Abbaye des Fontenelles - Béatrice de Machecoul, dame de La Roche-sur-Yon et la légende de l'ogresse du manoir de Talmont

La légende fait pleurer l’âme de Béatrice dans les grands cloîtres, lorsque les rafales secouent les grands chênes et hurlent sous les arceaux gothiques.

Béatrice fit creuser un souterrain qui se divisait en sept branches, pour aller à une petite chapelle située à Ambois. Elle s’y rendait chaque jour par le premier souterrain marchant à pieds nus sur le sol jonché d’épines. Elle y restait toute la journée en prière, ne se nourrissant que de racines.

 

Voici la légende racontée, répétée encore, il y a quelques années, par les habitants des environs, aux parents qui amenaient en pèlerinage leurs enfants à cette église, pour les guérir de beaucoup de maladies présentes et à venir et particulièrement de la peur.

 

 

« Ores, oyez petits et grands, la sanglante légende (1) :

« Béatrix de Mauléon, princesse de Talmont, était une châtelaine d'humeur sombre et farouche. Le sieur de Mauléon étant parti pour la Terre Sainte la dame vivait dans la solitude la plus complète en son manoir de Talmont. (2)

 Un jour, jour funeste, l'ennuyée châtelaine, accoudée à une fenêtre du manoir, promenait ses regards distraits sur la campagne, lorsqu'elle aperçut un tout petit enfant rose et blanc qui se livrait à de gracieux ébats dans la prairie voisine. Elle fit appeler son cuisinier. Lorsqu'il fut devant elle, étendant la main vers la prairie, Béatrix lui montra le bel enfant que sa mère, occupée à peu de distance, avait déposé là.

Tu vois cet enfant, dit-elle, va le chercher et apprête moi son cœur pour le diner. Le pauvre homme frémit à l'idée de la sanguinaire fantaisie de la châtelaine et du crime horrible qu'il fallait commettre pour la satisfaire. Il crut avoir mal entendu.

« Madame, balbutia-t-il... Obéis, manant!... La dame était terrible dans sa colère, elle commandait, il fallait obéir.

« L’horrible mets parut si délicieux à Béatrix, qu'elle exigea que, chaque jour, il figurât sur le menu seigneurial.

« La terreur se répandit bientôt autour du manoir. Les pauvres mères auxquelles on enlevait leurs enfants s’enfuirent au loin pour dérober leurs chers trésors à l'ogresse de Talmont.

« Un jour, le cuisinier se présenta, embarrassé et tremblant, devant la princesse, et lui dit qu'il n'y avait plus un seul enfant aux environs.

Béatrix le regarde froidement. Vraiment, lui dit-elle, tu es embarrassé pour peu de chose : il n'y a plus d'enfant aux alentours, me dis-tu ? N'as-tu pas ton fils ?

« Qu'on juge du désespoir du malheureux père : seulement alors, il comprit toute l’étendue des crimes qu'une lâche complaisance lui avait fait commettre ; ses entrailles paternelles s'émurent, et le remords entra dans son cœur, comme un premier châtiment.

Cependant il n’osait plus désobéir à sa maîtresse. Au milieu de ses angoisses, un petit chien qu'il aimait beaucoup s'approcha de lui en le caressant et lui lécha les mains. La vue de l'innocent animal suggéra au pauvre cuisinier l'idée de le sacrifier à la place de son fils unique.

En effet, le cœur du petit chien fut accommodé avec le plus grand soin et servi à Béatrix. Mais à peine en eut-elle goûté qu'elle cracha avec dégoût et demanda quel terrible ragout on lui servait là.

Le malheureux cuisinier, se croyant perdu, se jeta à ses pieds, et lui avoua ce qu'il avait fait pour sauver son fils.

« Le Seigneur attendait-il ce moment ? Quoi qu'il en soit, la châtelaine fut touchée de ce désespoir paternel, et sentit le remords lui étreindre le cœur.

Revenue à des sentiments humains, elle sonda l'abîme dans lequel le démon l'avait précipitée et comprit qu'il fallait une pénitence proportionnée à ses forfaits, pour laver son âme.

En conséquence, elle ordonna que la route, qui conduisait du château de Talmond à l'abbaye des Fontenelles fut jonchée, dans toute son étendue, d'épines, de ronces et d'ajoncs (3), et, les pieds nus, le corps couvert d'un cilice, elle parcourut ce chemin de douleur et d'expiation en priant, pleurant et demandant à Dieu et aux hommes le pardon de ses crimes.

 En arrivant aux Fontenelles, elle expira ; les religieux recueillirent sa dépouille mortelle et l'ensevelirent dans la chapelle.

Aujourd'hui, singulier retour des choses d'ici-bas, c'est la santé de leurs enfants que les mères vont implorer au tombeau de dame Béatrix. »

 

Malheureusement pour la légende, Béatrix survécut longtemps à son mari, et ne mourut qu'en 1235, après avoir épousé, vers 1214, Aimeri, qui devint plus tard vicomte de Thouars, sous le nom d'Aimeri VIII.

Le pèlerinage des Fontenelles n'a plus lieu, car les propriétaires des ruines de l'abbaye ont tenu à faire cesser ces réunions faites à une saison où les récoltes sont encore sur pied.

Les suites de cette espèce de préveil dégénéraient, en effet, complètement en désordre, et servaient de prétexte à des rapines dans les vergers et les champs des environs.

 

Ses Parents :

Raoul de Machecoul appartenait à la puissante famille des sires de Raiz (de Retz), et il était le troisième fils de Garsire, seigneur de Machecoul.

Devenu seul maître de la Roche-sur-Yon et de Machecoul, il les transmit à son fils Bernard de Machecoul et de La Bénate vers l'an 1200.

Aanor ou Eléonore (ou Aénor) de Tonnay Boutonne,  dame de Luçon, femme de Bernard (vers 1180), eut trois enfants.

- Raoul,

- Bernard,

- Béatrix.

La seigneurie de la Roche-sur-Yon fut la dot de Béatrix qui épousa, vers 1205 (4), Guillaume de Mauléon, seigneur de Talmont (5).

Un fils, nommé Ebles ou Eblouin, naquit de cette union, il mourut en 1212.

En 1214 décède Guillaume de Mauléon.

Béatrice II épousa peu de temps après Aimery VIII de Thouars, fils aîné du vicomte de Thouars (6).

Par suite de la mort de son père et de ses deux frères, Béatrix se trouva, jeune encore, l'une des plus riches héritières de la province.

Elle possédait, en effet, la Roche-sur-Yon, Machecoul et Luçon.

Un fils, nommé Aimery, naquit de l'union de Béatrix avec le fils aîné du vicomte de Thouars. Il mourut au berceau.

Quant au fils aîné du vicomte de Thouars, époux de Béatrix, il survécut à cette dernière, puisqu'il confirma, en 1235, les dispositions testamentaires de Béatrice en faveur de l'abbaye des Fontenelles.

 

 

Voici venir, amis, les longs soirs de l’automne,

Où d’un groupe frileux le foyer se couronne;

Où, la pincette en main, l’on s’amuse, en rêvant,

 A bâtir de ses feux l’édifice mouvant;

Où l’on vient, rapprochant et son cœur et son siège,

 S’unir pour mieux braver le retour de la neige ;

 

 

Où le vol citadin de nos oiseaux errants,

Pour s’échauffer de l’aile, a resserré ses rangs.

 

 Douce et triste saison! car vous donnez en Bresse

Le printemps à l’amour, l’automne à la tendresse ;

Et si l’un, par ses fleurs, sourit à l’avenir,

L’autre aime le parfum qu’exhale un souvenir.

 

Ainsi, sous l’humble toit dont l’âtre vous rassemble

Vous allez donc bientôt rire et pleurer ensemble.

Secouer du présent le fardeau douloureux,

Regretter du passé les mensonges heureux,

Mêler un sel piquant au devis le plus tendre .

Médire du prochain, qui sait bien vous le rendre;

Battre en vos mains, couperet marquer d’un jeton

Vos reines, vos valets et vos rois de carton,

Provoquer de la lampe une éclipse obligeante,

Pour effleurer tout bas une robe indulgente,

Et même pour cueillir un doux baiser d’amour,

Que l’on vous rend, dans l’ombre, et qu’on refuse, au jour;

 Et puis vous renouerez le fil des aventures

Que l’hiver, en fuyant, brisa dans vos lectures,

 Car l’homme a pour lui seul trop de pleurs à verser,

Et sa pitié, prodigue aime à les dépenser

Aux récits de champs-clos, de sanglantes querelles,

De galants troubadours, de plaintives tourelles,

D’époux vieux et trompé, d’amant jeune et trompeur...

Qui vous font frissonner de plaisir et de peur.

 

Mais si pour vous le conte, éveillant trop d’alarmes,

Mêle quelque amertume à l’ivresse des larmes,

 Pour rasséréner l’âme et mettre en train les voix,

Un chœur dénouera tout par un refrain grivois;

Puis, rappelant le rire à la bouche sévère,

On versera la joie et la mousse à plein verre,

Avec le doux Gravelle (1), Aï du Revermont (2) ,

Qui parfume la lèvre et déride le front ;

 Et, malgré la saison par l’orage effeuillée.

Les plaisirs vont encore fleurir dans la veillée.

 

Pour moi, pauvre banni sous un ciel étranger.

Joie ou pleurs, avec vous je ne puis partager;

Et, seul, sans cœur fidèle où l’on verse son âme,

Sans regards où pour vous brille une humide flamme,

Sans visage connu, ni main qui, chaque soir.

Vous bénisse aux adieux et qu’on presse au revoir.

De votre souvenir j’aime à peupler ma chambre ,

Pour réchauffer mon cœur dans les soirs de novembre.

 

Les pieds sur mes chenets, mon feu seul pour ami,

Sur ma table accoudé, fermant l’œil à demi,

Je veux bien, en bâillant, feuilleter l’œuvre épique

 De quelque défunt grec, ennuyeux, quoique antique ;

J’essaie avec effort cet exorcisme amer,

Pour chasser du pays le souvenir trop cher :

Il n’est point de lotus dans les chants de la Grèce,

Et mon cœur, près d’Homère, habite encore la Bresse.

Permettez donc qu’en songe, assis auprès de vous,

 Je reprenne ma place à vos foyers si doux,

Que mon oreille écoute, et que ma voix réponde,

Quand son tour de récit lui revient à la ronde.

Oui, c’est le sien, je crois; car autour du conteur

Vous avez resserré votre cercle flatteur:

Je m’oublie en causant, déjà même il me semble

Que c’est comme autrefois, quand nous étions ensemble ;

On me presse, j’hésite, un regard m’enhardit :

 J’obéis à son ordre, heureux s’il applaudit ! »

 

 

 

 


 

(1) D'après Mlle Ayma, fille d'un des anciens proviseurs du Lycée de la Roche-sur-Yon.

(2) Ou plutôt à la croisade contre les Albigeois.

(3) Ce travail ne fut probablement pas difficile à effectuer.

(4) 1208 d'après l'abbé Aubert. ·

(5) N. D., des Fontenelles. Gall. ch., v. 2, c. 1434.

(6) Les sceaux d'Aimery vicomte de Thouars et de Béatrix ont été conservés par dom Morice dans son histoire de Bretagne. Ils portent l'un et l'autre un brochet en pal, comme on le voit encore aujourd'hui dans les armes de la ville de Luçon.

Le contre-sceau de Béatrix, dit le baron de Wismes, n'a conservé qu'un mot et c'est justement Lvco. V. Vendée historique, pittoresque et monumentale.