Après le concile de Beaugency de 1152, la duchesse Aliénor d’Aquitaine déjoue par deux fois des tentatives d’enlèvement

La reine de France, redevenue duchesse d’Aquitaine, était trop riche et trop puissante pour manquer de prétendants, malgré le scandale de son divorce ; elle n’eut à se plaindre que de l’excès de leur empressement et des moyens fort peu chevaleresque que deux d’entre eux employèrent pour succéder à Louis VII , dit « le Jeune » qui la répudiait.

En partant de Beaugency pour retourner en Poitou, elle fut obligé de passer par le Blaisois, domaine de Thibaud, comte de Blois et de Chartres.

Thibaud rechercha sur le champ la main de la duchesse. Sur le refus d’Aliénor, il résolut de l’enfermer au château de Blois et de l’épouser de force : Aliénor  se sauva et gagna de nuit les frontières de la Touraine. Mais là un autre péril de même nature l’attendait encore.

Un jeune homme de dix-huit ans, Geoffroy d’Anjou seigneur de Chinon, second fils de Geoffroy Plantagenêt, s’était embusqué au port de Piles (1), sur la Loire, pour enlever la belle proie qu’il convoitait aussi ardemment que Thibaud. Aliénor, dit la chronique de Tours, avertie par ses anges gardiens, se détourna, évita Geoffroy et regagna heureusement le Poitou.

Le concile de Beaugency prononça, le 18 mars 1152, non pas le divorce, mais la nullité du mariage, sans attaquer, néanmoins, la dignité des deux filles de Louis et d’Aliénor. La sentence ne fut pas soumise au pape, qui n’intervint pas, parce qu’aucune des parties ne réclama : c’est un pape qui le déclare. Aliénor, redevenue libre, se hâta de regagner son Poitou, accompagnée, dit Olhagaray, par un comte de Foix, qui n’était pas apparemment une escorte bien sûre.

Vers ce temps, Louis avait perdu son sage conseiller Suger il était un instant livré à lui-même. Que se passa-t-il alors entre les deux époux ? C'est ce qu'on ne peut que conjecturer par l'événement qui suivit. Or, voici cet événement dans le récit le plus simple d'une Chronique contemporaine « Alors (1152) le Roi de France, enflammé par l'esprit de jalousie, zelotypiae va avec son épouse Aliénor en Aquitaine, en retire ses munitions, en ramène ses gens, et ensuite revenant au château de Beaugency, sur le serment de parenté, répudie sa femme.

 Cela fait, la Reine retourna à Blois; mais le comte Thibaut de Blois voulant l'épouser par force, eam per vim nubere volente, elle s'enfuit de nuit et, par suite de cette évasion, vient à Tours et comme Geoffroy Plantagenet, fils de Geoffroy,  comte d'Anjou, frère de Henri, voulait la prendre pour épouse et l'enlever au port de Piles, avertie par ses anges, elle retourna par une autre voie dans son pays d'Aquitaine, et là Henri, duc de Normandie, la prit pour épouse; ce qui mit entre lui et Louis, roi de France, une grande discorde. »

Voilà le fait dans toute sa simplicité : mais cette simpli­cité est impossible à garder pour l'historien qui ne suit pas cette forme d'annales au jour le jour. Pour donner du corps à son récit, il est porté, quoiqu'il en ait, à enchaîner les effets aux causes. Or, ici, la cause alléguée, la parenté, était insuffisante; elle était réelle, mais bien connue dés longtemps, dés longtemps attaquée par St-Bernard.

Quel motif la rappela tout à coup à la dévotion scrupuleuse de Louis VII? Quant à la Reine, qu'on voie ce que ce scru­pule pouvait être pour elle. Il avait été question, six ans auparavant, de fiancer la fille qu'elle avait de Louis VII à Henri, fils du comte d'Anjou. St- Bernard avait représenté au Roi que ce mariage était impossible, ces deux enfants étant, par la mère de la Reine, trop proches parents. C'est cet Henri qu'elle allait épouser. L'adultère était un motif aussi vraisemblable et bien plus agréable à la malignité. Voyons­ -le prendre place chez les chroniqueurs ou contemporains ou qui ont pu entendre les contemporains.

 

Lambert de Waterlos commença à écrire en 1152, au moment même où se passaient ces faits. Voici son récit :

« Le roi Louis, donc, qui cherchait des querelles puériles,  pueriliter causidicans, à la Reine sa femme, fille du comte de Poitiers, qui était très-belle, depuis le temps où ils avaient été ensemble à Jérusalem jusqu'à présent, con­voquant étourdiment, imprudenter, cette année 1152, certaines personnes de son royaume, et leur révélant indiscrètement les ébullitions secrètes de son cœur, suivant  bientôt leurs conseils peu sensés, non sana, viola tout à  fait son serment envers elle, cam abjuravit, et l'abandonna complétement.

 

Triste, elle rentra dans sa patrie; Henri, fils du comte d'Anjou, se l'unit bientôt par le mariage. Le Roi apprenant cela et comprenant bien en conçut beaucoup de douleur, et regretta fort de l'avoir abandonnée. »

 Jean d'Hexam écrit vers le même temps ; il se borne à dire : « Le divorce ayant eu lieu pour cause de consangui­nité entre Louis, roi de France, et la reine Aliénor, Henri la prit pour épouse avec son duché. »

Henri d'Huntington n'écrit que ce qu'il voit ou ce qu'il apprend de bons témoins; il dit : « Il arriva que Louis, roi des Français, fut séparé de son épouse, fille du comte de Poitiers, sur le serment de parenté; alors Henri, etc ... »

 

La Chronique anglo-saxonne se fait aussi au jour le jour.

Elle dit: « La reine de France séparée du Roi par divorce vint au jeune comte Henri, et celui-ci la prit pour épouse et avec elle toute la province de Poitou. »

Ce n'est qu'après 1154 que Robert du Mont, écrit par lui-même, mais il a pu contrôler ce qu'il emprunte sur des faits si voisins. Voici ses termes : « Des différends s'étant élevés, orta simultate, entre le roi de France Louis et son épouse, ayant réuni des personnes religieuses pendant le  carême à Beaugency, ayant affirmé par serment devant  les archevêques et les évêques qu'ils étaient du même sang, quod consanguiuei essent, ils furent séparés au nom de l'autorité du christianisme, auctoritate christianitatis ... »

L'autre Robert, qui a également continué Sigebert se borne ici  copier, en l'abrégeant, le chanoine de Tours que j'ai cité. 

L'auteur des Gestes et de la Vie de Louis le jeune écrit un peu plus tard, mais il a suivi Louis à la Croisade, proba­blement à sa cour, comme le font présumer les détails dans lesquels il entre; bien que ce soit un auteur médiocre, son témoignage peut avoir du poids. Écoutons-le ; il a dit, dans les Gestes, à propos de l'aventure d'Antioche : «Depuis lors, la Reine voulut abandonner le Roi et s'en séparer au moins pendant un temps comme par un divorce. » Sous l'année 1146, il montre Henri de Normandie payant d'une soumission apparente, d'une ingratitude réelle les services de Louis VII, et il ajoute : « Dans la suite, après un intervalle de peu d'années, vinrent vers le roi Louis  quelques-uns de ses proches et de ses parents, et ils allè­rent le trouver disant qu'entre lui et la reine Aliénor il y avait un lien de consanguinité; ce qu'ils promirent même d'affirmer par serment. Le Roi, apprenant cela, ne voulut pas garder plus longtemps son épouse contre  la loi catholique. En conséquence, Hugues, archevêque  de Sens, les appela tous les deux, à savoir le roi Louis >>et la reine Aliénor, en sa présence à Beaugency. Ils s'y rendirent, sur son injonction, le vendredi avant le dimanche des Rameaux. Là se trouvèrent aussi les archevêques, Samson, de Reims, Hugues, de Rouen et celui de Bor­deaux, dont je n'ai pas retenu le nom (Geoffroy), ainsi  que quelques-uns de leurs suffragants et une bonne partie des grands et des barons du royaume de France. Ceux-ci rassemblés dans le château susmentionné, les susdits parents du Roi prêtèrent en effet le serment qu'ils avaient promis de prêter, à savoir que le Roi et la reine Aliénor étaient, comme il a été allégué plus haut, rap­proches par un lien de consanguinité. Et ainsi l'union matrimoniale fut rompue entre eux. Cela fait, Aliénor  regagna promptement son pays d'Aquitaine; et, sans  retard, Henri, duc de Normandie, qui, dans la suite, fut élevé au trône d'Angleterre, la prit pour femme. »

 

Guillaume de Neubridge écrivait probablement un peu plus tard. Né en 1135, mort en 1208, il est tout à fait con­temporain d'Aliénor ; il vit comme elle en Angleterre. Son récit, assez conforme à celui de l'historien de Louis VII, accentue plus fortement cependant le rôle d'Aliénor dans ce débat:

 «  Lors, dit-il à la suite du passage que j'ai cité plus haut, que le Roi fut revenu avec sa femme d'Orient chez lui, non sans honte de son échec, l'ancien amour entre eux se refroidissant peu à peu, des causes de division commencèrent aussi à croître, celle-ci se sentant tout à fait  blessée des mœurs du Roi, et disant que c'était un moine  et non un roi qu'elle avait épousé. On dit aussi que même pendant son mariage avec le roi des Français elle  aspirait à l'hymen du duc de Normandie, qui convenait mieux à son caractère, et que pour cela elle eut le désiret trouva les moyens du divorce, praeoptaverit procuraveritque dissidium: Aussi ces causes s'aggravant, elle, à ce que l'on dit, insistant fortement, lui ne résistant plus ou résistant mollement, le lien conjugal fut rompu entre eux par la force de la loi ecclésiastique. » J'avoue qu'à mon avis Guillaume atteint bien sinon la vérité, au moins la vraisemblance.

 

Jusqu'ici le soupçon d'adultère n'a été ni articulé ni même insinué. Pour le rencontrer, il faut sortir sinon encore du siècle, au moins du pays. La distance des lieux pro­duit, on le sait, à peu près les mêmes effets que celle des temps. D'un côté, elle délie la langue, elle affranchit de toute crainte, y compris le respect des convenances ; de l'autre, elle délivre du contrôle des témoins trop jaloux de l'exactitude et de la réalité.

 

C'est dans le dernier quart du XII siècle qu'écrivait Guillaume de Tyr; mais il écrivait en Asie. J'ai déjà cité son accusation: une femme infidèle, avant, pendant, après l’accusation bien précise et bien rude, bien vague aussi, et qu'il est impossible de combattre, parce qu'elle ne parti­cularise rien. C'est donc lui qui est sinon le père, au moins le parrain de cette condamnation infamante : tenu sur les fonts par un évêque, l'enfant est bien venu.

 

Gervais de Cantorbéry écrivait vers 1200. Il est d'une malveillance avouée pour Henri II; il adopte le repro­che fait à sa femme, mais en lui laissant son vague, en le couvrant du voile d'une discrétion perfide :

«  L'an de  grâce 1152, après que le roi de France Louis fut revenu de son pèlerinage de Jérusalem, il s'éleva quelque dissen­timent entre lui et sa reine Aliénor, peut-lire à. cause de certaines choses qu'il vaut mieux taire qui étaient arrivées pendant ce pèlerinage. Et voilà que tout à coup, sous prétexte de consanguinité, il se met (il ou elle ? caepit} à  préparer la rupture du mariage. Ainsi, le divorce entre le roi Louis et sa reine Aliénor étant, après beaucoup de peine et un serment artificieux, prononcé solennellement en face de l'Église, dédaignant les embrassements fran­çais, dès lors usés pour elle, decrepitos, sortant même des confins de la France, elle se retire dans sa terre du Poi­tou .. Envoyant en secret vers le duc de Normandie,  elle annonce qu'elle est dégagée et libre, et l'excite à con­tracter mariage. Car on disait que cette répudiation arti­ficieuse était venue de son esprit. Le duc, vivement épris de la noblesse, generositate, de cette femme et surtout des dignités qui lui étaient échues (les beaux yeux de ma cassette !), brûlant d'amour, impatient de tout retard, ne pre­nant avec lui qu'un petit nombre de compagnons, par­court rapidement une longue route et jouit après peu de temps de ce mariage dès longtemps désiré. Les noces ayant été célébrées, il eut d'Aliénor un fils que, du nom de son aïeul, il appela Guillaume. » Le moine Gervais va, comme on voit, au fond des choses en fait de mariage. Hâtons-nous donc de dire que ce fils naquit après des délais plus que légaux, dans l'octave de la Saint-Laurent, au mois d'août 1153·

 

Nous voilà entrés dans le XIIIe siècle, vers le milieu duquel écrit Matthieu Paris, qui déteste cordialement Aquitains et Poitevins et, par suite, peut-être celle qui les a introduits. Héros et témoins des faits, tout est mort. On n'en sait pas, on en affirme· davantage. Matthieu Paris ne sait plus la date du divorce d'Aliénor, qu'il place en 1150; mais il en sait les motifs :

c'est qu'elle était diffamée par son adultère, et même avec un infidèle, qui était de la race du diable, propterea quod diffamata esset de adulterio, etiam cum infideli, et qui genere fuit diaboli. Je ne doute pas, toutefois, que, par cette périphrase, Matthieu n'entende tout simplement un musulman, et non pas le fils d'un incube, comme semble le croire Arcère.

 

Albéric des Trois-Fontaines est du même temps ; il en dira encore davantage, vires acquirit eundo. Il faudrait la langue de d'Aubigné pour traduire : Louis répudia cette femme pour son incontinence ; elle ne se tenait pas comme une reine, elle se montrait presque une fille publique : fere se communem exhibebat.

 

Il n'y a plus guère à ajouter à la honte d'Aliénor; on ajoutera à celle de son second mari. Girald de Cambrai écrit un Traité pour l'instruction d'un prince, qu'il adresse à Louis, fils de Philippe-Auguste, dans le temps même où les seigneurs anglais appelaient ce jeune homme au trône d'Angleterre, pour les aider à en renverser le dernier fils de Henri II, lutte à laquelle Girald prenait part; il lui cite cette famille de Henri II comme un exemple des malédic­tions qu'attire la désobéissance à Dieu : grandes garanties d'impartialité pour une série de belles histoires, que Bromton reproduira à la fin du XIVe siècle. Ils reprochent à Henri  d'avoir enlevé indument Aliénor à son maître, et de se l'être unie de fait, ne pouvant le faire ·de droit; bien  que son père Geoffroy lui eût défendu de la toucher,  parce que lui-même, étant sénéchal du roi de France,  l'avait connue, en avait abusé,  dit-il plus bas, de peur qu'on ne s'y trompe. Qui avait dit cela à ces charitables abbés ? Peut-être les témoins qui avaient vu une des aïeules de Geoffroy, qui ne restait jamais à la fin de la Messe, retenue par quatre chevaliers, leur laisser son manteau et s'envoler par la fenêtre, avec ses deux enfants qu'elle tenait par la main.          ·

 

Après cela, Moulinet des Thuileries est bien bon de prendre la peine de démontrer que les relations adultères de Geoffroy et d' Aliénor ne sont guère vraisemblables, et bien bons ceux qui montrent qu'elle ne fut pas la maîtresse de Saladin, qui n'avait que dix ans et ne venait guère à Antioche, quand elle y était ; ceux qui demandent si elle fut celle d'un captif musulman, qui devait aller vite en be­sogne : car, pendant dix jours qu'elle passa à Antioche, il s'ouvrit les portes de sa prison, celles du palais du prince d'Antioche, le cœur et le lit d'une reine qu'il n'avait jamais vue auparavant. Peut-être, néanmoins, fut-elle la maîtresse de son oncle Raymond, qui n'avait que vingt-cinq ans de plus qu'elle, celle de beaucoup de gens qu'on ne connaît pas; la chose est possible, sinon prouvée : il resterait bizarre, toutefois, qu'Aliénor, si féconde avec ses maris, eût été sté­rile avec ses amants.

Cette suite chronologique de textes n'est pas amusante : elle est instructive. On n'y trouve pas, même en germe, la fameuse phrase souvent citée comme prononcée par l'évêque de Langres, au nom de Louis VII, que d'une pareille femme, il ne saurait avoir lignée dont il fût assuré».

 Elle provient du discours que Bouchet met dans la bouche de cet évêque, dont l'absurdité est assez démontrée par l'accusation d'avoir voulu trahir le Roi et l'armée, pour s'abandonner au soudan Saladin, quand il n'y avait pas de soudan Saladin; mais on détache la phrase, on la cite, elle fait bon effet et devient une autorité.

En résumé, à moins qu'il n'y ait des textes du XIIe  siècle qui me sont inconnus, l'accusation d'adultère n'est ni articulée, ni même insinuée par aucun contemporain ; une fois lancée, elle est vite adoptée et grossie, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel.

Il y a longtemps que Beaumar­chais a résumé tout cela. Elle avait ici d'autant plus beau jeu, que l'histoire est alors écrite constamment pas des moines, les plus chastes des hommes, je veux le croire, mais ceux dont l'imagination est le plus prompte à accepter, en pareille matière, les soupçons les plus monstrueux; qu'il s'agit d'une femme qui a acquis quelque célébrité, et que la vanité masculine ne se résigne guère à reconnaître aux femmes ce qu'elle appelle des qualités viriles, sans les déclarer, ipso facto, atteintes et convaincues d'impudicité.

 

Revue d'Aquitaine : scientifique et littéraire / réd. en chef J. Demolliens

 

 

18 mars 1152 Le concile de Beaugency <==.... .....==> La vie d’Aliénor d’Aquitaine – Mariage avec le futur roi Henri II d'Angleterre le 18 mai 1152 à Poitiers


 ==> Voies romaines via Romana Cœsarodunum (Tours)

 

(1) Portus qui est ad pilas - le port qui est aux piles Vers 1064 Cartulaire de Noyers

Portus pilarum ou Portus de pilis (vers 1081)
Portus de Piles (vers 1107)…

Photo - Cie Capalle - château de Talmont