Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc

On parlera longtemps des fêtes du V e centenaire de Jeanne d’Arc au mois de mai 1931. A cette occasion, la ville de Rouen avait décidé « la tenue, au cours des cérémonies de réparation et de glorification, d’un Congrès historique consacré à Jeanne d’Arc et à la Normandie du XV e siècle ».

Et si j’en évoque ici le souvenir, c’est que le château du Crotoy et son capitaine anglais, officiel, en même temps que bailli de Rouen, y firent l’objet de plusieurs communications. Le sujet ne paraîtra peut-être pas à tous d’un intérêt palpitant, mais dans son livre Jeanne d’Arc, M. Gabriel Hanotaux, qui présida à Rouen le Congrès historique du V e centenaire de l’épopée, ne s’exprimait-il pas en ces termes :

 « Le moindre incident de cette existence exemplaire sera étudié, commenté ».

Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc (3)

Nous inspirant de cette pensée, nous avons estimé qu’il ne serait pas hors de propos de fixer un point d’histoire locale, au moins dans la mesure du possible. A quel officier du roi d’Angleterre échut la mission de garder prisonnière dans le château-fort du Crotoy, sur la rive droite de la baie de Somme, notre héroïne nationale ? lorsqu’arrivant d’Arras en trois étapes par Lucheux et Drugy-lez-Saint-Riquier, elle fut internée dans la forteresse picarde.

Il convient d’écarter sans discussion possible, l’écuyer picard Jean de Belleval et le traître de Soissons, Guichard Bournel. Il existait donc en ce temps-là un capitaine en titre du château du Crotoy, Bouteiller, qui n’y résidait pas habituellement. Un lieutenant l’y remplaçait, qui fut le véritable geôlier de Jeanne d’Arc.

Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc (4)

Bouteiller était bien Anglais et s’il a été qualifié de Français par certains historiens, notamment par Henri Martin, suivi par Mgr Debout, c’est qu’il y eut confusion avec Guy Bouteiller, seigneur de la Roche - Guyon, qui rendit Rouen aux Anglais en 1419. Gauthier de Beauchamp en étant alors le bailli depuis quelques mois seulement, ayant succédé à Guillaume de Houdetot qui lui -même ne fit que passer.

Du reste, pendant les trente années d’occupation, de 1419 à 1449, les baillis de la capitale normande furent choisis sans exception parmi les conquérants. On n’en compte du reste que trois pendant cette longue période, tous trois Anglais : John Kingley, de 1420 à 1421; Jean Salvain, de 1422 à 1430, lequel remplacé par Raoul Bouteiller de 1430 à 1431, réoccupe le baillage de 1431 à 1449 ( 1 ).

 

 Jean Salvain paraît être un nom français, mais ce bailli étant décédé en 1449, c’est sa veuve Aliénor de Willoughby qui figure dans les comptes de cette année comme ayant touché le montant des gages restant dûs à son mari. Le nom de la femme est bien anglais; il autorise à penser que Salvain était originaire d’outre-Manche. Au début de sa carrière, Bouteiller avait d’abord été bailli de Caux, quand la faveur du régent du Royaume, Bedford, l’attacha à sa personne, le combla de faveurs. Il fut désigné pour prendre le commandement des forces anglaises — peu de Picards y étaient — qui entreprirent en 1423 le siège de la place forte du Crotoy. Aussitôt après la reddition de la ville (1424), il en fut nommé capitaine, mais ne séjourna que rarement dans sa capitainerie. Il n’en pouvait être autrement, car presque dans le même temps il cumulait les fonctions de capitaine des châteaux de Saint-Valéry, de Gamaches, d'Arques, de la ville d’Eu et même de la Bastille Saint- Antoine, à Paris. Sources de bénéfices pour ce favori du pouvoir. N’ayant pas le don d’ubiquité, il ne peut être partout à la fois.

La vérité est qu’on ne le voit que rarement dans tous ces châteaux- forts dont il est capitaine seulement en titre. Comment en serait-il autrement ? Des déplacements continuels le conduisent en France dans la province du Maine, en Bretagne, puis en Angleterre pendant près de deux mois, une autre fois pendant 84 jours consécutifs. Il assiste à de nombreux conseils présidés par le duc de Bedfort. Est-ce que le gouvernement des châteaux-forts dont il est le capitaine titulaire souffre de ces absences répétées ? Nullement. Dans chacun d’eux un lieutenant le remplace.

Mais voici qu'au mois d'août 1430, devenu bailli de Rouen, il figure comme tel sur un rôle des amendes du baillage de cette ville, échues depuis le 26 août jusqu’au 29 septembre. Le 26 de ce même mois, il avait passé la retenue du comte de Warwick. Le document anglais précédemment cité suffit à lui seul pour attester la présence de Raoul Bouteiller au baillage de Rouen qu’il occupait depuis un mois déjà, à partir du mois de septembre 1430.

Rouen - Ruines du vieux château bâti par Philippe Auguste, Tour ou fut enfermée la Pucelle d'Orléans

Si l’on consulte le plan de la ville de Rouen de 1770, d’après l’atlas de J. B. Nolin, nous voyons qu’à cette époque le baillage de la ville de Rouen voisinait directement avec une prison. La communication avec le château de Bouvreuil était des plus facile en remontant la rue Dacqueville qui aboutissait à la rue Malan et au couvent des Filles du Saint-Sacrement.

Le baillage de la ville de Rouen dont nous venons d’indiquer les tenants et les aboutissants fut-il la demeure du bailli Raoul Bouteiller ? Il est permis de le supposer. La besogne ne fait pas défaut au bailli de la grande cité.

Membre du Conseil de la Ville, il préside à la comptabilité du baillage qui comprend les comptes du vicomte de l’Eau (2), magistrat royal indépendant des fermiers, percepteurs des revenus. Et ce ne sont là que les moindres de ses attributions; il en assumait de plus accablantes, pleines de responsabilité, exigeant un grand déploiement de zèle et d’activité. Qu’on en juge.

Les ordres d’arrestation et d’incarcération, les interrogatoires, jugements, exécutions relèvent de sa fonction; mais c'est seulement de très haut et à titre de direction qu’il s’occupe de la garde et de l’entretien des prisonniers confiés le plus souvent dans beaucoup de châteaux-forts servant de prisons, à un connétable.

A Rouen, la domination anglaise se fait de jour en jour plus violente; on y vit sous le régime de la terreur et de la corruption; les exécutions de Français se succèdent journellement sur la place du Vieux-Marché, par pendaison ou par décapitation, suivant le cas. On ne saurait concevoir que le Gouvernement anglais du roi Henri VI ait soustrait Bouteiller, ne fût-ce que pour un temps, à ses graves fonctions de bailli de la capitale normande, siège de la puissance anglaise en pays conquis. Dans quel but ? A quelles fins utiles l'eût-il envoyé au Crotoy ? Le pays picard est tranquille, aucune troupe du roi Charles VII n’y menace la formidable forteresse située au milieu des marécages presque impraticables, entourée d’eau de toutes parts à marée haute, imprenable. La famine seule peut la réduire à merci.

Au surplus, un lieutenant de Raoul Bouteiller réside au Crotoy. Il s’appelle Gauthier Cressonnier (Walther Cressoner) (3). C’est, lui aussi, un Anglais, un rude soldat, un homme de tout repos dans lequel on peut avoir confiance. Ces lieutenants, tel Gervais Cliston au château d’Arques, ne quittaient jamais leur poste. Cressonnier se trouvait au Crotoy le 31 juillet et le 2 avril 1430; il est logique d’admettre qu’il y était de sa personne à la fin de l’année; il devint du reste capitaine en titre quelques années plus tard.

Par lui, Jeanne d’Arc et les autres prisonniers détenus en la forteresse seront bien gardés; aucune crainte d’évasion. Le 20 décembre, vers 9 heures du matin, il remettra la prisonnière entre les mains du bailli de Caux, Jehan de

Montgomery, qui est venu la prendre au Crotoy pour la conduire à Rouen, sous escorte (4).

Il est inadmissible que le Gouvernement anglais qui retenait à Rouen, par ordre, le bailli de la capitale normande, eut pu songer à le rendre responsable d’une évasion, d’ailleurs impossible, de l’illustre prisonnière, à trente lieues de Rouen, en Picardie maritime. Quelle inconséquence !

C’est à son lieutenant, à celui qui détient les clefs, qu’incombe dans toute sa plénitude la responsabilité de la garde de la prisonnière au château-fort du Crotoy, à la fin de l'année 1430, et ce lieutenant Gauthier Cressonier y fut en réalité le geôlier de Jeanne d’Arc. C’est un point qui semble devoir être acquis à l’histoire, d’après les explications qui précèdent (5).

Elle était enfermée au château de Rouen, dans une chambre du premier étage. On y montait par huit marches, et il s'y trouvait un lit. Jeanne était attachée par une chaîne à une grosse pièce de bois longue de cinq ou six pieds, pourvue d'une serrure servant à fermer la chaîne.

Cinq Anglais, de la condition la plus vile, de ceux qu'on nomme « houspilleurs », la gardaient. Ces hommes souhaitaient fort la mort de Jeanne. Très souvent ils la tournaient en dérision et elle le leur reprochait.

 Un serrurier, Etienne Castille, m'a dit avoir construit pour Jeanne une cage de fer où elle était maintenue droite, attachée par le cou, les pieds et les mains, et que ce traitement dura depuis l'arrivée de Jeanne à Rouen jusqu'au commencement du procès. Mais je ne l'ai jamais vue en cet état. Quand je l'emmenais et la ramenais, elle avait toujours les pieds hors des fers.

Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc (1)

Je sais que, sur l'ordre de la duchesse de Bedford, on visita Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non. La visité fut faite par Anne Bavon et par une autre femme dont le nom ne me revient pas. La visite terminée, ces femmes déclarèrent que Jeanne était vierge et sans tache. Je tiens le fait d'Anne Bavon elle-même. En conséquence, la duchesse de Bedford fit défendre aux gardes et à tous autres de violenter Jeanne. (6)

 

Au matin du 30 mai, Messire Bouteiller, puissant personnage, se trouva face à face, sur la place du Vieux-Marché, avec Jeanne d’Arc escortée depuis le château de Bouvreuil par la troupe du comte de Warwick. Son rôle de bailli royal, de juge séculier exigeait cette présence, mais l’obligeait-il à faire comparaître à sa barre l’infortunée jeune fille pour une autre procédure ?

Son attitude indécise en un pareil moment a retenu l’attention de tous les historiens. Contempteur de la loi anglaise, redoutant peut-être la colère des Anglais, il apparut comme ayant hâte d’en finir. Presque tous les assistants pleuraient. Le bailli perçut peut-être cette émotion, ce mécontentement de la foule. Ne s’embarrassant guère d’une inégalité de plus, sans prononcer de sentence : « Menez, menez », dit-il; il livra Jeanne au bourreau (7).

Quelques instants à peine après ces paroles prononcée, la victime, à demi suffoquée, se tordait dans les flammes.

Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc (2)

Présents aussi sur la place, les hommes d’armes de la garnison : cent hommes, cent paires d’yeux braqués sur la martyre. Comment n’être pas frappé que peu après la mort de Jeanne d’Arc, à une date indéterminée, mais sûrement en 1431, il résigna ses fonctions de bailli entre les mains de Jehan Salvain, son prédécesseur dans les mêmes fonctions jusqu’au mois d’août de l’année précédente.

N’aurait-il donc été pourvu du titre de bailli de Rouen que pour être présent dans la capitale normande pendant la durée du procès ? Ayant abandonné le siège du bailliage de Rouen, voisin des prisons du Roi situées rue de la Truie, Raoul Bouteiller n’attendit pas la reprise de la ville par les Français, en 1449, pour retourner en Angleterre.

Dès l’année 1443, il y devint trésorier de l’Echiquier.

L’année 1450 le trouva gouverneur de Calais et il mourut le 2 mai 1473 (8). Ralph Butler, rendons-lui son nom anglais, était marié. Sa femme, Elisabeth Norbury, une grande dame, appartenait à la haute noblesse d’Angleterre. En compagnie de son mari, elle avait fréquenté très assidûment la ville d’Amiens et s’y trouvait de sa personne le 6 décembre (9). Elle y comptait des amis et venait de Rouen pour leur rendre visite, invitée peut-être à passer près d’eux quelques semaines d’un hiver maussade. Un auteur, prenant en considération la piété de lady Butler, les sentiments de commisération et de pitié qui l’animaient en faveur des pauvres prisonniers en général, conclut à la visite au Crotoy, à Jeanne d’Arc, de la noble dame anglaise. Sans produire aucun document formel, le même auteur ajoute : « La présence à Amiens de la femme de Ralph Butler, le 6 décembre 1430, implique un séjour au Crotoy autour de cette date, séjour concordant très exactement avec la détention de la Pucelle en cette ville ».

Or, Jeanne d’Arc n’arriva au Crotoy que le 9 décembre. Lady Butler connut-elle seulement sa présence ? Il est permis d’en douter.

Les déplacements de la prisonnière, de château-fort en château- fort, n’étaient pas annoncés d’avance, livrés à tous les échos. A la traversée d’un village, les habitants ne soupçonnaient même pas sa présence au milieu de la troupe de cavaliers qui passaient. D'où lady Butler aurait-elle tenue son information ? Sa présence au Crotoy en même temps que Jeanne d’Arc n’apparaît que comme une pure fiction qui s’évanouit malheureusement aussitôt que conçue. Ah ! combien douce, aimable et séduisante, cette pensée qui nous représente la grande dame comme la protectrice de la pauvre prisonnière, à l’exemple des dames de Luxembourg au château de Beaurevoir.

Après cinq cents ans écoulés, ce n’est pas sans attendrissement que l’esprit aimerait s'arrêter sur cette pensée consolatrice que Jeanne d’Arc, prisonnière politique au Crotoy, vit les rigueurs de la captivité, adoucies par la tendre sollicitude, par la bienveillante amitié d’une femme, la dernière qu’il lui aurait été donné de connaître, du moins de fréquenter, avant la tragique matinée du 30 mai.

 Nous sommes au mois de décembre, le froid sévit dans toute sa rigueur. Quinze lieues des plus mauvais chemins qu’il soit possible d’imaginer, séparent la ville d’Amiens de la sombre forteresse du Crotoy, une des plus maussades du royaume de France. Balayée par les grands vents du large, parmi les averses de pluie ou les tourbillons de neige, elle n’offre qu’un abri des moins enchanteurs pour une femme délicate. Car un pareil voyage, accompli dans les pires conditions, exige évidemment un séjour d'une durée appréciable, quelques jours au moins. Le désir, la volonté d’offrir à la prisonnière des paroles de consolation ne sauraient se contenter d’une entrevue de quelques instants.

A la fin de l’année 1430, le bailli Ralph Butler est retenu à Rouen par les exigences de sa charge. Sa femme est à Amiens; elle ne fera pas acte de présence au Crotoy. On ne saurait donc s’étonner que le nom de lady Butler n’ait jamais été mêlé à celui de Jeanne d’Arc. Dans sa prison du Crotoy. en fait de consolation, Jeanne n’aurait-elle entendu — au comble de la surprise et de l’étonnement — que les strophes d’une ballade chantée sous les murs de la forteresse ? (10).

Les Prisons de Jeanne d'Arc. Préface de Théo Varlet / Dr Eugène Lomier

Les Prisons de Jeanne d’Arc - Le Geôlier de Jeanne d’Arc (5)

Photos - Sainte-Catherine-de-Fierbois  - 590ème anniversaire de la chevauchée de Jeanne d'Arc

Samson le Bourreau  de L'AMBROISIE GROUPE MEDIEVAL

 

 

 

 

 ==> Jeanne d’Arc, du Procès de réhabilitation en 1456 au centenaire de sa canonisation

 ==> Jeanne D'Arc, Livre VII - ROUEN - L'instruction II - Les interrogatoires de la prison


 

(1) Paul Jubert. — Liste chronologique des baillis de Rouen. — Congrès historique de Rouen, mai 1931.

(2) Robert Boismare. — Le Vicomté de l’Eau-de- Rouen au XI e siècle. — Congrès historique de Rouen, mai 1931.

(3) Walther Cressoner, esquire. — Lettre du 9 avril 1929, de C. Flower, secrétaire du Public Record Office.

(4) Jean de Montgomery était déjà bailli de Caux le 26 février 1430. A cette date, une ordonnance du roi Henri VI le qualifiait ainsi, attestait que des émoluments lui étaient dus pour un certain nombre de gens d’armes et de traits : « 2 lances à cheval non compris la personne du dit chevalier et 24 archers pour entourer sa personne et pour l’exercice de son office de bailli ».

(5) Le nom de Walther Cressoner, inconnu en France jusqu’alors, figure pour la première fois, p. 23 de l’ouvrage du même auteur : « Les dernières étapes de Jeanne d’Arc : Le Crotoy, Saint-Valéry, Rouen ».

 (6) Procès de réhabilitation - Déposition de Jean Tiphaine, chanoine, docteur en médecine. Vieux Château bâti par Philippe Auguste, vu du côté de la campagne. D'après une miniature qui orne un manuscrit conservé à la Mairie de Rouen.

(7) Paul Le Cacheux, cité. Introduction, p. X.I.J.

(8) British Muséum. Bell, conservateur des Manuscrits. Lettre du 31 janvier 1930.

(9) Archives municipales d’Amiens.

(10) Seymour de Constant. Le Barde Morinien. Chroniques et Ballades du Nord de la France. Paris, 1843, in- quarto.