Les Compagnons de Jeanne d’ Arc - Gilles de Rais à Orléans

Gilles de Rais et les fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans La vie de Gilles de Rais touche Orléans de deux manières. Il fut tout d'abord en 1429 un des compagnons de Jeanne d'Arc et parmi les plus importants de ses capitaines. C'est pourquoi lors des fêtes annuelles de Jeanne d'Arc, les armes de Gilles de Rais figurent dans la grande nef de la cathédrale d'Orléans. C'est un criminel, il est mort pendu, mais il n'en reste pas moins lié à l'histoire de notre ville et à la page la plus glorieuse de son passé et à celui de la France.

La sinistre figure de Gilles de Rais n'est pas seulement liée à Orléans par cette journée de la délivrance. Après 1429, en 1434 et en 1435, Gilles de Rais fit un séjour à Orléans qui dura de longs mois. Cette fois encore, du moins selon toute apparence, son passage se rapporte à Jeanne d'Arc, ou plus exactement aux fêtes de Jeanne d'Arc. C'est ainsi que Gilles de Rais a-t-il doublement sa place dans ces fêtes, d'une part en raison du rôle actif qu'il joua aux côtés de la Pucelle au cours de la délivrance, d'autre part par sa contribution à l'une des premières manifestations triomphales que la ville consacre annuellement à son héroïne.

Ces fêtes ne sont pas seulement des manifestations spontanées, dès le début elles ont été organisées et ont été l'objet de grandes dépenses, certainement bien plus élevées qu'aujourd'hui. On peut dire que l'hypothèse la plus plausible c'est qu'en 1435, elles ont coûté à Gilles de Rais plusieurs centaines de millions de notre monnaie actuelle.

Avons-nous des arguments pouvant permettre de le prétendre ? La réponse est paradoxale, une partie de ce que nous connaissons à ce sujet est fondée sur des documents d'archives notariales d'Orléans, disparus au cours de l'incendie des archives départementales du Loiret en 1940. Or, ces documents ont été utilisés, au moins une fois, dans un ouvrage paru en 1885.

L'extraordinaire personnalité de Gilles de Rais Avant d'étudier ces documents, il est nécessaire de préciser ce que l'on sait sur ce personnage qui fut célèbre et demeure même légendaire.

Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un affreux criminel. On a bien tenté d'innocenter Gilles de Rais, mais cette thèse soutenue jadis par Salomon Reinach ne paraît pas sérieuse à qui s'est familiarisé avec le procès.

Jules de La Martinière, qui fut un des membres éminents de la Société archéologique et historique de l'Orléanais, ne croyait pas non plus à l'innocence.

Il n'est pas possible d'évoquer en détail les crimes de ce maréchal de France qui ne sont peut-être pas aussi extraordinaires qu'on ait pu le penser. Entendons-nous, on peut penser que d'autres très grands seigneurs d'autrefois purent, comme Gilles de Rais, se livrer à d'horribles expériences sans être poursuivis. Lui-même n'aurait peut-être pas été poursuivi s'il ne s'était livré à des actes de violence sur un homme d'Eglise. Cela semble même être probable. Il n'a pas été poursuivi avant d'être ruiné.

Gilles de Rais n'était pas seulement un criminel répugnant et un vaillant homme de guerre, mais un extraordinaire prodigue digne de figurer dans l'histoire de la prodigalité.

Avant d'évoquer les documents Orléanais sur Gilles de Rais, il est nécessaire de préciser quel fut exactement son rôle en 1429. On ne l'a pas toujours aperçu bien clairement. Son amitié pour Georges de La Trémoille a été bizarrement minimisée dans l'ouvrage de l'abbé Bossard qui demeure le principal biographe du maréchal de Rais (c'est par l'abbé Bossard que nous avons connaissance des documents d'archives notariales d'Orléans).

L'abbé Bossard n'a pas voulu reconnaître que le maréchal de Rais était une créature de La Trémoille. Quoi qu'il en soit, par un acte du 8 avril 1429, daté de Chinon, Gilles de Rais s'était engagé à servir de toute sa puissance jusques à mort et à vie, Mgr Georges, seigneur de La Trémoille, de Sully et de Craon.

L'abbé Bossard connaissait ce document, mais n'a pas su voir que la fidélité de Gilles au favori de Charles VII a été durable. Elle dura après Jeanne d'Arc, dans la guerre que se livrèrent en 1430, dans la Sarthe, un autre capitaine, Jean de Bueil, pour Yolande d'Aragon, et le maréchal de Rais pour La Trémoille. Elle durait en 1439 après la disgrâce du favori, quand celui-ci dut venir en personne l'arracher aux délices d'Orléans.

Nous devons savoir que même s'il fut auprès de Jeanne d'Arc un capitaine efficace, le maréchal n'en était pas moins à la surveiller afin que rien ne se développe de contraire aux intérêts tortueux de La Trémoille.

Cela ne veut pas dire que le maréchal fut auprès d'elle un traître. Le rôle de La Trémoille, en conséquence le rôle du maréchal de Rais, étaient plus complexes. Ce n'est d'ailleurs nullement contradictoire avec la vaillance certaine de Gilles au combat des Tourelles. Nous savons en tout cas que Jeanne appréciait l'efficacité militaire de son compagnon.

Perceval de Cagny précise : « La Pucelle, le maréchal de Rais, le sire de Gaucourt, par l'ordonnance d'elle appelé ce qui bon lui semble, alèrent donner l'assault à la porte de Saint Honnouré. »

Ainsi Jeanne voulut-elle avoir à ses côtés le sire de Rais en un moment qui dut lui sembler décisif, où la victoire lui semblait proche, où elle crut qu'elle allait forcer les murailles de Paris.

 Cela n'implique pas l'estime de la Pucelle pour le caractère de son maréchal. Du moins devons-nous admettre qu'elle n'eut pas l'horreur de cet homme qui était au fond monstrueux.

Quelle rencontre aussi étrange : celle de la Sainte et du grand criminel sous les murs de Paris assiégé, prêts à donner l'assaut.

 

Jeanne d'Arc - Gilles de Rais - château de Tiffauges

Les documents orléanais Comme on vient de le voir, les documents provenant d'archives notariales orléanaises sont aujourd'hui disparus.

Il semble que l'on en connaisse cependant l'essentiel grâce à l'ouvrage de l'abbé Bossard : Gilles de Rais, maréchal de France, dit Barbe-Bleue, 1404-1440, d'après des documents inédits (Paris, Champion, 1885).

Ce volume, très rare, est encore très apprécié en dépit de ses défauts. Il a de toute façon le mérite exceptionnel d'avoir utilisé les documents que l'archiviste du Loiret, Doinel, avait copié pour son auteur. Rien n'en avait été jusqu'alors connu. Ces archives notariales offraient de précieux renseignements en raison du privilège exceptionnel dont jouissaient les notaires d'Orléans d'alors ;

le droit d'instrumenter pour toute la France. Ceci explique que nous trouvons dans ces documents, par exemple, l'acte de confirmation d'une fondation ecclésiastique faite par Gilles de Rais dans une de ses seigneuries à Machecoul (aujourd'hui Loire-Atlantique). Toutefois, la plupart d'entre eux concernaient des dépenses faites à Orléans.

C'est au mois de septembre 1434 que nous trouvons les premiers renseignements précis sur le séjour du maréchal de Rais à Orléans. Il vint s'y installer et nous voyons tout de suite que la manière de se déplacer de ce grand seigneur ressemblait plus aux voyages d'un cirque qu'à celle d'un simple mortel.

A cette date, il arrive à Orléans, suivi de sa maison ecclésiastique et de sa maison militaire. Les documents copiés par Doinel et cités par l'abbé Bossard nous montrent Gilles installé à l'hôtel de la Croix d'Or.

Notons que l'acte d'accusation de 1440 précise que dans cet hôtel de la Croix d'Or Gilles se livra à des opérations d'alchimie et de sorcellerie.

Nous trouvons là non seulement un ensemble de documents précieux concernant la vie de Gilles de Rais, mais encore sur Orléans à cette époque des précisions voisines de celles que nous donnerait un guide Michelin de 1434.

Citons en particulier une liste de seize hôtels d'Orléans avec les noms de leurs propriétaires.

On peut penser qu'à lui seul, l'entretien de tout ce monde devait rapidement obérer les finances du maréchal.

Un document du 26 mars 1435, le seul que l'abbé Bossard ait publié du moins en partie, fait allusion à la présence des personnages du «Collège » de Gilles de Rais.

Un Mémoire des héritiers que complètent d'ailleurs les documents des notaires Orléanais, souligne la place qu'eut dans la vie de prodigalité du sire de Rais le séjour ou plutôt les séjours à Orléans en 1434 ou en 1435. C'est le Mémoire qui allègue le fait que dans l'ensemble Gilles de Rais ne dépensa pas à Orléans moins de 80.000 écus d'or : peut-être 800millions de notre monnaie !

C'est également ce Mémoire qui nous permet de formuler une conjecture plausible sur l'utilisation à Orléans de cette somme en grande partie consacrée à des fêtes fastueuses en l'honneur de la délivrance d'Orléans.

Nous voyons que des représentations qui rappellent en tout point le Mystère du Siège d'Orléans et qui touchaient au maréchal de Rais ont pu être données en 1435. Nous savons que le Mystère du Siège d'Orléans mettait en scène le maréchal en personne, ce qui achève de rendre vraisemblable le fait que Gilles de Rais est à l'origine de ces représentations.

A Orléans, il dépensa ainsi une fortune, ce qui correspond bien à sa manière d'agir :  A chaque fois qu'il faisoit jouer, nous dit le Mémoire des héritiers, il faisoit faire selon la matière habillemens tous nouveaux et propres. »

Nous sommes ainsi amenés à conjecturer que ces représentations d'Orléans étaient d'une splendeur éblouissante. On a suggéré des scènes dont l'aspect et le style rappelaient les très belles tapisseries du temps.

Ce n'est pas invraisemblable. Il y a mieux. Nous savons que sous les échafauds que Gilles faisait dresser pour les acteurs, il faisait disposer des vins d'hypocras et des nourritures succulentes à profusion.

Il y a sans doute là une part de conjecture, mais dans la mesure où nous faisons l'histoire de la fête de Jeanne d'Arc, nous devons y donner une place significative : elle est d'ailleurs conforme à la vraisemblance.

N'oublions d'ailleurs pas qu'en ces temps l'extrême misère et la magnificence des fêtes se trouvaient souvent mêlées.

En tout cas, ces documents sur le maréchal de Jeanne d'Arc nous aident en particulier à nous représenter que les premières fêtes de la délivrance ont bénéficié du goût, du luxe et de l'éclat qui dominait alors.

Ces archives notariales orléanaises nous permettent de connaître également la manière dont le maréchal de Rais faisait face à ces dépenses démesurées. Il vendait et engageait ce dont il disposait. Nous pourrions parfois donner des détails. Le 26 février, il engage le chef d'argent de Saint-Honoré, le 16 et le 30 avril une quantité d'ornements ecclésiastiques somptueux. Le 25 août, c'est le tour de très beaux manuscrits : un Valère Maxime, une Cité de Dieu en latin, une Cité de Dieu en français. A une date que l'abbé Bossard ne précise pas, les Métamorphoses d'Ovide.

Un autre jour, il engage ses chevaux et entre autres son propre cheval, auquel il tenait. Il engage en même temps ses chariots et ses harnais. On sait également qu'il vendit des terres.

Ainsi la magnificence des fêtes de Jeanne d'Arc à leurs débuts semblent avoir contribué à l'engloutissement d'une immense fortune.

Nous citerons pour terminer un dernier document qui évoque bien laprofonde horreur que peut signifier le nom de Gilles de Rais.

Il s'agit d'un acte de procuration qu'il fit rédiger par des notaires d'Orléans et qu'il signa le 28 décembre 1434. Gilles de Rais avait recueilli un jeune seigneur émigré de Normandie devant l'invasion anglaise et qui, de plus, était ruiné. Il est certain qu'il l'initia aux plus ignobles de ses secrets. Roger de Brigneville participait à ses plus sanglantes orgies et égorgea lui-même de sa propre main une partie des victimes de Gilles.

L'abbé Bourdeaut, un autre biographe du maréchal, suppose que se fut dans une nuit de débauche alcoolique que Gilles de Rais donna à Roger de Brigneville une procuration par laquelle ce dernier pouvait non seulement vendre des biens, mais encore sinon vendre, tout au moins marier sa fille à son gré : l'enfant avait alors moins de cinq ans..

Il est possible de suspecter à la rigueur le procès lui-même, nous avons vu que cela serait folie, mais il n'en subsisterait pas moins ce document Orléanais. Il est disparu, mais son existence est attestée et la signature du sire de Rais au bas de la procuration de Brigneville témoigne encore de la monstruosité du personnage.

Ces notes prouvent quelle perte cruelle représente la disparition de nos documents. On peut avoir aussi le sentiment que peu de pièces aussi intéressantes ont disparu du fait des guerres récentes.

 

Georges BATAILLE et Jean LE MAIRE.

La chevauchée de Jeanne d'Arc du 1er mai : départ place du Martroi, le passage de la porte Bourgogne, la traversée de la Loire en passant, les Tourelles à St Marceau, puis la traversée du pont George V...

Fêtes de Jeanne d'Arc


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