Entretien du Marais Poitevin, procès entre l'abbaye de l'Absie et l'évêque de Maillezais devant le Parlement de Poitiers (1435)

Pendant un demi-siècle, on ne trouve plus trace de nouveaux travaux. Les œuvres exécutées au XIIIe siècle avaient été bien conçues.

Il suffisait de les entretenir pour en assurer la conservation, puisque certains de ces canaux, tels que l'Achenal-le-Roi, l'achenal des Cinq-Abbés, devaient garder jusqu'à nos jours leur tracé primitif. Mais pour que le système tout entier de canaux et de digues pût atteindre la même longévité, il eût fallu que des circonstances malheureuses ne vinssent pas s'y opposer.

Les causes extérieures qui provoquèrent la ruine des desséchements se rattachent toutes plus ou moins à une cause unique, la guerre de Cent ans, qui désola le pays de 1346 à 1450.

Au cours de cette longue période, les pillages et les incendies se succédaient presque sans interruption.

Les accalmies relatives qui se produisaient de temps à autre étaient de trop courte durée pour que l'on pût entreprendre des travaux de quelque importance. Le paysan, découragé par cette guerre interminable, ne cultivait que le coin de terre suffisant pour l'empêcher de mourir de faim, lui et sa famille.

Les auteurs des dessèchements, religieux et templiers, eurent les premiers à souffrir de la guerre.

 Aux bandes de routiers qui composaient la majeure partie des armées d'alors, les seigneurs du pays se joignirent pour piller et rançonner les couvents que leurs ancêtres avaient enrichis. Des moines même se firent chefs de bande et organisèrent l'attaque de leurs propres monastères (1).

 Dès l'année 1348, la puissante abbaye de Saint-Michel-en-l'Herm vit ses possessions saccagées, ses métairies détruites, ses revenus réduits à rien (2). Les plaintes qu'elle adressa en cour de Rome furent le prélude d'un long cri de lamentation qui partit de tous les monastères de la contrée et se prolongea jusqu'au milieu du XVe siècle (3).

A cette époque, la désolation parvint à son comble : le peuple émigrait en masse.

 De son palais de Poitiers, le roi Charles VII assistait impuissant à cet exode : « Plusieurs  et en grand nombre de nos subgietz, et singulièrement marchans et laboureurs, ont délaissé et délaissent de jour en jour leurs marchandises et labouraiges et propres habitacions, et vont pleuseurs d'iceulx marchans et laboureurs demourer hors de notre obéissance (4). »

On vit des évêques abandonner leurs sièges épiscopaux : l'évêque de Luçon vint s'établir à Fontenay, et Thibaud de Lucé, prétextant le soin de sa santé, à laquelle l'air des marais était préjudiciable, délaissa Maillezais et lui préféra le séjour plus agréable de la Cour (5).

 Les religieux aussi quittèrent leur couvent. Des monastères tombèrent dans la ruine et l'abandon.

En 1460 encore, les nombreuses métairies que l'abbaye de la Grâce-Dieu possédait dans le marais étaient toutes « dezertes par guerres (6) ».

Au milieu de ces désastres on délaissa les travaux d'entretien, les achenaux s'envasèrent, les bots s'écroulèrent.

Les inondations, jusqu'alors exceptionnelles, devinrent fréquentes.

 Les eaux de la Vendée, ne trouvant plus un écoulement suffisante refluèrent vers Fontenay et couvrirent à plusieurs reprises le faubourg des Loges (7).

 Autour de Saint-Michel-en-l'Herm, la mer reprit le terrain que naguère elle avait abandonné; les marais retombèrent à l'état sauvage (8).

Ainsi, durant cette longue période d'un siècle, ce ne sont pas des conquêtes sur le marais qu'il faudrait enregistrer.

On aurait à relater, si les annales de ces époques troublées pouvaient nous venir en aide, les désastres successifs éprouvés par l'œuvre des dessiccateurs du XIIIe siècle, et la revanche de la nature sur le travail des hommes. A peine si nous avons à noter, non pas des travaux effectifs, mais de simples tentatives sans aucun lien entre elles, entreprises tantôt sur un point, tantôt sur un autre, pour empêcher la ruine totale du marais (9).

C'est la royauté qui prit les premières mesures en 1409 (10).

Elles ne visaient rien moins qu'à rétablir en leur état primitif tous les marais compris entre Niort et Beauvoir-sur-Mer.

Pour diriger une aussi colossale entreprise, le roi nomma des « commissaires sur le fait de la réparation « des marès, eschenaux, chaussées, ponts et pontereaux nécessaires à être fais ou réparé esdits marès »

L'évêque de Maillezais, Jean de Masle, et Guillaume Taveau, seigneur de Mortemer, furent choisis.

Chargés de surveiller la levée des sommes nécessaires aux réparations et de contraindre les intéressés à fournir leur quote-part d'argent ou de travail, ils jugèrent à propos de convoquer en assemblée prélats, gens d'église, chevaliers et autres personnes portées sur les rôles des taxes.

La réunion fut fixée au 28 juillet 1409 à Fontenay, en l'hôtel des Frères Prêcheurs.

On n'y délibéra sans doute que sur les réparations les plus urgentes, car les commissaires ne pouvaient songera remplir le trop vaste programme que le pouvoir royal leur avait tracé. Nous ne saurions dire si ces premiers efforts portèrent quelque fruit.

 

La sécurité des voyages dans le domaine royal à cette époque est inexistante. Les voyageurs sont rançonnés par des bandes de soldats et les rivalités entre les différents favoris du Roi ne font qu'entretenir l'agitation dans le pays. Aussi, les sentences rendues par le Parlement sont-elles difficilement applicables et nécessitent-elles des frais énormes : la plupart du temps, le Parlement se montre impuissant à faire respecter la loi (11).

C'est probablement ce qui s'est passé dans un procès mu en 1435 entre l'évêque de Maillezais et l'abbé de l'Absie, dont M. Jules Machet de la Martinière a recueilli et copié deux pièces qui sont reproduites ci-dessous, procès motivé par les réparations de plusieurs ponts, passages et chenaux situés entre Fontenay-le-Comte et Luçon, auxquelles l'évêque de Maillezais prétendait contraindre l'abbé et les religieux de l'Absie.

R. L.

 

A 1435, 25 juin.

Mandement du Roi au Sénéchal de Poitou d'ajourner devant le Parlement de Poitiers l'abbé de l'Absie et l'évêque de Maillezais en procès au sujet de la réparation de plusieurs ponts.

(Bibl. Nat. Pièces originales 380, dossier 8.335, pièce 6.)

 

Charles par la grâce de Dieu roy de France. Au séneschal de Poictou ou a son lieutenant salut.

De la partie de noz bien amezles religieux abbé et couvent de l'Absie en Gastine (12) nous a esté humblement exposé que, comme maistre Guillaume de Bonnessay, bailli de Mortaing (13), et Pierre Pichon, par vertu de certaines noz lectres par nostre procureur et l'évesque et chappitre de Mallezois (14) comme l'en dit impétrées, soubz umbre de ce que ilz nous ont donné entendre que certains pons, passages, boz et achenaulx, lesquelx sont entre les villes de Fontenoy-le-Comte et Luçon en Poictou, estoient rompuz et tenuz en mauvais estât, par le défaut de ceulx qui sont tenuz de les mectre et tenir en estât, sans oyr ne appeller lesdits exposans lesquelx nostredit procureur et lesdits évesque etchappitre de Maillezois dient estre tenuz à contribuer ausdictes réparacions, ja soit ce que ilz soient demourans loings d'ilecoupaïs de Gastine et n'ont au dedens desdiz passages et achenaulx nulz biens, possessions ne dommaines, au moins comme néant, ont, comme l'en dit, imposé iceulx exposans pour les réparations d'une achenau à la somme de deux cens livres, laquelle somme, supposé que ilz feûssent tenuz ausdictes réparacions, dont il n'est riens, leur seroit impossible à paier et n'ont pas de quoy ilz puissent soustenir ne faire réparer leur moustier, qui est du tout destruit et en aventure de cheoir à terre, et, qui plus est, pour ladicte somme de deux cens livres, ont lesdits de Bonessay et Pichon mis en nostre main généraument tout le temporel de ladicte abbaye, qui est ou très grand grief, préjudice et dommage d'iceulx exposans, comme ilz dient, requérans humblement que, comme ilz ne doivent estre ainsi contrains ausdictes réparacions desdiz pons, boz et achenaulx, tauxez, imposez ne leur temporel mis en nostre main sans estre oyz, et que dure chose seroit que il leur conveinst laisser cheoir leur moustier et les maisons et édifices d'icellui, qui sont comme du tout désers, pour réparer lesdits pons, pors et achenaulx où ilz n'ont aucun proufit et mesmement en une si grosse somme à une foiz, nous leur vueillons pourveoir de remède convenable, pour quoy nous, actendu ce que dit est, te mandons et, pour ce que les parties sont demourans et les choses dont contens est assises en [ta] séneschaussée, commectons par ces présentes que tu faces ou faces faire exprès commandement de pas nous ausdiz de Bonessay et Pierre Pichon que contre les impost et main mise dessusdiz ilz reçoivent lesdits exposans à opposicion à laquelle nous les voulons, en leur défaut, par toy estre receûz et pour procéder et aler avant en ycelle opposicion, respondre, procéder et faire en oultre selon raison, adjourne ou fay adjourner nostredit procureur et lesdiz evesque et chappitre de Maillezois et autres qui pour ce seront à adjourner à certain jour et compectent extraordinaire de nostre présent parlement, se bonnement peut estre fait et se non ordinaire ou extraordinaire de nostre prochain parlement à tenir, non obstant que nostredit présent parlement siée et que par aventure les parties ne soient pas des jours dont l'en plaidera lors en faisant ou faisant faire inhibicion, et défense de par nous sur certaines et grans peines à nous à appliquer à tous ceulx qu'il appartendra et dont requis seras que, pendant lesdits procès et opposicion contre ne ou préjudice d'iceulx ne desdiz exposans ilz ne facent ne actemptent aucune chose jusques à ce que par nostredicte court de parlement autrement en soit ordonné, et de tout ce que fait aura esté sur ce certifie soufisaument audit jour noz amez et féaulx conseilliers les gens tenans ou qui tendront nostredit parlement ausquelx nous mandons, et, pour ce que par noz lectres par nostredit procureur et lesdiz evesque et chappitre de Mallezois impétrées est, comme l'en dit, mandé adjourner les opposans par devant eulx expressément, enjoignons que aus parties, ycelles oyes, facent bon et brief accomplissement de justice, car ainsi nous plaist il estre fait de grâce espécial par ces présentes, non obstant quelconques lectres subreptices impétrées ou à impétrer à ce contraires.  

Donné à Poitiers le XXVe jour de juing l'an de grâce mil CCCC trente et cinq et de nostre règne le treziesme.

 

 

 

1435,2, 7 et 8 juillet.

Exhibition de lettres royaux par Jean Marot, sergent royal, au sujet du procès mu devant le Parlement de Poitiers entre l'évêque de Maillezais et le couvent de l'Absie.

(Bibl. nat. Pièces originales 380, dossiers 8.335, pièce7).

A très nobles et puissans seigneurs messeigneurs qui tiennent le parlement du roy nostressire à Poictiers, Jehan Marot (15), sergent d'icelli seigneur et le vostre, à tout honneur, service et obéissance.

Mes très nobles et puissans seigneurs, plese vous savoir que j'ay reçu certaines lectres royaulx et exécutoires d'icelles impétrées et obtenues par messeigneurs les religieux, abbé et couvent de l'Absie en Gastine nommés ousdictes lectres ausquelles ces présentes sont atachées soubz mon seel, par vertu et auctorité desquelles et du povoir à moy donné et commis par icelles, je, le segond jour du mois de juillet l'an mil CCCC trente et cinq, me transportay en la compegnée de Révérend Père en Dieu monseigneur l'abbé dudit lieu de l'Absie en la ville de Fontennay-le-Conte par devers honnorable homme et sage maistre Guillaume de Bonessay, bailli de Mortaign, commissaire en ceste partie du roy nostredit sire, auquel en parlent à sa personne furent exhibées et présentées lesdictes lectres royaulx et exécutoire d'icelles et lesquelles il print et receû et d'icelles fit lecture, emprès laquelle il respondit qu'il recevoit lesdits religieux, abbé et couvent à l'opposicion dont ousdictes lectres est faicte mencion, et qu'il tenoit les inhibicions et deffences contenues en icelles pour faictes à l'encontre de lui et encorez d'abundant, partant qu'il es toit mestier je lui feis inhibicion et deffense de par le roy nostredit seigneur et à la paine de mil livres que, pendant les procès et opposicion contenues ousdictes lectres contre ne ou préjudices d'iceulx ne desdiz exposans ilz ne face actempte ou innove aucune chose jusques à ce que par ladicte court de parlement autrement en soit ordonné.

Item le VIe jour dudit mois de juillet, l'an que dessus me transportay en l'isle de Maillezai par devers Jehan Millon, procureur du Révérend Père en Dieu monseigneur l'évesque dudit lieu de Maillezais et chappitre dudit lieu, auquel je feis semblable exhibicion desdites lectres et desquelles ledit Millon fit lecture, empres laquelle je ballay adjournement ausdiz Révérend Père en Dieu monseigneur l'évesque et chappitre dudit lieu en la personne dudit Jehan Millon, leurdit procureur, à estre et comparoir par devant vous mesdits seigneurs en ladicte court du présent parlement au XIIIIe jour d'aoust prochain venant non obstant qu'il siée et que lesdites parties ne soient pas des jours dont l'en plaidera lors, pour ilec procéder et aler avant avecques lesdiz religieux, abbé et convent de l'Absie sur le contenu esdites lectres royaulx faire et procéder en oultre ainsi que de raison sera, lequel Jehan Millon me requist coppie desdites lectres et relaxion de mon exploit et je lui octroyay.

Item le vendredi VIIIe jour dudit mois de juillet l'an susdit me transportay en la ville de Marant par devers honnorable homme maislre Pierre Pichon, notaire et secrétaire duroy nostredit seigneur.et aussi commissaire avecques ledit maistre Guillaume en ceste partie du roy nostredit seigneur, auquel je feis semblable exhibicion et lecture desdites lectres, empres laquelle dist aussi ledit maistre Pierre qu'il recepvoit lesdits religieux, abbé et convent de l'Absie à l'opposicion dont esdites lectres est faicte mencion, et en oultre je lui feis les inhibicions et déffences aussi contenues esdites lectres et à la somme de mil livres à appliquer au roy nostredit sr, lequel me respondit qu'il se garderoit de mesprandre.

Et ce, mes très nobles et puissans seigneurs, je vous certifie estre vray et avoir esté fait par ceste présente moie relaxion seelée de mon seel et signée de mon seign manuel les jours et an dessusdis.

J. MAROT.

 

 

 

Les marais de la Sèvre Niortaise et du Lay du Xe à la fin du XVIe siècle / Étienne Clouzot

 

 

 

 

 

Après la Guerre de Cent-Ans, le Marais Poitevin redevient Sauvage  <==....  ....==>VAINES TENTATIVES DE RESTAURATION AU XVIe SIÈCLE

 


 

(1) 1359, 13 janvier. Jean l'Ami et Guillaume Mamplet, moines de Saint Michel-en-l'Herm. Cf. Denifle, Désolation des églises, t. II, p. 284.

(2) Denifle, op. cit., t. II, pp. 67 et 656.

(3) 1444, 30 décembre. Abbaye de Saint-Maixent, ib., t. I, p. 168. — 1448, 16 octobre. Abbaye de l'Absie, ib., t. I, p. 154.

(4) 1420, 13 février. Lettre de Regnaud de Vivonne à Artus de Richemond relative aux moyens de préserver des inondations le quartier des Loges. Arch. comm. de Fontenay-le-Comte.

(5) Denifle, op. cit., t. II, p. 656 (1382,19 mai).

(6) 1431. Arch. ist.Po.to, t. XXIX,

(7) 1449, 18 février et 7 juillet. Cf. Denifle, op. cit., t. 1,

(8) Arch. hist. Saintonge et A unis, t. XXVII,

(9) En 1375 (14 juin), Charles V, à la requête de Peronnelle, dame de Thouars, autorisa la levée d'un péage à Marans pendant deux ans pour la réparation de la chaussée appelée Bot entre Marans et la Rochelle. (M. de Richemond, Doc. hist. de la Charente-Inf. no 7, p. 29.)

En 1410 la chaussée était rétablie, mais l'on continuait à lever un péage. Les passants refusèrent de le payer et en obtinrent la suppression par lettres royaux du 30 août 1410. (Amos Barbot, Arch. hist. Poitou, t. XIV, p. 269.) — B.

Fillon (Poitou et Vendée : Saint-Michel-en-l'Herm, p. 7) prétend que les alentours immédiats de Saint-Michel-en-l'Herm furent desséchés en 1399 par l'abbé Girard, dit Pied-Bot. Nous ne savons où il a puisé ce renseignement. Il est fort possible qu'à cette date on ait essayé de réparer le dommage causé par l'inondation de 1382.

(10) 1409, 16 juillet. Lettres de convocation. D. Fonteneau, t. XXV, fol. 257. Lacurie, p. 386.

11. Cf. du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t, II, pp. 572 sqq.

(12). L'Absie, commune des Deux-Sèvres en le canton de Moncoutant et l'arrondissement de Parthenay. En 1435, l'abbé de l'Absie est Louis Rouaidl (Cf. Gallia Christiana, t. II, p. 1383).

(13). Mortagne-sur-Sèvre, chef-lieu de canton de la Vendée en l'arrondissement de la Roche-sur-Yon.

(14). En 1435, l'évêque de Maillezais est Thibaud de Lucé (Cf. Gallia Christiana, t. II, pp. 1373-1374).

15. Jean Marot, sergent royal, peut probablement être identifié avec Jean Marot qui, en 1416, comparut devant le Parlement avec Jean Brechou, seigneur de Puissec et lieutenant du capitaine de Fontenay-le-Comle, au sujet des violations des privilèges de l'abbaye de Vix, près de Fontenay-le-Comte (Cf. GUÉRIN, Recueil de Documents concernant le Poitou contenus dans les Registres de la Grande Chancellerie de France [Arch. Hisl. Poitou, 1896, t. XXVI, p. 157, note).