Fontevraud l'abbaye - La prise de Jérusalem de Titus, tenture La vengeance de Notre Seigneur

Le concile de Clermont avait fixé le départ des croisés à la fête de l'Assomption de l'année suivante. Pendant l'hiver, on ne s'occupa que des préparatifs : tout autre soin fut suspendu dans les villes et dans les campagnes.

Telle fut l'influence de l'exemple donné par les Français, qu'il suscita des croisés dans tous les autres pays chrétiens de l'Europe, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, jusqu'en Espagne et en Écosse. Il semblait, dit un contemporain, qu'il arrivât des croisés par tous les chemins.

Le mouvement religieux était secondé par les troubadours et les trouvères, dont les chants n'étaient pas moins ardents que les sermons des prêtres et des religieux.

 Au printemps de 1096, 300,000 personnes avaient déjà pris la croix.

Si les rois, Philippe en France, Guillaume le Roux en Angleterre, Henri le Germanique, s'abstenaient, les plus grands seigneurs s'enrôlaient pour la guerre sainte. Au puissant comte de Toulouse étaient venus s'ajouter le comte de Vermandois, frère du roi de France; Robert Courte- Heuse, duc de Normandie, qui engagea son duché à son frère le roi d'Angleterre pour avoir l'argent nécessaire à son expédition ; les comtes de Chartres, du Perche, de Forez, d'Orange, de Hainaut, de Die ;

 enfin, Godefroi, seigneur de Bouillon, duc des deux Lorraines, ses deux frères, Eustache, comte de Boulogne et Baudouin de Boulogne, et son cousin Baudouin du Bourg.

Mais le peuple n'attendit pas pour se mettre en route que les chefs de la Croisade eussent organisé leurs forces.

 

Une première armée, composée de Franco-Lorrains, gens de tout âge et de tout sexe, de pauvres et de serfs, se met en marche, dès le 8 mars 1096, sous la conduite d'un pauvre chevalier bourguignon, nommé Gauthier Sans Avoir.

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 Elle fut bientôt suivie par une seconde armée, ou plutôt une seconde cohue. A la tête de celle-ci marchait Pierre l'Ermite, couvert de son manteau de laine, un froc sur la tête, des sandales aux pieds, n'ayant pour monture que la mule avec laquelle il avait parcouru l'Europe.

Toutes deux s'avancèrent par le bassin du Danube. L'avant-garde de Gauthier ne comptait que huit cavaliers : attaquée par les Bulgares, près de Belgrade, et décimée par eux, elle traversa l'Hémus, Philippopolis et Andrinople, et, après deux mois de fatigue et de misères épouvantables, arriva sous les murs de Constantinople. Elle y attendit la seconde armée.

La troupe de Pierre fut plus éprouvée encore. L'attaque imprudente qu'elle dirigea contre Semlin, suivie du massacre de 4,000 de ses habitants, pour venger quelques croisés tués par ceux-ci; de nouvelles querelles avec les populations du pays, dans le trajet de Semlin à Nissa, amenèrent une attaque générale des croisés par les Bulgares sous les murs de cette dernière ville.

Pierre perdit plus de 10,000 de ses compagnons. Il en avait cependant encore 30,000 quand, après avoir traversé la Thrace, il arriva devant Constantinople. Les soldats pèlerins, exténués, mourant de faim et de fatigue, portaient des palmes dans leurs mains en signe de paix.

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Fig. 8. - Trouvère s'accompagnant sur la viole; sculpt .. du XIIe siècle.

En voyant cette multitude affamée, couverte de vêtements en lambeaux, aux visages farouches, les Grecs se repentaient déjà d'avoir appelé les Latins. Cependant l'empereur Alexis reçut Pierre l'Ermite avec beaucoup d'honneur. Il l'admit à son audience, entouré de toute sa cour, écouta le récit de la marche des croisés à travers l'Europe, et lui donna même de riches présents.

fig 9 Gauthier sans Avoir est reçu pa le roi de Hongrie, qui lui permet de traverser ses etats avec l'armée des croisés d'après un manuscrit du XVe siècle

fig 9 Gauthier sans Avoir est reçu pa le roi de Hongrie, qui lui permet de traverser ses etats avec l'armée des croisés d'après un manuscrit du XVe siècle.

L'armée de Pierre et de Gauthier, à laquelle c'étaient ralliés les restes misérables de deux autres troupes venues, l'une du Palatinat, sous la conduite du moine Gotschalk, et l'autre des bords de la Moselle et du Rhin, sous le prêtre Volkmar et le comte Emicon, et que les Hongrois, révoltés de leurs excès, avaient presque complètement anéanties.

Cette armée comptait près de 100,000 hommes. Elle respecta d'abord l'hospitalité que lui donna Alexis Comnène. Mais bientôt, s'étant abandonnée à son indiscipline accoutumée, et ayant pillé les maisons et les églises schismatiques des faubourgs de Byzance, l'empereur se hâta de se débarrasser de ces hôtes incommodes, en leur fournissant les vaisseaux nécessaires pour traverser le Bosphore.

Cette première armée des croisés alla camper sur le golfe de Moundania, dans un large vallon, près de la ville de Civitot, qu'a remplacée aujourd'hui le bourg de Ghemlik. Écoutant d'abord les conseils de la prudence, elle s'abstint d'attaquer les Turcs de Nicée. Mais cette sage conduite ne dura pas longtemps. Un certain Renaud s'étant emparé, avec 3,000 croisés, d'un château voisin, y fut bientôt assiégé à son tour par les musulmans, qui massacrèrent tous les chrétiens, que la famine avait contraints de se rendre.

Pour venger leurs compagnons, les croisés restés au camp s'avancèrent alors, au nombre de 25,000, vers Nicée, dont le sultan Kilidje-Arslan avait lui-même rassemblé des troupes considérables.

 Les deux armées se rencontrèrent à six lieues à l'ouest de Nicée.

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Fig. 11, - Prise de Nicée par les croisés; en 1097; d'après un vitrail du XIIe siècle.

Attaqués avant d'avoir pu tous se rallier, les croisés combattirent avec la plus grande bravoure, mais sans succès, contre les musulmans, mieux commandés et mieux armés.

Gauthier Sans Avoir tomba, percé de flèches. L'ennemi ne fit pas de quartier; s'étant ensuite emparé du camp de Civitot, il y massacra tous ceux qui n'avaient pas réussi à s'enfuir. De cette nombreuse armée il n'échappa que 3,000 malheureux, que les Grecs recueillirent. Parmi eux se trouvait Pierre l'Ermite, dont désormais le rôle fut très effacé.

« Ainsi succomba cette armée, dit Guillaume de Tyr, pour n'avoir pas su se soumettre au joug salutaire de la discipline. » Ce reproche pourra, malheureusement, être adressé plus d'une fois encore aux croisés.

Ce n'étaient là que les enfants perdus des trois grandes armées qui se préparaient en Europe par les soins des princes et des barons qui avaient pris la croix à Clermont. La vraie force militaire, la chevalerie, s'était enfin réunie.

Ces trois armées régulières, qui s'étaient formées, l'une au nord de la France, l'autre au centre, la dernière au midi, se mirent en marche d'août en octobre 1096, par trois routes différentes, pour ne pas épuiser les pays qu'elles traversaient. Le rendez-vous général était à Constantinople.

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L'armée du nord, composée de 10,000 chevaliers et de 80,000 fantassins, tirés de la Flandre, de la Lorraine, des bords du Rhin, s'ébranla le 15 août. Elle avait pour chef Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, qui, dans la guerre entre la papauté et l'empire, avait pris parti pour l'empereur Henri IV, tué de sa main le compétiteur de celui-ci, Rodolphe de Souabe, dans une bataille, et monté le premier à l'assaut de Rome (1044), action qu'il ne pouvait se pardonner et qu'il avait voulu expier en prenant la croix. Cette armée prit sa marche parle bassin du Danube, qu'elle traversa sans obstacle et sans désordre, et arriva en bon état à Constantinople.

L'armée du centre, composée de gens de l'Ile-de-France, de Normands, de Bourguignons, partit à la fin de septembre. Elle avait pour chefs Hugues, comte de Vermandois, frère du roi de France; Robert, duc de Normandie ; Allan Fergant, duc de Bretagne ; Étienne, comte de Blois, de Chartres et de Meaux, qui avait, disait-on, autant de châteaux que l'année comptait de jours; Robert, comte de Flandre.

Parmi les barons, on comptait : Robert, prévôt royal de Paris, Gauthier de Saint-Valery, Roger de Barneville, Raoul de Beaugency, Yves et Alberic de Grandménil, Evrard de Puisaye, Achard de Montmerle, et Gui de Trussel. Elle traversa l'Italie, rétablit le pape Urbain en chassant de Rome l'armée d'Henri IV, se grossit dans la Pouille des enfants des conquérants de Naples, conduits par Boëmond, prince de Tarente, fils de Robert Guiscard, et par son neveu Tancrède, qui devait être un des héros les plus illustres de la croisade.

Hugues de Vermandois traversa le premier l'Adriatique, aborda à Durazzo après avoir éprouvé une tempête qui brisa plusieurs de ses vaisseaux, et se rendit à Constantinople par l'Albanie et la Macédoine. Il fut bientôt suivi par Boëmond , qui déjoua, aux bords du Bardax, une embuscade tendue par Alexis, commençant déjà le cours de ses trahisons envers les croisés; par le comte de Flandre et le reste de la seconde armée.

L'armée du midi, formée de Gascons, de Provençaux, de Toulousains, était commandé par Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, et par l'évêque du Puy, :Adhémar, légat du saint-siège et chef spirituel de tous les croisés. Elle traversa les Alpes helvétiques, la Lombardie et le Frioul, passa les Alpes juliennes, et atteignit Constantinople par les contrées presque sauvages de l'Illyrie et de l'Esclavonie.

 

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Fig. 10. - Vaisseau qui conduisit en terre sainte Aimar de Monteil et Godefroi de Bouillon, d'après un manuscrit du XIIIe siècle.

Alexis Comnène, redoutant pour son empire les suites de cette arrivée des croisés à Constantinople, avait voulu s'assurer un otage, en détenant dans un palais, qui était en réalité une prison; le comte de Vermandois.

 Il fallut l'intervention de Godefroi de Bouillon pour que le prince français fût rendu à la liberté. Pour contraindre l'empereur à cet acte de loyauté et de réparation, Godefroi, qui arrivait en ce moment à Philippopolis avec la première armée des croisés, dut livrer au pillage de ses soldats les environs de cette ville. Nonobstant la magnifique réception que l'empereur fit ensuite à Godefroi de Bouillon, au duc de Tarente et au comte de Flandre, qui lui « jurèrent paix et féauté » (hommage), il les invita successivement à passer le Bosphore avec leurs gens.

combat entre croisés et infidèles

(combat entre croisés et infidèles)

Au mois de mars 1097, Godefroi établit son armée près de Chalcédoine, où il fut rejoint en dernier lieu par Raymond de Toulouse, qui avait dû en venir aux mains avec les Grecs, toujours perfides.

Alors toute l'armée des croisés leva son camp, et alla investir la grande ville de Nicée (15 mai), capitale du sultan de Roum ou d'Iconium.

Quand elle en commença le siège, elle comptait, selon le dénombrement qui en fut fait, 600,000 hommes, au dire de Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin. Après plusieurs combats contre les troupes de Kilidje-Arslan, elle fut prise, le 20 juin. Le siège avait duré six semaines.

Le 29, les croisés se portèrent en avant, et rencontrèrent, après trois jours de marche, toute l'armée de Kilidje-Arslan, dans la vallée de Dorylée en Phrygie. Le choc fut terrible. Les croisés, conduits par Boëmond, auraient succombé sans l'arrivée du comte de Vermandois et de Godefroi de Bouillon, avec un secours de 40,000 hommes d'armes, couverts de cottes de mailles de fer.

Les Turcs ne purent résister à leur élan : ils furent mis en pleine déroute, et ne reparurent plus.

 Mais alors le grand ennemi des croisés fut la famine.

Les Grecs ne leur fournissaient pas les vivres promis. Après s'être reposés quelque temps à Antiochette, ils pénétrèrent en Cilicie, dont Tancrède emporta la capitale, Tarse, et les autres villes, pendant que Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, à la tête d'une poignée d'hommes, passait le mont Taurus, pénétrait dans la Comagène, et s'emparait d'Édesse. Il s'en fit une principauté, en y joignant Tarse, Samosate et une partie de la Mésopotamie au -delà de l'Euphrate.

Pendant ce temps, la grande armée des croisés entrait en Syrie, forçait le passage de l'Oronte, et arrivait, au mois d'octobre 1097, devant Antioche, où s'étaient enfermés les émirs ou lieutenants du sultan de Bagdad.

 Cette ville avait trois lieues de tour et était défendue par de fortes murailles. Le siège dura plus de six mois, et fut l'occasion de nombreux exploits de la part des chrétiens, que les privations décimaient cependant, et dont Étienne de Blois venait de se séparer avec les siens. Enlevée d'assaut, grâce à des intelligences que Baudouin s'était ménagées dans la place (juin 1098), elle fut décimée par les vainqueurs.

Mais la citadelle tenait encore et sa résistance permit à Kerbogah, prince de Mossoul et lieutenant du sultan de Bagdad, d'arriver avec une armée formidable, qu'il avait rassemblée avec l'aide des sultans de Damas et d'Alep, et où l'on ne comptait pas moins de vingt-huit émirs, avec près de 300,000 hommes. Trois jours après leur succès, les croisés se trouvèrent eux-mêmes assiégés dans Antioche par les musulmans. Les souffrances, les privations qu'ils endurèrent peuvent à peine se décrire. On voyait les plus hauts barons mendier leur pain dans les rues. Presque tous les chevaux des chevaliers moururent. Alexis Comnène, qui s'était mis en marche pour secourir les croisés, rebroussa chemin.

Ce fut un immense désespoir parmi les chrétiens. Tout semblait perdu; lorsque la découverte d'une relique rendit l'ardeur aux croisés, et détermina les chefs à tenter un effort désespéré contre les infidèles. La bataille fut livrée, le 28 juin, sur les bords de I'Oronte , elle dura tout un jour et se termina par une victoire éclatante et décisive.

Ce fut la ruine de l'empire des Turcs Seldjoucides. Les Fatimites d'Égypte en profitèrent pour rentrer dans Jérusalem.

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Fig. l2. - Denier d'argent de Tancrède, prince d'Antioche.

Les croisés, à la fin de l'automne, se remirent en marche vers la cité sainte, à l'exception de Boëmond, qui resta dans Antioche, où il fonda une principauté à son profit. Ils s'avancèrent ainsi en bon ordre par Marrha, Tortose, Archis et Acre. Les chrétiens de Palestine les recevaient avec des larmes de joie, « se félicitant, dit Foucher de Chartres, de l'arrivée de ceux dont ils souhaitaient depuis si longtemps la venue. »

Ce fut le 7 juin 1099 que les croisés arrivèrent devant les murs de Jérusalem. En la découvrant du haut des collines d'Emmaüs, ils s'écrièrent avec transport : «  Jérusalem ! Jérusalem : » Leur armée était réduite à 25,000 combattants; mais c'étaient les chevaliers et leurs hommes.

La ville était défendue par les Fatimites d'Égypte, qui venaient de la reprendre sur les Turcs Seldjoucides, contre lesquels ils avaient imploré le secours de ces mêmes Français qu'ils combattaient à présent. Il s'y étaient retranchés au nombre, dit-on, de 40,000 hommes.

Le corps des croisés, commandé par Godefroi de Bouillon, prit position à l'occident; le comte de Toulouse, à droite de celui-ci, en face de la tour de David, en tendant à s'étendre vers le midi. La partie du nord fut occupée par le duc de Normandie. Pleins d'enthousiasme et de confiance, mais redoutant aussi les meurtrières lenteurs d'un nouveau siège d'Antioche, les croisés tentèrent de s'emparer d'assaut de la ville, dès le cinquième jour de leur arrivée.

Jamais ardeur pareille n'enflamma une armée. Après avoir approché les murailles de la cité sainte en se couvrant de leurs boucliers, en forme de tortue, à la manière des anciens Romains, les croisés se servaient de pics, de marteaux, de leviers, à défaut de béliers qu'ils ne possédaient pas encore, pour rompre les murailles et s'ouvrir un passage par quelque brèche.

Ils réussirent ainsi à renverser l'avant-mur et parvinrent au pied de la muraille intérieure, trop forte malheureusement pour être percée de la même façon. Ils essayèrent alors de l'escalade. Une échelle, la seule qu'on possédât, fut dressée, et quelques croisés parvinrent jusqu'au sommet de la muraille; mais, comme ils ne purent être suivis d'autres en plus grand nombre, ils furent écrasés par l'ennemi. Il fallut renoncer à poursuivre une entreprise si téméraire, et se résigner à faire de la ville un siège régulier.

Mais le bois manquait pour construire les tours roulantes et les autres machines nécessaires. On parvint cependant à s'en procurer un peu dans une forêt voisine, et grâce à l'arrivée de neuf vaisseaux pisans et génois dans le port de Joppé, on réussit enfin à construire deux hautes tours, l'une pour Raymond de Saint-Gilles, l'autre pour Godefroi de Bouillon.

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Fig. 13. - Vue d'une partie des murs de Jérusalem d'après une photographie.

 

 Dominant les murailles de Jérusalem, elles pouvaient en atteindre les défenseurs.

Une des plus cruelles souffrances qu'eurent à endurer les assiégeants fut celle de la soif : le torrent du Cédron, la fontaine de Siloë étaient à peu près desséchés, et le peu d'eau bourbeuse et corrompue qu'on  parvenait à se procurer engendra bien des maladies mortelles.

Aussi les chefs de l'armée résolurent-ils de donner un second assaut, aussitôt que les machines furent prêtes. Après un jeûne de trois jours, le vendredi 8 juillet, on fit tout autour de la ville une procession solennelle, où les évêques et le clergé marchèrent pieds nus, suivis des princes et des soldats en armes. Arrivés à la montagne des Oliviers, les troupes furent haranguées par Pierre l'Ermite et Arnould de Rohes, chapelain du duc de Normandie. Tancrède et Raymond de Saint-Gilles, qui avaient eu des démêlés ensemble, s'embrassèrent publiquement en signe de réconciliation.

Prenant ensuite ses dernières dispositions, Godefroi résolut d'attaquer la ville par l'angle oriental, dans le voisinage de la porte Saint-Étienne. Le déplacement de ce camp immense se fit en une seule nuit.

Le jeudi, 14 juillet, à la pointe du jour, commença le suprême assaut, qui devait durer deux jours. Les tours roulantes, sur Iesquelles étaient Godefroy, Tancrède et Raymond, furent rapprochées des murailles, que battirent les béliers, tandis que les arbalétriers et les archers faisaient pleuvoir une grêle de traits sur la ville, et que d'autres soldats plantaient des échelles dans les endroits les plus accessibles.

Mais l'énergie de la résistance égalait la fureur de l'attaque. Après douze heures de combat, la nuit suspendit cette lutte incertaine. Elle recommença le lendemain, avec le même acharnement. Vers le soir, l'apparition sur le mont des Oliviers d'un cavalier agitant un bouclier, et dans lequel l'armée crut voir saint Georges lui-même venant à son secours, produisit un tel élan parmi les croisés, qu'ils franchirent enfin les pont-levis jetés du haut des tours sur les remparts, et pénétrèrent dans Jérusalem.

Godefroi, précédé des deux frères Lethalde et Engelbert de Tournai, suivi de Baudouin du Bourg, d'Eustache, de Raimbaud Croton, de Guiche, de Bernard de Saint¬Vallier, d'Amanieu d'Albret, avait le premier franchi les murs de la Ville sainte. Presque en même temps, Tancrède la forçait dans un autre endroit, avec les deux Robert, Hugues de Saint-Paul, Gérard de Roussillon, Louis de Monson, Conon et Lambert de Montaigu, Gaston de Béarn;

tandis que le comte de Toulouse, qui a dressé des échelles du côté du midi, parvient au sommet des remparts, suivi de Raymond Pelet, de l'évêque de Bira, du comte de Die, de Guillaume de Sabran. Enfin, la porte de Saint-Étienne est enfoncée à coups de hache par les croisés, qui ont pénétré dans la ville, et elle livre passage au reste de l'armée.

C'est ainsi que le vendredi, 15 juillet 1099, les croisés entrèrent dans Jérusalem : c'était le jour et l'heure où le Christ était mort sur la croix.

Malheureusement, cette victoire des croisés fut suivie d'un massacre impitoyable des défenseurs de Jérusalem: 10,000 furent tués dans la citadelle, où ils s'étaient réfugiés.

Godefroi, qui s'était abstenu du carnage, rappela par son exemple ses compagn9ns d'armes à des sentiments plus dignes de la cause qu'ils défendaient. Suivi seulement de trois serviteurs, il s'était, pendant cette tuerie, rendu, sans armes et les pieds nus, dans l'église du Saint-Sépulcre.

Bientôt la nouvelle de cet acte de dévotion s'étant répandue dans l'armée chrétienne, aussitôt toutes les vengeances, toutes les fureurs s'apaisent. Les croisés se dépouillent de leurs habits sanglants, font retentir Jérusalem de leurs sanglots, et, conduits par le clergé, marchent ensemble, la tête découverte, les pieds nus, vers l'église de la Résurrection. Mais le lendemain les massacres recommencèrent. Entourés d'ennemis dans un pays éloigné, les chefs croisés, sauf Tancrède et Raymond de Saint-Gilles, voyaient dans ces horribles rigueurs une nécessité de salut pour l'armée chrétienne. On croit que plus de 70,000 musulmans périrent dans ce carnage.

Fig 16 Prise de Jérusalem Godefroi de Bouillon sur le donjon d'après un manuscrit du xms siècle

Fig. 16. - Prise de Jérusalem: Godefroi de Bouillon sur le donjon; d'après un manuscrit du XIIIe siècle.

 

Jérusalem ainsi reconquise, il lui fallait un souverain, ou plutôt un défenseur. Robert de Normandie, le comte de Flandre, Raymond de Saint-Gilles, déclinèrent plus qu'ils n'envièrent cet honneur.

Ce fut Godefroi de Bouillon qui fut nommé roi à l'unanimité (23 juillet 1099); mais il ne voulut pas ceindre un diadème là où Jésus-Christ avait porté une couronne d'épines. Il ne prit jamais, au lieu du titre du roi, que celui d'avoué ou défenseur du Saint-Sépulcre. Peu après, une assemblée de barons, connue sous le nom d'assises de Jérusalem, édicta pour le nouveau royaume une sorte de code, qui est un des monuments les plus précieux de la vie civile et politique du moyen âge.

Les croisés retournèrent alors en Europe, et il ne resta plus autour de Godefroi de Bouillon que 300 chevaliers, parmi lesquels l'illustre Tancrède.

Trois autres principautés franques s'étaient fondées en Syrie et en Asie Mineure : celle d'Antioche sous Boëmond le Normand, le comté d'Édesse, sous Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, et le comté de Tripoli, sous Raymond de Toulouse, qui avait fait vœu de ne jamais revenir en Europe.

Quant au royaume de Jérusalem, qui après la mort de Godefroi de Bouillon, en 1100, passa à Baudouin, il était di visé en quatre grandes baronnies et douze seigneuries secondaires. Les quatre premières étaient le comté de Japhe et d'Ascalon, la seigneurie de Krak; la princée de Galilée et celle de Sagette. Les baronnies du Darum, de Saint-Abraham, d'Arsur, de Césarée, de Naples, du Bessan, du Caïmont, de Cayphas, du Toron, du Scandelion, de Saint-Georges et de Barut formaient les fiefs secondaires.

Dispersés au milieu des populations mahométanes, les États francs ne tardèrent pas à être en péril.

A l'appel de Baudouin, une seconde levée eut lieu en France (1101). Conduite par Guillaume IX, comte de Poitiers, auquel s'étaient joints Etienne de Blois et Hugues de Vermandois, le duc de Bourgogne et les comtes de Nevers et de Savoie, elle comptait près de 200,000 hommes. Elle périt presque tout entière en Asie Mineure, dans trois batailles qui lui furent livrées par le sultan d'Iconium. Les comtes de Blois et de Vermandois y avaient trouvé la mort.

==> Croisade de Guillaume IX le troubadour, grand-père d’Aliénor d’Aquitaine et premier poète connu en langue occitane.

Une troisième levée, qui eut lieu en 1107, et dont Boëmond lui-même conduisit les soldats, n'eut pas des résultats plus heureux.

Ainsi finit ce qu'on appelle la première Croisade. Elle avait coûté à la chrétienté et surtout à la France, plus de 800,000 hommes; mais elle avait ouvert à l'Europe les routes de l'Orient, mis en contact deux civilisations qui devaient se pénétrer l'une l'autre, préparé pour l'avenir bien des changements dans les mœurs, dans les institutions et dans les arts des nations du continent.

« En Orient, dit très bien Michelet, une petite Europe asiatique fut faite à l'image de la grande. L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale y furent transplantés. La Judée était devenue une terre française. Notre langue, portée par les Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la Croisade. La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible encore que fût la royauté française, le frère de Philippe 1er, ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens et du « roi des rois ». Les Turcs eux-mêmes voulaient descendre des Français.

 

Le Voyage clunisien du pape Urbain II, l'appel à la première croisade.  <==.... ....==> Histoire de l'ordre de Malte (Ordre de Saint Jean de Jérusalem) - Foulques V d'Anjou, dit « le Jeune » roi de Jérusalem.

 

 


 

Photo de couverture : - Foulque V d'Anjou et Fontevraud l'abbaye - La prise de Jérusalem de Titus, tenture La vengeance de Notre Seigneur ==> 37 tapisseries de Saumur en exposition à l'abbaye de Fontevraud