine de Luxembourg, sa quatrième aïeule, femme de Jacques Chabot, chevalier, baron de Jarnac, a l'honneur d'appartenir en degré assez proche à toutes les maisons impériales , royales et souveraines de l'Europe, d'où vient que les rois nos prédécesseurs, tant de la branche dite communément de Valois, que de celle de Bourbon , soit à cause de ladite alliance de Luxembourg, soit aussi parce qu'en effet tous les rois de France et toutes les branches royales descendent médiatement d'une fille de Chabot, qui fut dame Eustache, femme de Geoffroi de Lusignan, comte de Japhe ; que lesdits rois nos devanciers ont depuis longtemps reconnus et traités comme cousins et parents, tant par écrit qu'autrement, lesdits barons de Jarnac, prédécesseurs de notre dit cousin de Chabot, lequel et ses deux frères, le comte et le chevalier, ont dignement répondu par leur valeur et le mérite de leurs per» sonnes aux avantages d'une si belle et si haute origine, et d'aussi illustres et augustes alliances que celle-ci, voulant faire revivre en sa faveur le duché-pairie de Rohan, etc. »

Voilà un aperçu qui peut fixer le lecteur sur les possesseurs de la terre de Jarnac.

Seulement nous devons dire que la branche des Chabot était bien moins puissante lorsqu'elle vint prendre possession de la seigneurie de Jarnac que nous venons de la voir au siècle du grand roi François Ier commença la fortune de cette maison, qui fut toujours grandissant sous ses successeurs ; enfin elle atteignit son plus haut degré de splendeur sous Louis XIV et sous Louis XV; et deux fois, à défaut de descendants mâles, les comtes de Jarnac furent obligés de recourir à la substitution de leurs neveux, pour ne pas laisser éteindre leurs hauts titres et leurs vieilles gloires.

Louis Chabot et Marie de Craon, tout occupés de leurs immenses domaines, ne laissèrent que peu de souvenirs à leur terre de Jarnac.

Louis Chabot mourut jeune, et, après sa mort, ses quatre enfants se partagèrent sa succession. Renaud Chabot, le cadet, eut par attribution la seigneurie de Jarnac.

 A peine seigneur de cette terre, Renaud Chabot songea à l'améliorer par tous les moyens en son pouvoir. Le quint de Jarnac confisqué par le roi Jean, lors de la mort de Raoul, comte d'Eu, décapité en l'hôtel de Nesle, appartenait toujours aux rois de France, qui le transmettaient avec le comté d'Angoulême.

 La guerre, entreprise par le duc d'Orléans pour venger la mort de son père, avait eu une issue fatale; car Charles, ayant appelé les Anglais à son secours contre le duc de Bourgogne, et n'ayant pas réussi dans ses projets, par le traité qu'il fit à Bourges avec eux, en 1412, se trouva être leur débiteur de la somme énorme de 100,000 écus. Il paya, dit-on, 140,000 livres comptant, mais pour garantie de ce qu'il restait leur devoir, il donna en otage Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, son frère le plus jeune.

Les guerres civiles, en fondant sur la France, l'avaient appauvrie; l'argent devenait rare; cependant pour l'honneur de son blason Charles d'Orléans devait songer à payer ses dettes. Il ne trouva rien de mieux, pour faire face au second paiement de la rançon de son frère prisonnier en Angleterre, que de vendre à Renaud Chabot le château et le quint de Jarnac, pour la somme de 1,500 écus, valant alors 26 sous 11 deniers la pièce.

Nous nous sommes procuré une copie de cet acte aux archives de l'Empire ; c'est un document historique très-important et que nous n'hésitons pas à publier en entier. Le voici

: « A tous ceux que ces présentes lettres verront et orront, Simon Fourre, clerc, garde du scel royal établi aux contrats de Saint-Maixent, par le Roi notre sire, salut en Dieu notre seigneur, savoir faisons que, en droit, en la cour du dit scel formellement établi Pierre de la Rivière, écuyer, grenetier du grenier à sel de la ville d'Orléans, serviteur de très-haut et très-excellent prince Monseigneur le duc d'Orléans et de Valois, comte de Blois et de Beaumont, seigneur de Coucy, etc., procureur spécial de mon dit seigneur le duc pour vendre, aliéner, et transporter à noble et puissant Renaud Chabot, écuyer, seigneur de Jarnac et de Moulins neufs, pour le prix et somme de 1,500 écus neufs à présent ayant cours pour 26 sols 11 deniers la pièce.

C'est à savoir le chastel de Jarnac, forteresse et closure d'icelui, à présent démoli et inhabitable, avecque la quintième partie de la terre, seigneurie et châtellenie et domaine dudit lieu de Jarnac. Ayant pouvoir et mandement spécial de ce faire pour les causes contenues et déclarées en ladite procuration ci-dessous incorporée, lequel procureur sus dit, au nom et comme procureur de mon dit seigneur le duc, ai aujourd'hui vendu et octroyé et par ces présentes vend et octroyé perpétuellement en nom et comme procureur sus dit, au dit Renaud Chabot présent, stipulant et acceptant pour lui et les siens et que d'eux auront cause, pour le prix et somme stipulés de 1,500 écus du coing du Roi, maintenant ayabt cours la pièce poour 26 sols 11 deniers tournois, payé présentement tant en bon or et recevable que en seize marcs 500 onces d'argent en taxe, comptés, pesés, nombrés et payés au dit procureur de mon dit seigneur le duc, en la présence des notaires ci-dessous soussignés.

De laquelle somme de 1 ,500 écus neufs ou la valeur d'iceulx, le procureur sus dit de mon dit seigneur le duc, s'est tenu pour content et bien payé et en a quitté et promis acquitter le dit Renaud Chabot et les siens où il appartiendra, etc. »

La procuration y annexée et dont il est fait mention dans cet acte, contient deux ou trois phrases qui jugent mieux qu'aucun historien de l'état de la France à cette époque : l'honneur engagé, ainsi que d'immenses domaines qui « étaient devenus de petite valeur, les hommes et sujets destruits par le fait et occasion de la guerre qui longtemps a eu et encore avait cours dans le royaume. »

Hélas cette guerre fatale avait ruiné châteaux et manoirs, seigneurs et paysans ; les hauts barons avaient beau pressurer leurs vassaux, il n'en sortait plus rien : la ruine étant générale, il fallut s'en prendre à la seigneurie elle-même. C'est ce que fit le duc d'Orléans le 6 octobre 1441, en aliénant le château de Jarnac à Renaud Chabot.

A l'époque où nous en sommes arrivé, ce château avait dû être ruiné et réédifié deux ou trois fois.

Sous ses premiers seigneurs, avec ses épaisses murailles, ses larges fossés, ses mâchicoulis, il avait servi de refuge aux chevaliers persécutés, aux dames aventureuses qui fuyaient le despotisme d'un maître cruel et barbare. La chevalerie l'abrita de son manteau de poésie et de fêtes.

Nobilie et sa nièce y reçurent les beaux ménestrels qui chantèrent leurs qualités aimables et les dons précieux qu'elles tenaient du ciel.

La galanterie y fit son entrée solennelle entre la première croisade et la guerre de Cent Ans.

Détruit par les Anglais, il fut longtemps abandonné, et servit probablement de refuge aux pillards qui ravageaient le pays.

Lorsque Geoffroi de Lusignan eut la seigneurie de Jarnac, il fit relever le château et y attira une cour nombreuse. Dans les beaux jours de l'année, on voyait une multitude de chevaliers s'exerçant au plaisir de la chasse dans les forêts immenses où retentissaient le cor des piqueurs, les aboiements de la meute, le hennissement prolongé de ces fiers coursiers qui emportaient leurs amazones à travers les taillis.

Il devint un véritable séjour de plaisir et de fêtes avec Geoffroi II et Péronelle de Senlis. Mais en 1387, après que Charles eut donné le comté d'Angoulême au duc de Berry, son frère, celui-ci vint en Angoumois avec une forte armée et prit aux Anglais les nombreux châteaux qu'ils occupaient encore, parmi lesquels était celui de Jarnac.

Sous Charles VI, le maréchal Louis de Sancerre chassa définitivement les Anglais de la province ; et ne voulant pas que ces châteaux forts, où ils avaient défendu le sol pied à pied, tombassent de nouveau entre leurs mains, il en ordonna la destruction. Il n'en reste alors que la tour romane.

 C'est ainsi que fut renversé le château de Jarnac et une partie de celui de Bourg, qui fut ruiné par les habitants de Cognac.

En 1467, Renaud Chabot fit élever sur les ruines inhabitables qu'il avait acquises du duc d'Orléans, un vaste château qu'on entoura de magnifiques jardins et d'un parc sillonné de canaux, alimentés par le fleuve. Il ne nous a point été donné de voir cette habitation princière, si glorieusement illustrée par les comtes de Jarnac.

Cependant on nous en a raconté les merveilles, dues au ciseau si habile du commencement de la Renaissance, et qu'on pouvait comparer à l'aile du château de Blois, construite sous Louis XII.

 C'étaient des fenêtres aux plus fines arabesques, des balcons tout dentelés, de longues galeries suspendues dans les airs, à force de légèreté et d'élégance.

A peine Renaud Chabot eut-il fait prendre au château ses proportions colossales, que le comte d'Angoulême en fut effrayé; il eut peur de son vassal, et le menaça de faire démolir son œuvre.

Avant cette époque, on avait tellement vu de petits vassaux résister dans leur castel à la volonté et aux troupes de leurs suzerains, que le comte craignit de la part de Renaud Chabot une imitation dangereuse. Cependant il n'envoya point une armée l'assiéger dans son château, non, il se contenta de lui intenter, comme cela se fait de nos jours contre un voisin usurpateur, un procès en démolition de nouvel œuvre.

Cette contestation dora longtemps, Renaud Chabot se défendit contre les prétentions du comte, et, après sa mort, ses enfants, François, Jacques et Robert Chabot, reprirent l'instance et signifièrent dans la cause de volumineux mémoires.

A l'avènement de François Ier au comté d'Angoulême toute cette gigantesque procédure fut abandonnée, et le château de Jarnac continua de s'embellir de tous les chefs-d'œuvre de la Renaissance sous le souffle des artistes ingénieux qu'on fit venir d'Italie.

 Renaud Chabot, de La Grève brigua l'honneur d'avoir un emploi à la cour ; le roi Louis XI le fit son conseiller et son chambellan.

Après son second mariage avec Isabeau de Rochechouart, fille de Jean de Rochechouart, seigneur d'Aspremont et de Bion, et de Jeanne de la Tour-Landry, dame de Clervaux, il eut droit de justice sur cette dernière terre, apportée en dot par son épouse.

Le seigneur de la Tour-Landry, son cousin, lui contesta ses droits ; alors survint entre les deux rivaux une lutte acharnée dans laquelle le seigneur de la Tour-Landry fut tué. Ce meurtre causa une grande douleur à Renaud Chabot, malgré la rémission qu'il en obtint, laquelle, cependant, ne fut entérinée que longtemps après. Mais il était bien en cour, il défendit bravement son pays, et par « sa forteresse du dit lieu de Jarnac et aussi par sa prudence et vaillance, la dite ville et châtellenie et le pays d'environ, voire même la dite comté d'Angoulême, ont été gardés et défendus contre les Anglais, anciens ennemis du Roy et du royaume, et pour la garde du pays, il a mis le dit monsieur de Jarnac tout son temps et jusques à la mort. »

Le peuple de l'Angoumois sut apprécier les qualités éclairées et guerrières de Renaud Chabot, qui ramena la tranquillité dans nos campagnes et le bien-être qui l'accompagne presque toujours. Des deux mariages qu'il avait contractés, il laissa onze enfants, dont cinq garçons et six filles.

Son fils aîné, Louis Chabot, destiné à lui succéder à la terre de Jarnac, mourut la même année que son père; le cadet étant chevalier de Rhodes, le droit d'hérédité passa au suivant, François Chabot, abbé de Castres et de Baignes, qui laissa le froc pour la profession des armes.

Mais ce dernier étant lui-même mort jeune, la terre de Jarnac passa à Jacques Chabot, son frère cadet, chevalier, conseiller et chambellan des rois Charles VIII, Louis XII, et plus tard de François Ier.

Jacques Chabot et Madeleine de Luxembourg, son épouse, eurent l'honneur de recevoir souvent dans leur château, Louise de Savoie et ses deux enfants. C'était surtout lors de leurs fréquents voyages de Cognac, où elle tenait sa cour, à Angoulême, le chef-lieu de son comté.

Louise de Savoie n'était pas encore cette duchesse inflexible qu'on a connu plus tard, lorsque tous ses plans d'ambition furent comblés à souhait. Alors elle n'était que comtesse, et par fois en assez mauvaise intelligence avec la reine Anne de Bretagne, qui se faisait un jeu d'être sa rivale à la cour.

Charles Chabot, leur fils aîné, fut un des compagnons d'armes du jeune roi de France à la bataille de Marignan. Il accompagna le brave et chevaleresque monarque dans plusieurs combats, et eut le bonheur de ne point se trouver à la journée do Pavie, qui fut si malheureuse, que la bataille finie le prince écrivit à sa mère : Tout est perdu, madame, fors l'honneur. Après la captivité de Madrid, François Ier, reconnaissant des services que Charles Chabot avait rendus à sa cause, le fit baron, chevalier de ses ordres, gouverneur de province et maire perpétuel de Bordeaux.

Le baron de Jarnac continua d'embellir le château de ses ancêtres : à l'ogive de la chapelle se mêlèrent les colonnades de la Renaissance, les arabesques, les dentelures, les balustrades , les chiffres entrelacés. Les jardins offrirent un coup-d'œil vraiment magique ; c'étaient des grottes, des cascades, des bosquets toujours verts, où les nymphes jouaient avec les faunes et les satyres, pendant que des sirènes, attirées par les sons harmonieux de la flûte du dieu Pan, sortaient des ondes et dansaient autour du char de la blonde Amphitrite.

Un jour le Renaud de ces lieux fortunés dit à son Armide, représentée par Madeleine de Puyguyon, femme jeune et belle : — Que pensez-vous, ma mie, de ce Jupiter assis sur ce trône de gazon ; n'est-il point de votre goût ?

Et Madeleine s'appuyant un peu plus fort sur le bras de son chevalier, lui répondit en câlinant : — Il me plaît beaucoup; du reste, il me semble que ce sont vos traits.

Le baron fit un signe affirmatif.

— Eh bien ! maintenant, ma mie, continua-t-il, que voulez-vous lui donner pour compagne , Junon ou Léda?

A cette question un éclair passa devant les yeux de Madeleine ; il lui sembla que cette alternative contenait un sens caché, et avec cette pénétration commune à son sexe, elle lui répondit : - Oh! Junon, messire, l'Olympe doit donner l'exemple des bonnes mœurs.

— Ah ! ma charmante, s'écria le baron en indiquant à la jeune femme le coin à demi plongé dans l'ombre d'une grotte tapissée de coquillages, tenez, voilà Junon.

C'étaient les traits de Madeleine reproduits sur une belle statue drapée à l'antique.

Celle-ci se reconnut.

— Il est donc bien vrai, murmura-t-elle en attachant un doux regard sur les yeux du baron, que.

— Oui, ma toute belle, puisque vous ne pouvez être Léda, soyez Junon. Vous êtes jeune et jolie. je suis veuf et je vous aime.

Puis-je faire autrement que de vous épouser? C'est devant deux chefs-d'œuvre que je veux sceller mon serment, et ce disant, le baron prit la main fine et blanche de la jeune femme et la porta à ses lèvres.

- Et que ferez-vous de Léda? demanda Madeleine d'un air inquiet.

— Léda, ma mie, ira se jouer dans les roseaux de cette cascade, où elle se cachera pour être mieux vue du maître de l'Olympe.

— Comme vous êtes ingénieux, baron.

— Dites amoureux, Madeleine. Voyez combien l'artiste a dépensé de patience et de talent pour reproduire vos traits de souvenir ; il est vrai que s'il a atteint la beauté du modèle, j'en suis pour quelque chose, car ces traits étaient gravés dans mon cœur, et ma foi, ne pouvant faire mieux, j'ai conseillé l'artiste. Ne trouvez-vous pas qu'il est doux au cœur de rêver les arts, l'amour et la poésie?

Six semaines après Charles Chabot présentait la baronne de Jarnac à toute la cour, réunie depuis peu dans le nouveau château de Saint-Germain que le monarque venait de faire élever au milieu d'un des plus magnifiques endroits du monde.

Dans l'opulence de celte même cour, et à récole brave et chevaleresque de François Ier, vivait déjà depuis longtemps un fils de Charles Chabot, né de son premier mariage avec Jeanne de Saint-Gelais.

Enfant d'honneur du roi, il avait conquis toute son affection, et le prince reportait sur le fils la reconnaissance qu'il devait au père pour ses services. Non content de cela, Guy Chabot brigua encore l'ambition et l'honneur d'approcher le trône de plus près : il épousa Louise de Pisseleu, sœur de cette admirablement belle duchesse d'Etampes, qui était depuis dix ans la maîtresse du roi. De sorte qu'il se trouva presque le beau-frère de François Ier.

Pendant que Guy Chabot goûtait dans une douce oisiveté les faveurs royales, des courtisans jaloux, à qui le monarque avait peut-être refusé, d'après l’avis de la favorite , un emploi de gouverneur, un grade de colonel, ou un titre nobiliaire; ces-courtisans jetèrent feu et flamme contre la duchesse d'Etampes ; les femmes elles-mêmes qui avaient quelques petites rancunes en réserve se mirent de leur côté, flattèrent le dauphin et Diane de Poitiers, et finirent par diviser la cour en deux camps.

Dès-lors les ennemis communs, vivant ostensiblement en bonne intelligence, se surveillaient activement, décidés à profiter de tout pour faire virer de bord les faveurs de cette fée inconstante qu'on nomme la fortune.

Une occasion se présenta : une confidence faite par Guy Chabot au dauphin, amena une indiscrétion de la part de celui-ci.

Un jeune homme, très-chevaleresque et surtout très-fanfaron, voyant le prince engagé dans un mauvais pas, voulut l'en tirer en prenant son fait et cause : Guy Chabot tint bon et nia le fait, ce qui amena un duel entre les deux adversaires. Voici au surplus une relation exacte de cette fameuse, rencontre.

 

==> Coup de Jarnac Vivonne et Jarnac, le dernier duel judiciaire en France

==> Démantèlement du château de Jarnac Rohan-Chabot

 

 

 

 


 

 

Campo Vogladise 507 : Clovis, Alaric, la Bataille de Vouillé - la vallée aux morts (Voyage virtuel dans le temps) 

Voici comment la grande bataille a pu se dérouler : Le roi des Francs part de ses Etats avec son armée pour faire la guerre de religion qu'il déclare aux Wisigoths. Clovis peut attaquer Alaric ; par l'Episcopat il est sûr des populations gallo-romaines qu'il va traverser au-delà de la Loire.

 

Raids vikings (Normands) en Poitou et dans la vallée de la Charente

La Charente était facilement navigable à l'âge du fer grâce au petit gabarit des embarcations de l'époque, et servait au transport du sel. La découverte de pirogues monoxyles en donne la preuve. Le port maritime des Celtes Santons se trouvait à son embouchure qui était alors un estuaire très profond et très découpé.

 

(1) Nommé parfois Richard le Poitevin ; fils de Henri II Plantagenêt et d'Aliénor, et fut couronné duc d'Aquitaine et comte de Poitou en 1170 à Niort.

 (2) Guillaume de Craon père, vendit à Guy de la Rochefoucauld, son gendre, les quatre quints de Châteauneuf, pour 2,000 livres, le château et la terre de Marcillac, pour 9,000 écus.