Les Croque-Mitaines – L’Ogre, Gilles de Laval, Baron de Retz - Crypte de la chapelle du Château de Tiffauges

Parmi les types les plus remarquables des ogres, voici Gilles de Laval, baron de Retz.

C'était un haut et puissant seigneur, allié aux rois de France et aux ducs de Bretagne et possédant dans le Maine et l'Anjou grand nombre de châteaux.

D'abord, il ne fut, comme tant d'autres, qu'orgueilleux et brutal ; puis l'habitude de voir tout plier devant lui et de s'imaginer qu'il était grand parce qu'il était fort, lui ôta le peu qu'il avait de cœur et troubla le peu qu'il avait d'esprit.

C'était l'époque où des intrigants quelque peu hardis pouvaient facilement duper des gens moins vaniteux et moins ignorants que Gilles de Retz. Il ne donna donc pas grand'peine aux deux personnages qui s'emparèrent de lui.

L'un était un médecin du Poitou, l'autre un Florentin, appelé Frelati, qu'un ami de Gilles de Retz lui présenta comme un savant alchimiste, qu'il avait rencontré près des sources de l'Euphrate.

L'intendant du sire de Retz, nommé Sille, s'entendait avec eux et remplissait même, au besoin, un personnage légendaire affublé d'une paire de cornes et orné d'une queue.

Tous ces misérables s'encourageaient l'un l'autre à tromper Gilles de Retz, pour lui escroquer de l'argent; et lui, qui ne cherchait que l'occasion de commettre une foule de crimes, en faisait ses aides et souvent ses esclaves.

C'était en plein moyen âge, avant 1440, puisqu'il fut exécuté le 25 octobre de cette même année.

Ses châteaux de Machecoul et de Champtocé devinrent des lieux de terreur.

 On y entendait, chaque nuit, des chants de festins et souvent des cris affreux, comme si on y eût égorgé des petits enfants.

C'était, en effet, ce qui avait lieu. Le Florentin, en cherchant, d'abord pour tromper le châtelain et ensuite parce qu'il commençait à y croire, le secret de la pierre philosophale et de l'élixir de vie, en vint à des essais monstrueux qui révoltaient à la fois l'humanité et la raison.

Le moment étant venu où, après mille folles dépenses, car le maréchal de Retz menait un train royal, l'argent de ses coffres était épuisé et tous les serfs de ses terres tellement à sec qu'il n'y avait plus que leur vie à prendre.

On avait, dans la Bretagne, grandement peur de Gilles de Retz. Mais comme il avait reçu du gentil roi Charles VII le bâton de maréchal de France, pour lui avoir conduit des compagnies franches, et que, du reste, il était parent du duc de Bretagne, personne ne disait rien.

Or, voici d'où venaient les cris qu'on entendait pendant la nuit; c'est que ces misérables s'étaient imaginé que les enfants égorgés recélaient dans leurs entrailles palpitantes les plus grands secrets, et, comme certains sauvages, ils interrogeaient le cœur arraché à la poitrine, ou cherchaient l’avenir dans le foie humain, comme les victimaires romains dans celui des taureaux.

Et ne trouvant toujours rien dans cette horrible erreur, ils continuaient toujours. Près de trois cents enfants disparurent.

Tout impuni qu'il croyait être, Gilles de Laval se réfugia dans un lieu plus sûr que Machecoul ou Champtocé.

C'était le château de Tiffauges, qu'il tenait de sa femme, une noble Angevine.

Il était bâti d'une manière sombre : de deux côtés, il n'y avait point de fenêtres ; sous les profonds souterrains, il y avait des souterrains encore, et une forêt immense l'abritait.

On disait cette construction déjà vieille au temps des Druides, et la fontaine du centre, abritée par de vieux chênes, leur avait souvent fourni l'eau lustrale.

C'est là qu'ils allaient faire leurs abominables sacrifices; et le sang des enfants leur jaillissait, en vain, au visage, ils ne trouvaient rien.

Comme les enfants, quelques jeunes filles avaient été égorgées. La rumeur publique, d'abord lointaine, se rapprochait, grossissait, tellement que les tours de tous ses châteaux n'en pouvaient plus garantir messire Gilles de Retz, maréchal de France, tout allié qu'il était aux rois de France et aux ducs de Bretagne.

Il crut donc convenable de répandre le bruit qu'il allait partir pour la Palestine.

A cette nouvelle, tout s'apaisa ; d'abord on vénérait la Palestine, ensuite on serait débarrassé de messire de Retz, et, en troisième lieu, beaucoup de personnes espéraient, qu'une chose ou l'autre aidant, il n'en reviendrait pas.

Ce fut ainsi qu'il gagna quelques mois et commit quelques crimes de plus.

Comme on recommençait à gronder, il monta sur son palefroi, annonça son départ pour la Palestine, et s'en alla par la route de Nantes, où il croyait aller chercher des victimes, car ses complices n'y voulaient plus aller.

Quelqu'un ayant remarqué que, pour un seigneur qui, d'ordinaire, menait si grand train pour aller tout près, il était fort extraordinaire qu'il s'en fut tout seul et sans bruit pour aller si loin, on suivit messire Gilles de Retz; et il fut convaincu qu'il n'allait point en Terre-Sainte.

Sur l'accusation publique, le Parlement de Bretagne le décréta de prise de corps, comme homicide.

Son procès fut environné de toutes les circonstances merveilleuses que l'alchimie, qui y était mêlée, pouvait prêter à cette époque.

Gilles de Retz et ses complices avouèrent leurs crimes.

Mais comme les juges, qui, eux aussi, croyaient à des interventions surnaturelles, le pressaient de questions, il répondit qu'il en avait dit assez pour faire mourir dix mille hommes, ou, suivant quelques-uns, que le but de faire de or était suffisant pour faire mourir dix mille hommes et qu'il ne parlerait pas davantage.

Suffisamment convaincu d'homicide, Gilles de Retz fut condamné à être brûlé vif étant attaché à une potence. Les supplices d'alors étaient horriblement cruels.

Dans le pré de la Madeleine ou de Bière, près de Nantes, on voit, dit-on, encore, une croix de fer qui marque la place de son supplice et la date du 25 octobre 1440.

Étant lâche, comme tous les méchants, il trembla devant les apprêts du bûcher, et sa famille obtint qu'il serait étranglé avant. Rien du reste ne justifie les tortures infligées à qui que ce soit, et on fit bien de les épargner, même à ce monstre.

Voilà un des hauts et puissants seigneurs, dont la légende et le conte se sont si bien emparés qu'elles en ont fait un des ogres.

 

 

 

 

La chapelle et la crypte du château de Tiffauges

A l'Est du vieux donjon se voient les restes de l'antique chapelle du château orientée de l'est à l'ouest. Seuls, les murs de l'abside, large intérieurement de 5 mètres et longue de 14 mètres, sont encore debout. La voûte s'est depuis longtemps effondrée exhaussant de ses débris le sol intérieur, et les piliers qui la supportaient, surmontés de leurs chapiteaux aux sculptures grossières, ne soutiennent plus que l'arcade ogivale, cachée sous un épais rideau de lierre, qui séparait l'abside du reste de la chapelle.

Cette dernière partie est depuis longtemps détruite, mais il est facile de la reconstituer du moins dans ses grandes lignes.

Elle s'étendait au-delà de l'abside sur une longueur de 16 mètres, et n'était séparée que de quelques mètres du fossé du donjon. On retrouve encore la base des piliers en maçonnerie de l'entrée principale, et par le déblai du terrain on mettrait certainement à découvert, avec des objets curieux pour l'archéologue, les fondations des murs latéraux.

Cette chapelle doit remonter à la fin du XIIe siècle ; elle recouvrait une chapelle souterraine ou enfeu, plus vieille de deux siècles, et dans laquelle donne accès une porte latérale dont les décombres obstruent la partie inférieure.

Le jour n'y pénètre qu'à travers cinq fenêtres en meurtrières longues et étroites ; la voûte est supportée par vingt élégantes colonnes de granit élevées sur une quadruple rangée et espacées de lm 50 l'une de l'autre, dont les chapiteaux nous offrent l'intéressant spécimen de sculptures primitives et variées du Xe ou du XIe siècle.

La chapelle souterraine a 9 m. de longueur sur 60 de largeur. On y retrouve la trace des modifications apportées à son aménagement par la construction, à l'extérieur, des puissants contreforts qui lui permirent de supporter la chapelle édifiée au-dessus d'elle et avec laquelle elle devait communiquer.

C'était probablement par un escalier creusé le long du mur latéral gauche, à l'union de la nef et de l'abside, et on peut encore, du côté de la chapelle souterraine, pénétrer de quelques pas dans le couloir auquel il aboutissait.

On sait que la chapelle souterraine ou enfeu était à proprement parler un caveau funéraire, c'est-à-dire le lieu de sépulture des seigneurs du lieu.

On comprend dès lors tout l'intérêt qui s'attache à celui de Tiffauges, et combien il mériterait qu'on le débarrassât des décombres qui l'emplissent presque complètement. Les pierres tombales qu'il doit contenir nous fourniraient des dates et des documents assurément très précieux pour l'histoire

 

 

On sait, en effet, que le Moyen-âge s'était passionné pour arriver à obtenir la transmutation des métaux. C'est dans ce but, afin d'acquérir la richesse et l'immortalité que le sanguinaire seigneur de Tiffauges aurait attiré dans son château ou volé près d'un millier d'enfants qu'il aurait égorgés vivants. Il était aidé dans sa besogne monstrueuse par une vieille femme « la Meffraye ».

L'immolation avait lieu dans le donjon. Les corps des petites victimes étaient ensuite brûlés dans un appartement contigu et leurs cendres jetées dans le vivier.

Dans la crypte romane on aperçoit encore, non sans épouvante l'orifice des puits funéraires où on découvrit, en 1889, des masses de têtes et d'os d'enfants.

On y voit également les restes de l'autel où Barbe-Bleue faisait offrir des sacrifices en l'honneur du diable pendant que se chantait la messe des Anges dans l'abside supérieure.

C'est le 27 octobre 1440 que prit fin l'horrible série des exploits de Gilles de Retz. Arrêté et convaincu de meurtres innombrables, il fut pendu et brûlé à Nantes, dans les prairies de Bresse, sur les bords de la Loire, où s'élèvent actuellement des usines.

 

 Ceux qui, de l'année 1432 au mois de septembre 1440, habitèrent ou traversèrent les contrées de l'ouest de la France, qui sont comprises entre Angers, Rennes, Vannes et la Rochelle, sentaient qu'au milieu des populations, inquiètes et attristées d'abord, affolées enfin par la terreur, il se jouait dans l'ombre un drame effrayant et terrible : c'étaient, de toutes parts, cette inquiétude vague, cette tristesse, cette frayeur, qui accompagnent un fléau, la guerre ou la peste : en effet, un fléau, un monstre, « une bête d'extermination», selon l'expression de Michelet, insaisissable et partout signalée, invisible et partout présente, inconnue et partout maudite, ravageait les campagnes, suivie par le deuil et les larmes.

Sur tous les points de la contrée à la fois disparaissaient comme par enchantement des jeunes gens, des jeunes filles, des enfants en bas âge ; car c'était uniquement à l'enfance et à la jeunesse que la bête mystérieuse s'attaquait; disparus, personne n'entendait plus jamais parler d'eux; toute voix se taisait; toute trace était effacée : comme un silence de mort, mille fois plus lourd à porter que la nouvelle certaine de leur trépas, pesait sur leur mémoire.

Qu'étaient-ils devenus ; étaient-ils morts ? s'ils vivaient encore, étaient-ils heureux? ou gémissaient-ils au fond de quelque noire prison? On les avait vus, à tel endroit, dans tel champ, dans telle rue, à telle heure du jour et de la nuit ; puis après c'était un mystère impénétrable.

Aux premiers récits de ces effrayantes disparitions, le peuple, toujours porté à mêler le surnaturel aux effets mystérieux dont il ne voit pas la cause, se disait, si l'on en croit la tradition, « qu'ils étaient enlevés par des fées ou des nains malfaisants. »

C'était une explication qui se présentait d'elle--même dans le pays par excellence du conte et de la légende; triste consolation toutefois pour le cœur d'un père ou d'une mère, en présence du foyer vide ou de la table déserte ! Elle ne pouvait calmer une douleur qui toujours grandissait : les regrets sont amers dans les cœurs des parents et l'espérance est douce à ceux qui souffrent et qui n'ont pas de leur malheur une certitude absolue : les nains et les fées s'évanouirent donc bientôt, comme un songe, devant la réalité d'un malheur qui se renouvelait sans cesse.

Si le premier mouvement du peuple le porte à attribuer toute chose mystérieuse à un pouvoir surnaturel, il ne tarde pas, pour peu que sa misère se prolonge, à rejeter des explications qui ne satisfont ni sa raison ni sa douleur ; il arrive à se demander si les nains et les fées n'ont pas revêtu la chair d'hommes méchants et cruels.

Quand une fois cette pensée est entrée dans son esprit, il l'exploite, il la fortifie par des observations; il prête l'oreille à tous les bruits; il observe toutes les traces; il interroge tous les vestiges ; il explore toutes les routes de la vérité ; et, peu à peu, à force de patience, resserrant le cercle où il enveloppe le coupable, il le surprend enfin à son œuvre maudite. Alors la misère et la mort s'abattraient sur lui, sur ce qu'il a de plus cher au monde, que l'infortuné éclaterait en cris de vengeance vers le ciel et vers la justice : tel est, en deux mots, ce qui se passa autour de Gilles de Rais.

Les premiers enfants qui disparurent ne frappèrent pas outre mesure la foule : on crut à quelque accident naturel : les bois étaient profonds, les rivières rapides, les étangs dangereux. Seules, les familles s'affligèrent au foyer attristé, avec les amis, les parents ou les voisins, qui s'associaient à leur misère.

Mais bientôt le bruit de semblables disparitions se répandit ; de nouvelles douleurs, racontées parmi le peuple, donnèrent aux anciennes une recrudescence et une nouvelle explosion.

D'une extrémité à l'autre du pays, des récits circulèrent, mystérieux, terribles: les parents se rassemblèrent, et les commentaires allèrent leur train dans les foires voisines et dans les veillées du soir ; il n'y eut plus bientôt de disparition qui ne trouvât tout aussitôt ses nouvellistes, ses colporteurs, et d'autant plus actifs, que l'ennemi caché semblait être partout et menacer tout le monde.

Dans l'Anjou, dans le Poitou, dans la Bretagne, sur toute la surface du pays, au foyer même de Gilles, entre sa femme et sa fille, il ne fut plus question que du fléau qui décimait les enfants du pays d'alentour; il n'y eut bientôt presque pas de villes ni de bourgs où l'on ne citât quelqu'une de ces étranges disparitions.

A Nantes, à Angers, à Vannes, à Josselin, à Pornic, à Bourgneuf, à Saint-Cyr-en-Rais, à Machecoul, à Tiffauges et dans toutes les paroisses avoisinantes, à Champtocé et dans tous les pays circonvoisins, la bête d'extermination passait et repassait, emportant toujours de nouvelles victimes.

Elle semble être partout à la fois : elle parcourt les campagnes ; elle rôde autour des maisons; elle se faufile jusque dans les foyers, dans les ténèbres comme à la lumière, à toutes les heures du jour et de la nuit. A Saint-Etienne-de-Montluc , un enfant, Jean Brice ; au Port-Launay, le fils de Jean Bernard; à Machecoul, Georget le Barbier, Guillaume Roncin, Guillaume Gendon, Alexandre Chastelier ; de nombreux enfants aux environs de Tiffauges, de Mortagne et de Clisson ; un enfant de Saint-Mesme, près de Chinon1 ; des enfants de Nantes ; des marchands forains des environs de Bennes, pour ne donner que quelques noms parmi les victimes et les pays ravagés, parlaient assez au peuple et de sa misère et de l'immensité du péril qu'il courait.

Qu'on lise lentement et avec attention les pages de l'enquête judiciaire et des deux procès de Nantes, et l'on se représentera l'image de la douleur populaire.

Dans les bourgs et les villes, à la nouvelle du malheur qui les frappe, les pères et les mères courent de toutes parts, s'adressant aux amis, aux étrangers, aux passants, se plaignant avec larmes de leur affreuse misère.

Recherches infructueuses ! plaintes inutiles ! ni les bois, ni les champs, ni les routes, ni les fleuves, ni les voyageurs ne donnent trace des chers objets de leur tendresse et de leurs larmes. En vain se mettent-ils en voyage : d'Angers à Tiffauges et à Machecoul, de Pornic à Nantes, on rencontre à tout moment, sur les chemins, des malheureux qui redisent leurs infortunes à tout venant, et qui grossissent, par le récit de leurs propres malheurs, la douleur des habitants des lieux par où ils passent.

Spectacle lamentable ! nous disent les actes de la justice, plein tout ensemble de colères, de douleurs, de soupçons et de larmes ! Voici une malheureuse mère qui court en pleurant à travers les rues de Nantes ; voici dans la ville de Machecoul, un père désolé qui arrive des environs de Tiffauges : il est parti depuis longtemps, et il n'a encore recueilli aucune nouvelle de son fils.

Écho des douleurs de tout un pays, il raconte « que pour un enfant, qui est perdu au pays de Machecoul, il y en a sept aux environs de Tiffauges et qu'on les prend sur les champs en gardant les bêtes 2. »

Plus loin, voici des frères qui sont à la recherche d'un frère perdu, des amis qui pleurent un ami ; partout enfin des pères, des mères, des frères, des sœurs, des amis, des étrangers ; car personne ne peut demeurer insensible à de telles douleurs ; on les voit « s'en complaindre doloreusement » et se redisant les uns aux autres « de prendre bien garde à leurs enfants 3 » ; tous les jours, enfin, ce sont de nouvelles infortunes qui passent comme un vent de mort sur les villes et les campagnes ; le pays tout entier a comme un long frisson de terreur.

La première observation que fit le peuple, fut de remarquer que l'espace, où avaient lieu ces disparitions, bien qu'étendu, était cependant borné, et qu'il ne dépassait guères les limites d'Angers à Pouzauges, de Pouzauges à Vannes, de Vannes à Nantes et de Nantes à Angers. Cette première donnée — rien ne rend attentif comme le malheur — le conduisit naturellement à une autre, tout aussi féconde en conclusions : dans l'étendue de ce pays, où les disparitions étaient-elles plus fréquentes et plus remarquées ?

Le peuple en éveil eut bien vite déterminé avec précision les lieux les plus suspects et par conséquent les plus dangereux. Champtocé, Machecoul, Tiffauges, la Suze, qui étaient les habitations les plus fréquentées par Gilles de Rais et par toute sa maison, sont désignés tout bas comme les lieux où se passent des drames, inconnus encore, mais trop mystérieux pour ne pas être terribles.

A Nantes, à peu près tous les enfants qui disparaissent ont fréquenté l'hôtel de la Suze ; ils ont été vus aux abords de cet hôtel aux heures précises de leur disparition; les jours précédents même, ils ont raconté qu'on les y avait attirés par des caresses, et charmés par une générosité inaccoutumée, en leur donnant à boire et à manger.

 Plus jamais on n'a vu revenir cet étranger qui marchait dans la direction de Machecoul ou de Tiffauges.

S'il disparaît quelque petit mendiant ou quelques jeunes marchands forains? ils ont toujours été aperçus, demandant l'aumône ou offrant leurs services, aux portes des châteaux de Tiffauges ou de Machecoul. Les petits paysans, partis le matin à la garde des troupeaux et qui ne sont pas revenus le soir ; les enfants ravis dans les fermes elles-mêmes, sont des environs de Tiffauges, de Machecoul et de Champtocé 4.

De là, les habitants de ces contrées conçoivent de graves soupçons, engendrés par le chagrin, développés par leurs observations, nourris même par des indiscrétions et des paroles légères de Gilles ou de ses familiers 5

 Personne cependant n'ose ouvrir la bouche pour se plaindre ; on gémit, mais c'est en secret ; on se parle, mais c'est tout bas ; on accuse, mais en regardant autour de soi. Qui donc oserait élever la voix contre un grand seigneur?

Le maître n'est pas doux à ses ennemis : on se tait donc au loin autour de ses châteaux ; ils pèsent de leur lourde masse sur les poitrines oppressées ; l'on dérobe jusqu'à l'abattement de son visage à des yeux scrutateurs qui ne le pardonneraient pas.

Aussi bien, tout est péril pour les opprimés : les familiers du maréchal, ses hommes d'armes, les gens de sa chapelle 6, tous ceux de sa maison qui vivent des miettes de sa table ; car ils ont des menaces à la bouche, et l'on sait qu'au moindre bruit, au moindre murmure accusateur qui montera jusqu'aux oreilles de Gilles, ce sera l'oppression, la prison et peut-être la mort : « Desquelles pertes et autres, dit l'Enquête civile, les témoins ont ouï faire souvent de grandes clameurs, que l'on n'osait pas faire entendre en public 7. »

Mais au loin, en dehors des limites où le nom du sire de Rais est une puissance et par conséquent une menace, on raconte à haute voix les récits les plus effrayants sur Tiffauges et sur Machecoul.

Un voyageur de Machecoul arriva un jour à Saint-Jean d'Angély ; à table, comme ses hôtes lui demandèrent d'où il venait, il répondit qu'il arrivait de Machecoul. A ce nom, l'effroi se peint sur tous les visages ; on s'écrie de tous côtés : « Quoi? de Machecoul? Mais on raconte de ce pays-là des choses épouvantables : on dit qu'on y mange les petits enfants ! »

 

On le voit : le conte avait déjà sa matière trouvée dans les récits exagérés du peuple : l'Ogre, le Croquemitaine, dont, au pays théfalien, l'on effraye encore aujourd'hui les enfants, apparaissent dans le procès, et, dès l'origine, sous la forme que lui donne l'imagination populaire, surexcitée par la peur.

Sans concorder pourtant avec les bruits de la foule, les récits du voyageur breton furent de ceux qui ne pouvaient apaiser une telle épouvante 9.

Enfin, aux portes mêmes de la ville de Rennes, à l'autre extrémité de la contrée, des marchands forains avaient répété partout, dans leurs courses journalières, que deux de leurs compagnons avaient disparu subitement au pays maudit de Rais 10.

Ainsi, de Saint-Jean d'Angély à Rennes, et de Vannes à Angers, il n'était question que de Champtocé, de Tiffauges, de Machecoul et de l'hôtel de la Suze, aux environs desquels il se passait de si étranges choses : par la frayeur que ces seuls noms excitaient au loin, on peut juger maintenant de l'épouvante que jetaient dans tout le pays le voisinage et l'aspect de ces terribles donjons.

Peu à peu, la méfiance publique, chaque jour précisant davantage ses soupçons, alla plus loin ; elle osa pénétrer jusque dans ces châteaux forts ; elle désigna les coupables eux-mêmes avec la certitude de ne pas se tromper. Aux yeux du peuple, ceux qu'une relation constante liait à toutes ses infortunes, ne pouvaient pas ne pas être les auteurs de ses misères.

Or, là où disparaît quelque enfant, il est rare qu'on ne signale pas quelqu'un des familiers de Gilles de Rais, ou Rricqueville, ou Princzai, ou Poitou, ou Henriet, ou Eonnet de Villeblanche, ou Romulart, ou Prélati lui-même. Ce sont eux qui demandent les enfants aux familles, souvent avec une insistance qui n'est pas sans imprudence, toujours avec de magnifiques promesses.

En traversant la Roche-Bernard, en septembre 1438, Poitou, à force de prières, de promesses et d'argent 11, décide une femme pauvre, Perrine Loessart, à lui confier son fils Colin, âgé de dix ans, « l'un des plus beaux enffans du pais, qui apprenait moult bien 12» et que Gilles trouva avoir été bien choisi et « bel comme ung ange. » La pauvre mère, séduite par l'avenir brillant qu'on réserve à son fils, le lui abandonne ; mais elle le perd, sans que jamais, depuis lors, elle puisse rencontrer Poitou pour lui en demander des nouvelles : quant aux gens du maréchal qu'elle interroge, ils « pensent que son fils est à Tiffauges ou à Pouzauges 13. »

Aux questions qui lui sont posées sur le sort de ceux qu'on lui a donnés, Gilles de _Sillé ne trouve rien de plus ingénieux que de répondre que les Anglais, ces éternels ennemis de la France, ont réclamé des enfants, beaucoup d'enfants, pour la rançon de son frère, Michel de Sillé 14.

Un jour Roger de Bricqueville et lui demandèrent à un habitant de Machecoul de leur donner un jeune garçon pour porter un message au château, mais le jeune homme ne revint plus. On a vu Gilles de Sillé parcourant les campagnes, un voile d'étamine noire abaissé sur le visage, et rôdant autour des petits bergers comme un loup autour des agneaux : les agneaux ont disparu et l'on se demande si le ravisseur n'est pas cet humme dont le mystère épouvante.

Prélati lui-même enfin est enveloppé dans les soupçons 15 ; car un jeune page qui était à son service a été perdu.

Grâce à la fréquence du crime, ou grâce à une confiance inexplicable dans l'impunité, ils en arrivaient même à négliger les plus simples précautions exigées par la prudence ou par la peur : par habitude de se cacher, ils ne se cachaient presque plus. Une femme de Pouancé, Isabelle Hamelin, était venue avec son mari, Guillaume, habiter le bourg de Fresnay, près de Machecoul.

 Un jour de l'année 1440, vers la fin d'avril, elle envoya deux de ses enfants dans Machecoul pour y acheter un pain avec de l'argent qu'elle leur avait donné : l'un était âgé de quinze ans, l'autre en avait sept environ ; mais ils ne revinrent pas, et, depuis ce jour fatal, elle n'entendit plus jamais parler d'eux.

Seulement il arriva, le lendemain, une chose qui frappa vivement son esprit : Prélati et le marquis de Céva, qui demeuraient avec le sire de Rais et qu'elle connaissait fort bien pour les avoir vus plus d'une fois, vinrent à sa demeure et demandèrent à lavoir.

Le marquis s'informa tout d'abord si elle était guérie du mal dont elle souffrait à la mamelle. Sur quoi elle s'étonna grandement qu'il sût qu'elle y eût mal : « car je n'y ai point mal, » ajouta-t-elle. « Si vraiment, vous y avez mal, » lui répliqua-t-il avec assurance ; et en même temps il ajouta qu'elle n'était point du pays de Machecoul, mais de Pouancé. Et comme cette femme, de plus en plus surprise, lui demandait qui l'avait si bien informé : « Je le sais parfaitement bien, » répondit-il sans lui en dire plus long. Alors elle lui avoua qu'il disait vrai. Comme il allait s'en aller, il plongea la tête dans la maison et s'informa si elle n'était-point mariée : elle lui répondit qu'elle l'était, mais que son mari était parti dans le pays de Pouancé pour se gager.

Le marquis aperçut alors dans l'intérieur de la maison deux enfants en bas âge, un petit garçon et une petite fille, et voulut savoir si ces enfants étaient à elle ; et, comme elle répondit qu'ils étaient ses enfants, il lui demanda encore si elle n'en avait point d'autres. « J'ai encore deux garçons », dit-elle ; mais elle n'osa point ajouter qu'ils étaient absents. Sur ces mots, le marquis et Prélati s'éloignèrent.

Comment ils avaient été si bien instruits de la maladie et du pays de cette femme, et de qui ils avaient appris des détails si précis, on le devine aisément. Mais on s'étonne de les voir jouer avec le soupçon, et, par leur démarche imprudente et leurs paroles plus imprudentes encore, l'éveiller dans l'esprit des familles. Car les réflexions que ce récit fait naître en nous, Isabelle Hamelin et son mari Guillaume se les firent aussi en s'entretenant de la perte de leurs enfants. Il n'en faut pas d'autres preuves que le récit de la visite faite à la mère et racontée par elle-même : il est étroitement lié à celui de la perte des deux enfants, et est visible à tous que cette pauvre mère a conclu à la singulière coïncidence qui existe entre la disparition de ses fils et la visite de ces deux hommes 16

Aussi c'est en vain qu'ils s'enveloppent ensuite de mensonges : les mensonges, destinés à dissiper les défiances, les rassemblent et les fortifient.

 Quelques belles fables qu'ils inventent, quelques beaux récits qu'ils brodent, quelques tragiques accidents qu'ils racontent ; que celui-ci soit parti comme un voleur1 ; que celui-là soit passé au service d'un maître puissant, dans un pays lointain ; que cet autre, en traversant les ponts de Nantes, ait été emporté par un coup de vent dans les flots de la Loire2, le soupçon se faufile, scrutateur impitoyable, dans les replis tortueux du sombre mystère, et par instinct d'abord, et bientôt par conviction, le peuple se dit : « Voilà mes seuls ennemis et les seuls coupables ! »

Les seuls ! je me trompe : après tous ceux-là, au-dessus de la foule des serviteurs et des familiers, il désigne avec frayeur et colère le maître de ces hommes maudits, Gilles de Rais lui-même. Nous l'avons vu : timide d'abord comme la crainte, l'insinuation se glisse dans l'ombre ; mais elle s'alimente comme la flamme à mesure qu'elle s'étend ; bientôt elle éclate ; c'est une immense clameur enfin qui s'échappe de la poitrine de tout un peuple, si épouvanté dans son malheur, si oppressé par le mal qui l'étouffé, que, vers la fin, ce n'étaient plus des rumeurs, des bruits publics, des sanglots ou des gémissements, mais des hurlements, selon l'énergique expression des procès, « ululantium! »

Le baron de Rais est le vrai coupable : c'est pour lui que travaillent ces familiers, ces amis, ces serviteurs ; devant lui, le peuple tremble et sa bouche reste muette, alors que son cœur souffre tant. Partout où le baron passe, le deuil l'accompagne ; le mystère entoure ses demeures ; l'ombre même de ses donjons donne la mort et cause l'effroi : sentiment si fort, entré si profondément dans le cœur des populations, que, même après quatre siècles et plus, les habitants n'approchent jamais sans terreur des tours démantelées de ses forteresses et qu'ils se signent, en pressant le pas, quand ils en longent, le soir, les murs à demi écroulés.

 

 

Récit du séjour de Joris-Karl Huysmans à Tiffauges en 1889, paru dans son roman "Là-bas" en 1891. Il menait alors une enquête sur Gilles de Rais

Échos du bocage vendéen : fragments d'histoire, de science, d'art et de littérature : publication illustrée paraissant tous les deux mois

 

 

 

 

 

 

Le Fantôme de Barbe-Bleue - chapelle des Saints-Innocents château Machecoul-en-Rais <==... ....==>Le procès de Gilles de Rais et Francesco Prelati.

 

 


 

1 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept., fo 325, r° : « Ung nommé Oran, des parties de Sainet-Mesme, se camplaignant piteusement et en plorent, de la perdicion d'un sien enffant. »

2 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, f° 325, v°, et 326, ro.

3 Enq. civ. des 28, 29. 30 sept. 1440, fa 324, ro.

4 Tous ces faits sont tirés des Procès. — Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, fos 320 et suivants.

5 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1448, fo 321, v°.

6 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440 : fos 331 et suivants..

7 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440 ; fos 321 à 327.

9 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440 ; fos 315 à 319.

10- Enq. civ. du 8 oct. 1440 : fo 343 et suivants.

11 Proc. ccclés., Conf. de Poitou, fo 108.

12 II n'est pas inutile de remarquer qu'au xve siècle la Bretagne avait déjà de très nombreuses écoles, dans les villes et jusque dans les bourgs de médiocre importance.

 M. A. Dupuy (les Écoles de Bretagne au XVe siècle, Bulletin de la Société académique de Brest, 2e Série, t. V, 1877-1878) a fait quelques recherches curieuses sur ce sujet. Il a observé que chaque diocèse avait une haute école ecclésiastique, et chaque localité habituellement une école paroissiale. « Les illettrés sont rares, dit un autre écrivain, dans la noblesse, la bourgeoisie et parmi les paysans qui possèdent quelque aisance. » (M. Léon Maître, Archiv. de la Loire-Inférieure; \ L'Université de Nantes, ses origines ; Revue de Bretagne et de Vendée, juin 1876.) L'histoire de Gilles de Rais confirme ces observations. Parmi les jeunes enfants enlevés par ses complices, au dire des témoins, il y en avait beaucoup qui allaient à l'école. C'est le fils de Perrine Loessart, de la Roche-Bernard, âgé de dix ans « alant à l'escole. » A Poitou qui le demande pour en faire un page, la mère répond qu'elle ne peut l'ôter de l'école, où il apprend fort bien, et elle ne permet de l'emmener, que sur la promesse expresse qu'il continuera d'aller à l'école. (Enq. civ. du 18 sept. 1440, fos 309 et suiv.) — C'est le fils de Jeanne Édelin, âgé de huit ans, de Machecoul, « allent à l'escolle » de cette ville (Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, fos 324 et 325). — C'est encore le jeune Régnaud Donete, âgé de douze ans, de la paroisse de Notre-Dame de Nantes, « qui alloit à l'escolle. » (Enq. civ., 4 oct. du 1440; fo 347, r°.) C'est enfin pour mettre un terme à cette énumération, le jeune Jean Hubert, de la paroisse de Saint-Léonard de Nantes, âgé de quatorze ans, « allant à l'escolle. »(Enq. civ. fo 347, vo.)

En un mot, la plupart de ceux qui ne mendient pas leur pain, suivent l'école. On sait, par ailleurs, que la collégiale fondée par Gilles lui-même à Machecoul, avait un « maistre d'escholle, » chargé de faire l'instruction des enfants de sa chapelle.

 Il en était ainsi dans toutes les collégiales et dans la plupart des monastères et des prieurés. Dans les Procédures politiques du règne de Louis XII, publiées en 1884 par M. R. de Maulde, dans la Collection des Documents inédits de l'Histoire de France, je remarque de nouvelles preuves que la Bretagne, au XVe siècle, à l'époque même où nous sommes, était abondamment pourvue d'établissements scolaires, et que l'on y étudiait avec beaucoup d'ardeur. J'en citerai deux exemples. A la page 410 (déposition de François le Saux, conseiller des comptes), il est dit qu'à l'âge de huit ans, à Vannes, il allait à l'école « entre les clercs et enfans d'icelle » ; et qu'il fut ensuite envoyé aux « escolles, à Sainct Pol de Léon » (p. 411), puis à l'Université de Paris, d'où il semble que Saint-Pol-de-Léon possédait des établissements qui rappellent nos écoles d'instruction secondaire. Un autre breton, Guillaume de Forest, devenu plus tard secrétaire du roi Louis XII et de la reine Anne, dépose (p. 402) qu'à l'âge de huit ans il allait à l'école.

D'après l'âge de ces deux témoins, il faut rapporter ces faits vers l'année 1440. Il ressort même de leurs dépositions, que, pas plus alors qu'aujourd'hui, les enfants ne demeuraient étrangers aux événenents politiques et qu'ils se passionnaient pour tout ce qui touchait à la patrie.

13 Enq. civ., du 18 sept. 1440, p. fos 309 et suivants.

14 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, 324 et suivants.

15 Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440. fos 321 et suivants.

16 Enq. cie. des 28, 29, 30 sept. M10, f05 313 et suivants.