Le But des Croisades – Les Routiers

Le généreux enthousiasme qui porta l'Europe du moyen-âge en Orient, n'avait aucun rapport avec les préoccupations économiques et sociales que les historiens ont souvent attribuées aux propagateurs des Croisades.

Les bienfaits obtenus par le commerce international ont été sans doute l'un des résultats de ces grandes guerres ; mais cette considération n'avait pas frappé l'esprit des contemporains.

Il est aussi bien probable que les papes et les rois ne s'étaient pas laissé guider, en dirigeant les chrétiens vers la Palestine, par les progrès que la civilisation naissante allait retirer de ces expéditions lointaines.

Les inspirateurs et les chefs des Croisades ont eu d'autres ambitions.

Pour eux, le véritable but des croisés devait consister à repousser la terrible invasion des Sarrazins, qui menaçait de mettre bientôt tout l'univers sous la domination du Croissant.

Les Musulmans, en moins de cinq siècles, avaient conquis l'Afrique, envahi l'Asie, soumis à leurs lois l'Espagne, la Sicile et le Sud de la France. L'Europe entière était menacée par leurs armées. Tous leurs projets orgueilleux paraissaient se réaliser au gré de leurs désirs ; jamais une aussi colossale invasion n'avait obtenu des résultats aussi surprenants.

Charles Martel avait cependant arrêté dans leur marche rapide ces hordes envahissantes et leur avait infligé, sous les murs de Poitiers, une défaite capable d'enrayer pour longtemps leurs progrès (732). Mais les Musulmans n'avaient pas perdu courage ; trois siècles après la déroute complète d'Abdérame, ils avaient repris toute leur audace et ils se montraient plus redoutables que jamais.

Le Souverain Pontife, effrayé par ces terribles menaces, chercha le moment favorable pour faire appel à la chrétienté tout entière et pour convoquer les fidèles à la défense de l'Eglise.

Il semble aujourd'hui que ce seul intérêt religieux n'aurait pas dû frapper l'esprit des masses populaires, au point de les entraîner vers les combats meurtriers de l'Orient. On ne croit pas facilement aux dangers lointains.

Mais les chrétiens du moyen-âge fréquentaient bien plus que les chrétiens de nos jours les sanctuaires les plus éloignés.

Rocamadour, Cadouin, Saint-Martial de Limoges, étaient constamment visités par les pèlerins du monde entier ; c'est alors que les Français, habitués à suivre la voie lactée pour se rendre à Compostelle, appelèrent ces nébuleuses « le chemin de Saint-Jacques ».

Ils allaient aussi, longtemps avant les Croisades, et bien plus nombreux qu'aujourd'hui, prier sur le tombeau du Christ.

Les Chroniques d'Hugues de Fleury parlent, comme d'un événement tout naturel, d'un pèlerinage de sept cents hommes conduit en Palestine, l'an 1026, par Richard II, duc de Normandie.

Vers la même époque, l'évêque de Cambrai y conduisit cinq mille Français, et l'évêque de Mayence sept mille chrétiens de tous pays.

Avant eux, et peu de temps après l'an 1000, Raoul de Scorraille, évêque de Périgueux, avait déjà fait ce grand pèlerinage avec un nombre considérable de pieux Aquitains (1).

Il était donc facile, aux légats du pape, d'impressionner assez vivement l'esprit des familles chrétiennes, pour entraîner les peuples vers l'Orient, en montrant l'entrée de Jérusalem interdite aux fidèles, le tombeau du Christ souillé par les impies, et la vraie croix profanée par des mains sacrilèges.

Grâce aux descriptions faites en tous pays par de nombreux et dévots pèlerins, les masses populaires se préoccupaient des persécutions de l'Orient et se laissaient facilement émouvoir au récit des cruautés que les Musulmans faisaient subir aux chrétiens.

Excités par ces touchants récits, les chevaliers au fond de leur manoir, les simples archers des unions communes, assemblés sur les places publiques, prirent la résolution d'abandonner leurs foyers, de braver les privations, les épidémies, les dangers de la guerre, pour aller, en bandes mal organisées, combattre jusqu'en Palestine les farouches soldats de Mahomet.

La voix des pontifes, invitant les nations chrétiennes à réunir leurs forces pour arrêter le flot envahissant des barbares, trouva l'Europe admirablement préparée à lancer ses armées vers l'Orient.

Le régime féodal qui s'était répandu sur tout l'Occident, avait développé partout la valeur guerrière, inséparable des nobles sentiments d'indépendance si fortement enracinés alors dans tous les coeurs.

Le grand pontife Urbain II, avant de monter sur le siège de Rome, avait souvent protesté contre le barbare droit de guerre privée, qui portait sans cesse les plus fidèles enfants de l'Eglise à combattre les uns contre les autres. Devenu pape, il s'efforça d'appeler sur les ennemis du Christ cet amour de guerre acharnée, brûlant dans toute âme féodale.

Il dût suffire à ses légats de présenter le saint Sépulcre profané par les Musulmans, pour que retentit aussitôt le cri merveilleux : « Dieu le veut ! »

Les contemporains de Bertrand de Born n'avaient pas certainement pressenti, lorsqu'ils s'engageaient dans le grand mouvement des Croisades, tous les heureux résultats que les historiens ou les économistes ont su découvrir depuis.

Ils n'avaient pas mieux prévu les conséquences regrettables que ces longues et lointaines guerres devaient forcément entraîner.

 

 

Les Routiers

 

(Entrainements des routiers de Savari de Mauléon)

Le passage en Terre sainte exigeait des nobles seigneurs qui l'entreprenaient de grands sacrifices pécuniaires. Les revenus de plusieurs années étaient souvent absorbés par l'armement d'un chevalier croisé, de son écuyer et de ses sergents.

Ceux qui ne partaient pas devaient contribuer aux frais généraux de la Croisade en donnant au roi, sous forme de dîme spéciale, une part importante de leurs ressources.

Toutes ces épargnes ne pouvaient pas être transportées en Orient sans laisser en Europe un vide difficile à combler, entraînant l'inévitable arrêt des grands travaux de culture.

En même temps que ce numéraire disparaissait pour la France, disparaissaient aussi, comme archers, sergents ou arbalétriers, les hommes les plus vigoureux du pays et presque tous ceux à qui les unions communes avaient confié le soin d'assurer la sécurité des villes et des campagnes.

Il résulte de ces diverses circonstances que la terre, moins cultivée que d'habitude, donna beaucoup moins de récoltes.

En outre, les seigneurs croisés, ayant emporté tout l'or disponible de leurs foyers, les hommes qu'ils occupaient ordinairement sur leurs terres, les ouvriers de tous corps de métiers qui vivaient dans la châtellenie, furent immédiatement privés de travail et par suite facilement entraînés au désordre.

Enfin, les riches seigneurs qui distribuaient la main d'oeuvre autour d'eux, avaient en même temps pour mission de faire respecter, sur le territoire soumis à leur autorité, l'ordre public et les droits de chacun, de même que les milices municipales assuraient l'obéissance aux lois de l'Eglise dans toutes les unions de la paix et trêve de Dieu.

En sorte que le départ d'un grand nombre de châtelains laissa de nombreuses châtellenies sans travail rémunérateur pour les populations ouvrières, et privées en même temps de force et d'autorité pour maintenir dans l'ordre les hommes disposés à troubler le pays.

Ce fut la véritable origine des Routiers.

Ils commencèrent leurs déprédations pendant la seconde Croisade, à laquelle le roi de France, Louis VII, avait pris part.

Le rapide développement des unions communes ne tarda pas à les soumettre une première fois ; on les Croyait vaincus à tout jamais par la défaite que leur avait infligée le charpentier Durand, en 1183 ; mais ils ne cessèrent pas d'exercer leurs ravages dans plusieurs provinces, où les luttes féodales éclataient plus facilement.

Ils reprirent leur funeste influence et leur audace après le départ pour la Palestine de Philippe-Auguste et de Richard Coeur-de-Lion.

Les rois d'Angleterre, dans leurs guerres avec les rois de France, eurent souvent recours à ces bandes de malfaiteurs; les récompenses éclatantes qu'ils ne craignirent pas de leur accorder, encouragèrent leurs brigandages ; elles suffisent à nous expliquer les désordres effrayants qui se produisirent dans tout le royaume, surtout en Aquitaine, pendant nos luttes séculaires contre les Anglais.

 

 

Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze

 

==> Le Voyage clunisien du pape Urbain II, l'appel à la première croisade.

==> La troisième croisade (1189-1192) - la croisade des rois Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion

 


 

 

(1) Labié, Bib. nova manuscriptorum, t. II, p. 175.