Jacques de Beaumont, seigneur de Bressuire et de La Haye, chambellan du roi Louis XI et sénéchal du Poitou

L'original de cet inventaire écrit sur papier a été découvert dans les archives du château de Bressuire, transportées depuis la fin du siècle dernier au château de Saint-Loup. C'est un document très intéressant non seulement au point de vue de son contenu mais aussi en raison des circonstances historiques qui ont motivé sa rédaction.

 Louis d'Amboise, vicomte de Thouars, auquel appartenait le mobilier inventorié quelques jours après son décès arrivé le 28 février 1470, était un des plus puissants seigneurs de l'ouest.

Il possédait la vicomté de Thouars, Mauléon, Talmont, donne, Curzon, Château-Gaultier, Bran, Brandois, la Chaise-le-Vicomte, l'Ile de Ré, Marans, Benon, c'est-à-dire une grande partie du bas Poitou.

Comme le vicomte avait marié sa fille aînée, Françoise, au duc de Bretagne Pierre II, le roi Louis XI craignait peut-être que ces magnifiques domaines, voisins de la Bretagne, n'échappassent à la France.

 Cependant la duchesse Françoise était veuve et sans enfants, lors de son avènement en 1461. Mais Louis XI, dont la politique constante tendit à l'accroissement du domaine royal et à l'abaissement de la féodalité, n'en convoitait pas moins l'acquisition des domaines de Thouars.

Pour parvenir à ce but tous les moyens lui parurent bons. Profitant de la haine du vicomte contre sa fille Françoise, qui l'avait fait interdire en 1457 à cause de ses honteuses prodigalités, il le circonvint sans difficulté et le disposa à lui céder ses domaines, quoiqu'il eût une autre fille et héritière, Marguerite, épouse de Louis de la Trémouille, qui avait plusieurs enfants.

On connaît les intrigues ténébreuses, les moyens frauduleux dont se servit Louis XI pour amener le faible Louis d'Amboise à lui céder par une vente simulée, de l'an 1462, la vicomté de Thouars, sous réserve d'usufruit. On sait aussi les procès longs et compliqués qui s'en suivirent durant plus de vingt ans entre la famille de la Trémouille et le domaine royal, procès dans lesquels intervint le célèbre Comines, donataire d'une partie des biens enlevés à la famille de Thouars.

Tout cela a été raconté par M. de la Fontenelle de Vaudoré et d'autres historiens poitevins (1), d'après les curieuses enquêtes de ce fameux litige dont les pièces sont conserves dans le riche chartrier de Thouars, propriété de M. le duc de la Trémouille.

Devenu maître de la vicomté de Thouars, en vertu de l'acte de 1462, le roi attendit la mort de Louis d'Amboise pour en prendre possession. Un de ses conseillers les plus dévoués et les plus intelligents, Jacques de Beaumont, sire de Bressuire, voisin du vicomte, était chargé de guetter ce moment.

Informé par lui, en février 1470, de la maladie et de la mort prochaine du vicomte, Louis XI lui prescrivit de se transporter de suite à Thouars et de ne laisser pénétrer au château ni La Trémouille ni la dame de Monsoreau, mère de la vicomtesse.

 

Louis d'Amboise (1) avait épousé en secondes noces, en 1465, la jeune Collette de Chambes-Monsoreau qui ne pouvait manquer, à la mort de son mari, de réclamer ses droits de douaire stipulés dans son contrat de mariage, mais dont le roi ne voulait tenir aucun compte.

Jacques de Beaumont arriva à Thouars à la tête de vingt-six gentilshommes, peu de jours avant la mort du vicomte, qu'il trouva couché dans une chambre longue du château.

Celui-ci ayant rendu le dernier soupir le 28 février 1470, Beaumont lui fit rendre les derniers devoirs dans l'église Saint-Laon.

Puis, sur l'ordre formel du roi, en date du 1er mars, il procède à l'inventaire du mobilier du château (2).

Dès le lendemain, 2 mars il requit deux notaires, Jean Martiret et Pierre Laurens, convoqua les officiers et notables de la vicomte et fit faire l'opération en sa présence.

On lira plus loin la brillante énumération des bijoux, de la vaisselle d'argent, des vêtements, tapisseries, meubles et autres objets trouvés d.ms le château. Elle donne une haute idée de l'opulence des vicomtes de Thouars.

 Quant à l'état ancien du château lui-même, il est impossible de le reconstituer, quoique les appartements soient désignés dans l'inventaire, parce qu'il a entièrement disparu pour faire place au brillant édifice élevé en 1635 par la duchesse Marie de la Tour.

L'inventaire mentionne la chambre longue où mourut Louis d'Amboise, la garde-robe voisine contenant presque tous les objets précieux, la chambre du pavillon, la chambre de dessous, la chambre basse de la tour neuve, la garde-robe neuve, près ladite chambre, la chambre haute de ladite tour, une chambre neuve près ladite tour, la vieille salle commune, la salle neuve, la chambre neuve près la chapelle, la chambre haute appelée la chambre a parer, la chambre des comptes, la chambre du maitre d'hôtel; la chambre de l'écuyer de cuisine, la cuisine, la buanderie, la bouteillerie, la chapelle, le cellier de la herse, le grand cellier des galeries.

Si l'on rapproche de ces indications bien insuffisantes celles contenues dans un compte de 1484 et autres documents (3), on reconnaît qu'une bonne partie du logement seigneurial avait été reconstruite assez récemment dans le cours du XV siècle et qu'il était voisin du châtelet, sorte de petite bastille déjà en ruines, de l'église Saint-Pierre, du jardin Saint-Martin et du vieux donjon du moyen âge.

Par conséquent ce château occupait le côté occidental du coteau.

 Celui de 1635, au contraire, est placé à l'orient. Voilà tout ce que l'on peut deviner sur l'habitation de Louis d'Amboise

Que devinrent les objets de son mobilier inventoriés par l'ordre du sire de Bressuire? Ils devaient appartenir légitimement à Collette de Chambes, la jeune veuve du vicomte, en vertu de la coutume et des stipulations de son contrat de mariage.

Mais Louis XI se souciait aussi peu de ses droits que de ceux des la Trémouille contre lequels il avait du moins un titre apparent, la vente de 1462.  Exécuteur impitoyable des ordres royaux, Jacques de Beaumont refusa tout à Collette et la traita avec une telle dureté, à Thouars, qu'il la contraignit bientôt de partir dénuée de toute ressource.

Elle se retira à Tours, puis à Berrie, qui faisait partie de son douaire (4).

Mais le douaire aussi bien que les meubles fut saisi par Jacques de Beaumont, en vertu d'un mandement de Louis XI, du 15 mars 1470, lui enjoignant de prendre possession de tous les domaines de Louis d'Amboise, sans exception (5).

La jeune Collette, réduite au désespoir et à la misère, se réfugia, on le sait, près du duc de Guyenne, frère du roi, dont, elle devint la maîtresse.

 Jacques de Beaumont emporta dans son château de Bressuire, aussitôt après l'inventaire, une bonne partie du mobilier de Thouars.

C'est ce qu'affirma plus tard la dame de Monsoreau, mère et héritière de Collette, dans le procès qu'elle intenta à, ce sujet contre la couronne et contre Jacques de Beaumont (6).

Le roi adjugea-t-il cette riche aubaine au sire de Bressuire, son compère? Peut-être. Toujours- est-il qu'il lui en donna décharge dès le 16 mars 1469/70 (7).

Collette de Chambes, appuyée par le duc de Guyenne, fit réclamer au roi, aux mois de septembre et octobre 1471, la restitution du mobilier de son mari ou le paiement de sa valeur montant, disait-elle, a cinquante mille écus. Elle joignit a sa requête un inventaire approximatif où l'on reconnaît plusieurs objets, notamment des bijoux et de la vaisselle d'or, figurant dans celui de 1470 que nous publions.

 Elle demandait à poursuivre en justice les détenteurs de ces meubles (8). C'était le sire de Bressuire qu'elle visait là d'une manière directe et évidente.

Louis XI fit d'abord mine de vouloir rendre justice et délégua des commissaires pour examiner la question. La mort de Collette le 14 décembre 1471, bientôt suivie de celle du duc de Guyenne à la fin de mai 1472, changea complètement la situation.

Cependant la dame de Monsoreau, mère et héritière de l'infortunée Collette de Chambes, entreprit la revendication de ses droits. Elle était encouragée par le mariage de sa seconde fille Hélène avec le célèbre Comines, conseiller intime de Louis XI.

Une première satisfaction lui fut accordée par des lettres patentes du 7 avril 1476, confirmant l'assiette de 800 livres de rente sur les seigneuries de Ré et Marans, jadis concédée par le vicomte de Thouars, pour le remboursement de la dot de Collette.

Mais elle n'oublia pas les meubles du château de Thouars. Louis XI mourant ordonna, par l'intermédiaire de son confesseur, qu'on lui en payât la valeur.

Sans  perdre un moment la dame de Monsoreau réclama de son successeur Charles VIII l'exécution de la promesse paternelle. Des commissaires du conseil privé du roi furent chargés dès le commencement de 1484, d'examiner l'affaire, d'interroger le sire de Bressuire et de s'informer si c'était lui ou le roi qui devait le remboursement du mobilier de Louis d'Amboise, soit en nature, soit en argent (9).

Des lettres du roi, du 4 avril 1484, reconnaissant l'équité de la demande de la dame de Monsoreau, ordonnèrent en principe qu'elle serait payée par le trésor; puis d'autres lettres du 10 août lui accordèrent provisoirement douze mille livres avant l'évaluation des meubles. Restait à retrouver et à estimer ces meubles.

Un arrêt du parlement de 1485 prescrivit cette opération.

Le conseiller Guillaume Ruzé, chargé de son exécution, agissant à la requête des Monsoreau, ajourna à Thouars, pour le 5 mai 1486, Jacques de Beaumont sire de Bressuire et beaucoup d'autres témoins, afin de savoir d'eux ce qu'était devenu le mobilier existant au château de Thouars lors du décès de Louis d'Amboise.

Le sire de Bressuire qui devait être mieux instruit que personne, puisqu'il avait fait faire l'inventaire sous ses yeux, comparut par procureur à Thouars, puis en personne quelques jours après, à Coulonges, devant le commissaire.

Mais sa déposition, pas plus que celles des autres témoins, n'amena aucun résultat. Les meubles ne purent être retrouvés en nature, et par suite l'estimation devint impossible (10).

C'est alors que la dame de Monsoreau dressa un inventaire nécessairement incomplet comme celui de sa fille Collette, en 1471, et poursuivit le sire de Bressuire.

Cet inventaire, reproduit en partie du moins dans l'intéressante brochure de M. l'abbé Ledru (pp. 18 et s.), contient plusieurs articles qui figurent dans celui beaucoup plus complet et détaillé que nous avons retrouvé.

Quel émit donc le véritable débiteur? La couronne ou le sire de Bressuire Louis XI avait ordonné la saisie de tous les biens du vicomte de Thouars, en 1470.

Jacques de Beaumont n'avait été qu'exécuteur de ses commandements. Il est vrai qu'il avait emporté à Bressuire une bonne partie du mobilier inventorié. Mais le roi presque aussitôt l'avait déchargé de toute responsabilité (16 mars 1470) (11).

Il semble dès lors que Jacques de Beaumont ait été autorisé à s'approprier les dépouilles du vicomte de Thouars, au mépris des droits évidents de la veuve, Collette de Chambes.

Ce serait donc pour ce motif que le roi Charles VIII, par lettres du 6 septembre 1489, accorda a la dame de Monsoreau, héritière de Collette, la somme de 35,000 livres, portée plus tard en 1491 à 37,000, à titre d'indemnité représentant la valeur du mobilier de Louis d'Amboise, à la condition de n'exercer aucune poursuite contre le sire de Bressuire.

 Une somme de 6,000 livres fut versée le 16 décembre 1491. Mais le paiement, du reste se faisant attendre ou rencontrant quelque difficulté nouvelle, la dame de Monsoreau, qui faisait preuve d'une remarquable ténacité, reprit ses poursuites contre le sire de Bressuire.

La mort de celui-ci, arrivée le 15 avril 1492, ne l'arrêta pas. Elle continua ses revendications contre les héritiers Thibault de Beaumont, Pierre de Laval et André de Vivonne, qui furent ajournés devant le bailli de Touraine, à Chinon, en vertu de lettres royaux du 14 juillet 1492.

Etant morte elle-même bientôt après, elle transmit cet interminable procès à son petit-fils, Philippe de Chambes. Puis on en perd la trace et par conséquent on en ignore le résultat (12).

Les revendications du mobilier de Thouars, exercées avec tant de persistance contre le sire de Bressuire, laissent supposer que la responsabilité de ce seigneur n'avait été suffisamment dégagée, ni par l'acte de Louis XI du 16 mars 1470, ni par les lettres royaux du 6 septembre 1489.

On se demande s'il n'abusa pas, lors de sa mission à Thouars, de la grande faveur dont il jouissait près du roi. Divers incidents du procès font naître des doutes fâcheux pour sa mémoire et on ne connaîtra sans doute jamais le sort de cette riche proie dont il n'avait en apparence que la garde, au moment de la confiscation ordonnée par Louis XI.

L'inventaire du château de Thouars emprunte donc, on le voit, un intérêt tout particulier aux circonstances qui l'ont motivé, accompagné et suivi.

C'est une pièce nouvelle qui manquait à l'histoire du grand litige auquel donna lieu la succession du vicomte Louis d'Amboise.

B. LEDAIN.

 

 

Histoire du Poitou, jugement de Louis d'Amboise, chevalier seigneur de Thouars<==....

 


 

(1)   Philippe de Comyne en Poitou, par de la Fontenelle de Vaudoré 1836. Histoire de Thouars, par Imbert, 1870- Hiostoire de Bressuire par B. Ledain, 1880.

(2)   Louis XI et Collette de Chambes, par l’abbé Ledru, Angers ,1882.

(3)   Histoire de Thouars, par Imbert, pp 206 et suiv.

(4)   Louis XI .et Collette de Chambes, par l’abbé Ledru, p. 21. Les curieux documents mis en œuvre dans cette brochure sont extraits des archives de Monsoreau.

(5)   Chartrier de Thouars. Pièce communiquée par M. le duc de la Trémouille.

(6)   Louis XI et Collette de Chamves, p21.

(7)   Louis XI et Collette de Chambes, p22

(8)   Louis XI et Collette de Chambes, p 18, 28-33.

(9)   Idem,  pp. 56-57.

(10)                      Tous ces curieux détails ont été révélés par M. l'abbé Ledru, dans la brochure précise, d'après les pièces du procès qui eut lieu à l'occasion du mobilier de Thouars, pièces existant dans les archives de Monsoreau.

(11)                      Le roi Louis XI aurait donn » cette décharge au sire de Bressuire au bas de l'inventaire de 1410 (Ledru, p. M). L'origine que nous publions ne porte pas trace de cette décharge. Mais il a pu exister d'autres copies authentiques de ce document.

(12)                      Louis XI et Colette de Chambes, pp55-61.