Château de Champtocé - Tiffauges - Le procès de Gilles de Rais et Francesco Prelati

La mort cruelle de Jeanne d'Arc n'arrête pas la guerre.Pour entretenir les troupes nécessaires à la guerre, Gilles de Rais doit aliéner ses terres, en 1429, il vend un premier château, celui de Blaison à son cousin, Guillaume de la Jumellière, seigneur de Martigné-Briand

En 1437, la famille de Rais apprit que Gilles de Rais avait vendu le beau château de Champtocé au duc de Bretagne et s'apprêtait à lui vendre celui de Machecoul.

Envers René, duc d'Anjou et roi de Sicile, Jean V, duc de Bretagne s'engageait solennellement, par lettres signées de sa main et munies de son sceau, à n'acheter de Gilles de Retz aucune terre en Anjou.

Quelque temps après, « en chantant la messe », il jurait sur le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et donnait sa parole de prince à René de la Suze et à divers autres parents et amis de Gilles, qu'il ne trafiquerait jamais avec lui ni de Champtocé ni d'lngrandes.

Cependant, en 1438, il achetait ces deux belles seigneuries, avec les péages et les revenus de la Loire, grevés d'une hypothèque de mille livres, dont cent à René de la Suze, et neuf cents à Perrinet Pain, d'Angers ; Jean V devait payer la somme de cent mille vieux écus d'or; mais il obtenait en même temps tout ce qui appartenait à Gilles en deçà de la rivière de Mayenne. En déduction des mille livres d'hypothèques, il recevait en outre les terres de Princé, de Bourgneuf-en-Rais et de la Bénate, plus cent livres de rente sur Machecoul, avec la promesse d'une partie de l'île de Bouin, de Soché et des Jamonnières, etc.


Nous avons, du 22 janvier 1438, trois contre-lettres du duc de Bretagne.

Dans la première, il s'engage à restituer Champtocé à Gilles de Rais, dans le délai de trois ans ; déjà lui sont rendues les châtellenies de Bourgneuf, de la Bénate et plusieurs autres terres ; le duc se réserve toutefois mille livres de rente en échange des châtellenies de la Motte-Achard, de la Maurière et des Chênes.

Dans la deuxième, le duc et son fils Pierre déclarent que, si le maréchal leur rend ces terres, le temps écoulé ne comptera nullement dans le délai accordé pour les retirer de leurs mains t.

Dans la troisième enfin, Jean V accorde à Gilles de Rais la faculté de pouvoir, pendant les six années qui suivent, racheter pour la somme de cent mille écus d'or, les terres de Champtocé, d'Ingrandes, de Bourgneuf, de la Bénate et de Princé.

Gilles accepta cette clause le 20 mars suivant. Mais il ne faut pas s'y tromper ; le duc ne redoutait pas que Gilles pût se procurer la somme nécessaire pour rembourser ce qu'il avait déjà reçu sur le prix de vente, encore que le duc n'en eût payé qu'une très petite partie ; car il n'ignorait pas l'état de détresse où était réduit le maréchal.

Mais Gilles s'accommodait de tout; comme il avait six années devant lui, au point où il en était rendu alors dans son espoir de trouver le secret de faire de l'or, il ne doutait pas qu'il ne dût bientôt mettre la main sur ce moyen merveilleux et rentrer dans la possession de tous ses domaines.

Avec de telles espérances et de telles illusions, il avait, en moins de huit ans, de 1431 ou 1432 à sa mort, en 1440, dévoré plus de deux cent mille écus de biens, c'est-à-dire des millions.

Dans les conditions où les mettait la mauvaise volonté de Jean V, ses parents et ses amis ne pouvaient répondre à la ruse que par la violence.

Comme ils désespéraient de jamais conserver leur fortune autrement que par les armes, ils se jetèrent résolument dans les principales places que Gilles tenait encore, et particulièrement dans les deux forteresses de Machecoul et de Champtocé.

Là-dessus, le jeune frère de Gilles, René de la Suze, se joignit à son cousin, André de Laval, leva une troupe d'hommes d'armes et s'empara de force des deux châteaux. Gilles s'adressa au duc de Bretagne et tous deux, agissant de concert, reprirent de vive force les deux châteaux en 1437 et 1438.

Les incessants besoins d'argent qui tourmentaient Gilles l'avaient disposé à prêter une oreille crédule aux promesses fallacieuses des alchimistes.

 Il avait fait venir de Florence un singulier personnage, Francesco Prelati, qu'il installa luxueusement et qu'il pourvut de tous les appareils destinés à réaliser l'Elixir Universel, la substance mystérieuse qui devait permettre de changer tous les métaux en or.

Sa confiance en Prelati était illimitée et explique en partie l'insouciance avec laquelle il engagea ou vendit tour à tour tous ses domaines, car il était convaincu qu'en peu de temps, devenu l'homme le plus riche du monde, il les rachèterait à son gré avec beaucoup d'autres.

L'alchimie touchait de près à la sorcellerie et à la nécromancie.

Peu d'alchimistes pouvaient se passer du concours des démons et la grande adresse de Prelati fut de persuader à Gilles qu'il avait un démon familier à son service. Ce diable s'appelait Barron; quand Prelati était seul, il l'invoquait toujours avec succès mais Barron refusait de paraître devant Gilles.

Un jour, à la suite de prières répétées de Prelati, Barron répandit des lingots d'or tout autour d'une salle; mais, par la bouche de Prelati, il défendit à Gilles d'y toucher pendant quelques jours. Gilles voulut du moins voir les lingots et, suivi de Prelati, ouvrit la porte de la chambre; il y aperçut un énorme serpent vert replié sur le sol et s'enfuit épouvanté.

Cependant il revint à la charge, armé d'un crucifix qui contenait un morceau de la vraie croix; mais Prelati lui persuada de différer sa visite. Quand, après quelques jours, il entra dans la chambre, le serpent avait disparu, les lingots d'or n'étaient plus que de petites masses de clinquant.

Au lieu de renvoyer Prelati à Florence, Gilles resta convaincu que le démon l'avait puni de son indiscrétion et se promit d'être plus obéissant à l'avenir.

Prelati n'avait jamais réussi à mettre Gilles en présence du démon Barron; toutefois, il prétendait avoir présenté à ce démon un papier, écrit et signé du sang de Gilles, où celui-ci lui promettait une obéissance aveugle en échange des trois dons de science, de richesse et de pouvoir. Barron refusa; il lui fallait autre chose, le don d'une partie du corps d'un enfant.

Gilles se procura, dit-on, un cadavre d'enfant et mit dans un verre une main, un cœur et des yeux. Barron s'obstina à ne point paraître et Prelati ensevelit l'horrible offrande en terre consacrée.

Tout ce qui précède et bien d'autres détails du même genre se lisent dans les dépositions de Prelati et de Gilles, obtenues en 1440 dans les circonstances que je vais relater.

 Il y a une part de vérité dans ces dépositions Gilles fut certainement une des victimes les plus crédules de cette grande chimère du moyen-âge, l'Alchimie.

Jean V et Jean de Malestroit croyaient aussi, comme tous les hommes de leur temps, à la possibilité de transformer les métaux en or; sachant que Gilles était très occupé d'alchimie, ils tremblaient de le voir redevenir riche et reprendre possession de ses biens.

Mais comment perdre un si puissant seigneur, lieutenant-général de Bretagne? L'assassiner n'eût servi de rien; c'eût été, au contraire, mettre un terme à ses prodigalités.

Il fallait le faire condamner à une peine qui entraînât sa déchéance et justifiât la confiscation de tous ses biens.

A cette époque, l'Église et l'Inquisition étaient seules assez puissantes pour perdre un homme de rang élevé dont on avait intérêt à se défaire. Un bon procès pour hérésie offrait les avantages suivants l'accusé était privé du concours d'un avocat, car l'Inquisition n'admettait pas qu'un avocat défendît un hérétique devant elle (l'avocat fût devenu, ipso facto, hérétique lui-même); les jugements de l'Inquisition entrainaient d'ordinaire la confiscation des biens.

 (13 octobre 1307 arrestation des templiers, le Grand Maître Jacques de Molay et 4 dignitaires sont emprisonnés à Chinon)

 

Toutefois, l'alchimie, quoique suspecte, ne constituait pas le crime d'hérésie; l'invocation des démons était malaisée à établir; d'ailleurs, la grande difficulté de l'affaire, comme de celle des Templiers au XIVe siècle, tenait à la haute situation personnelle de Gilles, à sa libéralité, au respect et à la crainte qu'il inspirait partout. Il fallait d'abord changer ces sentiments en horreur et en haine, alléguer des crimes de droit commun, puis accuser Gilles d'hérésie et enfin le livrer au bras séculier sans amis ni défenseurs, ployant sous le fardeau des plus terribles accusations.

Ce plan fut mis à exécution par Jean de Malestroit, évêque de Nantes, avec le concours, qui paraît s'être dissimulé d'abord, du duc Jean V.

 

Au commencement de l'année 1440, Gilles s'était brouillé avec les hommes d'église pour une affaire assez futile.

Ses gens d'armes avaient porté la main sur un clerc et s'étaient emparés d'un château vendu à un prête-nom du duc de Bretagne il avait fallu que le duo reprît le château de vive force.

Toutefois, au mois de juillet de la même année, les choses étaient si bien arrangées que Gilles alla rendre visite au duc de Bretagne à Josselin et fut reçu très cordialement par lui.

Cette cordialité cachait un piège, car, dès le 30 juillet, sans doute avec l'autorisation du duc, Jean de Malestroit commençait l'instruction secrète qui devait perdre Gilles et imprimer une effroyable souillure à son nom.

La baronnie de Rais était située dans le diocèse de Nantes; par conséquent, tous les crimes qu'on y pouvait commettre contre la religion relevaient de l'évêque Jean de Malestroit.

Celui-ci, à la date du 30 juillet 1440, répandit dans le pays un monitoire aux termes duquel certains bruits très graves étaient parvenus à ses oreilles Gilles était violemment soupçonné d'avoir mis à mort un grand nombre d'enfants, après avoir assouvi sur eux d'infâmes passions, d'avoir invoqué le démon et d'avoir signé avec lui des pactes horribles.

 Huit témoignages étaient allégués, émanant de gens du bas peuple, dont sept femmes demeurant à Nantes, qui se plaignaient d'avoir perdu des enfants et accusaient Gilles de les avoir volés et tués.

C'était, disait Jean de Malestroit, au cours d'une récente tournée dans son diocèse qu'il avait recueilli ces accusations, « fortifiées par les dépositions de témoins et d'hommes sûrs ». Ces « témoins et hommes sûrs », il se garda bien de les nommer; ce ne pouvaient être que des serviteurs de Gilles, soudoyés et chapitrés par l'évêque.

Les huit témoignages qu’il fit connaître étaient d'une insignifiance absolue. Ainsi, dès le début de la procédure, nous sommes en présence d'un « dossier secret » et d'une frauduleuse machination.

Les monitoires n'avaient d'autre but que de délier les langues des vieilles commères, de mettre en mouvement les amateurs de scandales, de donner carrière aux inimitiés privées. Gilles était officiellement désigné aux médisances ou aux calomnies des hommes dont il avait été jusque- là le bienfaiteur.

Le 13 septembre, l'évêque invita Gilles à comparaître devant lui avant le 19.

 Dans la sommation, il énonça à nouveau tous les crimes indiqués dans le monitoire et ajouta, sans préciser, « certains crimes ayant saveur d'hérésie ». Cette précaution était indispensable, car l'évêque n'avait pas à connaître de crimes contre les personnes; il ne pouvait, avec le concours de l'inquisiteur, que juger les crimes contre la foi.

 Mais le plan de ce misérable consistait à établir subsidiairement à la charge de Gilles des crimes effroyables, dont la justice séculière s'emparerait immédiatement pour le perdre l'accusation d'hérésie n'était qu'un prétexte pour lui enlever le secours d'un avocat.

A l'exception de deux amis et confidents du maréchal, Gilles de Sillé et Roger de Briqueville, qui prirent la fuite, tous les serviteurs de Gilles furent arrêtés et mis en prison à Nantes.

 Là, on commença à les faire parler et, à l'aide de la torture, à leur apprendre les leçons qu'ils devraient bientôt réciter fort exactement.

Le 19, Gilles fut admis devant l'évêque (1). Il offrit de se justifier de toute accusation d'hérésie portée contre lui.

 Le 28 septembre fut fixé pour sa comparution devant l'évêque et le vice-inquisiteur de Nantes, Jean Blouyn. Dès lors, le procès devenait inquisitorial, c'est-à-dire que l'accusé perdait toute garantie et était condamné à l'avance.

Le 28, les huit témoins du début, plus deux autres, apparurent pour se lamenter de la disparition de leurs enfants; ils avaient, disaient-ils, été enlevés par une pourvoyeuse de Gilles, une femme surnommée la Meffraye, qui était en prison à Nantes, et qui, suivant la rumeur, avait avoué ces enlèvements.

Sur quoi il y a deux remarques à faire.

D'abord, malgré le monitoire, on n'avait pu recruter que deux nouveaux témoins, alors que l'accusation portait que Gilles avait tué 140 enfants en second lieu, comment les parents éplorés auraient-ils connu les aveux de la Meffraye, qui était en prison, s'ils n'en avaient pas été informés par l'évêque?

Enfin, alors que les divers manuscrits du procès enregistrent des dépositions insignifiantes, celle de la Meffraye ne figure nulle part et il n'y a aucune apparence que cette femme ait été jugée et condamnée (3)

L'affaire fut ajournée au 8 octobre, où l'on donna lecture à Gilles des articles de l'accusation.

 Gilles essaya, mais en vain, d'interjeter appel puis il déclara sommairement que toutes les accusations portées contre lui étaient fausses.

Le 13 octobre, nouvelle audience les accusations avaient été mises par écrit et formaient une masse redoutable de 49 articles. Gilles et ses complices ont enlevé des enfants, les ont étranglés, démembrés, souillés, brulés ; Gilles de Rais a immolé des enfants à des démons ; il a fait incinérer leurs corps et jeter leurs cendres aux vents il s'est livré à la sorcellerie avec Prelati et d'autres, etc. ..

Le nombre des enfants tués, au milieu d'horribles raffinements de luxure, s'élèverait au chiffre de cent quarante.

Remarquons que nous sommes au 13 octobre et que les dépositions accusatrices, extorquées à plusieurs prétendus complices de Gilles, que nous connaissons en entier ou en partie, sont datées du 16 et du 17 octobre.

 

 

Donc, de deux choses l'une : ou bien, le 13 octobre, on ne possédait que les plaintes des parents, et alors ces derniers pouvaient seulement constater la disparition de leurs enfants, tous détails ultérieurs sur les traitements qu'ils avaient subis étant imaginaires ou l'on avait déjà obtenu, par promesses ou par torture, les témoignages de Prelati, de Blanchet, de Poitou et de Griart, et alors ces témoignages, censés recueillis trois et quatre jours après, censés confirmer l'accusation, sont une misérable comédie.

Malgré toutes les précautions prises par Malestroit et l'inquisiteur, le crime judiciaire, savamment machiné, apparaît clair comme le jour à ceux qui savent lire attentivement un dossier.

 

Dans cette audience du 13, Gilles s'emporta. Il contesta la compétence du tribunal et malmena les juges, s'étonnant que Pierre de l'Hôpital, président du Parlement de Bretagne, qui suivait les débats, pût permettre à des ecclésiastiques de lui imputer des crimes aussi affreux.

Finalement, l'évêque et l'inquisiteur déclarèrent que Gilles était excommunié et lui donnèrent quarante-huit heures pour préparer sa défense bien entendu, sans le secours d'un avocat.

Ces quarante-huit heures de répit durent être terribles elles brisèrent le courage de Gilles, qui ne persévéra pas dans son attitude hautaine. A cette époque, sauf peut-être dans les rangs élevés de l'Université et de l'Église, l'incrédulité était chose inconnue. Gilles était profondément religieux l'excommunication qui venait de le frapper avant tout examen le mettait au désespoir; il cherchait à tout prix la réconciliation avec l’Église et, pour l'obtenir, il était prêt à s'humilier.

Le 15 octobre, il parut devant le tribunal, reconnut humblement l'autorité des juges ecclésiastiques, leur demanda pardon de ses emportements et sollicita la levée de l'excommunication.

Toutefois, il nia avoir invoqué les démons et leur avoir offert des sacrifices; il nia également toutes les autres charges, en ajoutant, avec une naïve imprudence, qu'il s'en rapportait aux divers témoins cités. Ceux-ci prêtèrent serment en sa présence sans qu'il manifestât aucune inquiétude ni émotion.

Nous avons dit que les dépositions à charge, recueillies par des notaires, sont datées du 16 et du 17 octobre. C'est une collection d'horreurs telles que R. de Maulde et l'abbé Bossard, éditeurs des actes du procès, ont dû, même dans les textes latins, laisser des lignes en blanc.

Voici ce que dit Michelet de ces griefs « Ni les Néron de l'Empire, ni les tyrans de Lombardie, n'auraient eu rien à mettre en comparaison il eût fallu ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par- dessus encore les sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient les enfants.

Partout il fallait qu'il tuât. On porte à 140 le nombre d'enfants qu'avait égorgés cette bête d'extermination. Comment égorgé et pourquoi? C'est ce qui était plus horrible que la mort même. C'étaient des offrandes au diable. »

 

Michelet, dans sa relation de l'affaire de Rais, a commis de nombreuses erreurs, bien qu'il eût pris connaissance des actes du procès dans un manuscrit de Nantes. On s'étonne que la clairvoyance de cet éloquent historien ait été si complètement en défaut.

Prenons, par exemple, sa dernière allégation Il est dit, en effet, et même à plusieurs reprises, dans les articles d'accusation, que Rais tuait des enfants pour les offrir au diable; mais le seul fait allégué, et qui revient sans cesse, est celui de Gilles apportant à Prelati, dans un verre, les yeux, le cœur et la main d'un enfant. Or, rien ne prouvait que ces membres eussent appartenu à un enfant assassiné rien ne prouvait surtout que l'enfant eût été assassiné par Gilles ou pour lui

La déposition de Prelati, du 16 octobre, est d'autant plus suspecte qu'il affirme avoir fait apparaître le diable dix ou douze fois :

Ad quas quidem invocaciones saepe, etiam usque ad decies vel duodecies, apparuit ei diabolus vocatus Barron.

L'histoire des membres de l'enfant apportés par Gilles repose sur l'unique témoignage de ce drôle (manum, cor,oculos et sanguinem eujusdam pueri, p. Lxviii).

Dans les aveux de Gilles de Rais, on trouve les mêmes mots dans le même ordre (manum, cor et oculos cujusdam infantis, p. m). Comment admettre une pareille rencontre, si la confession imposée à Gilles n'a pas été calquée sur celle de Prelati ?

 Les deux dépositions à charge les plus écrasantes, celles de Henrietet de Poitou, serviteurs de Gilles, portent sur des faits déjà éloignés de plusieurs années, sur des crimes très complexes or, elles concordent jusque dans les plus menus détails il n'y a pas entre elles une seule contradiction de quelque importance; il n'y a, ni dans l'une ni dans l'autre, aucune des omissions auxquelles on s'attendrait naturellement.

Étrange effet de la prévention Cette harmonie plus que suspecte, cette harmonie qui est l'indice du faux et du mensonge imposé, sembla à l'abbé Bossard une preuve de la véracité des témoignages.

 Il faut citer ces lignes singulières d'un auteur qui, dédiant son livre à Mgr Freppel, évêque d'Angers, semble s'être fait un devoir de protéger contre tout soupçon la réputation de l'évêque de Nantes, Jean de Malestroit (4).

« Toute la suite des crimes de Gilles de Rais, qui forment une si longue chaîne, s'y trouve déroulée à nos yeux évocations, sacrifices, offrandes -sanglantes au démon, meurtres d'enfants, détails de raffinement apportés dans l'art de faire souffrir les innocentes victimes, peinture d'une débauche qui fait frémir rien ne manque au sombre tableau de ces huit années de crimes inouïs; et, parmi tous ces détails, une lumière répandue qui force la conviction dans les esprits.

Pas une contradiction, non seulement dans les paroles d'un méme témoin, mais encore dans les dépositions de tous ce sont les mêmes faits, rapportés aux mêmes dates, reproduits avec les mêmes détails on dirait que ces hommes, qui viennent séparément témoigner de la vérité, avant de se présenter devant les interrogateurs, se sont entendus entre eux dans leur prison pour dire les mêmes choses. »

 Eh oui on le dirait, et l'on y est même obligé, si l'on ne préfère admettre que les malheureux n'ont rien dit, mais qu'ils ont répété au milieu des tortures ce qu'on leur dictait. Existe-t-il un seul exemple de témoignages indépendants et sincères, concernant une longue série de faits quelconques, qui s'accordent ainsi non seulement sur les détails, mais sur les dates ?

Poitou dépose le 17 octobre (p. XCII) que Gilles s'asseyait sur les enfants morts :

 Post decapitacionem ipsortim….. quandoque sedebat supra ventres eorum et delectabatur videndo ipsos mori eosque, sic sedens, inspiciebat ab obliquo, ut videret modum finis seu mortis eorum.

Griart, le même jour, dit la même chose (p. CXV) :

 Eorum puerorum sanguine effluente. ….tunc sedebat aliquando super ventres ipsorum lanquencium, delectando, et eos morientes aspiciens ab obliquo.

L'identité de ces deux dépositions est déjà bien suspecte mais la suspicion devient la certitude de la fraude, quand on retrouve la même phrase, l'expression des mêmes sentiments intimes, dans la confession de Gilles de Rais, datée du 22 octobre et postérieure, par suite, de cinq jours (p. XLIX) :

Quod sepius, dum ipsi pueri moriebantur, super ventres ipsorum sedebat et plurimum delectabatur eos videndo sic mori.

N'est-il pas évident que les dépositions extorquées à Poitou et à Griart sont à la source de la prétendue confession de Gilles de Rais ? J'ai noté, en lisant la procédure, bien d'autres parallélismes non moins édifiants»

 

 

C'est ici le lieu de rappeler le souvenir du plus infâme des procès du moyen-âge, celui des Templiers.

Parce qu'un roi scélérat, servi par un pape sans caractère et sans honneur, convoitait leurs biens, on les accusa, comme Gilles de Rais, de pactes avec le diable, d'actes obscènes, d'actes sanguinaires et l'on réussit à obtenir des Templiers eux-mêmes des centaines d'aveux concordants.

Mais, vers 1885, un illustre historien américain, en compulsant les aveux des Templiers, s'aperçut d'une chose singulière qui avait échappé à Michelet.

Lorsque deux ou plusieurs Templiers, provenant de régions très différentes de l'Europe, faisaient des aveux au même inquisiteur, leurs témoignages concordaient à merveille, ils s'accusaient exactement des mêmes crimes; au lieu que lorsque deux ou plusieurs Templiers, appartenant à la même maison, étaient interrogés par des inquisiteurs différents, leurs aveux différaient notablement dans les détails.

Une fois cette constatation faite, la fraude devenait évidente les aveux concordant là où ils auraient dû différer, différant là où ils auraient dû concorder étaient réduits à néant, devenaient inexistants pour l'histoire.

Eh bien ! je soutiens que les témoignages des accusateurs de Rais sont inexistants, parce qu'il est impossible de nier qu'ils ont été fabriqués et imposés par la corruption ou la violence.

J'ajoute que les crimes les plus hideux qui sont spécifiés dans ces témoignages, viols ou meurtres d'enfants, sont ceux mêmes dont les païens accusaient les chrétiens, dont les chrétiens orthodoxes accusaient les chrétiens schismatiques, dont on accusa les Vaudois, les Fraticelli, les sorcières, les Juifs, dont les Chinois accusent encore les Européens.

Ces accusations-là appartiennent à l'éternel arsenal de la malignité humaine, spéculant sur la crédulité et la sottise.

Là où elles se produisent, dans le passé ou dans le présent, sans preuve formelles et irrécusables, il faut que la critique historique du XXe siècle les repousse avec dédain.

 Quelles sont les preuves, au sens juridique du mot, alléguées par les témoins du procès de Rais ? Ont ils produit le cadavre, les cendres ou les ossements d'un seul enfant? Non ! (5) Ont-ils produit un seul enfant vivant qui, menacé des fureurs lubriques de Gilles de Rais, se serait échappé ? Non !

Ce prétendu bourreau d'enfants, qui en aurait égorgé encore en juillet 1440, à Josselin, alors qu'il était l'hôte du duc de Bretagne, cet homme entretenait un grand nombre de beaux enfants dans sa chapelle, en même temps qu'une troupe de jeunes pages pas un d'eux ne se plaignit, n'accusa son patron.

Et l'on veut croire que Gilles, maître d'enfants qui vivaient sous son toit, aurait fait raccoler pour ses immondes débauches des petits vagabonds, des mendiants !

De la raccoleuse, la Meffraye, on nous dit gravement, d'après l'enquête civile, qu'elle portait un chapeau noir, que sur son visage tombait d'ordinaire un long voile d'étamine également noir, qu'elle donnait de l'effroi à tous ceux qui la regardaient passer. Qui ne voit que c'est là un type de folklore, une ogresse, un bogey femelle et que Gilles de Rais, s'il avait eu besoin d'enfants à violer, eût été mal avisé d'en confier le recrutement à une vieille sorcière qui leur faisait peur !

Et qui sont donc les témoins de ces turpitudes? Ce ne sont ni les chapelains de Gilles, ni ses chanoines, ni ses écuyers, ni ses acteurs, ni ses hommes d'armes, ni le seigneur de Gautelon qui vivait dans son intimité, ni le prieur de Chémeré qui l'aimait (6).

Ce sont des aventuriers obscurs, des gens qu'on accuse des mêmes crimes, qui s'en accusent eux-mêmes, qu'on a jetés en prison, qu'on a torturés, qui ont dit ce qu'on a voulu leur faire dire. Non seulement leurs témoignages ne valent rien, mais ils vicient à la source la confession arrachée à leur maître et qui, en apparence seulement, les confirme.

Le 20 octobre, on donna connaissance à Gilles des dépositions de ses serviteurs.

 Que pouvait-il faire? Citer des témoins à décharge? L'inquisiteur ne l'eût pas permis. Nier ?  Mais on l'aurait soumis sans retard à la torture. Il déclara qu'il voulait faire des aveux. Mais le procureur n'en demanda pas moins à l'inquisiteur et à l'évêque de mettre Gilles à la torture, afin, disait-il, que la vérité fût connue plus complètement.

Le 21 octobre, Gilles fut amené dans la salle des supplices. Épouvanté à la vue des chevalets, il pria instamment qu'on l'épargnât encore pendant un jour et dit qu'il parlerait alors de manière à satisfaire tout le monde.

 Sur sa demande, l'évêque de Saint-Brieuc et Pierre de l'Hôpital furent délégués pour recueillir ses aveux; mais, comme il fallait battre le fer encore chaud, on refusa d'attendre au lendemain; Gilles devait parler le jour même, à deux heures.

Il s'exécuta; nous avons conservé sa confession. Oui ou non, a-t-elle été extorquée, a-t-elle été obtenue par la menace de la torture, équivalente à la torture elle-même, ou pire encore ?

 

 (Château de Taillebourg, le financier Jacques Coeur est arrêté sur ordre du roi de France Charles VII. (Time Travel 1451)

 

En 1453, Jacques Cœur, poursuivi par la haine de Charles VII, fut mis en jugement.

Il comparut devant un tribunal civil; un avocat l'assistait; il se savait soutenu par le dauphin et par le pape. Mais la crainte de la torture eut vite raison de son énergie :

 « En présence des menaces qui lui furent faites, dépouillé et lié comme il l'était, il dit qu'il dirait ce qu'on voudrait, mais qu'il avait dit la vérité. On lui demanda s'il s'en rapportait à la déposition des frères Tainturier ; il répondit qu'ils étaient ses haineux, mais que s'il semblait aux commissaires qu'il le dût faire, qu'il en était d'accord.

Le 27 mars, on lui lut ses confessions, où il persévéra par crainte de la question » (7)

Ainsi, comme Gilles de Rais, Jacques Cœur dit ce qu'on voulut, se rapporta à la déposition des témoins et, par crainte de la torture, persévéra dans les aveux qu'on lui avait extorqués

Il y a longtemps que les historiens sérieux auraient reconnu l'inanité de tout cet infâme procès si nous n'avions pas la confession de Gilles, suivie d'une autre confession publique faite le 22 octobre.

Avec une humilité et une contrition qui touchèrent tout le monde, Gilles s'accusa de tous les crimes qu'on lui reprochait, demandant pardon aux parents dont il avait assassiné les enfants, suppliant ses juges de lui accorder le secours de l'Église afin de sauver son âme menacée de perdition.

Mis en présence du magicien Prelati, Gilles de Rais lui fit ses adieux dans les termes que la procédure rapporte en français :

« Adieu, François, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et connaissance et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne patience et espérance en Dieu, nous nous entreverrons en la grande joie du Paradis ».

« Étranges paroles! » dit -Michelet. Oui, bien étranges! Gilles vient de s'accuser de crimes horribles, inexpiables, de ceux qui, suivant la croyance du temps, ouvraient à deux battants les portes de l'Enfer; et c'est avec les paroles d'un martyr innocent, sûr de la félicité d'outre-tombe, qu'il prend congé de son ami florentin !

Il n'y a que deux explications possibles. Ou bien Gilles, maltraité dans Sa prison, confondu par la trahison de ses serviteurs, était devenu fou; ou tous ses aveux lui ont été extorqués par d'horribles menaces et ses adieux à Prelati sont le seul témoignage qu'il ait pu crier de son innocence. (8)

 Le 25 octobre, le jugement fut rendu.

 Au nom de l'évêque et de l'inquisiteur, Gilles fut déclaré coupable d'apostasie hérétique et d'invocation des démons.

Au nom de l'évêque seul, il fut déclaré coupable de crimes contre nature, de sacrilège et de violation des immunités de l'Église.

Aucune des deux sentences n'indiquait de châtiment. Cela semblait inutile, puisqu'une instruction parallèle se poursuivait contre lui au tribunal de Nantes depuis le 18 septembre, sous la présidence de ce même Pierre de l'Hôpital qui avait assisté au procès ecclésiastique.

Enchaîné par les aveux qu'il avait faits devant l'inquisiteur et l'évêque, Gilles ne pouvait plus échapper à la mort.

Le malheureux demanda et obtint l'absolution spirituelle et on lui accorda un confesseur, le carme Jean Juvénal. Il y avait là une grosse irrégularité.

Dans les procès pour hérésie, le condamné reconnu hérétique était excommunié ipso facto et ne pouvait être admis à nouveau dans l'Église sans avoir abjuré ses erreurs. On ne demanda aucune abjuration à Gilles, parce que ses juges savaient qu'il n'était pas hérétique et qu'ils en voulaient exclusivement à ses biens.

Devant le tribunal civil, les choses marchèrent rapidement Henriet et Poitou avaient déjà été condamnés à être pendus et brûlés lorsque Gilles fut introduit devant ses juges.

Le président lui promit l'indulgence du tribunal s'il voulait tout avouer; il avoua tout.

 

 Enfin, il fut condamné à être pendu et brûlé dès le lendemain à une heure. Il demanda comme une faveur que ses deux complices, Henriet et Poitou, fussent exécutés en même temps que lui, afin d'être édifiés par sa résignation et sa fin chrétienne; il demanda aussi et obtint d'être enterré dans l'église des Carmes de Nantes, sépulture des ducs et des plus illustres personnages de Bretagne (9)

Tout le clergé, toute la population suivirent Gilles sur le lieu de l'exécution, priant pour le salut de son âme. Lui-même réconfortait ses serviteurs condamnés avec lui et leur promettait qu'ils se retrouveraient au Paradis sitôt après leur mort.

On le fit monter sur une pile de bois, puis sur un escabeau placé sur la pile, et on lui mit la corde au cou.

Après avoir repoussé l'escabeau, on alluma le bûcher.

Gilles était déjà mort lorsque les flammes atteignirent la corde et que le corps tomba.

 Alors des dames de sa famille recueillirent ses restes avant qu'ils n'eussent été consumés par les flammes et lui firent de magnifiques funérailles, auxquelles tout le peuple de Nantes s'associa.

Les biens de Gilles furent confisqués par le duc de Bretagne.

 

 (Château de Tiffauges, Mariage de Prégent de Coëtivy avec Marie de Montmorency-Laval dite Marie de Rais (Time Travel 1441)

 Sa veuve, au bout d'une année, épousa Jean de Vendôme, vidame de Chartres; sa fille Marie épousa Prégent de Coétivy, amiral de France, puis, après la mort de celui-ci, André de Laval, maréchal et amiral de France.

 La famille s'éteignit en 1502.

 

Mais, dans l'intervalle, de nombreux et interminables procès avaient été poursuivis pour la reprise des biens de Rais.

En 1462, les héritiers de Rais présentèrent un mémoire exposant que la mort avait expié les crimes de Gilles et que la confiscation de ses biens n'était pas légitime; on se tira d'affaire par des compromis.

 

J'ai dit plus haut qu'à la première annonce des poursuites, les deux amis les plus intimes de Gilles, Gilles de Sillé et Roger de Briqueville, avaient pris la fuite.

Du premier, on n'entendit plus jamais parler (10); mais Roger de Briqueville, en 1446 obtint de Charles VII des lettres de rémission, rédigées en termes tels qu'on est amené à croire que Charles connaissait l'innocence de Gilles et le mal-fondé de toute l'accusation.

Chose plus singulière encore Marie de Rais, la fille de Gilles, fut l'amie dévouée des enfants de Roger et ce dernier jouit de la faveur du mari de la dame, Prégent de Coétivy. Si ces personnages avaient cru à la culpabilité du maréchal, n'auraient-ils pas repoussé avec horreur la société d'un homme qui avait conduit Gilles de Rais à sa perdition?

Mais, dira-t-on, pourquoi n'ont-ils pas réclamé une révision du procès de Nantes, à une époque qui vit réviser celui de Jeanne d'Arc ?

 

 (Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc)

 Ils l'ont réclamée, et cela dès 1442, alors que le procès de Jeanne, condamnée par l'Eglise en 1431, ne fut révisé qu'en 1455.

La découverte de ce fait important est due à Marchegay.

Ce savant a trouvé dans le cartulaire de Thouars et a publié deux lettres royales datées de Montauban, le 3 janvier 1442.

Dans la première, il est dit que Gilles de Rais en avait appelé, de son arrestation, au Roi et au Parlement, mais qu'on n'avait tenu aucun compte de cet appel que, dans la suite, il avait été condamné à mort « indûment et sans cause », par Pierre de l'Hôpital, se disant président du Parlement de Bretagne.

Le roi Charles VII signifie au duc François 1er fils et successeur de l'infâme Jean V, mort en 1441 – que la fille de Gilles de Rais et son gendre veulent donner suite à l'appel resté sans effet en 1440 et qu'à cette fin, le duc, Pierre de l'Hôpital et les autres juges sont cités devant le Parlement de Paris.

La seconde lettre est adressée au président et aux conseillers du Parlement, aux baillis de Touraine, d'Anjou et du Maine, etc., leur prescrivant d'ouvrir une enquête sur les circonstances de la condamnation de Gilles « pour ce que …le dit feu Gilles…. avait été fait mourir indûment et plusieurs autres attentats avoir été faits. »

Les dates de la convocation devant le Parlement sont en blanc; c'est donc que les lettres n'ont pas été envoyées. Il n'y a aucune trace que le Parlement de Paris ait jamais été saisi de cette affaire; s'il l'avait examinée, nous en serions informés.

Peut-être le roi, qui devait savoir à quoi s'en tenir, eut-il peur, au dernier moment, d'un effroyable scandale; n'aurait-on pas pu l'accuser de « faire obstacle » à l'Inquisition?

Mais le fait que moins de trois ans après le supplice de Gilles, sa fille et le mari de celle-ci, l'amiral Prégent, ont pu obtenir de Charles VII de pareilles lettres, prouve que les témoignages allégués et les aveux répétés de Gilles lui-même étaient considérés comme nuls; c'est peut-être à ces aveux extorqués ou falsifiés que fait allusion l'expression atténuée de la seconde lettre plusieurs autres attentats.

M. l'abbé Bossard écrit à ce propos (p. 356) : « Pierre de l'Hôpital n'eut sans doute pas de peine à démontrer son innocence….. le Parlement de Paris fut contraint de souscrire aux arrêts de la justice de Nantes. »

Ces phrases appellent un blâme sévère; elles mettent en péril le bon renom de leur auteur. Car M. l'abbé Bossard sait fort bien que Pierre de l'Hôpital n'a rien « démontre », que le Parlement de Paris n'a rien confirmé, par la raison que la citation à comparaître et l'ordre d'enquérir furent rédigés et signés, mais non lancés.

On reconnaît ici un genre de raisonnement dont nous avons eu, au cours de ces dernières années, tant de curieux et d'affligeants exemples, à propos d'une cause célèbre d'issue moins tragique, mais où la méchanceté des uns et la crédulité des autres se sont donné carrière, autant que dans les procès des Templiers et de Gilles de Rais.

La réhabilitation de Jeanne d'Arc fut obtenue en 1455, vingt-quatre ans après son supplice, sous le règne du prince ingrat et lâche qui lui devait sa couronne.

Charles VII avait un intérêt personnel à cet acte de justice, car si Jeanne avait été légitimement condamnée comme sorcière, sa propre légitimité se trouvait atteinte par contre-coup.

Mais il n'y a qu'à lire le procès de réhabilitation pour voir avec quelle prudence on s'exprima, de quels ménagement on usa envers les évêques et l'inquisiteur coupables.

 L'affaire de Gilles de Rais ne touchait pas directement Charles VII; il n'était pas homme à risquer un conflit avec l'Inquisition et l'évêché de Nantes pour laver la mémoire d'un de ses fidèles soldats.

La famille de Rais reçut des marques répétées de la bienveillance royale; le poids de l'infamie de son chef ne pesait pas sur elle et le drame de Nantes ne l'avait pas empêchée de contracter les plus belles alliances ? ne valait-il pas mieux laisser en paix un mort qui, pour le moins, avait eu commerce avec un alchimiste et dont on pouvait craindre, de ce chef, que la réhabilitation ne fût jamais obtenue ?

Mais la hideuse légende a fait son chemin.

Non seulement le peuple des campagnes, empoisonné de calomnies et de mensonges, crut à la culpabilité de Gilles, mais on peut dire qu'il y croit aujourd'hui plus fermement que jamais.

 La figure du maréchal s'est confondue, en Anjou, avec celle de Barbe Bleue; les paysans ne passent pas sans terreur devant les ruines des châteaux de Tiffauges, de Champtocé, de Machecoul, que la « bête exterminatrice » a habités.

 Bien plus, le misérable Jean de Malestroit, évêque de Nantes, a pris et conserve dans la légende une place honorable : c'est lui qui aurait délivré le peuple de l'effroyable et sanguinaire tyrande son oppresseur !

 

 

 

Monument élevé sur le lieu de l'exécution de Gilles de Rais. XVe siècle.

Cet édicule se trouvait à l'entrée de la Chaussée de la Madeleine, sur la droite, vers le square de l'Hôtel-Dieu qui donne sur la rue. Les trois arcatures de son dais abritaient, au milieu, la Sainte Vierge, sur les côtés, saint Gilles et saint Lau pour qui Gilles avait une grande dévotion. Il dut être élevé peu de temps après l'exécution du malheureux maréchal, laquelle eut lieu le 27 octobre 1440.

 Il devint l'objet d'un pèlerinage à Notre-Dame de Crée-Lait, nom que le peuple donnait à cette statue de la Vierge qui rappelait l'exécution de ce grand tueur d'enfants. Il devait être, à l'origine, la base d'un calvaire expiatoire comme ceux qui s'élevèrent en Bretagne au XVe siècle (B. S. A. 1863, p. 83). Il a été reproduit, en place, d'après un dessin, dans les Archives curieuses de Verger, F. 2, 188.

Il a été démoli en 1867, pour le tracé du square qui a été créé devant l'entrée de l'Hôtel-Dieu. « La partie supérieure de l'arcature de la grotte, une statue un peu fruste, mais ancienne, un long boulon de fer, peut-être le bas d'une croix, trouvés dans la maçonnerie, dit le B. S. A. (1867, p. 66), ont été déposés au Musée. » Le R. E. 1139 se borne à enregistrer ces différents articles sous ce titre de « fragments provenant de la démolition du monument expiatoire de Gilles de Retz ». Cf. C. 1869, n° 110.



Le souvenir de Gilles de Rais à Orléans (Compagnon d'armes de Jeanne d'Arc)

Gilles de Rais et les fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans La vie de Gilles de Rais touche Orléans de deux manières. Il fut tout d'abord en 1429 un des compagnons de Jeanne d'Arc et parmi les plus importants de ses capitaines.

 

Gilles de Rais vendit en 1429 le château de Blaison et de chemillier à son conseiller militaire, Guillaume de la Jumellière

On voit par un Mémoire de la Chambre des Contes de Paris, qu'en 1260, Robert de Bomais, chevalier, vicomte de Sorges, était seigneur de Mirebeau et de Blazon.

 

 

(1). Gilles aurait pu facilement prendre la fuite. Un coupable l'eût fait; il n'y songea pas.

(2). Leurs dépositions (Bos3ard, p. Ix) se bornent à dire qu'ils ont perdu des enfants et qu'ils soupçonnent ou disent qu'on soupçonne Gilles de Rais de les I avoir enlevés. Tous ces témoignages sans valeur ne sont cités que pour donner le change sur les calomnies de certains serviteurs de Gilles, inspirées ou extorquées par l'évêque.

(3)    » il résulte de l'enquête française que Perrine Martin fut arrêtée dès le début de la poursuite et qu'elle avoua alors avoir joué dans les crimes de Gilles le rôle le plus actif, le rôle de raccoleuse d'enfants. Cependant elle ne fut pas poursuivie; cela tient peut-être aux déclarations réitérées de Gilles de Rais qu'il était seul coupable et n'avait pas de complices ». (Bossard, p. xxxv.) L'objection est juste, la réponse inadmissible.

(4)    . Cette observation a déjà été faite par M. Vixetelly.

(5)    Henriet prétendit, au procès civil (Bossard, p. 194), que Gilles faisait brûler les enfants après avoir consommé ses attentats mais Poitou déclara, au procès ecclésiastique (p. Lxxxiii), qu'il y avait, au château de Champtocé, une accumulation de cadavres et de squelettes d'enfanta.

Toutefois, Gilles n'avait eu garde de les y laisser; il les fit extraire d'une tour et transporter par eau à Machecoul pour y être brûlés (témoignages de Poitou et de Robin, répétés dans l'article 36 de l'acte d'accusation, p. xxvii).

Même histoire dans la confession de Gilles (p. L). Ainsi, personne ne pouvait produire un débris humain et ceux qui disaient en avoir manipulé ne savaient pas de quelle époque ils dataient.

 Si Gilles avait voulu faire disparaître le charnier de Champtocé, pourquoi n’aurait-il pas jeté ces débris dans la Loire, au lieu de les convoyer, dans la barque qui le portait lui-même, jusqu'à Machecoul ? Tout cela ne résiste pas à l'examen.

(6). Bossard, p. 215.

(7). G. de Beaumont, Histoire de Charles VII, t. V, p. 123.

(8) On m'a objecté que Gilles, admis à communier et absous par l'Église, pouvait, suivant la doctrine catholique, compter sur le salut éternel. Qu'aurait-il donc pu dire de plus, dans l'hypothèse où il n'eût commis aucun des crimes dont on le chargeait?

D'ailleurs, les adieux de Gilles à Prelati ressemblent étrangement aux paroles du Christ en croix au bon larron (Luc, XXIII, 43) « Je te dis en vérité que tu seras aujourd'hui avec moi dans le Paradis. » Gilles se compare implicitement au Christ n'est-ce pas une éclatante affirmation de son innocence ?  

 

(9)    François Prelati fut condamné à la prison perpétuelle…. Il réussit à s'évader et, sous le nom de François de Montcatin, gagna les bonnes grâces de René d'Anjou, qui recherchait la transmutation des métaux.

L'Italien l'amusa par d'enfantins tours de passe-passe et obtint en récompense la capitainerie de la Roche-sur-Yon mais il eut l'imprudence de s'emparer d'un trésorier de France et de le mettre à rançon.

Le Grand Conseil évoqua l’affaire et François, condamné à mort pour ses anciens et récents méfaits, fut exécuté en 1446. » (Petit-Dutaillis, Charles VII p.- 185, d'après des documents connus de lui.)

(10). Peut-être était-il un des complices de Malestroit.

(11) M. Petit-Dutaillis a écrit très justement à ce sujet (Charles VII, 1902, p. 183) « Nom ne voulons pas dire que Gilles de Rais soit le prototype de Barbe-Bleue.

Le conte de Barbe-Bleue et de ses sept épouses parait être de source ancienne et populaire et n'a en soi aucune analogie avec l'histoire de Gilles de Rais, qui ne se maria qu'une fois et laissa sa femme vivre à l'écart