La vie d’Aliénor d’Aquitaine – Mariage avec le futur roi Henri II d'Angleterre le 18 mai 1152 cathédrale de Poitiers

Aliénor, redevenue libre, se hâta de regagner son Poitou, accompagnée, dit Olhagaray, par le comte de Foix, qui n'était pas apparemment une escorte bien sûre, s'il n'empêcha pas les deux tentatives d'enlèvement d'après le chanoine de Tours.

Elle n'entretenait son train que de menaces, et deux mois après, le 18 mai, elle épousa Henri, duc de Normandie, mariage dont la promptitude seule démontre assez la préméditation.

Quelques jours avant, elle avait confirmé tous les dons faits par son père à l'abbaye de Montierneuf de Poitiers. On dit que Louis VII s'irrita de ce mariage, parce qu'il avait cru que, faute d'héritier mâle, ses filles hériteraient des domaines maternels. C'est lui supposer bien de la bonhomie.

La position du mari suffisait bien pour lui ouvrir les yeux sur la sottise qu'il avait faite, si inconcevable qu'elle a suffi pour tenir lieu de preuve à l'accusation d'adultère. Je n'ai pas à insister sur ce qui faisait l'importance de ce nouveau mariage je ne cherche ici que l'histoire personnelle d'Aliénor.

Elle avait alors au moins vingt-neuf ans; son nouveau mari avait dix ans de moins qu'elle.

Aux vastes domaines dont il jouissait déjà, elle en ajoutait de plus vastes encore, et c'est probablement à cet accroissement de puissance qu'il dut la facilité avec laquelle il fut, peu après, reconnu par Étienne comme son successeur à la couronne d'Angleterre, dont il prit possession en décembre 1154.

 On ne remarque pourtant pas la moindre tentative d'Aliénor pour avoir grande part aux affaires pas même à cette entreprise sur Toulouse, où Henri ne réussit pas mieux que ne l'avait fait Louis VII à faire prévaloir les droits de sa femme; tout au plus est-elle la protectrice des gens de lettres, des troubadours.

 

 

  Chassé du Limousin, Bernard de Ventadour trouve un asile à sa cour, en Normandie; il le reconnaît en lui adressant des vers où il se pose en amoureux après le départ de la duchesse, devenue reine, pour l'Angleterre, il annonce qu'il la suivra, ce qu'il ne fit pas.

 De ces déclarations poétiques, aussi ardentes que peu secrètes, on a voulu faire une arme contre Aliénor elles prouveraient tout au plus la fatuité du poète.

Pendant vingt ans Aliénor ne paraît guère dans l'histoire que comme accompagnant son mari dans ses voyages, siégeant à ses côtés dans les cérémonies et les fêtes, et lui donnant des enfants. Suivons rapidement cette vie, fort active dans sa tranquillité. On y pourrait aisément signaler neuf voyages sur mer entrepris par une princesse.

Le mariage se fit d'abord, à Tours, sans beaucoup de pompe et de solennité. On voulait prévenir toute objection et lui opposer le fait accompli. Bientôt la naissance d'un fils le sanctionna.

Né en août 1153, il reçut le nom de Guillaume, nom commun à ses aïeux paternels et maternels, les ducs de Normandie et les comtes de Poitiers. Mais il mourut en bas âge, en 1156. Henri ne devait avoir affaire qu'à des fils qui se croiraient supérieurs à lui, parce qu'ils seraient fils de roi.

Le 16 janvier 1154, elle est couronnée reine d'Angleterre en même temps que son mari. C'était alors l'usage de renouveler cette cérémonie du couronnement; car Roger de Hoveden fait remarquer que le jour de Pâques 1159  Henri et Aliénor se firent couronner pour la troisième fois, à Wirecestre, et qu'en allant à l'offerte, ils déposèrent leur couronne, et l'offrirent sur l'autel, en faisant vœu de ne plus se faire couronner de leur vie.

Le 28 février 1155, elle accouche, à Londres, d'un fils, Henri, que Robert du Mont appelle son troisième fils qu'on ne compte généralement que comme le second; en 1157, à Oxford, de Richard; en 1158, de Geoffroy; en 1166, de Jean, son dernier enfant.

 Entre ces cinq fils, elle avait eu trois filles en1156, Mathilde, mariée en 1168 au duc de Saxe, sur la demande de l'électeur de Cologne, et avec laquelle elle s'embarqua à Douvres; en 1162, Aliénor, née à Rouen, qui fut fiancée en 1169 à Alphonse, roi de Castille au mois d'octobre 1165, à Angers, Jeanne, mariée depuis à Guillaume, roi de Sicile, et ensuite au comte Raymond de Saint-Gilles.

Outre ces huit enfants, il semble qu'Aliénor en eut un neuvième, mort au berceau et resté inconnu. J'ai fait remarquer que Robert du Mont appelle Henri son troisième fils; la Chronique de Normandie lui donne cinq fils et quatre filles, dont elle ne nomme que trois Girald de Cambrai et Bromton qui le copie disent que Henri eut d'elle trois filles et six fils, dont deux moururent prématurément et les quatre autres lui causèrent de grandes peines. Guillaume de Nangis nomme bien quatre filles, mais il y comprend indument une des filles de Louis VII.

Ces grossesses multipliées ne gênaient guère les voyages.

En 1159, Aliénor célèbre la solennité de Noël à Cherbourg, avec son mari. Elle était retournée en Angleterre, puisque Laurent, Abbé de Westminster, la supplia, en 1160, pendant l'absence du Roi, de réprimer la désobéissance des moines de Malmesbury envers leur Abbé. Je ne sais pas si c'est d'Angleterre ou du continent qu'elle écrit, cette même année et sous le titre de Reine d'Angleterre, au pape et au cardinal Jacinthe en faveur de l'Abbé de Saint-Maixent.

Mais, au mois de septembre, elle était repassée en Normandie, par ordre de son mari, avec son fils Henri et sa fille Mathilde.

En 1162, Henri II et sa femme célèbrent de nouveau la fête de Noël à Cherbourg et en janvier suivant ils passent tous deux en Angleterre.

En 1164, elle vient de nouveau en Normandie avec ses enfants, Mathilde et Richard, et reste sur le continent, tandis que le Roi retourne en Angleterre pour marcher contre les Gallois. Elle s'y mêle même de l'affaire qui, à coup sûr, occupait le plus son mari, sa querelle avec Thomas Becket.

En effet, le confident de celui-ci, Jean de Salisbury, lui écrit en 1165 qu'on tente de le réconcilier avec Henri, et que le comte de Flandre a envoyé pour cela de grands personnages, à la demande de l'Impératrice et de la Reine, la mère et la femme du Roi mais qu'il ne sait avec quels résultats.

D'un autre côté, Jean, évêque de Poitiers, écrit à ce même Becket de ne rien attendre de l'intervention d'Aliénor, toute livrée aux conseils de son ennemi Raoul de Faye, et lui fait craindre la confirmation des choses infâmes, infamia, dont il l'a déjà averti. Cette dernière expression reste obscure pour moi.

En 1167, soit après ce voyage, soit après plusieurs autres, Aliénor revient en Angleterre avec sa fille Mathilde.

En 1168, Henri la laisse avec le comte Patrice de Salisbury dans le Poitou troublé, où il vient d'enlever le château de Lusignan.

En 1170, elle est à Caen, attendant le couronnement de son fils aîné Henri, dont elle a avec elle la femme, Marguerite, fille de son premier mari Louis VII.

A Noël 1171, elle est à la cour de son mari, à Bures en Normandie, avec ses fils Richard, Geoffroy et Jean elle est encore auprès de lui à Chinon en 1173, à Noël.

Ces faits, et plus encore les moments de séparation des deux époux que ceux de leur réunion, impliquent une certaine confiance, et montrent la Reine secondant avec subordination l'administration de son mari.

Cependant, ils nous mènent à une nouvelle crise de la vie d'Aliénor et à de nouveaux problèmes.

Des grossesses fréquentes, de fréquents voyages, tels surtout qu'on les faisait en ce temps-là, n'aident pas à la conservation de la beauté. Aliénor avait, à cette époque, cinquante ans son mari n'avait pas attendu jusque-là pour lui être infidèle ; c'est alors seulement, cependant, que des historiens se sont plu à signaler en elle une jalousie qui la poussa jusqu'au meurtre.

«Henri, » dit M. Henri Martin, et j'ai besoin de le citer pour m'excuser de m'arrêter à de pareilles choses, « Henri, qui savait la Reine capable de tout, avait construit en forme de labyrinthe le château de Woodstock, pour y cacher sa principale maîtresse, la belle Rosamonde.

Eléonore pénétra, dit-on, dans les détours de Woodstock, et poignarda ou empoisonna Rosamonde de sa propre main. »

 Pour accepter cette assertion, il faut d'abord écarter les témoignages de Girald de Cambrai, de Henri de Knighton et de Jean Bromton, qui s'accordent à dire qu'après l'incarcération de la Reine, Henri II vécut publiquement en adultère avec Rosamonde.

Ils n'en font qu'un à la vérité, car l'un d'eux copie l'autre, et un de peu de valeur. Mais encore est-il un peu plus grave que la ballade qu'on leur préfère.

Pour savoir que Woodstock était bâti avant la naissance de Rosamonde, il ne faut qu'avoir lu le roman de Walter Scott, lecture d'une érudition peu ardue.; mais cette question me semble toute jugée par ce fait, qu'en 1173 il y avait plus de vingt ans que Rosamonde était la maîtresse de Henri qu'étant encore duc de Normandie, c'est-à-dire un peu avant ou un peu après son mariage, il en avait eu deux enfants Guillaume, surnommé depuis Longue-Épée, et Geoffroy, déjà évêque de Lincoln à l'époque dont nous parlons, et que ces fils avaient été élevés à côté des fils d'Eléonore.

Quels témoignages faudrait-il pour faire admettre qu'une tolérance de vingt ans s'est changée tout à coup en une jalousie homicide? Il n'y en a pas un. Le plus sûr est de dire, avec Hume, que tout dans cette histoire de la belle Rosamonde est fabuleux.

Il en faut dire autant, j'espère, des autres sujets qu'on prête à la jalousie d'Aliénor. Henri avait alors sous sa garde, selon l'usage du temps, les deux filles du roi de France, fiancées, au berceau, avec ses fils Henri et Richard.

Selon Larrey, « Henri ayant oublié qu'il devait être le beau-père de la princesse Marguerite était devenu son amant ». Cela s'appuie sur un passage de Jean d'Ipres, écrit au XIVe siècle et à côté d'une erreur manifeste.

Selon Bromton, suivi en cela par le P. d'Orléans, Henri, après la mort de Rosamonde, déflora Alix, fiancée à son fils Richard, et ce fut la cause que Richard allégua plus tard en refusant de ratifier le mariage projeté. On ajoute qu'il se proposait de faire prononcer son divorce avec Aliénor, pour épouser cette enfant. Cette hypothèse admise, qui oserait blâmer, non plus la jalousie, mais la trop juste indignation d'Aliénor contre le misérable qu'elle aurait eu pour mari? Mais j'ai déjà montré ce que valent les autorités alléguées Marguerite avait, en 1172, au plus quatorze ans; Alix, au plus douze, et bien que Richard ait, quinze ans plus tard, établi, par plusieurs témoins, que celle-ci avait eu un enfant de son père, ces infamies n'ont, au moins à ce moment, rien de vraisemblable, ce qui n'implique pas que Henri ne se permît pas des infidélités moins criminelles, ni qu'Aliénor les supportât patiemment.

Rentrons dans l'histoire elle a bien assez de ses laideurs attestées.

L'ambition et l'indétermination des droits suffisent pour expliquer les guerres plus que civiles, les guerres domestiques que nous allons rencontrer.

Henri II avait, dès 1170, selon un usage commun alors en France, associé à sa couronne Henri, l'aîné de ses fils; il avait assigné en fief à Richard la Guyenne et le Poitou, à Geoffroy, la Bretagne. Il réservait l'Irlande pour son dernier fils, Jean. Il croyait bien ne faire là qu'un partage nominal. Son ascendant, son habileté, la jeunesse de ses fils l'y autorisaient, et, quelque précoces qu'aient pu être leur ambition et la violence de leur caractère, il est probable qu'il n'eût pas été trompé dans ses calculs sans les intrigues du roi de France, secondées par les antipathies nationales qui séparaient les peuples soumis, à des titres différents, à sa domination.

Quel fut dans ces intrigues le rôle d'Aliénor?

Je ne m'arrête pas à un passage d'une prétendue Chronique limousine d'après laquelle, en 1170 ou même auparavant, Aliénor aurait refusé de céder à Richard l'Aquitaine, qui devait faire sa dot dans son mariage avec Pétronille Rothilde, fille du comte de Barcelone, et Henri aurait vaincu sa résistance en la faisant mettre en prison et toucher, c'est-à-dire fustiger, jusqu'à ce qu'elle donnât son consentement. Quelque excuse qu'Aliénor pût trouver dans ces procédés par trop seigneuriaux pour les torts qu'elle a pu avoir envers son mari, il faudrait, pour s'y arrêter, mieux connaître l'origine et l'âge de cette Chronique et de ses variantes.

Mais, dès l'année 1172, selon Raoul de Dicet, « pendant » que le Roi était retenu en Irlande, Hugues de Sainte-More a et Raoul de Faye, oncle de la reine Aliénor, par le » conseil, dit-on, de cette reine, commencèrent à exciter le jeune roi Henri contre son père ».

Remarquons, toutefois, cette réserve DIT-ON, ut dicitur ; même réserve lorsque, l'année suivante, il raconte que les deux jeunes princes, Richard et Geoffroy, aimèrent mieux suivre leur frère que leur père. « Ce fut, à ce que l'on dit, sicut dicitur, sur le conseil de leur mère, la reine Aliénor.  

Benoît de Peterborough dit de même « Les auteurs de cette trahison furent Louis, roi de France, et, à ce que disaient quelques-uns, ut a quibusdam dicebatur, la reine d'Angleterre Aliénor elle-même et Raoul de Faye.

Il est vrai que cette reine avait alors en sa garde Richard, duc d'Aquitaine, et Geoffroy, comte de Bretagne, ses fils, et qu'elle les envoya en France au jeune roi, leur frère.  Robert du Mont, Hoveden, Guillaume de Neubridge, n'en disent pas davantage.

Une lettre du pape Alexandre III prouve que Henri retenait réellement captives les épouses de ses fils. Il est certain, du reste, qu'Aliénor ou poussa ou suivit ses fils, puisque Henri II lui fit écrire par l'évêque de Rouen, pour la ramener, une lettre d'une éloquence vraiment officielle, déclamatoire et vague, où il ne s'appuie que sur les devoirs généraux de la femme envers son mari.

Cette lettre prouve cependant qu'Aliénor prit part à cette rébellion de famille, et n'est pas facile à concilier avec ce passage de Gervais de Cantorbéry, qui lui fait une part plus grande dans la préparation, moindre dans l'exécution.

« Le jeune roi, non-seulement contredit son père, mais il s'en éloigna pendant la nuit, sans lui en demander la permission. Ses frères, Richard et Geoffroy, s'enfuirent aussi mais la reine Aliénor, au moment où, ayant changé ses habits de femme, elle s'éloignait, fut arrêtée et mise sous bonne garde, apprehensa est et sub arcta custodia reservata; car on disait que tout cela avait été préparé par son conseil et ses machinations car c'était une femme d'une grande habileté, d'une haute naissance, mais inconstante, prudens femina valde, nobilibus orta natalibus, sed instabilis. »

Selon Raoul de Dicet, Henri rappelé de Normandie en Angleterre, à la Saint-Jean 1174, y ramena avec lui la reine Aliénor, son fils Jean, sa fille Jeanne et ses brus. On s'accorde du moins en ceci que la Reine fut effectivement arrêtée, et resta plusieurs années en prison, dans le château de Salisbury.

Son influence était en effet fort redoutable pour Henri. Dans le camp de ses fils, elle atténuait le caractère de leur révolte, puisque, ennemis de leur père, ils étaient les défenseurs de leur mère souveraine nationale des Aquitains, elle leur donnait un zèle et une cohésion que détruisit au contraire la haine qu'inspira bientôt Richard.

Quel fut le caractère et la durée de cet emprisonnement?

 La plupart des auteurs disent qu'il fut sévère et dura jusqu'à la mort de Henri II. Mais il y a quelques difficultés. On lit dans la Chronique de Geoffroy de Vigeais que, vers 1179 ou 1180, les inimitiés de Richard et d'Aliénor prirent l'apparence de l'amitié. Où placer ces inimitiés et cette réconciliation, si Aliénor a été en prison depuis le jour où elle tenta de fuir avec Richard jusqu'à celui où il l'a délivrée en arrivant au trône? Ce passage donnerait quelque force à celui que j'ai rappelé plus haut d'une Chronique limousine, publiée par la Revue anglo-française; mais ne l'a-t-il pas suggéré ?

D'un autre côté, on trouve dans un Inventaire du chartrier de Fontevrault, rédigé par le P. Lardier, conservé aux Archives de Maine-et-Loire, l'analyse d'une charte par laquelle, vers 1180, Aliénor fonde à La Rochelle, avec l'assentiment de son mari, Henri II, et de leurs fils, Richard, Geoffroy et Jean, le prieuré de Sainte-Catherine.

 On n'a malheureusement ni l'original ni copie de cette charte; mais l'analyse ne peut guère s'être trompée sur cette date, qui cadre, du reste, avec tous les faits connus.

Or, ce n'est pas là l'acte d'une captive. Ces deux faits donnent une grande valeur à ce passage des Annales de Waverlei, dont Dom Brial a relevé toute l'importance « L'an 1179, le roi Henri et la reine Aliénor sa réconcilièrent. » Selon Benoît de Peterborough, en 1183, Henri ordonna la mise en liberté de la Reine, qu'il retenait depuis longtemps en prison par des motifs politiques, pour qu'elle pût visiter ses domaines dotaux.

Cependant, en 1184, il la montre encore sortant de prison pour être conduite au-devant de sa fille Mathilde, duchesse de Saxe, qui venait en Angleterre pour y faire ses couches.

En 1185, si l'on en croit Gervais, sur les prières de l'archevêque de Cantorbéry, « la reine Aliénor fut délivrée pour quelque temps, tempore modico liberata, de la longue prison où elle était enfermée depuis près de douze ans ».

Cette année, elle passa en Normandie, avec sa fille et son gendre, le duc de Saxe. Mais ce voyage était dirigé par la politique, fait sous la surveillance de Henri II, mu par le besoin qu'il avait, pour agir sur Richard, de la popularité qui s'attachait en Aquitaine au nom d'Aliénor.

 Il la ramena avec lui l'année suivante en Angleterre, où elle retrouva sa prison. En effet, Gervais, Raoul de Dicet, Raoul Coggeshale, Bromton, Matthieu Paris, la montrent en sortant à la mort de son mari, après y avoir resté seize ans selon la plupart, dix ans selon Nicolas Trivet.

Ce désaccord dans les chiffres serait peu de chose à vrai dire mais cette prison intermittente a quelque chose de difficile à croire. Il semble permis de conjecturer qu'Aliénor ne passa pas tout ce temps matériellement en prison, dans la tour de Salisbury ou dans une autre mais qu'elle resta à la cour de son mari, sub arcta custodia, comme disent ces auteurs, sous une étroite surveillance qui ne la laissait pas réellement libre.

La mort de Henri, le 6 juillet 1189, lui rendit cette liberté.

Chose singulière Pour la plupart des écrivains modernes, Aliénor disparaît de l'histoire à ce moment où réellement elle y devrait entrer. Les faits antérieurs, si controversés dans leurs détails, ne sont après tout que des faits de la vie privée, des brouilles de ménage, qui ont eu, il est vrai, de grandes et tristes conséquences sur la vie des peuples, mais qui les ont eues par la position, bien plus que par le caractère et surtout par la volonté de l'héroïne.

 C'est dans sa vieillesse seulement- elle a maintenant au moins soixante-dix ans qu'elle va agir en princesse souveraine, et déployer une singulière activité. Essayons de la suivre.

Maîtresse de ses mouvements, elle se hâta de se rendre à Winchester pour y recevoir son fils à son débarquement. Richard lui reconnut tout le douaire qui lui avait été concédé par Henri II, et qui avait été celui des reines précédentes, et ordonna qu'on lui obéît comme à une reine, accomplissant en cela, au dire de Raoul de Dicet et de Matthieu Paris, une vieille prophétie de Merlin.

Elle fit mettre en liberté tous les prisonniers incarcérés sans jugement, connaissant, dit Paris, tout l'ennui de la captivité elle punit les rigueurs excessives des forestiers, ministres trop fidèles en cela de la passion des princes normands pour la chasse elle surveilla tous les grands officiers de la couronne, et, ne négligeant pas les petits soins d'une libéralité agréable, elle donna aux abbayes tous les chevaux du roi qui se trouvaient dans leurs écuries.

L'année suivante, avant de partir pour la Croisade, Richard convoqua en Normandie sa famille et ses ministres. Il avait imposé à ses frères, Jean et le bâtard Geoffroy, élu archevêque d'York, le serment de ne pas rentrer en Angleterre avant trois ans.

Aliénor obtint de lui qu'il levât cette interdiction pour Jean. Elle fut investie de la régence, avec les conseils et sous la direction de son chancelier Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely.

Les deux rois croisés Richard et Philippe II de France se brouillèrent presque aussitôt qu'ils furent réunis en Sicile. Richard refusa d'épouser la sœur de Philippe il avait négocié son mariage avec Bérengère, fille du roi de Navarre, et ce fut Aliénor qui lui conduisit sa fiancée.

Elle fit le voyage par terre, traversa l'Italie et s'arrêta quelques jours à Naples puis elle reprit son voyage, et arriva à Messine le jour même où Philippe en partait, le 30 mars 1191. Elle n'y resta que quatre jours, repartit pour l'Angleterre en passant par Rome, où elle pressa le pape de confirmer la nomination à l'archevêché d'York de Geoffroy, fils de Henri II et de Rosamonde.

Malgré son titre de Régente, Aliénor ne paraît pas avoir eu une grande action sur les affaires d'Angleterre. Quoique elle ait écarté des moines de Cantorbéry les rigueurs des justiciers royaux, elle ne put ni empêcher ni diriger la lutte entre les frères du Roi et l'évoque d'Ely. Mais, lorsque Richard, à son retour de la Croisade, devint captif, elle se montra mère active.

Dès qu'il eut adressé, en 1193,a à elle et à ceux qu'il supposait les plus fidèles de ses ministres, une lettre pour leur demander de réunir le prix de sa rançon, elle prit des mesures pour lever, dans ce but, le quart de tous les revenus elle sollicita vivement l'intervention du pape Célestin, et l'on trouve dans les œuvres de Pierre de Blois trois lettrés pressantes écrites en son nom à ce pontife. Enfin, pour travailler plus efficacement à cette délivrance et adoucir le chagrin de son fils, elle se rendit elle-même auprès de lui avec l'archevêque de Rouen. En passant à Cologne elle y célébra l'Épiphanie.

Ce fut par son conseil qu'il se démit de son royaume entre les mains de l'empereur, pour le tenir ensuite de lui. Sa mère le ramena, et ils arrivèrent enfin en Angleterre, le dimanche après la fête de S' Georges (23 avril 1194).

Après le retour de Richard, Aliénor disparaît à peu près de la scène, pour n'y reparaître qu'à la mort de ce fils. Elle avait employé toute son influence à rapprocher les deux frères, et ce fut grâce à elle que Jean fut déclaré héritier de Richard, au mépris des droits supérieurs d'Arthur, fils de Geoffroy, l'aîné de Jean.

Les circonstances le servaient à la vérité, et il était difficile qu'en vue de la lutte avec un roi de France habile et ambitieux, les Anglais préférassent un enfant à un homme. Quant à Aliénor, elle pouvait se flatter de garder quelque influence sur son fils elle n'en pouvait espérer sur Constance, mère d'Arthur.

Elle redevenait, par la mort du Roi, comtesse de Poitou, et c'est elle qui fit à ce titre, à Tours, hommage à Philippe de France.

Après la mort de Richard, le 6 avril 1199, elle fit porter son corps à Fontevraud, et pendant que Jean allait se faire couronner à Rouen et à Westminster, elle parcourut rapidement l'Aquitaine.

On la voit successivement à Loudun, à Poitiers, à Niort, à La Rochelle, à Saintes, à Bordeaux.

Les Mauléon réclamaient La Rochelle, elle transige avec eux; elle reconnaît le privilège de commune de cette ville elle assure des privilèges analogues aux habitants de l'île d'Oléron.

Mais elle s'empresse de faire ratifier ces actes par son fils et de lui transférer, en le faisant accepter des seigneurs et des peuples, le pouvoir effectif.

Elle le seconde ou l'accompagne dans ses expéditions contre les villes qui ne l'avaient pas reconnu. Elle assiste avec lui à la prise du Mans, dont les maisons de pierre furent démolies et les habitants emmenés en captivité avec le chef de ses bandes brabançonnes, Marchadée, à la prise d'Angers, dont les habitants eurent le même sort.

Par un rôle plus digne d'une femme, après la convention de Jean avec Philippe, en janvier 1200, elle alla en Castille chercher sa petite-fille, Blanche, la future mère de Saint Louis, enfant de douze ans, fiancée par cette convention au jeune Louis de France, qui en avait quatorze. Elle l'en ramenait en avril.

Les fêtes de Pâques l'arrêtèrent à Bordeaux où le chef de bande Marchadée vint au-devant d'elle. Il y fut tué par un ennemi particulier.

Aliénor, fatiguée, ou par cette scène, ou par le voyage et par l'âge, elle avait près de quatre-vingts ans, s'arrêta à Fontevraud, laissant l'archevêque de Bordeaux conduire la jeune fiancée aux deux rois.

Elle n'y resta que quelque temps, et encore trouva-t-elle, pendant sa maladie, moyen de réconcilier son fils avec le vicomte de Thouars.

Elle était dans le château de Mirebeau, en Poitou, lorsque la rupture de Philippe et de Jean amena de vives attaques contre celui-ci en faveur d'Arthur. Ce jeune prince commandait nominalement l'armée qui enleva, le 1er août 1202, la place presque sans défense où était sa grand'mère et qui comptait l'y prendre elle-même.

Mais la vieille Reine, réfugiée dans la tour, tint bon et trouva moyen de prévenir son fils. Celui-ci survint rapidement avec ses bandes, surprit ses ennemis et les fit presque tous prisonniers; parmi eux, le jeune duc de Bretagne, son neveu Arthur.

Quelques écrivains ont placé, d'après Guillaume de Nangis, la mort d'Aliénor à cette année 1202. Mais il n'en fut pas ainsi elle vécut assez pour apprendre que son petit-fils était mort en prison, probablement assassiné par les ordres, peut-être de la main de son fils.

Elle employa ses derniers mois en œuvres pieuses, et mourut le 31 mars 1204.

Nicolas Triquet, la Chronique de saint Nicolas de Saumur donnent cette année, sur laquelle une Lettre de Jean ne peut laisser aucun doute, et le Nécrologe de Fontevraud donne l'année et le jour.

On diffère plus sur le lieu, que les uns placent à Angers, d'autres au couvent de Beaulieu, d'autres à Fontevrault même.

Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulut, comme l'avait voulu quelque temps auparavant sa fille Jeanne, être enterrée dans cette maison, près de son mari et de son fils Richard.

Leurs statues tombales, demandées par l'Angleterre, ont été récemment l'objet d'une vive émotion parmi les savants, dont les réclamations les ont conservées à la France.

Le Nécrologe de Fontevraud déclare que l'honnêteté de sa vie, la pureté de ses mœurs, l'éclat de ses vertus, faisaient l'ornement de sa haute naissance ce qui prouve seulement que cette maison avait eu la principale part à ses largesses.

Jean et même Henri III les maintinrent en faveur de l'âme de leur mère et grand'mère, avec presque autant de soins qu'ils firent rechercher ses propriétés.

Bale (J. baleus) l'a placée au rang des femmes savantes de l'Angleterre, sur des titres qui me paraissent fort contestables. Il énumère une lettre au pape Célestin III, une à l'empereur Henri, plusieurs à ses fils Richard et Jean, et plusieurs autres. Je ne sais où trouver ces lettres mais j'avoue que les deux que je trouve parmi les lettres du 3e volume du Spicilége de Dachery, et les trois données par Rymer et qui figurent dans le Recueil de Pierre de Blois sous le nom d'Aliénor, me paraissent bien plus l'œuvre de théologiens que celle d'une femme, très femme du monde, quelque lettrée, quelque savante même qu'on la suppose.

Seule, la lettre à Jean, sur le vicomte de Thouars, me paraît une lettre d'affaire qui peut être réellement d'elle.

Le sceau d'Aliénor figure dans la collection nationale des sceaux sous le numéro 10006; son sigle, dans plusieurs de ses chartes ses armoiries étaient celles de la maison de Poitiers, de gueules au léopard d’or, armé et lampassé d’azur.

Thibaudeau fait cette remarque, que la reine de France divorcée, Aliénor, n'en est pas moins à double titre aïeule de Louis XIV, la seizième du côté paternel, la dix-septième du côté maternel.

J'ai retracé autant que j'ai pu la vie d'Aliénor, d'après les témoignages contemporains (ceux que j'ai eus du moins; car plusieurs m'ont manqué, entre autres et surtout les volumes XII et XIV du grand Recueil des historiens de France, sur lesquels il sera bien nécessaire de revoir cette notice).

Où suis-je arrivé? Beaucoup plus près que je ne croyais d'une apologie. En finissant, les crimes dont on accuse Aliénor me paraissent bien légèrement admis mais je ne décharge son caractère moral qu'en diminuant son importance historique. Elle a été mêlée à de grands événements, bien plus qu'elle n'a été un grand personnage. Son histoire exacte et complète reste à faire je ne sais si elle vaut la peine d'être faite.

Une autre conclusion ressort pour moi de ce travail c'est que, quand il s'agit des détails de l'histoire, les plus sceptiques pèchent encore par excès de crédulité. L'Histoire de France de MM. Bordier et Charton donne, page 290, la statue d'Éléonore de Fontevrault, et deux de ses deniers d'argent.

L. DELAYANT.

 

Revue d'Aquitaine : scientifique et littéraire / réd. en chef J. Demolliens

 

 

 

Après le concile de Beaugency de 1152, la duchesse Aliénor d’Aquitaine déjoue par deux fois des tentatives d’enlèvement  <==.......==> Éléonore (Aliénor) d’Aquitaine Dame de Mirebeau (Time Travel 1202)

....==> le Cimetière des Rois d'Angleterre à l’abbaye de Fontevraud

==> Récit de la mort de Richard Cœur de Lion d’après Roger de Hoveden.