À Rochefort, les représentants Lequinio et Laignelot instaurent en octobre 1793 un tribunal révolutionnaire pour juger les équipages de L'Apollon, du Généreux et du Pluvier, impliqués dans l'insurrection de Toul

Avant la Révolution, « la douceur de vivre » entretenait à Rochefort la facilité des relations et l'aménité des moeurs.

 Un des plus grands ingénieurs de la Monarchie, Toufaire, qui, de 1784 à 1789, séjourna dans la cité de Colbert pour y construire le plus fastueux hôpital peut-être de l'ancienne France, a laissé sur la société rochefortaise d'alors des notes où se révèle un monde exquis, que ne brûlent ni nos fièvres, ni nos haines.

Dès le lendemain de la mort du Roi, la Convention le charge d'aller républicaniser l'Armée des Côtes de Brest. On sait ce que ce jargon veut dire c'est ordonner à Laignelot de spolier les églises et de faire la chasse aux prêtres. Notre tragédien s'acquitte d'une tâche si conforme à son ambition et à son courage. L'homicide sanhédrin que préside, Laval, le prêtre apostat Volcler, après avoir promené sa guillotine dans le Bas-Maine, a suspendu ses meurtres. Laignelot lui restitue le couperet et la dictature.

De dix ans plus âgé que Laignelot, Lequinio vient de cette monotone presqu'ile de Rhuys, ou le château de Sucinio, chanté, de nos jours, par Brizeux, dresse ses tours féodales. Chez nos deux Bretons, même passé, mêmes vilenies, mêmes instincts. D'analogues tares désignent Laignelot et Lequinio aux suffrages de la Convention et aux défiances des honnêtes gens.

 

Lequinio (1) viennent d'arriver à Rochefort. Il faut décimer la bourgeoisie et le négoce, et, sur le tombeau de l'ancienne société française, ériger le trône de la canaille, enfin mise à même de manger à sa faim et de boire à sa soif.

Originaire de Versailles, scribe de bouge et dramaturge de ruisseau, Laignelot éprouve le besoin de se venger des sifflets qui, sous le tyran mirent en déroute ses tragédies.

Rochefort et notre Marine vont tomber sous le cimeterre de ces deux Montagnards, également désireux de donner des gages aux Proconsuls qui les délèguent et qui les « colèrent ». «  L'art de subjuguer une nation est dans l'art de l'épouvanter » écrit le Conventionnel Mercier.

Domptée par Robespierre, la Convention nationale s'effare devant le tyran qui la redoute à son tour.

Que de législateurs pourront alléguer devant la postérité ces mots « Nous étions terrifiés ! » Rien de plus féroce qu'un lâche qui veut échapper au supplice.

Contre les officiers de notre flotte, la couardise de Lequinio et de Laignelot hasardera, pour apaiser le maître, tous les forfaits et osera toutes les surenchères.

 

 

A la fin du mois d’octobre 1793, le vaisseau l’Apollon arrivait en rade de l’île d’Aix.

Avant même d'avoir constaté l'arrivée de l'Apollon, avant d'avoir entendu les chefs, reçu leurs dépositions, visité leurs papiers, interrogé leurs subordonnés, Laignelot et Lequinio frappent, in petto, de la peine capitale les officiers en route.

 Dans une lettre, adressée de Rochefort, le 8 brumaire an II (29 octobre 1793), à leurs collègues de Brest, voici comment s'expriment les deux « législateurs :

« Nous étions prévenus du retour de l'Apollon dans ce port, plusieurs jours avant son arrivée, de sorte que nous avions tout préparé pour les recevoir (2) »

Qu'ont-ils donc préparé? La guillotine !

La Révolution a fait sortir des bas-fonds, où les claquemurait l'ancienne police, les truands qui fournissaient des cadres à l'armée du crime; aux uns elle a donné l'écharpe du représentant; aux autres le panache du général, hommes de sang qui s’appellent à Rochefort, Laignelot et Lequinio; à Brest, Prieur de la Marne et Jeanbon Saint-André; en Vendée, Turreau, Huchet, Grignon, etc.,

 Représentants et Généraux, tous affolés par une peur qui les pousse à tuer, sans distinction d'antécédents et de croyances, sans examen de dossiers, sans contrôle d'état-civil; bouchers voyant un ennemi dans chaque Français et forcés de biffer tout suspect, pour se garantir contre les ressentiments du maître, le délivrer de son angoisse et assurer leur quiétude.

A peine l'Apollon a-t-il jeté l'ancre, que Laignelot et Lequinio créent un tribunal formé sur le modèle du Tribunal révolutionnaire de Paris :

« Tout va marcher ici rondement, écrivent les deux Conventionnels.

Le peuple va de lui-même au flambeau de la Raison que nous lui montrons avec douceur et fraternité.

Le Tribunal révolutionnaire que nous venons d'établir fera marcher les aristocrates, et la guillotine fera rouler les têtes (3). »

Pour obtenir du tribunal les arrêts funèbres qu'ils exigent, nos personnages nomment eux-mêmes les juges. Le bourreau reçoit des mêmes bandits son investiture. Voici dans quelles circonstances les suffrages des Représentants délivrent le diplôme de guillotineur et désignent le Pontife de la Mort.

C'est dans une Assemblée populaire que le bourreau obtient l'onction sacrée et c'est à la table même des Représentants qu'une coupe de champagne lui verse l'eau lustrale de l'assassinat

Encore un grand triomphe moral, écrivent-ils à la Convention, le 17 brumaire (6 novembre 1793), non sur les momeries presbytérales, elles n'existent plus dans ce pays, mais sur un préjugé non moins sot et non moins enraciné qu'elles.

Nous avons formé ici un Tribunal révolutionnaire comme celui de Paris, et nous en avons nommé nous-mêmes tous les membres, excepté celui qui doit clore la procédure, le guillotineur.

Nous voulions laisser aux patriotes de Rochefort la gloire de se montrer librement les vengeurs de la République, trahie par des scélérats; nous avons simplement exposé ce besoin à la Société populaire :

«  Moi, s'est écrié avec un noble enthousiasme le citoyen Ance, c'est moi qui ambitionne l'honneur de faire tomber la tête des assassins de ma patrie ! »

A peine a-t-il eu le temps de prononcer cette phrase, que d'autres se sont levés pour le même objet, et ils ont réclamé, du moins, la faveur de l'aider.

Nous avons proclamé « le patriote Ance guillotineur, et nous l'avons invité à venir, en dinant avec nous, prendre ses pouvoirs par écrit, et les arroser d'une libation en l'honneur de la République.

Nous pensons qu'en peu de jours, les juges le mettront à même de donner la preuve pratique du patriotisme avec lequel il vient de se montrer si au- dessus des préjugés qu'il fut toujours intéressant aux rois et aux tyrans d'entretenir, pour nourrir toutes les inégalités sociales sur lesquelles s'établissait leur puissance.

Une flûte vient encore de nous arriver ici de Toulon : nous venons de prendre à son égard  les mêmes mesures qu'à l'égard du vaisseau l'Apollon.

Le tribunal révolutionnaire tamisera tous ceux qui, sur l'un et l'autre de ces vaisseaux, venaient ici pour substanter la rage et l'ambition du scélérat Pitt. LAIGNELOT, LEQUINIO. (4)

Le Tribunal révolutionnaire de Rochefort comprend trois juges, un accusateur public, un substitut et douze jurés. Les deux Conventionnels enrôlent, dans ce syndicat de malfaiteurs, trois créoles de Saint-Domingne, déportés à Rochefort, lors des troubles de la colonie, Victor Hughes (5) Ligniéres et Brudieu, le premier comme « accusateur public », le deuxième comme « greffier », et le troisième comme « chef du jury ».

 Sur l'ordre de Laignelot et de Lequinio, et, sans instruction préalable, l'accusateur public décrète d'arrestation l'Ëtat-Major, la maistrance, la plupart des matelots et quelques-uns des officiers du Généreux embarqués, comme passagers, sur l'Apollon.

Quels griefs fulmine Victor Hughes contre ces braves marins, presque tous saintongeais, dont se défit l'amiral Hood pour exonérer Toulon d'une force hostile qui pouvait, un jour ou l'autre, associer son offensive à celle de l'ennemi?

Nous avons sous les yeux le réquisitoire (6). Hughes y déclare les équipages ponantais « coupables de la trahison qu'ils réprouvèrent et a complices des Toulonnais » qui les proscrivirent.

Au sans-culottisme dont se targuent, et non sans raison, les Ponantais, Hughes oppose « la procession où dénièrent, le 28 juillet 93, plusieurs officiers bretons, sous prétexte de réparer un « soi-disant outrage fait à l'image de Marie », mais, en réalité, pour affirmer « les principes du royalisme » et conspirer contre l'unité et l'indivisibilité de la République ».

L'accusateur postule, en conséquence, la peine capitale contre dix officiers; la déportation contre deux et la détention contre huit. Offrir au couperet du bourreau dix loyaux serviteurs de la patrie, envoyer à la mort dix Français innocents, quel modeste holocauste.

 L'insuffisance et la lenteur de la guillotine exaspèrent le zèle républicain de Victor Hughes, friand d'exécutions en masse, et naturellement hostile- comme tout bon jacobin- à la plus grande France.

« Hughes, lisons-nous dans une brochure du temps, Hughes disait que, pour mettre au pas les habitants de Rochefort, il fallait une guillotine ambulante, la rouler devant chaque maison et guillotiner la moitié de la ville (7). »

 

 

L'année suivante, les maitres de Victor Hughes obtiendront enfin de leur séide, dans une de nos colonies, une plus satisfaisante hécatombe. Commissaire de la Convention à la Guadeloupe, l'ex-accusateur public de Rochefort tuera huit cents Français, presque tous officier de Marine, livrés, sans armes, à la République, par la félonie d’un général anglais (8) évidemment d'accord avec le bourreau.

A Rochefort, comme partout, juges, jurés, accusateur public, bourreau, groupés autour de la table où le Représentant en mission les convie, fixent d'avance le sort des prisonniers que les pourvoyeurs de l'échafaud leur envoient.

 Le lendemain, devant le Peuple souverain encombrant le prétoire, le tribunal enregistre, sans changement, les arrêts, bâclés, la veille, au milieu des sordides orgies que défraient la cave et l'or des victimes.

 Mais, tout en ratifiant ces arrêts, les magistrats de la République, pour affirmer leur indépendance, se font un devoir d'aggraver les outrages de l'accusateur et de renchérir sur ses impostures.

Victor Hughes n'avait pas suffisamment insisté, sans doute, sur la « trahison » des Ponantais. Au cours de ses considérants, le Tribunal déclare que, si le Comité général de Toulon, si les Royalistes se sont débarrassés des Saintongeais, ce n'est point dans le dessein de se libérer d'une hostilité gênante.

 En revenant à Rochefort, les Saintongeais de l'Apollon voulurent, non reprendre leur place parmi les serviteurs de la République, mais ouvrir aux Anglais l'accès du port.

Autres scélératesses non moins noires : officiers et soldats foulèrent aux pieds la cocarde tricolore, acclamèrent Louis XVII et secoururent les rebelles de Marseille.

Enfin, crime des crimes ! Les Représentants Beauvais et Bayle, outragés par les insurgés toulonnais, ne reçurent des officiers de l'Apollon et du Généreux ni les égards qu'exigeait le protocole, ni la protection que les républicains français doivent à tout membre de la Convention nationale « Ce qui les constitue parricides », ajoute la sentence, car les Représentants sont les « Pères du Peuple (9) ! »

Rivalisant de mensonges, la sentence et le réquisitoire répondent docilement aux intentions des deux Conventionnels et justifient leur confiance. On ne pourrait pas en citer une ligne que ne pollue une fausseté.

Laignelot et Lequinio n'avaient-ils pas donné, d'ailleurs, l'exemple de l'imposture, en dénonçant, dès le premier jour, dans les officiers ponantais des traitres chargés de répandre parmi les ports « l'esprit d'insurrection, le fédéralisme, le fanatisme et le royalisme, en un mot, d'agir par toutes les voies pour tromper le peuple, se rendre maîtres des principaux arsenaux, et préparer les habitants à la réception des bateaux britanniques «  ?

 

Sur les dix-sept condamnés à mort figurent sept marins, dont un seul appartient au « Grand Corps », Jacques de Campet, petit-fils du marquis Louis-César de Campet de Saujon, chef d'escadre, sous Louis XIV, décédé à Rochefort, le 8 mai 1722.

Frère du Conventionnel du même nom, le lieutenant Joseph Crassous, ou plutôt Crassous de Médeuil, né à La Rochelle, le 23 octobre 1741, consacre, depuis trente-six ans, à la France, le savoir et les facultés d'un marin sans lettres, mais sans reproche. A quatorze ans, entré dans la flotte, comme pilotin surnuméraire, il n'a cessé de naviguer depuis, soit sur les navires de commerce, soit sur les bâtiments du Roi, toujours vaillant et toujours dévoué.

La guerre d'Amérique l'a compté parmi ses soldats; Crassous a successivement servi sous les ordres de La Touche-Tréville sur l’Hermione, de Nieul, du comte d'Estaing, de l'amiral de Grasse, du baron de Montmorency et du prince de Rohan.

 Après avoir assisté aux combats d'Ouessant, de la Grenade, de Savannah, etc., et reçu les galons de lieutenant de vaisseau (1790), l'officier bleu sortit, le 13 mai 1792, de la retraite à laquelle le condamnaient ses cinquante-deux ans, pour adresser au Ministre de la Marine la plus noble et la plus française des requêtes.

L'inaction pesait à l'ancien compagnon de La Touche-Tréville et de Rohan.

Humant la poudre, Crassous (10)  réclame du ministre un poste où il puisse comme autrefois se mesurer avec l'ennemi héréditaire. A cet excellent serviteur, Louis XVI donne un commandement, et la Révolution la mort

Un des trois autres lieutenants de vaisseau assassinés par la Convention, Louis Guérit, vient de l'Aunis, comme Crassous. Son dossier nous le montre matelot à treize ans (1761), maitre d'équipage à vingt-neuf et « maitre entretenu » à trente-six.

Une pièce, en date du 27 août 1791, et signée des deux chefs d'Escadre, Vaudreuil et l'Etanduère, certifie que Guérit obtint les éloges de tous les capitaines sous lesquels il servit. La mort de Guérit voua ses proches à une telle détresse que tout Rochefort vit la veuve d'un officier de Marine tendant la main, dans les rues, à la charité publique. Telle est la récompense dont la République honore les services des familles maritimes les plus roturières. Au mari la guillotine, - à la femme la mendicité (11) !

 

Les sept autres condamnés à mort s'appellent Jean BRELAY (12) lieutenant de vaisseau; Jean CHAMBAUDY (13); Ëtienne-Marie VARENNE (14) ; Michel MAGE (15), enseigne de vaisseau; Antoine DAURT (16) ;  Henri MARIZY (17), capitaines au 77° Régiment, ci-devant de la Marck, et, enfin, Claude BORDEAUX (18),  chirurgien-major.

Un dixième officier, François de GOLBERY (13), lieutenant au 77e, aurait inscrit son nom sur cette liste mortuaire, si le médecin de la prison, ému de pitié devant ce jeune soldat, a peine âgé de vingt ans, ne l'avait sauvé de l'échafaud en favorisant son évasion.

 Soustrait à la hache du citoyen Ance, notre jeune officier alsacien (F. de Golbéry était originaire de Colmar) se rendit en Vendée, et devint un des aides de camp de Charette enchanté de cette recrue. (20)

L'abominable forfait que les deux « scélérats obtinrent du tribunal s'accomplit conformément aux rites tradition

Garpard Goyrand,  Augustin Vieile, juges ; et Simon-Armand Lignières, greffier.

 

Voici dans quels termes Laignelot et Lequinio annoncent eux-mêmes l'exécution des officiers qu'ils ont livrés au bourreau :

Enfin, la justice du peuple vient de frapper tes scélérats qui s'étaient rendus ici (à Rochefort) sur le vaisseau l'Apollon pour préparer l'entrée du port aux Anglais, et le leur livrer comme ils avaient contribué à leur livrer Toulon.

Le Tribunal révolutionnaire vient de condamner à mort dix officiers de ce vaisseau, et le vengeur du peuple en a délivré la République.

Tous les marins, tous les ouvriers et quelques officiers sont allés les prendre et les ont escortés d'une double haie jusqu'au lieu de l'expiation.

L'air a retenti des cris de : « Vive la République! »  à la chute de chaque tête, et des chants patriotiques et des « Vive le tribunal ! » ont rendu un juste hommage aux membres qui le composent.

Nous saisissons cette occasion pour en rendre un très authentique à Hugues, l'accusateur public, excellent Jacobin, dont le civisme, le talent et l'activité se trouvent au degré le plus désirable.

Nous le saisissons encore pour rendre justice à l'un de nos collègues qui se trouve en ce moment  au milieu de nous : c'est Crassous(21).

 Nous l'avons vu à la Rochelle, où il présidait la Société populaire. Nous nous croyons assez certains de son civisme pour ne pas douter qu'il eût lui-même, s'il avait été juge, voté la mort de son frère qui vient de tomber sous la hache de la loi (22) »

A peine l'appareil du supplice dresse- t-il ses poteaux, pleins de menaces, que le chant de la Cormagnole et le vacarme des farandoles se déchaînent à travers la ville en démence.

Mais voici que les dix condamnés, entassés dans le tombereau mortuaire, apparaissent sur la place de la Liberté.

Aussitôt, un ouragan d'imprécations et de huées flagelle les captifs. Pour fêter ce nouveau crime, Ance, drapé dans ses plus somptueux vêtements, affecte une élégance de muscadin macabre.

Un coquet bonnet phrygien encadre la chevelure roulée en boucles sur les épaules, et rehausse de lueurs fauves un visage que les femmes, parait-il, envient 23.

 Mille légendes courent, parmi la foule, sur ce muguet d'échafaud. On fait de notre créole un gentilhomme qui cache, sous la défroque du bourreau, une origine illustre. Ance n'est qu'un godelureau de cabaret, sans éducation et sans lettres, « un nervi du port de Marseille échoué sur les rives de la Charente. C'est d'un bouge, et non d'un collège, ainsi que l'affirme à tort le romancier Emile Souvestre (24) égaré par une tradition inexacte, que sort ce tueur vulgaire, ce «  griffe » de Saint-Domingue, qui laisse tomber de sa plume des billets comme l'écrit suivant, reproduit par Levot (25) :  

« Pour le service de la guillotine, pour le tribunal révolutionnerre, j'ai demandé dix livres de savon bleans et une éponge. Brest, le 24 thermidor, l'an IIe de la République française, une, indicible (26) » ANGE, Vengeur.

En choisissant pour son Président et, plus tard, pour un de ses secrétaires, l'auteur de ce billet, la Société populaire de Brest voulut évidemment se protéger contre le Vengeur en honorant son ignorance.

Mais voici que le drame déroute ses tragiques péripéties. Chaque fois que le couperet tranche une tête, notre scapin la présente à la populace, et les spectateurs, après avoir vociféré « Vive la République », entonnent le Ça ira !

A peine le panier a-t-il engouffré les dix têtes coupées que la même plèbe, se livrant à de nouvelles sarabandes, envahit l'échafaud et bat de ses talons la plate-forme, encore rouge du sang versé (27).

Laignelot et Lequinio mandent à la Convention que le Tribunal révolutionnaire instruit le procès des marins de la flûte le Pluvier, en train de faire voile vers Bordeaux et qu'une tempête a jetée dans la rade de Rochefort, le 14 février, sept membres de l'équipage du Pluvier sont condamnés à mort, le six autres sont acquittés.

 

 

D'autres exécutions suivent, telles celle de Gustave Dechézeaux, le 17 janvier 1794, puis celle du contre-amiral à la retraite, Nicolas Henri de Grimouard, le 7 février. Finalement, 52 personnes sont guillotinées à Rochefort, dont 19 officiers de marine52 têtes tomberont place Colbert, où est installée la guillotine.

À cela se joint une brève mais violente campagne de déchristianisation, qui touche tout autant les prêtres réfractaires que les prêtres constitutionnels. Lequinio et Laignelot, tous deux athées convaincus, organisent des tournées dans les différentes communes du département au cours desquelles les prêtres sont « encouragés » à brûler publiquement leurs lettres de prêtrise. Les curés de Romegoux, de Trizay, d'Aumagne, comptent parmi ceux qui, comme le rapportent les actes de la municipalité de Rochefort, « reconnaissent l'erreur du culte mensonger qu'ils ont prêché jusqu'à présent, et voulant entrer dans le sentier de la philosophie et de la saine doctrine, déclarent formellement renoncer au métier de prêtre (...) ».

Quelques églises sont pillées, les autres transformées en « temples de la Raison », tandis que les communes portant un nom à consonance religieuse sont solennellement rebaptisées. Lequinio et Laignelot n'hésitent pas à donner de leur personne et à se livrer à de véritables prêches athées, se mettant en scène, en « apôtres de la Raison » ou en « pourfendeurs de la superstition ».

 

Un grand bûcher, élevé sur la place, portait, en étendard, une multitude d'images et de tableaux, tirés des églises. Le publie à couvert le bûcher de 5 à 6.000 livres de volumes, dits pieux, et l’autodafé s'est fait, aux acclamations universelles et au milieu des chants républicains.

De partout les livres pleuvaient, et jusques aux Juifs, que nous avons en cette ville, y sont venus solennellement porter les leurs, et renoncer à la ridicule attente de leur Messie.

La masse des livres apportés a été telle que le feu, allumé à midi, n'était pas encore éteint à dix heures, ce matin (1er frimaire- 20 novembre) »

Combien de milliers de volumes ne dut pas dévorer un brasier qui flamba pendant vingt-deux heures !

Ce feu de joie où, sur les ordres des Représentants en mission, se tordent les tableaux des églises et les livres des fidèles, n'est pas le seul bûcher qu'allument, alors, les régénérateurs de la France. Les mêmes autodafés anéantissent, sur tout le territoire de la République, d'innombrables œuvres d'art.

 

Mais ce n'est pas seulement l'écume de Rochefort que les deux Conventionnels associent à ces outrageantes saturnales.

Les sbires des Proconsuls ramassent dans la cité les jeunes filles les plus irréprochables et les obligent à gravir l'horrible estrade pour y bafouer, de leurs rondes, le deuil public.

 La Révolution ne se contente pas d'assassiner les meilleurs Français; il faut encore qu'elle insulte au deuil de ceux qui les pleurent (28)

Un des jeux de Néron était d'avilir les fiertés et de souiller les pudeurs. Tacite nous le montre se plaisant à mêler, avec les courtisanes, les plus austères matrones romaines. Sous tous les tyrans, le pourceau d'Épicure recherche les mêmes satisfactions et jouit des mêmes supplices.

A la fin du XVIIIe siècle, les deux satyres jacobins renouvellent, à Rochefort, les luxures où se vautrait, à Rome, l'an 1er de notre ère, le fils d'Agrippine.

 

 

Histoire de la Révolution dans les ports de guerre. Brest, Rochefort / Oscar Havard

 

 

==> Devant ses collègues de la Convention, Lequinio livre le rapport de sa mission et des colonnes infernales en Vendée

 

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