Le trésor du père de René Ier de Rochechouart- Mortemart seigneur de Château-Larcher

René de Rochechouart, baron de Mortemart, naquit le 17 décembre 1528, au château même de Château-Larcher (1), dans lequel ses parents semblaient avoir établi leur résidence préférée.

René de Rochechouart fut un homme très-remarquable sous beaucoup de rapports mais plus particulièrement comme guerrier accompli. « Vaillant et courageux dès l'âge de quinze ans, dit Adam de Sychar, on peut dire qu'il est une des gloires de la maison (2) ».

 « II fut toujours armé pour le service de l'État et de la religion. Aussi fut-il considéré comme le seigneur de son temps qui s'était trouvé à plus de sièges et de batailles, et qui était le plus capable des grandes charges de la guerre (3). »

A la mort de son père, quand il devint seigneur de Château-Larcher, René de Rochechouart avait quarante et un ans et portait déjà les armes avec honneur depuis plus d'un quart de siècle.

Il entrait en effet dans sa quinzième année quand son père le mena avec lui au siège de Perpignan.

Dès lors il prit une part active et brillante aux diverses expéditions entreprises sous les règnes de François Ier, Henri II, François II, Charles IX et Henri III.

Il assista aux sièges de Châlons-sur-Marne, d'Epernay, et surtout à la célèbre défense de la ville de Metz, en 1552, contre Charles-Quint.

Il y fut fait prisonnier avec les seigneurs de Villars et de Bouillon.

Six ans après nous le trouvons à la prise de Calais, conquis sur l'Angleterre par le duc de Guise, qui déjà avait si vaillamment défendu la ville de Metz.

Dans les Mémoires du maréchal de Tavannes il est dit « qu'à la prise du château de Calais les Anglois capitulèrent avec le sieur Tavannes, maréchal de camp, qui fut ordonné de M. de Guise pour entrer dans la ville, le 10 janvier 1558.

 Il choisit pour l'accompagner douze gentilshommes des meilleures maisons de France, l'un desquels étoit le sieur de Mortemart, qui avoit bien fait en ce siège, et qui espousa depuis la fille aisnée du dit Tavannes (4) »

Ce fut en le voyant combattre si courageusement, surtout à Moncontour, que le maréchal, frappé de son mérite, désira l'avoir pour gendre.

Le mariage cependant n'eut lieu que onze ans plus tard, en 1570.

 

Cette époque est une des plus lamentables de notre histoire locale.

 « Le protestantisme, propagé par Théodore de Bèze, avait fait en France des progrès lents, mais sûrs, et préparait au royaume d'immenses désastres.

Les guerres dites de religion allaient, pendant un demi-siècle, couvrir la France de ruines et de sang (5). »

Notre Poitou eut le malheur d'être fortement entamé par l'hérésie nouvelle, qui devait armer les uns contre les autres les habitants d'une même province, et souvent, hélas! les enfants d'une même famille.

Calvin étant venu à Poitiers en 1558, lia connaissance avec un docteur en droit nommé Lesage natif de Noyon, comme lui. Le prieur de Trois-Moutiers et quelques autres personnes se joignirent bientôt à eux, attirés par la nouveauté. ==> Jean Calvin et les débuts de la Réforme calviniste

Calvin les menait vers Saint-Benoit et Croutelle et leur inoculait, pendant ces promenades, le venin de l'hérésie. Cette doctrine, dans certains esprits inquiets, dans les cœurs corrompus ou lassés du joug des pratiques chrétiennes, trouvait un écho trop facile.

Calvin fit faire la cène à ses nouveaux adeptes, vers Saint-Benoit, dans une caverne, que nous avons autrefois visitée, connue dans la contrée sous le nom de Grotte-à-Calvin.

Bientôt des désordres se manifestèrent à Poitiers et commencèrent par le pillage du couvent des Cordeliers.

Les huguenots (6) furent poursuivis, et les plus coupables condamnés à mort par le gouverneur de la province, Antoine de Bourbon, père d'Henri IV.

Cette sévérité les irrita; bientôt ils se mirent en mesure de résister les armes à la main (7).

 De là la conspiration d'Amboise (en 1560), en face de laquelle nous trouvons René de Rochechouart toujours également fidèle à son roi et à sa religion et tour à tour présent aux batailles de Dreux, de Saint-Denys, de Jarnac et de Moncontour.

Il fut vrai de dire que pendant quarante ans il se trouva partout où Dieu et le roi pouvaient avoir besoin de son sang ou de son épée.

Le 26 mai 1562 les protestants s'emparaient de la ville de Poitiers, pillaient les églises et commettaient partout d'affreux sacrilèges.

Ce fut alors qu'ils brûlèrent devant la porte de son église le corps si vénéré de sainte Radegonde, patronne des Poitevins.

 

Parmi toutes ces luttes fratricides, ces assauts, sièges et combats de chaque jour, nous ne saurions suivre pas à pas le vaillant capitaine dont nous esquissons ici quelques traits, mais il en est un qui nous révèle toute la grandeur de ce caractère chevaleresque.

En 1569 l'amiral de Coligny, tout fier d'un premier échec infligé aux armes catholiques devant la ville de Niort, était venu assiéger Lusignan et s'emparait de la ville et de la forteresse, tandis que Saint-George-Vérac (dont plus tard nous retrouverons ici les descendants) reprenait sur les catholiques le bourg et son château de Couhé.

Enhardi par ces différents succès, l'amiral se décida à mettre le siège devant Poitiers.

Mais auparavant, pour s'assurer contre toute surprise, il se rendit maître de Vivône, de Montreuil-Bonnin, de Dissais, de Gençay et de tous les autres châteaux à proximité de la capitale du Poitou.

Le château de Vivône, pour avoir été défendu quelque temps, fut pris, brûlé et mis à peu près dans l'état où nous le voyons encore.

Quant à celui de Château-Larcher, René de Rochechouart ne songea pas même à lui porter secours.

Ne s'inspirant que de son patriotisme, il courut se renfermer dans les murs de Poitiers avec ce qui lui restait de sa compagnie (8), laissant ainsi à l'abandon une forteresse incapable d'ailleurs de résister longtemps à un tout-puissant ennemi.

C'est à cette même date, dans les premiers mois de l'année 1569, que son père, François de Rochechouart, instruit des dévastations par lesquelles les protestants signalaient partout leur passage, eut la pensée de mettre à couvert, et dans un endroit ignoré tout l'or qu'il possédait en sa demeure de Château Larcher.

 A cet effet, il fît, dans le mur de la seconde enceinte du donjon une cachette qu'il recouvrit d'une large pierre.

Dans l'épaisseur du mur de la cuisine, à un mètre environ de hauteur, il déposa son trésor, sans confier le secret à personne de sa famille. Peut-être d'ailleurs n'en eut-il pas le temps, car nous ignorons son genre de mort.

Ni son fils, ni son gendre, M. de Saint-Gelais, l'un comme l'autre occupés au siège de Niort, puis dans des escarmouches journalières, ne furent instruits du secret que François de Rochechouart emporta dans la tombe quelques jours après.

Les protestants s'étant présentés s'emparèrent, sans coup férir, d'un château que personne ne défendait, et, sans doute à cause de ce défaut de résistance, ils ne le détruisirent pas; ils se contentèrent de le piller, de brûler la charpente de l'église attenant au château et de renverser les voûtes.

Quant au trésor, ils n'en soupçonnèrent pas même l'existence.

Ce ne fut qu'en 1809 que deux maçons de Château-Larcher, occupés à démolir un pan de muraille, firent tout à coup la remarque que le levier à l'aide duquel ils descellaient une large pierre rendait un son métallique.

 A peine en effet cette pierre fut elle soulevée, qu'un ruisseau de pièces d'or s'écoula sous leurs regards éblouis.

L'exagération populaire porte la quantité d'or ainsi trouvée à la valeur d'un plein double décalitre.

Nous pensons qu'il en faut un peu rabattre; toutefois, même avec cette diminution, ce trésor était considérable, au dire des témoins que nous avons interrogés; mais, ajoutaient ceux-ci, entre les mains du propriétaire d'alors, comme en celles des inventeurs, cette fortune partagée ne fructifia guère.

Ils eurent cependant la pensée d'en faire comme une part à Dieu, en achetant à frais communs, pour les processions du Saint-Sacrement, un dais rouge que nous avons récemment utilisé pour d'autres ornements de l'église.

Nous avons vu une de ces pièces d'or chez un habitant du bourg, aujourd'hui décédé.

Elle était très -mince, un peu plus large qu'une de nos pièces de deux francs, et valant environ douze francs de notre monnaie.

Elle ne portait aucune effigie comme la plupart de ses compagnes, aujourd'hui dispersées ou fondues. Sur le revers on voyait en relief la croix fleurdelisée, autour de laquelle se déroulait la devise célèbre Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat Le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ gouverne.

René de Rochechouart contribua, pour sa part, à sauver la ville de Poitiers d'un nouveau pillage. « Montpezat, Lessac, Fervaques, Mortemart, Ursay et plusieurs autres, s'entretinrent avec La Rochefoucault, Baudiné, Mouy et Téligny (chefs protestants), et les exhortaient à faire la paix avec le roi et à ne pas se laisser conduire par leurs ministres qui n'étaient que des boute-feu (9) »

Voici ce qu'en dit encore le chroniqueur Liberge : « Jamais on ne veid telle diligence qu'on mettoit à remparer les bresches que les ennemis faisoient mesmement toutes les nuicts M. de Guise en personne, MM. de Morthemar, de Montpezac, de Ruffec, très-diligents en tout et partout, et plusieurs autres, faisoient tellement tout redresser et fortiffier, qu'en une nuict les ennemis voyoient tout ce qu'ils avoient abbattu, faict plus fort que jamais (10). »

Enfin, grâce à l'énergie de tous ses défenseurs, la ville de Poitiers fut débarrassée des assiégeants (7 septembre 1569), « Dieu sçait la joye que toute la ville eut de ce deslogement, » dit le même auteur, « pour y avoir sept semaines, jour pour jour, depuis la reddition de Luzignan jusqu'à ce mercredy, que Poictiers estoit assiégé (11) »

Sans vouloir prendre de repos, René de Rochechouart suivit avec sa compagnie le maréchal de Tavannes, sous les ordres du duc d'Anjou. Sitôt après la levée du siège de Poitiers, celui-ci infligea aux protestants la cruelle défaite de Moncontour (3 octobre 1569)

René de Rochechouart s'y conduisit avec une telle vaillance qu'il sembla se surpasser lui-même (12).

Toujours prêt à de nouvelles fatigues il se rendit aussitôt aux sièges de Saint-Jean-d'Àngély (16 octobre) et de la Rochelle.

A la bataille de Jarnac, son guidon, le vicomte de Brigueuil, fut tué à côté de lui.

Enfin, dans l'hiver 1569, tandis que le froid suspendait les hostilités, il consentit à se reposer un peu. Il profita également de ce répit pour réclamer l'exécution d'une promesse que lui avait faite le maréchal de Tavannes.

 

Le 1er janvier 1570, René de Rochechouart épousait Jeanne de Saulx de Tavannes.

Voici en quels termes naïfs et charmants le maréchal parle, dans ses Mémoires, de cette fille célèbre, à laquelle nous avons consacré une étude particulière

« Le sieur de Tavanes lui (à René de Rochechouart » donna sa fille aisnée, Jeanne de Saulx, non tant pour l'antiquité de sa maison, ny pour les biens qu'il possédoit (estant appelé, à cause d'iceux, roy de Poitou), que pour une grande valeur qu'il avoit vue et cognue en luy en tous ses voyages militaires femme digne d'un si valeureux mary, qui n'a dégénéré, ains (mais au contraire) a très bien imité la vertu paternelle et la chasteté de sa mère.

» Elle demeura vefve (veuve) jeune et chargée de plusieurs petits enfants, lesquels, au milieu du fer, feu et sang qui couroient par la France, elle esleva et nourrit vertueusement, les garda des entreprises faites sur eux, conservant leurs esprits, leurs corps et leurs biens de tout naufrage. Révérée et admirée de tous par sa piété prud'homie et prudence (13) ».

Nous verrons qu'il n'y avait rien d'exagéré dans ce bel éloge d'une fille par son père.

René de Rochechouart avait alors quarante-deux ans, Jeanne de Tavannes n'en avait que vingt-trois.

De leur union naquirent neuf enfants, cinq garçons et quatre filles.

Ce mariage ne mit point un terme aux exploits du sire de Mortemart, ni aux services qu'il ne cessa de rendre à la France et à la religion.

La même année, au mois d'août, la paix fut conclue à Saint-Germain-en-Laye entre Charles IX et les protestants.

Cette trêve prolongea le repos de René de Rochechouart.

 Il revint à Château-Larcher, où il eut à consoler plusieurs des habitants qui avaient beaucoup souffert du pillage et de la guerre. Il trouva son château en mauvais état, ainsi que l'église.

 Il se mit à restaurer l'un et l'autre. Comme nous l'avons dit ailleurs, il rebâtit les voûtes de l'église et répara l'habitation seigneuriale, qui devint pour sa digne épouse comme elle le déclare elle-même dans son testament, « sa demeure et le lieu de son domicile ordinaire et irrévocable » (14).

 Ce genre d'occupations, toutefois, s'accordait mal avec sa nature ardente et guerrière.

Le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572), ce crime politique dont quelques historiens se sont plu à rendre la religion catholique responsable, remit les armes aux mains des huguenots.

 L'année suivante, le duc d'Anjou ayant assiégé la Rochelle nous y retrouvons René de Rochechouart à la tête de la compagnie de la Rochefoucault, qui avait été obtenue pour lui après la mort de ce gentilhomme protestant.

Dès le mois d'octobre 1574, son activité l'amène au siège de Lusignan, et, aussitôt après, apprenant que les huguenots se sont emparés de sa ville et de son château de Tonnay-Charente, il y vole, l'attaque, s'en empare dès le premier assaut.

Au siège de Fontenay, dans le Bas-Poitou, il signale son courage par un trait d'héroïsme dont l'histoire a gardé le souvenir.

Dans un combat à Sainte-Hermine, le capitaine Saint-Etienne, gouverneur de Fontenay, avait fait plusieurs prisonniers parmi les gens de la compagnie de Monsieur de Montpensier.

 René de Rochechouart, dans une attaque soudaine autant qu'irrésistible, jette d'abord le trouble parmi les soldats de Saint-Etienne. Au milieu de la mêlée son cheval est tué sous lui; neuf coups d'arquebusade sont tirés, à bout portant, sur son armure rien ne l'émeut ni ne l'arrête, et il parvient à délivrer les prisonniers.

Tant de signalés services méritaient une récompense.

Henri III s'empressa d'ajouter aux honneurs que lui avait accordés Charles IX, en le faisant chevalier de l'ordre de Saint-Michel.

Il le nomma conseiller d'État eu 1579, et, l'année suivante, il le créa chevalier du Saint-Esprit.

Après ce dernier hommage rendu à sa valeur, l'histoire ne mentionne aucun fait d'armes important de notre châtelain. D'ailleurs il avait cinquante-deux ans, dont trente-sept passés au service de la France.

Il mourut le 17 août 1587, à l'âge de cinquante-neuf et non de soixante-un ans, comme l'écrit Moréri.

 Ce fut, pensons-nous, à Château-Larcher, lieu de sa naissance, qu'il termina sa glorieuse carrière.

 Par les soins de sa digne épouse il fut enterré solennellement à Poitiers, dans l'église des Cordeliers.

 

 

Vie et vertus de Jeanne de Saulx-Tavannes veuve de René de Rochechouart-Mortemart son testament.

« Opera Dei revelare et confiteri honorificum est. » (Tobie.XII, 7.)

Dans la galerie des divers personnages que nous avons rencontrés dans le cours de ces recherches, il n'est aucune figure, à part celle de saint Louis, qui se dégage plus radieuse et plus pure que celle de Jeanne de Saulx de Tavannes, veuve de René de Rochechouart, dame de Château-Larcher.

 Illustre par sa naissance, mais plus encore par sa vertu, elle se fit respecter et vénérer de tous les partis, même à cette époque si tourmentée des guerres de religion et des cabales de la Ligue.

Elle était, dit son historien, « comme les grands arbres, qui n'ont que le pied en terre et leur sommité vers le ciel »

Cet historien est Nathanaël Adam, sieur de Sychar (15) élevé par cette sainte dame, comme il le dit lui-même.

Pendant trente-six ans il fut son secrétaire, son intendant et son sénéchal pour les terres de Vivône, Cercigny et Château-Larcher.

En lisant les pages émues, consacrées par lui à la mémoire de sa maîtresse, on sent le plus souvent que le respect et la vénération ont inspiré son cœur et dirigé sa plume.

C'est dans ce petit livre (16) que nous puiserons la plupart des renseignements que nous allons donner sur cette dame, une des plus remarquables de son temps. Nous laisserons presque toujours la parole au naïf chroniqueur: nous craindrions d'amoindrir l'intérêt du récit en touchant au style et même à l'orthographe.

Cette méthode, pour être moins flatteuse pour l'amour propre de l'écrivain, ne laisse pas que d'avoir ici son utilité, et le lecteur n'y perdra rien.

Notre rôle se bornera le plus souvent à abréger certains passages et à mettre le tout dans un ordre plus logique.

Nous avouerons que c'est avec une joie mêlée d'un sentiment de vénération pour notre héroïne, que nous abordons cette partie de notre travail. Avant nous, Thibaudeau (17) a esquissé les principaux traits de cette grande figure. Mais, outre que l'ouvrage de Thibaudeau est assez rare, les quelques pages consacrées à Jeanne de Saulx ne nous paraissent pas suffisantes.

 Ce sera pour nous une douce récompense si nous réussissons à faire connaitre plus intimement la vie et les vertus de cette grande dame, près de laquelle nos contemporaines trouveront à admirer et beaucoup à imiter :« dame pieuse autant que courageuse, riche de tant de vertus et de qualités brillantes autant que solides, digne enfin de son nom et de celui de son mari, qu'elle a laissé à ses descendants orné d'une auréole de gloire et de sainteté » (18).

Jeanne de Saulx naquit, vers le mois d'octobre 1547, à Saulx-Lieu ou Saulx-le-Duc, petit bourg situé dans la Bourgogne, entre Autun et Dijon.

Son père, Gaspard de Saulx, surnommé Tavernes par François Ier, en souvenir d'un oncle devenu célèbre comme chef des lansquenets, fut plus tard, à cause des grands services rendus à la patrie, élevé par Charles IX à la dignité de maréchal de France.

Il avait épousé Françoise de la Baulme, fille de Jean de la Baulme, comte de Montrevel, et de Marguerite de Vienne, issue des anciens rois de Bourgogne (19).

« D'un sang si illustre et renommé, il ne pouvoit sortir que des filles bien nées. Nous en avons tesmoignage en notre vertueuse Jeanne de Saulx.

Dès les premiers ans de son enfance, suçant le pur laict de l'amour et crainte de Dieu, elle fut désirée et soudain attirée près la personne de la reyne Catherine de Médicis, tandis que le mareschal de Tavanes, son père (qui estoit comme le Cinéas du roy Pirrhus, auprès du roy), s'occupoit aux actions belliqueuses, pour la deffence de la religion et du royaume. Ceste jeune damoiselle s'exerçoit tant aux ouvrages de ses doigts qu'à la lecture des livres pieux, lisoit ordinairement devant la reyne quand Sa Majesté estoit arrestée au lict, et sagement l'entretenoit de sérieux discours qui descouvroient sous un visage de fille toutes les plus exquises beautés du corps et de l'esprit qui se peuvent désirer en une personne accompli. Elle ne vouloit jamais demeurer oisifve, disant avoir apprins de saint Bernard que l'oysiveté est l'allumette des mauvaises pensées. Mais surtout le premier mobile de ses désirs, dans les faveurs et vanités de la cour, estoit l'amour de Dieu. C'estoit la sphère de ses affections saintes.

» Comme la nature avoit doué son corps de rare et singulière beauté, aussy l'autheur de la nature avoit orné son âme de grâces et faveurs toutes angéliques et divines. Il y avoit peu ou point de bons livres spirituels, historiens et autres qu'elle n'eust veus et d'iceux beaucoup retenu et avec ce que naturellement elle estoit fort diserte (20), sa mémoire féconde et son beau jugement donnoient un grand lustre à ses discours ordinaires. Elle faisoit peu d'estat d'un gentilhomme, si son mérite ne surpassoit son extraction, et quand l'un concouroit avec l'autre, l'estime qu'elle en faisoit pouvoit obliger les plus grands de la terre; mais à ceux de peu de considération elle leur faisoit bien tost cognoistre que l'on ne petit sans vertu estre hors dit commun. »

Voici tout ce qui se rapporte à la jeunesse de Jeanne de Saulx.

Son rare mérite la fit rechercher en mariage par les plus grands seigneurs du temps. Mais, sur l'avis de son père, elle épousa, n'ayant que vingt-trois ans, René de Rochechouart.

Ce mariage eut lieu le 1er janvier 1570.

« Au sainct estat de mariage, elle gouverna et augmenta si heureusement la maison de Mortemar, que son seigneur et mary luy en laissa l'entière administration la voyant fleurir en biens et honneurs, par sa prudence et sage conduicte. Ainsy, qui sçaura qu'elle donna à despendre (dépenser) vingt mil escus (360,000 livres) à son fils aisné, pour voyager aux pays estrangers et servir le roy avec sa compagnie, durant le plus grand feu de la Ligue, à trois de ses filles mariées plus de cent mil escus, sans rien alliéner des biens de sa maison, qu'elle rendoit si florissante, jugera que ses occupations laborieuses, ses veilles et son œconomie ne luy permettoient pas de s'arrester toujours à l'esguille et au fuzeau.

» Dieu ne lui desnia (refusa) pas la bénédiction des enfants, qu'elle eslevoit et nourissoit avec autant de soin que la mère des Gracques faisoit jadis des siens, et disoit que, comme les perles se forment de la seule rosée du ciel, il n'y avoit que Dieu qui faisoit prospérer sa lignée. »

 

Elle eut neuf enfants, dont voici les noms :

1. Gaspard de Rochechouart-Mortemart, qui épousa, en 1600, Louise de Maure, veuve d'Odet de Matignon et fille de Charles de Maure et de Diane des Cars ;

2. René de Rochechouart, seigneur de Montpipeau, à qui échut en partage la terre de Château-Larcher ;

3. Aimé de Rochechouart, qui a fait la branche de Tonnay-Charente et de Bonnivet.

 Il avait épousé, en 1608, Eleonore de Saulx, sa cousine germaine

4 Jean de Rochechouart, marquis de Saint-Victurnien

5. François de Rochechouart, mort à Rome en 1592 et enterré dans l'église Saint-Louis de cette ville ;

6. Isabelle de Rochechouart, mariée, en 1592, à Pierre de Laval, baron de Lezay ;

7. Aymerie de Rochechouart, mariée, en 1594, à Philippe de Volvire, marquis de Ruffec

8. Gabrielle de Rochechouart, religieuse;

9. Éléonore de Rochechouart, mariée, en 1618, à Guy de Rieux, comte de Châteauneuf (21).

 

« Souvent elle répétoit à ses fils parvenus en aage la générosité de leurs ayeulx, leurs services rendus aux roys et à la religion, pour en estre fidèles imitateurs. Estant issus d'un père si vaillant et ayant pour ayeul le mareschal de Tavanes il ne vous faut pas d'autres exemples que celles de leurs faicts héroïques, pour vous exciter à bien faire. Et passant oultre, leur apprenoit qu'il n'y a commandement en l'Escripture plus clairement exprimé, plus fréquemment réitéré que de fidellement servir son prince et sa patrie. Aussi, le sieur de Mortemar, son fils aisné, ayant levé cinq fois sa compagnie de gens d'armes à ses frais, s'estant trouvé aux plus importantes occasions près des deux roys Henry, sous leur règne espineux, pouvoit, à raison de ses services, parvenir aux plus belles charges de la couronne, si le mérite et l'ancienne extraction eussent esté préférés au hazard de la fortune.

» Combien de fois les chefs de la ligue avoient-ils offert à ses enfans bien que lors en bas âge, des plus hautes charges du gouvernement de l'Estat, pour les attirer de leur party Où elle s'opposa vertueusement, disant que jamais il ne s'estoit veu de seigneur de leur maison se distraire du service naturel dû à leur roy, et que durant qu'ils seroient soubs sa tutelle, ceste faute n'arriverait point.

» Donnant instruction à ses filles, elles les exhortoit, entr'autres principes, d'avoir toujours la pudeur sur le front, et d'environner leurs tendres cœurs des branches de Vagnus castus [plante), qui a la propriété de chasser les bestes venimeuses, afin qu'elles pussent deffendre au serpent infernal jusqu'aux moindres suggestions que sa malice tasche de jetter dans le sein des innocentes filles.

» Quand on lui parloit de la beauté de quelque jeune damoiselle, elle faisoit tomber l'entretien sur le subjet du mérite, s'il y en avoit.

» Entre toutes les grâces et perfections qui reluisoient en elle, celle de la chasteté y estoit la plus esclatante. Aussi faisoit-elle toujours soigneusement observer la modestie entre les siens; et comme l'hermine ne peut souffrir aucune chose deshonneste en son petit domicile, cette dame, qui en sa vie estoit une hermine blanche de piétié et de saincteté, esloignoit non-seulement de sa suitte ceux de qui l'honneur menaçoit de scandale, mais encore les bannissoit de ses pensées, et, pour se conserver en ceste pureté, commandoit souvent qu'à son exemple, on eût recours à la prière, qui est, disoit-elle, l'arme des faibles pour devenir puissants. En ses infortunes elle avoit toujours recours à l'oraison disant que de mesme que le soleil eselaire le corps de mesme la prière illumine l'ame. Elle se mettoit en tous lieux et à toute heure en la présence de Dieu.

» Elle estoit infatigable aux veilles aux peines et au travail de son esprit, pour la conduicte de sa maison, n'estant possiblè de la rassasier d'affaires sur affaires de dépesches et messages de tous costés. Voulant en oultre avoir la cognoissance et porter son jugement et auctorité jusque sur la moindre plainte de ses subjets de chacune de ses terres, pour y remédier à son possible; estant si actifve, qu'en mesme temps qu'elle s'exerçoit aux ouvrages, entretenoit ses compagnies, dont elle ne manquoit pas en quelque lieu qu'elle fust, et faisoit escrire en divers endroits. »

 Pendant vingt ans, elle travailla de sa main à un ciel de lict de parade, à double pente, par carrés et fond d'or, dans chacun desquels est représentée une histoire des actions les plus remarquables de toutes les dames romaines, et autres de l'antiquité. Mais quand elle faisoit des ouvrages pour servir aux églises ou aux processions, elle n'y espargnoit les plus riches estoffes, pour les rendre plus esclatants et enrichis de devises tirées des livres saints (22), où elle prenoit un singulier plaisir.

Elle fist une tapisserie pour sa chapelle, représentant la Foi, l'Espérance et la Charité. Quand je lui racomptai un jour avoir veu chez le marquis de Villars le tableau de la Création du monde, excellemment bien représenté au naturel, la vivacité de son esprit lui fist répliquer que le peintre devoit y adjouster au costé un crucifix, pour ce que, combien que ce fust une grande merveille que la création, celle de la rédemption la surpassait. » Toutes ces grandes occupations ne l'empeschoient pas de régler ses heures de dévotion, en sorte que si quelquefois elles estoient retardées par les respects humains (ceci doit s'entendre dans le sens des bienséances), elles n'esloient pas obmises. Elle prévenoit le jour pour dire ses matines et prières, et, sans disputer avec le chevet, comme font plusieurs délicates, se jetoit au pied d'un crucifix, en la ruette de son lict où elle faisoit encore demye heure d'oraison mentale. Après, ses damoiselles l'habillant, elle entendoit lire la vie du sainct ou sainctequi échéoit ce jour-là, ou bien un autre livre pieux. Elle observoit, quand on luy peignoit ses cheveux, de méditer sur la couronne d'épines du fils de Dieu se lavant les mains, pençoit à se laver par les larmes d'une salutaire confession; et prenant la robbe et ses atours, en désiroit la despouille pour se revestir de la robbe d'immortalité. Après elle donnoit ordre aux affaires domestiques, et soudain elle alloit à la messe, qu'elle n'a perdue, un seul jour de sa santé, en quelque voyage ou pays qu'elle se soit trouvée. Lejour ne se passoit pas sans dire tout le reste de l'office, comme une religieuse, et méditer en son oratoire ou chapelle; le surplus du temps l'employant à la lecture, aux ouvrages et affaires domestiques. Elle ne disoit jamais ses heures que prosternée en terre; mais en l'église elle adjoustoit ceste marque de grandeur, que toujours par sa musique de voix et d'instruments, Dieu y estoit loué et servy. Aussy disoit-elle que l'harmonie de la musique estoit le langage des anges. Elle ne prenoit jamais son repos de la nuict, après ses examens et sa prière ordinaire, que sa piété ne se souvinst des trespassés et que le sommeil qu'elle alloit prendre lui représentoit celuy de la mort.

» Durant ses repas, elle faisoit bien voir qu'elle ne mangeoit que pour la nécessité, monstrant qu'il falloit manger seulement pour vivre et non pas vivre pour manger. Jamais elle ne demanda à boire ou autre chose à ses serviteurs, jusques au moindre laquais, qu'elle ne dist ces mots s'il vous plaist. Elle aymoit en outre si tendrement ses serviteurs, qu'un jour elle disoit que la première charité, après les enfants, se devoit faire aux domestiques. S'il y en avoit de malades, rien n'estoit espargné pour leurs secours, tant de l'âme que du corps il n'y a point, disoit-elle, de plus excellent paradis pour moy que pour mes excellents serviteurs. Aussi jamais dame et maîtresse n'a esté plus aymée, honorée et mieux servie ils ont enfin fait soixante-dix lieues pour l'accompagner en larmes jusques à son tombeau. »

Elle couvroit volontiers leurs deffauts et comme un quidam, qu'elle jugea estre prévenu d'envie, pensoit lui complaire d'accuser son argentier, sur quelques articles de ses comptes, elle lu y respondit qu'elle aymoit mieux estre bien servie d'un habile homme qui fist ses affaires en sa maison, que d'eslre mal servie d'un sot qui s'en iroit pauvre de chez elle!

» Néantmoins elle estoit si clairvoyante, qu'elle appercevoit incontinent celuy des siens qui la trompoit ou déroboit, et considérant qu'entre un grand nombre de serviteurs qu'elle avoit à sa suitte et de ses enfans, il estoit bien malaisé qu'ils eussent tous la mesme fidélité, elle tiroit en particulier celuy qui avoit failly, pour l'advertir de n'y retourner plus; mais s'il venoit encore à tomber en la mesme faute, elle commandoit à son maistre d'hostel de le payer et envoyer, car, disoit-elle, se laisser tromper une fois tient de l'infirmité humaine, mais la seconde tiendroit de la beste » L'humilité la bonté, la concorde, la vigilance et la prudence estoient les guides et les chères compagnes qui conduisoientle charriot de son administration. Bien que son naturel fust assez prompt, elle estoit si débonnaire, qu'elle blasmoit toujours ceux qui se mettoient en cholère faisant estat surtout de la douceur, elle instruisoit ses damoiselles en ceste leçon, leur apprenant que le plaisir et la beauté estoient les enfans de la douceur. Et lorsque quelqu'un l'avoit offencée, elle estoit aussi tost preste de pardonner, faisant cette distinction : s'il n'a pas pensé me déplaire, je ne luy dois savoir mauvais are; que s'il l'a fait exprès, encore n'en veux-je point juger il faut laisser à Dieu ces deux choses, la vengeance et le jugement.

» D'autre part elle estoit ennemie des querelleux, spécialement de ceux qui gardent les vieilles inimitiéz ayant toujours mille inventions pour les faire tomber en la réconciliation, disant que puisque nos corps sont mortels, il ne faut pas que nos haines soient immortelles.

» Mais il est temps de passer aux vertus plus essentielles, et de mettre la main dans les trésors de sa charité, que l'on voyoit s'espendre tant en l'estendue de ses terres, qu'en tous les lieux où elle se trouvoit. Jamais estrangers, François, veufves, orphelins, pauvres honteux ou autres nécessiteux ne luy ont en vain tendu les mains. Outre ces aumosnes journalières (chose, ô mon Dieu ! que je ne verrai plus !), elle habilloit treze pauvres, tous les jeudys de la cène (jeudi saint), aux quels elle lavoit les pieds, les servoit à table, et honoroit, disoit-elle, comme les princes du ciel.

» Après avoir donné partage à son fils aisné, marié ses filles, elle régla son revenu en sorte qu'un tiers estoit distribué aux pauvres et aux églises, un tiers pour son entrelien, et l'autre tiers pour celuy de ses enfans puisnés. Et pendant les nécessitez publiques (1620), que le bled estoit hors de prix, elle nourrissoit les pauvres tant du duché d'Orléans que du pays de Normandie, qui venoient à trouppes, tous affamés et languissans, en sa maison de Montpipeau, pour y estre, comme ils y furent, substantéz et alimentéz. Quelqu'un luy ayant remonstré que c'estoit assez de donner en aumosnes tous les bleds de sa terre, sans en achepter encor d'autres si chèrement, elle respondit Il faut croire que la main du pauvre est la bource de Dieu, je suis bien assurée de la récompense

» Les serviteurs sont témoins avec moy des jeusnes et austéritez de ceste belle âme qui se réjouissoit de l'Advant et Caresme, pour jeusner jusques au dernier, comme elle faisoit aussy les vigiles de toutes les festes de l'année. La sepmaine saincte, un peu de pain bis, une fois le jour, la substantoit (ou plus tost la grâce de Dieu). Des autres chastiments de son corps, ma discrétion ne me permet pas d'en parler, craignant d'estre soupçonné d'adulation.

» Mais je ne puis et ne doibs celer que je la trouvai un jour en extase dans son oratoire, ayant les yeux poinctés sur un tableau de la Vierge, et en sa méditation, ne croyant estre apperçeùe fit un admirable colloque en Dieu sur le profond mystère de l'Incarnation.

» Un soir en Caresme, comme j'étois resté à faire quelques missives en un coing de son cabinet, pensant estre seule, en méditant à l'oratoire, elle entra en des ravissements qui sembloient la soulever de terre. Comme elle eût désiré de voir l'estude d'un fameux et célèbre docteur, elle admira l'ordre et la quantité des tableaux livres et manuscrits qui s'y trouvèrent. Et ayant apperceu en un coing une teste de mort, sous une belle taille-douce d'un crucifix Quel pensez-vous, Monsieur, qui soit le plus beau livre de céans? Et comme il s'empressoit de luy monstrer plusieurs grands volumes, magnifiquement dorez, mesmele Théâtre dit monde, d'Hortelius – Non, dit-elle, ce n'est pas tout cela, le voylà! mettant la main surla teste de mort; et après, surle crucifix: Voicy aussi le tableau des tableaux.

» Elle entretenoit souvent ses damoiselles des demeures et mansions célestes, leur disant ce qu'elle avoit appris du révérend père Le Heurt, lors son confesseur.

» Elle réferoit tout à la gloire de Dieu. Un jour qu'une flotte de navires flammans avoient ancré devant son chasteau de Thonnay-Charente, je me mis à en portraire (dessiner) un sur mes tablettes, et parce que les voiles estoient plyées et que le mat et l'antenne faisoient une sorte de croix, elle nous dit à plusieurs des siens : Quelle comparaison donnerons -nous à cette figure pour passer une heure de discours? Puisque c'est aujourd'hui l'Exaltation de la saincte Croix-, il mérite bien de penser aux singulières vertus de la Croix, représentée par ce navire ? Et là-dessus, après en avoir récité tout ce que Nicéphore, Suidas, sainct Hiérosme, Tertulien, Sozomène et autres bons autheurs en ont escrit, elle en fit une digression si ample que de ce qu'elle nous apprist, il fut imprimé un livre à Paris, qui a esté très-bien receu.

» Elle a toujours désiré une grande propriété (propreté) et modestie en ses habits, disant que les dames de qualité y estoient obligées ; et comme un soir j'arrivai chez elle après une assez longue absence, elle fut persuadée par ses damoiselles de se parer le lendemain pour savoir si je cognoistrois qu'il parust qu'elle fût vieillie; et après l'avoir considérée, et n'ayant trouvé aucun changement en son visage, moins encore aux fonctions de son esprit, comme je lui représentois, elle couppa le fil de mon discours, pour dire : Je n'ai point de curiosité que pour la décence; si je suis belle en l'intérieur, vous me verrez un jour en paradis bien mieux parée !

» Souvent Dieu la visitoit en la perte des siens ou autrement. La plus violante fut le décès de son seigneur et mary elle expérimenta bien dès lors que la mort est un rets qui prend et surprend toute humaine créature, et que la vie n'a point d'autre déffence, quand on est appelé, sinon le rempart des bonnes œuvres. Pour ceste raison elle redoubla tous ses devoirs de piété, et le premier tesmoignage qu'elle en rendit à l'honneur et mémoire du déffunct, ce fut de luy dresser un monument de marbre et bronze, si richement fabriqué, qu'il surpasse plusieurs de ceux que l'on a édifiés à nos roys en l'église de Sainct-Denis.

Et voyant que les protestants avoient, durant les troubles de l'année 1562, ruyné et desmoly les sépultures des anciens seigneurs de Morthemart en leur couvent des Pères carmes de Vivosne, elle voulut pour plus grande sécurité, la fonder pour l'avenir en celuy des religieux de Sainct-François de cette ville de Poitiers, et y faire reposer tant le corps de son espoux que ceux de ses père, mère et oncle (23).

« Plus de 39 ans de viduité (veuvage) luy ont faict supporter beaucoup de misères temporelles, en diverses occurences, mesme en la mort de la D. mareschalle de Tavanes, sa mère, aagée de 96 ans, décédée en sa maison du Paillé en Bourgogne (24).

 Elle fut visitée en son deuil des princesses et dames de toute la cour, qu'elle fit tomber une fois sur le discours de la mort et du jugement universel, et, leur ayant proposé avoir le mesme estonnement qu'avoit eu autrefois un grand docteur de l'Église en l'appréhension des paroles qui seront prononcées au son de la céleste trompette : Sus, trespassez, levez-vous, venez au jugement elle donna une si poignante explication de ceste inévitable sentence, qu'elle toucha vivement le cœur de ces dames, de sorte que la princesse de Condé, sortant de la maison, dit tout haut aux autres : J'ai plus proficté à l'entretien de ceste dame vertueuse, que je n'ai faict en tous les sermons du caresme dernier.

» Tost après (1595) elle reçeut la nouvelle de la mort de François, son 3° fils, décédé à Rome, qui luy fut un redoublement d'affliction bien sensible. Les lettres de consolation escrites par plusieurs cardinaux et prélats, desquels le déffunet s'estoit fait cognoistre, et sa particulière résignation en la volonté de Dieu, la firent enfin résoudre à ceste perte.

 

Elle trouva un favorable asile en la ville du Dorat, sous la protection du seigneur d'Abain de la Roche-Pozay gouverneur du pays. Les afflictions ne luy donnoient guère de relasche car en l'an 1615, qu'elle refusa au sieur de Soubize, chef des rebelles, son chasteau de Thonnay-Charente, elle fut contraincte d'en sortir et se retirer à Xainctes (Saintes), d'où elle entendoit battre et canonner sa maison.

Elle y avoit laissé de ses subjets de Vivosne et Chasteau-Larcher pour la défendre, qui, après avoir soustenu deux assaults, furent enfin contraincts de se rendre.

 Elle fit un vœu pour leur salut, qu'elle accomplit tost après en donnant en offrande à l'honneur de la Saincte Vierge l'architecture et représentation en argent de son chasteau de Thonnay-Charente, quelle porta en l'église de Notre-Dame de Cléry, où elle est curieusement gardée entre les reliques.

Et par la paix de Loudun, le roy fit réparer les bresches, tours et portal de ce chasteau, qu'elle trouva rebasty à son retour, comme il estoit lorsqu'elle en sortit.

» Après, aux derniers mouvements, elle me vit en trois ans deux fois pris, vollé et mené prisonnier à la Rochelle par le sieur de Soubize alors elle s'écria qu'il estoit véritable que les enfans portoient l'iniquité des pères et mères, pour ce qu'à la sanglante journée de Sainct-Barthélemy, en 1572 !, le feu sieur mareschal de Tavanes, son père, sauva la vie au jeune duc et la duchesse de Rohan en les faisant coucher en son logis, et au lict mesme de leur fille, et que sans ce bon office il ne seroit jamais nay (né) depuis d'enfants si ingrats et si mécognoissants que le dit sieur de Soubize, qui recognoissoit si mal le salut de ses père et mère.

» Elle demeura veufve, belle comme le jour, aymable comme la lumière et désirable comme la vie. Un seigneur qualifié, des principaux de la couronne et des plus doctes, luy descouvrit par quelques vers son affection. Elle y fit responce en vers qui contenoient le remerciment et lui ostoient tout-à-fait l'espérance. Après elle fut désirée par un chancelier de France (25), et depuis par un grand prince; mais pour ne les tenir en suspens, fit ceste responce à leurs agents : Si je présumois tant de moy, jirois au devant des pensées de celuy que me proposez; un second mariage ne peut esgaler le premier en affection : la mienne est toujours présente en la mémoire de mon espoux, en l'éducation de mes enfans et au soustien de leur maison. Dieu sera mon bras droit pour me recourir, et j'espère prouver au monde que parfaite est l'amitié qui vit après la mort !

 Si plusieurs grands de France avoient jeté les yeux sur elle à ce dessein, ce refus les estonna bien fort et redoubla la bonne opinion qu'ils avoient de son insigne vertu.

» Etoit-ce pas aussi une grâce bien particulière de Dieu, que d'avoir pensé si avant dans l'avenir?

En 1581 elle persuada son mary de vendre trois de ses meilleurs chevaux à un gentil-homme qui l'obligea de 1 ,500 escus, payables quand le roy de Navarre (Henry IV), lors chef des protestants, se convertiroit à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et fléchiroit le genoüil en quelque église pour dévotement ouyr la saincte messe.

En l'an 1594, il fut fait un célèbre plaidé au parlement de Paris contre le débiteur qui avoit obtenu des lettres de rescission fondées sur sa minorité; combien ceste dame receut-elle d'éloges et de louanges en l'audience pour avoir, dans un temps si troublé d'orages, prophétisé, comme une sibylle française, le plus insigne bonheur que la France aye jamais receu de ses roys ! »

De là vint qu'au temps que la reine Marie de Médicis fut arrivée à Paris, elle conjura le roy de se souvenir de la promesse qu'il luy avoit faicte de luy faire voir les dames vertueuses de France, dont il s'e.stoit tant vanté estant à Lyon : il faut, dit le roy, commencer par madame de Mortemart je serais bien en peine de luy trouver une compaqne bien qu'il y en ait plusieurs autres bien sages.

» Elle conserva à ses enfants l'authorité et les biens de leur père, ce qui lui succéda (réussit) si heureusement par l'appuy du vicomte de Tavanes, son jeune frère, gendre du duc de Mayenne, que toutes ses terres et subjets furent conservés en neutralité pendant que son fils aisné fit ses voyages d'Italie et d'Allemagne.

Mais comme ce fils aisné fut de retour et qu'il eut pris les armes pour servir le roy, elle se vist assiégée en son chasteau de Lussac par le gouverneur de cette province, mise à rançon de 18,000 escus, dont 10,000 furent payés complans et ostages baillés pour le surplus.

Elle demanda justice à Henry IV de cet outrage.

Sa Majesté eût bien voulu permettre à son parlement de venger ce tort, pour sçavoir gré à cette dame d'avoir eu souvent retraict en ses terres, et qu'en ses nécessités elle luy avoit plusieurs fois presté de l'argent; mais il sembloit que l'heureuse et récente réduction de Paris devoit donner à son autheur abolition générale du passé, fors ce qui restoit à payer de la rançon et comme le roy la conjuroit, en qualité de sa bonne cousine, d'entrer en cette considération, elle luy respondit courageusement : Sire, il faut donc pardonner ceste injure, puisque vous le commandez, mais de l'oublier, cela ne se peut !

» Sur le déclin de sa vie, une de ses damoiselles, familiarisant avec elle, luy demandoit quel aage elle pouvoit avoir mais sa responce fut prompte : Il ne faut pas, dit-elle, s’enquérir du nombre de mes années, mais plus tost si je les ai bien employées au service de mon prochain..

» Depuis elle commença de faire divorce avec le monde et à mespriser ses grandeurs : Dieu nous a donné la terre, disoit-elle, non pour demeure arrestée, mais pour hostellerie, et lieu de passage : cette vie transitoire n'est pas la vie, mais voye et chemin à la vie. Je suis inutile aux miens dans ce lict, je leur serai bientost plus utile dans le ciel.

» Deux mois avant que Dieu voulust la retirer de ce monde périssable, il lui redonna une telle santé, qu'elle sembloit estre retournée en sa plus grande jeunesse et comme l'or est plus espuré en sortant de la fournaise.

Elle n'abusa point de ceste grâce, au contraire s'en servit pour rendre ses devoirs à Dieu, et, comme un flambeau proche de la fin, elle jette les flammes de sa charité avec plus de clarté que jamais, elle redouble ses prières, communie encor plus souvent, et veut recommencer ses jeusnes, si son père confesseur ne luy eût défendu.

Estant dans ce bon estat, elle se prépare à venir en ce pays (de Chasteaularcher) pour revoir lous ses anciens et chers amis et les subjets de ses terres; mais le fil de son espérance fut couppé par le renouvellement de ses douleurs, qui la pressèrent plus que jamais, sans aucune relasche, pendant six sepmaines, et sans que la violence du mal luy fist prononcer une seule parole qui tesmoignast de l'impatienee tant elle prenoit en gré l'espreuve que Dieu faisoit de son courage, qui luy faisoit dire souvent : Mon Dieu ! augmentez  mes forces ou diminuez mes tourmens, afin que je ne vous offence pas.

» Après tous ces martyres, elle tomba en la maladie qui l'a emportée, et commanda à son aumosnier de luy faire venir son curé : Puisque les remèdes des médecins, dit-elle, ne servent de rien, il faut avoir recours au souverain; aussi bien ne fait-il cognoistre qu'il est satisfait de mes peines et que ce corps a assez paty.

 Elle se disposa à communier le lendemain, et, pour plus décemment recevoir le roy des anges, fit tapisser sa chambre de blanc, symbole de la pureté de son âme, qui le receut en toute humilité et fervente dévotion, et dès lors ses esprits et son cœur jouissoient desjà des douceurs du paradis.

» Peu après, elle fit approcher dame Jeanne de Beaux Oncles de Sigoigne, dame de Montpipeau (épouse de René de Rochechouart), sa bien née et bien aymée belle-fille, qu'elle avoit tenue vingt ans près d'elle comme le miroir de ses pensées, et lui dit ces propres paroles, ayant toutes les deux joues emperlées de larmes : Ma fille, je cognois que voici le temps que Dieu a déterminé pour nous séparer; je sçay que te vous sera un rude coup, mais je vous prie de vous consoler par l'espérance de la grande miséricorde que Dieu me fera en me retirant près de luy. Il y a trois ans que vous me voyez souffrir: réjouissez-vous de me voir tantost à la fin de mes peines, surtout ne me laissez point mourir sans mon dernier sacrement, et me faites venir le Père gardien des Cordeliers de Mung (près Orléans) pour m'ayder à bien mourir.

» Elle fit aussy venir les sieurs de Montpipeau et de Sainct-Victurnien, ses fils, leur recommanda de se bien aymer, de faire prier Dieu pour elle et avoir soin de ses serviteurs; puis leur donna sa bénédiction et à ses petits enfans, leur souhaitant toutes les félicités divines et humaines arrivées aux enfans d'Abraham, Isaac et Jacob, et commanda qu'on la donnast aussy à son fils aisné et aux autres ses enfants et filles absens puis bénist ses serviteurs, qui à ces paroles sentoient fondre et fendre leurs cœurs en larmes de compassion.

» Comme le soleil couchant colore les nuées de ses réflections en mille belles et variables couleurs, cet astre chrestien approchant de la fin de sa course illustroit toute sa postérité de la réverbération de ses sainctes vertus; bref, ellesernbloit à la retraite de l'aurore quand elle s'est monstrée aux mortels pour se cacher soudain par l'interposition de quelque air nébuleux: c'estoit le voyle de la mort qui s'approchoit pour la faire passer bientost aux délices de sa béatitude et dans l'oriant des joyes éternelles.

» Elle avoit si prudemment donné ordre à ses affaires temporelles, qu'elle avoit deposé ses dernières volontés, avec l'ordre pour ses funérailles, y a sept ans entre mes mains; c'est pourquoy, se sentant approcher de la dernière heure, elle esloit bien plus libre pour franchir le passage de l'éternité.

C'estoit un cygne chrestien qui, proche de sa fin, chantoiten son âme un joyeux adieu au monde, disant Si vous me voyez mespriser la mort, c'est le désir qui me porte de là la mort.

» Le jour suivant, le Père définiteur, pour l'absence du gardien, arrivé luy demanda si elle ne se conformoit pas à la volonté de Dieu : Ouy, mon Père dit-elle, j'advoue que je suis sa misérable créature, indigne de la grâce qu'il m'a faite jusqu'ici ; priez-le pour moy qu'il luy plaise me faire miséricorde, et me faites recevoir l’extrême-onction, afin qu'elle me fortifie contre les assaults de mon ennemy.

Avant de la recevoir, elle se réconcilia encore, ordonna quelques œuvres pieuses outre celles contenues en son testament, dit encore adieu à ses enfants et petits-enfants, qu'elle exhorta à suivre la vertu, fait approcher les dolents serviteurs pour leur dire adieu, et soudain receut ce dernier sacrement en foy, espérance et charité. Depuis elle ne songea plus qu'à aller trouver son Dieu, commandant que l'on mist la croix au pied de son lict, qu'on allumast un cierge bénist, et que l'eau qu'elle se faisoit jetter en ses faiblesses fût béniste disant : Couvrez-m'en toute, afin que le malin esprit ne trouve pas de place en moy.

» Sur le soir, une grande lumière parust tout d'un coup, comme un esclair, en son lict, ainsi que nous lisons que saincte Claire, saincte Agnès et saincte Cécile furent resjouies de pareilles splendeurs lumineuses, estant proches de leur fin et parce qu'elle avoit une particulière dévotion au séraphique saint François, lequel fut gratifié d'un rayon de lumière, je veux croire que ce grand sainct intercéda envers Nostre-Seigneur pour obtenir une pareille grâce et faire avoir à une dame si dévote le- pressentiment de la gloire où il la vouloit appeler.

» Le jour précédant celuy de sa mort, elle demanda au Père définiteur s'il n'avoit pas le pouvoir de luy donner l'indulgence plénière pour la garantir du purgatoire : Non, mon Père, disoit-elle, pour crainte des chastiments que l'on y reçoit, car je confesse en mériter beaucoup, mais pour le grand désir que j'ai d'aller voir mon Dieu et de m'unir à mon cher espoux. Le Père luy ayant répliqué qu'il avoit un moyen très-assuré, qui estoit le petit cordon de saint François Je l'ai pris, dit-elle, mon Père, mais je l'ai perdu depuis quelque temps; je vous prie de m'en donner ung autre. Ce qu'il fit le lendemain, voyant qu'elle s'abaissoit.

» Enfin, le jour venu qu'elle devoit quitter ceste vie, ou plutost ceste mort, elle sembla prendre de nouvelles forces pour résister puissamment à un si rude combat, et prononçoit cent fois le saint nom de Jésus et de Marie, disant souvent son confiteor et le credo, elle appeloit à son ayde les saincts qu'elle avait revérez pendant sa vie, et surtout sainct Jean-Baptiste, son patron. Sur le soir, elle prononça fort haut, d'une voix douce et agréable, ces paroles Hélas! hélas! quand sera-ce que je verrai de Dieu la face? et les réitéra souvent depuis en baisant une vraye croix qu'elle portoit toujours à son col; puis, sur les neuf heures, s'estant à elle-même tasté le poux, elle dit : Mon heure est venue, il faut partir la mort me sépare de vous, la mort vous sépare  de moy.

 Le Père prend la croix au pied de son lict, pour luy faire baiser mais elle, sachant l'honneur qui doit estre rendu à ce sacré signe de nostre salut, se lève de son lict, d'un courage merveilleux, et malgré deux femmes qui la tenoient, se met à genoux, disant : Je n'irai point voir mon Dieu que je ne l'aye adoré.

» Et lors, son visage parut si beau, et ses yeux si rians, poinctez vers le ciel, tenant la croix entre ses bras, qu'il y a apparence qu'elle avoit quelque belle vision. Et après avoir demeuré demye heure en ceste extase, elle fit paroistre une grande impatience d'aller en paradis; et voyant qu'elle ne mouroit point, elle appela un de ses médecins, auquel elle dit : Monsieur, si je me levois pour me promener, ceste âme sortiroit-elle pas plus tost de ce corps? Hélas que j'ai de peine à mourir! Lors, le Père lui dit qu'il falloit demeurer au monde tant qu'il plairoit à Notre-Seigneur; et la voyant toujours à genoux, il luy commanda de la part de Dieu et de la Vierge de se recoucher, à quoy elle obéit aussitost, baisant toujours la croix et la regardant fixement.

Soudain ses douleurs la quittèrent et, appuyant son visage sur un oreiller, en respondant toujours au Père sur ce qu'il lui demandoit, prononçant le dernier mot : Jesus, Maria Jésus, Marie, elle expira doucement, comme un petit enfant qui sommeille, et rendit sa belle âme ès mains des anges, pour la porter au séjour des bienheureux laissant son chaste corps es mains de sa chère belle-fille, pour le faire conduire et reposer au sépulcre de son espoux, devant le grand autel du couvent de Saint-François de ceste ville de Poictiers.

» Ce fut le jeudy 22 octobre 1626, à dix heures du soir, qu'elle décéda, aagée de soixante-dix-neuf ans, laissant à plusieurs provinces un dueil et regret incomparable de sa mort. »

Mais, ô mon Dieu, quelle dure séparation au jour de son enterrement ! que de serrements de cœur ! que de sanglots et de regrets, qui sont autant d'accusations de l'humaine misère qui ne lie les choses que pour les séparer ! On dit bien vray que les grandes douleurs sont muettes, et je confesse que ma constance fut entièrement vaincue quand je vys descendre en un petit cavereau, soubs son effigie, un cercueil de plomb qui contenoit en si peu d'espace les grandeurs d'une dame si illustre, ce beau visage qui estoit admiré de tous, ceste bouche qui ne méditoit que le secours et salut du prochain, ces mains innocentes qui n'avoient fait que prier et donner l'aumosne, ces pieds qui ne cheminoient qu'aux œuvres de lumière; bref, ce cœur qui ne brusloit d'amour que pour la conqueste du paradis. De tout cela, ne nous en reste plus que l'exemple et la mémoire. »

Suivent de nombreuses comparaisons dont nous nous contenterons d'extraire seulement les deux suivantes :

 « S'il est vray que le traict ou javelot tiré par Àmphiraüs durant la guerre de Thèbes fut subitement enlevé par un aigle, qui, l'ayant laissé tomber à terre, fut soudain converty en laurier, Dieu, qui est l'aigle de toute sublimité, ayant enlevé une âme que la mort avait désérée (séparée) de ce corps terrestre, a voulu seulement laisser tomber icy-bas la mémoire de ses vertus, qui sont autant de verdoyants lauriers pour estre plantés dans les cœurs des sages et généreuses dames de ce siècle, sur lesquelles elle a autant excellé que le soleil est advantageux en lumière sur les estoiles de la nuict.

» Quand un navire, battu furieusement de la tourmente, arrive tout brisé et désarmé en quelque rade, il n'y a pas un qui ne contribue guayment pour le mestre en estat qu'il puisse seurement arriver à bon port. Ce navire est la maison de Mortemar, qui, par la bonté divine et le gouvernail de cette prudente dame, s'est non-seulement garantie des vents et des escueils que sa grandeur lui avoit suscités durant les guerres intestines, mais encor l'a toujours maintenue en splendeur, et enfin laissée en la rade de sa prospérité quand elle a esté appelée au port de la gloire.

» Je n'entreprendrai pas de pousser plus outre dans le champ de vos vertus, âme bienheureuse, pour la crainte que j'ay de diminuer par la faiblesse de ma plume les louanges qui vous sont deues, et qu'il m'arrive comme à ceux qui, voulant, avec des machines trop faibles, eslever de hautes et précieuses pyramides, les laissent tomber à terre, où elles demeurent gastées et morcellées, sans prix et sans honneur. Je souhaiterois pouvoir faire publier par la bouche de la renommée, et graver sur le cuivre de l'éternité, ce que je laisse à dire de vos singulières vertus, dignes d'être burinées sur le cristal du firmament, si ce n'estoit que vous avez toujours mesprisé les honneurs, en disant qu'il vous suffirait que le nom de Jeanne de Saulx fust escript au livre de vie. »

Ici s'arrête le récit du dévoué secrétaire Nathanaël Adam de Sychar.

A part les expressions exagérées des dernières pages, quelle touchante simplicité et quel attachement inaltérable pour sa maîtresse Qu'ils sont rares ceux qui savent inspirer, ceux qui sont dignes de mériter une amitié aussi sincère et aussi profonde ! amitié telle qu'elle devient (nous le verrons bientôt) comme un héritage de famille transmis et continué aux enfants !

 

Nous compléterons ici cette vie édifiante par le testament, que nous trouvons à la fin du même volume.

 

TESTAMENT DE JEANNE DE SAULX.

 « Au nom de Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.

u Je, Jeanne de Saulx, vefve de feu haut et puissant seigneur messire René de Rochechouart, vivant chevalier des deux ordres du roy, conseiller en ses conseils d'Estat et privé, capitaine de cinquante hommes d'armes, seigneur de Mortemar, Lussac, Verrières, Vivosne, Cercigny, Marsay, Montpipeau, Chasteau-Larcher, etc.,

faisant ma demeure en ce lieu de Chasteau-Larcher en Poictou, lieu de mon domicile ordinaire et irrévocable; me trouvant, par la grâce de Dieu, saine d'esprit, d'entendement et de corps, en l'aage de soixante-cinq ans accomplis, et cognoissant les afflictions que j'ay souffertes depuis le décez de feu mon seigneur et mary, pour m'acquiter de la charge qu'il m'avoit laissée, de cinq fils et quatre filles, dont le plus aagé n'avoit que treize ans, en conservant leurs personnes et leurs biens qui estoient fort enviés, au temps misérable où nous avons esté, durant lequel je n'ai pas laissé que de faire voyager mes fils en pays étrangers, les faire paroistre avec trouppes et équipages, pour le service du roy, marié trois de mes filles en de grandes maisons et la quatriesme en l'heureuse condition dont elle avoit fait eslection; considérant qu'il n'y a rien de plus sûr que la mort, ny si incertain que l'heure d'icelle, j'ai voulu faire mon testament.

» Premièrement, je proteste que tant que je vivray et lorsque je mourray, ce sera en la foy de l'Église catholique, universelle, apostolique et romaine, comme ont faict deffunct le maréchal de Tavannes, mon père, et Mme la mareschalle de Tavannes, ma mère, et mes prédécesseurs.

 Je recommande ma pauvre ame à l'éternelle bonté du Père, du Fils et du Saint-Esprit. J'ordonne que dès que mon âme sera séparée de mon corps, sans faire aucune ouverture d'iceluy et 24 heures après mon décès, qu'il soit porté et ensevely avec le moins de pompe qu'il se pourra, en l'église des Cordeliers de Poictiers, et mis en la sépulture que j'ai fait faire pour honorer la mémoire de deffunct mon seigneur et mary, et si je décède hors du Poictou, que mon corps soit ouvert et embausmé, afin qu'il puisse estre apporté en la dicte sépulture, à laquelle j'ordonne que mes serviteurs et servantes me conduisent et qu'ils soient honnestement habillés de dûeil, ensemble les nourrices de mes enfants, me recommandant aux bonnes prières de mes dits serviteurs et de mes subjects, les priant que si j'ai usé envers eux de paroles ou actions qui leur ayent despleu, ils me veuillent pardonner, comme je leur pardonne.

» Je désire qu'il ne soit fait à mon enterrement aucune assemblée, sinon du plus grand nombre de pauvres qui se pourra; auxquels pauvres je veux qu'il soit donné, le jour de ma sépulture, 100 livres.

» J'ordonne,en outre, qu'il soit donné à vingt pauvres de Chasteau-Larcher et Vivosne, à vingt pauvres de Lussac et Verrières, à vingt pauvres de la ville de Poictiers à chacun une aulne et demye de drap noir, et qu'ils assistent à mon enterrement je veux aussi qu'il soit donné aux plus pauvres des terres de Chasteau-Larcher, Vivosne, Verrières et Lussac, à chacune d'icelles terres, 50 livres aux pauvres de Montpipeau et Thonnay-Charente, 100 livres.

 

» Je veux qu'il soit donné à chacun des convents des Carmes, Augustins Jacobins Minimes et Capucins de Poictiers 30 livres une fois payées, pour neuf messes en chacun des dits convents.

 Je donne au convent des Carmes de Vivosne pour estre employées en réparations de leur maison, 50 livres, une fois payées, à la charge d'une messe à dire à perpétuité, par chacun an, le jour ou le lendemain des Morts.

J'ordonne qu'il soit donné 300 livres pour délivrer des pauvres prisonniers d'Orléans, et autres 300 livres pour délivrer des pauvres prisonniers de Poictiers, et s'il y en a de nos terres, qu'ils soient les premiers racheptés.

Je veux qu'il soit donné à deux pauvres filles de chacune de nos terres de Vivosne, Chasteau-Larcher, Tonnay-Charente et Montpipeau, à chacune 30 livres.

J'entends que chaque sepmaine, à pareil jour que celuy de mon enterrement, il soit dit une messe basse au grand autel du convent des RR. Pères de Saint-François. A l'issue des dictes messes, quatre religieux du dit convent, s'approchant de la sépulture de deffunct mon seigneur et mary et la mienne, chanteront un De profanais, avec les prières accoustumées, et que l'un des religieux prononcera à haute voix :  Prions Dieu pour les âmes de messire René de Rochechouart et de Jeanne de Saulx, qui furent seigneur et dame de Mortemart, et pour celles de feuz monsieur le mareschal de Tavannes et de madame sa femme, père et mère de la dicte Jeanne de Saulx, et pour celles de leurs enfants, parents et amys !

» Je veux aussy qu'il soit envoyé à chacun des curés des terres et paroisses que possèdent mes enfants et moy, un escu quars, et leur mander qu'ils facent chacun un service de trois grands-messes et vigile, pour prier Dieu pour mon âme.

» Je prie tous mes fils et filles d'avoir mémoire de prier Dieu pour moy, de continuer à vivre en sa crainte, se vouloir bien aymer et maintenir en bonne union, considérant que j'ai fait tout le possible pour leur advancement et que tout le bien que j'ai eu de leur maison et de mon pénible labeur leur demeure, sans que j'en aye employé indùement. »

Et ayant recogneu le bon naturel de mon fils aisné, qui m'a assuré n'estre pas marry si je disposois de mes biens à ses frères puisnés, après avoir imploré les grâces et inspirations divines, je me suis résolue à faire les dispositions qui s'en suivent

» Pour récompence des bons offices que j'ay receus de messire René de Rochechouart, sieur deMontpipeau, mon second fils, et de messire Jean de Rochechouart, baron de Saint-Victurnien aussi mon fils de ma bonne et franche volonté, et parce qu'ainsi m'a pieu et me plaist je donne au dit René de Rochechouart tous et chacun mes biens meubles qui se trouveront, tant en ceste maison de Chasteau-Larcher, mon domicile, que ceux que je pourois avoir, lors de mon décès, es chasteaux de Montpipeau et Thonnay-Charente, comme les ayant tiréz du lieu de Chasteau-Larcher, mon domicile, et transportez pour un temps ès autres susdictes maisons, pour m'en servir tant que la nécessité de mes affaires y requerreront ma demeure et séjour. »

 Plus, je donne au dit René tous et chacun mes biens, acquest et conquest, immeubles, tant de fonds de terre et seigneurie que bois de haute futaye, remplacement de rentes générales et autres deniers par moy advancés sur le bien de mes filles pour les marier et doter les deux mille livres de rente que feu mon dit sieur et mary m'a données par ses testament et codicile; le don à moy fait par Gabrielle de Rochechouart, ma fille religieuse; ensemble ce dont je puis disposer de mes anciens propres et héritages, et généralement tout ce que je puis donner par les coustumes du pays de Poictou, le tout par préciput.

La présente donation est faicte au dit René, à la charge qu'il donnera à part au dit Jean, son frère, dans un an après mon décès, le fonds et seigneurie du tiers des biens liquidés. J'ordonne que les dits biens, par moy donnés au dit René et substitués au dit Jean, ne pouront tomber en don ny en douaire à leurs femmes, faisant cet advantage au dit René tant en considération du nombre de ses enfants (26) et que le dit Jean, son frère, n'a aucunes charges, que parce qu'ainsi nous a pleu et plaist.

«  Je veux et ordonne que jouissant par les dits René et Jean, du tiers des propres de ma dicte fille Gabrielle de Rochechouart, religieuse, en paisible propriété, ils luy donnent par chacun an deux cents livres de rente viagère, outre et par dessus les 880 livres de rente qu'elle prend sur les deux autres tiers de son bien, attendant qu'elle soit pourveue de quelque bénéfice, pour faire cesser le payement des deux cents livres de rente viagère par moy augmentée (27).

Item et d'autant que par le contract de mariage de Aymé de Rochechouart, sieur de Thonnay-Charente, avec dame Héléonor de Saulx, en date du 8 octobre 1608, reçeu par Roger, notaire à Langres, est porté que si le dit sieur de Thonnay-Charente et sa femme décèdent sans enfants, et sans avoir disposé des biens et advantages que je leur ay faicts par le dit contract de mariage, que les dits biens retourneront à celuy de mes enfans nommé par mon testament, je veux que les dits biens, si le cas y advient, retournent aux dits René et Jean de Rochechouart.

» Item je donne à mes serviteurs cy-après nommés, à scavoir à Lucrèce de Chambret, damoiselle de la Haye, qui est à ma suitte, une chaisne en la valleur de six cents livres, qu'elle gardera en mémoire de moy, priant tous mes proches de se souvenir de l'amitié que m'a toujours portée la dicte damoiselle de la Haye.

» Plus je donne à mon bon et très-fidelle serviteur Nathanael Adam, sieur de Sychar, la somme de mille livres tournois, et le prie de vouloir continuer l'affection qu'il m'a portée, à mes enfans, priant aussy mes enfans de le vouloir bien aymer.

» Plus je donne a Philippe Brun 350 livresque ses parents seront tenus luy employer en acquest de quelque domaine. » Je donne à Louis Coudreau 150 livres à Bazas 100 livres, et, pour le regard de mes autres serviteurs et servantes, je veux qu'ils soient tous entièrement payés de leurs gages et de plus je lègue et donne à chacun de ceux qui seront t venus à mon service, auparavant trois ans du jour de mon décès, la valeur de trois années de leurs dits gages, outre ce qui leur sera deu de l'année courante, dont ils seront aussy payés.

» Et pour exécuteur testamentaire je nomme et eslis le dit René de Rochechouart, mon second fils, et le dit Adam, sieur de Sychar, les priant et conjurant par la confiance que j'ai en eux, d'observer et exécuter ceste mienne dernière volonté.

» Tel est mon testament par moy dicté aux notaires et tabellions royaulx cy-dessoubs souscripts, par moy à ceste fin mandés, requis et appelés en ce lieu de Chasteau-Larcher.

 

» Fait et passé au dit lieu et chasteau de Chasteau-Larcher, après midy, le dix-huitiesme jour de novembre 1619.

Et lecture faicte à la dicte dame du présent testament, elle a dit et déclaré qu'elle vouloit qu'il sortit son effet.

 Ainsi signé au prothecolle des présentes Jeanne de Saulx, pour mon testament; Doré et Thévenet, notaires royaulx. Scellé le dernier novembre 1619. »

 

 

 

En France, les guerres de religion suivent la Saint-Barthélemy. Le roi Henri IV y met fin en imposant, en 1598, l’édit de Nantes <==

==> Sur la Terre de nos ancêtres du Poitou - Aquitania (LES GRANDES DATES DE L'HISTOIRE DU POITOU ) <==

 

 


 

(1) Thibaudeau, t. III, p. 291.

(2) Hist. de la maison de Rochechouart, t. Il, p. 59.

(3) Morévi, Dictionn. histor., article René de Rochechouart.

(4). Mém. du maréchal de Tavannes, t. XXIV de la collection Petitot, p. 215.

(5). L'abbé Darras, hist. de l'Église, t. IV, p. 172-173.

(6) Sur ce mot, écoutons l'explication que donne un auteur protestant, habitant à cette même époque le château de la Planche de Vivône « Pour ce qu'il a esté fait mention de ce mot de huguenot donné à ceux de la religiun durant l'entreprise d'Amboyse et qui leur est demeuré depuis, j'en diray un mot en passant, pour mettre hors de doute ceux qui en cherchent la cause assez à l'esgarée.

La superstition de nos devanciers, jusques à vingt ou trente ans en ça estoit telle que presque par toutes les villes du royaume ils avoyent opinion que certains esprits faisoyent leur purgatoire en ce monde, après leur mort, et qu'ils alloient de nuict par la ville, battant et outrageant beaucoup de personnes, les trouvant par les rues.

 A Paris ils avoient le moine bourré à Orléans le mulet Odet, à Bloys le loup-garou à Tours le roy Huguet et ainsy des autres villes. Orest-il que ceux qu'on appeloit luthériens estoyent en ce temps-là regardez de jour de si près, qu'il leur falloit nécessairement attendre la nuict à s'assembler pour prier Lieu prescher et communiquer aux saincts sacrements tellement qu'encore qu'ils ne fissent peur ne tort à personne, si est ce que les prestres, par dérision les firent succéder à ces esprits qui rodoyent la nuict: en sorte que ce nom estant tout commun en la bouche du menu peuple, d'appeler les évangélistes huguenots, au pays de Touraine et d'Amboyse, ce nom commença d'avoir la vogue, quand, sur ceste entreprise la première descouverte en armes se fit à Tours, et les premières nouvelles en furent mandées à Amboyse, par le comte de Sancerre comme cy-dessus a esté dict. »

(Hist. de l' Estat de France sous le règne de François II, par Régnier, sieur de la Planche, p. 96.) -Voir sur Louis Régnier, sieur de la Planche et Vaujompe, MM. de Chergé et Beauchet-Filleau, Dictionn.hist. des familles du Poitou, t. II, p. 604.

(7) Thibaudeau, t. IV, p. 135 et suiv.

(8). Discours du siège de Poictiers, par Liberge annoté par M. Beauchet-Filleau, p. 125.

(9) Thibaudeau, t. IV, p. 260.

(10). Discours du siège de Poictiers, ut supra, p. 49.

(11) Discours du siège de Poidiers, ut supra, p. 114.

(12). C'est en effet à l'affaire de Moncontour que le maréchal, admirant la bravoure de René de Rochechouart, s'écria : Vive Dieu ! S'il plaît à Jeanne, je n'aurai jamais d’autre gendre que lui !

(13). Mémoire de Gaspard de Tavannes, t. XXV de la collection Petitot, série.

(14) Voir, sur cette restauration, p. 151, 153 et suiv.

(15) Nous trouvons le nom de deux de ses filles ou petites-filles dans la liste des religieuses dominicaines du couvent de Sainte-Catherine de Poitiers: l'une, Françoise Adam de Sychar, née en 1618; l'autre, Élèonore, née en 1624. Celle-ci fut élue prieure du monastère à trois reprises différentes. (Mém. de la Société des antiquaires de l'Ouest, t. XXXVIII, année 1874, p. 375.) – Nathanaël Adam mourut vers 1637, puisque le 31 mai, Françoise Barrault, sa veuve, rend hommage à dame Anne de Baffour, veuve de Claude Prévost, seigneur du Treuil.

 (16). Il fut imprimé à Poitiers, on 1617, par- Julien Thoreau, sous ce titre: Observations sur la vie et mort de Jeanne de Saulx de Tavanes, dame de Mortemart, par le syeur Adam de Sichar. Ce petit volume, devenu très-rare, nous a été obligeamment prêté par notre excellent ami M. Albert Boutulier du Retail. Qu'il en accepte ici tous nos remercîments.

(17). Abrégé de l'hist. du Poitou, t. III, p. 295.

(18). Hist. de la maison de Rochechouart, t. II p. 70.

(19). Il portait d'azur au lion d'or armé de gueules, timbré d'une tête de lion empanaché d'or et d'azur.

(20). « Jeanne de Saulx, épouse de René de Rochechouart-Mortemart, inhumés l'un et l'autre aux Cordeliers de Poitiers, entendait les Iangues grecque et latine. Françoise de la Baume-Montreuil, sa mère, épouse du célèbre maréchal de Tavannes, dont nous avons les Mémoires, était si savante dans l'Ecriture et les textes, qu'elle convertit un fameux rabbin dans une dispute réglée. » (Dreux dit Radier, t. II, p. 251, en note, édition 1849)

(2l). Hist. de la maison de Rochechouart et documents de ma collection, carton de Château Larcher.

(22). Nous possédons une de ces broderies autour d'un purificatoire. Le morceau est trop petit pour contenir toute la devise dont on ne lit que quelques mots. Un riche et antique ornement en drap d'or et tissu de velours rouge est aussi sans doute un souvenir de sa libéralité.

(23). Amère dérision des choses humaines ! le couvent des Carmes de Vivonne fondé par la famille de Rochechouart-Mortemart qui y avait reçu sa sépulture pendant plus de deux siècles, ruiné par les protestants et plus tard reconstruit et de nouveau sanctifié par la prière, fut vendu par la nation en 1792.

L'acquéreur fut, hélas! un des successeurs des anciens seigneurs de Vivonne.

 Aujourd'hui divisée en deux parties, cette maison est affectée, dans la portion voisine du pont sur la Vône, à l'habitation de la brigade de gendarmerie; l'autre portion sert d'hôtel de ville et d'école communale.

 La chapelle des Carmes, complètement démolie, a fait place à la salle de la mairie.

Et de là, si nous portons nos regards vers le couvent des Cordeliers de Poitiers, qui semblait à notre Jeanne de Saulx plus sûr contre les révolutions et l'impiété quel spectacle et quelle douleur !

Vendue à cette même époque où la France, comme prise de vertige, semblait n'avoir d'autre souci que de détruire les plus glorieux monuments, la maison des Cordeliers est, à l'heure présente, un magasin et une habitation particulière !

 La chapelle, cette chapelle consacrée par le souvenir de tant de papes, de pontifes et de rois, cette chapelle qui reçut la dépouille sanglante de quatre cents chevaliers morts au service de la France, à la bataille de Maupertuis !

ô déshonneur pour la cité poitevine l cette chapelle est devenue la salle de gymnase !!!

Et ces ossements que la religion avait pris sous sa sauvegarde les entourant de son respect y versant le baume de ses prières, sont aujourd'hui balayés pêle-mêle avec la poussière, qui n'est elle-même que la cendre de ces illustres défunts

Nous avons visité ce temple profané nous ne pouvons que rendre justice à l'urbanité parfaite du propriétaire actuel, qui ne saurait rien trouver de désobligeant pour lui dans les lignes qui précèdent.

Mais nous avons cherché en vain quelques vestiges du passé.

Il ne reste absolument rien depuis longtemps du mausolée magnifique élevé par Jeanne de Saulx à la mémoire de son époux, pour sa propre sépulture et celle de sa famille.

 Voici ce que Thibaudeau nous apprend de ce tombeau qui existait de son temps :

«  Sur ce sarcophage de marbre noir, élevé d'environ quatre pieds, sont les figures en bronze de René de Mortemart et de son épouse à genoux et devant un prie-Dieu. Ces figures sont de grandeur naturelle, habillées à la mode du temps. Sur les deux faces de ce mausolée Jeanne avait fait graver des inscriptions latines, dont l'une est en vers. Auprès du mausolée était un lutrin formé par un pélican de cuivre qui s'ouvre l'estomac. Le sang de la blessure est reçu par neuf petits (représentant les neuf enfants de Jeanne et de René). Sur les trois faces du triangle formant la base du lutrin, des vers latins avaient été gravés. » (Thibaudeau, t. III, p. 297.)

 Qui nous dira ce que l'impiété sacrilège, a fait de ces trésors et de tant autres?

(24). On dit aujourd'hui le Pailly.

(25). Sans doute l'omponne de Bellièvre, soigneur de Grignon, pourvu de la Charge de  chancelier en 1599. Il quitta les sceaux en 1605, demeurant chef du conseil. (Moréri, au mot chancelier.)

(26). René II de Rochechouart, né en 1576, avait épouse Jeanne de Beaux-Oncles, fille du seigneur de Sigoignes et de Marguerite du Fau. II eut quatre enfants : Jean-Léonor, marié à Louise de Bullion Pierre, qui fut chevalier de Malte; François seigneur de Rocheux et Jeanne-Marguerite, mariée à Jean-Hélie de la Roche-Aymard. (Rochenard)

(27).. Nous verrons plus loin à quels procès et arrangement ces diverses clauses du testament de, leur mère donnèrent lieu, en 1627, entre Gaspard et René de Rochechouart.