Visiter Angles-sur-l'Anglin et son château (Vienne)

Si vous suiviez en automobile les anciennes grandes lignes de communication — celles au moins antérieures au « Pavé du Roi », — vous pourriez constater que la plaine ne fut guère jugée propice aux relations entre les centres d'activité humaine que depuis l'établissement des voies ferrées.

Considérez, en effet, ce qui reste de nos châteaux forts gothiques, de nos vieilles tours et de nos vieux ponts; étudiez sur les visages que vous rencontrerez la persistance de certains types laissés, comme traces de leur passage, par les races qui se sont succédé sur notre sol; vous verrez que les terres vallonnées ont toujours eu, de préférence aux plaines, la faveur des voyageurs des temps historiques, qu'ils soient conquérants, commerçants ou bandits.

Si, n'étant ni conquérant, ni commerçant, ni bandit, mais simplement un touriste amateur de beaux sites et d'imprévu, vous repreniez désormais, ces voies trop souvent délaissées, j'aimerais que le hasard vous amenât un jour aux confins de la Vienne et du Poitou.

Je vous conseillerais alors, laissant votre automobile au garage, de faire halte à Angles-sur-l'Anglin.

Angles-sur-l'Anglin, avec son château fort, ses rochers et sa rivière, sa ville haute et sa ville basse, avec ses femmes brunes descendantes de celles qui accompagnaient les Maures que Charles Martel défit à Poitiers, et ses femmes aux cheveux châtain, sœurs des guerriers que craignait Jules César, Angles-sur-l'Anglin saura vous retenir par sa beauté et son charme bien français.

Vous serez conquis par l'Anglin, cette rivière changeante qui se contente parfois de baigner quelques roseaux, tandis que plus loin ses eaux foncées coulent entre des rochers abrupts, qui sépare par l'écume bruyante d'un barrage la ville haute de la ville basse et vient ensuite buter contre l'éperon rocheux que couronnent les ruines du vieux château.

 

Vous aimerez, pêcheur fidèle, remonter le cours de la rivière, vos lignes à la main, et, si la recherche d'un bon coin vous amène au rocher de la Duppe, n'oubliez pas d'aller voir, sous le village de Boisdichon, les demeures de nos ancêtres les troglodytes. Votre fils, qui s'intéresse à l'histoire, pourra retrouver au château l'emplacement d'où, au XVe siècle, l'évêque Hugues de Combarel goûtait la vue merveilleuse qu'il s'était ménagée sur la vallée; il pourra évoquer à loisir le temps lointain de la première croisade, lorsque les évêques de Sainte-Croix détenaient la baronnie d'Angles, qui était, selon Rédet, une des grandes terres tenues à « franche aumône sans hommage ni autre obligation »; ou bien se présentera à son souvenir ce capitaine français qui, tenant garnison au château au nom d'Édouard III, vint « gracieusement se rendre aux Français » quand Du Guesclin poussa dans sa direction une rapide chevauchée.

Ruines_du_chateu_[sic]_d'Angles_[(ROCHEBRUNE (O. de)  Ruines du chateau d'Angles sur l'Anglin)

Votre femme et votre fille apprécieront les jours subtils et fastueux dont les moqueuses jeunes filles des ouvroirs ornent mouchoirs, draps et lingerie.

Et si votre fille, que nous supposons sage, se trouve à midi le jour des Rameaux au pied du « roc à midi », ce roc, s'il tourne sur lui-même, lui apprendra qu'elle se mariera dans l'année.

Puis vous lierez connaissance avec un vieux peintre charmant, M. Jobbé Duval, qui accueille en tout temps les nombreux artistes qui, suivant l'exemple laissé par les Cormon, les Dameron et les Gumery, et comme M. Didier Pouget, l'auteur des beaux paysages reproduits ici, passent et séjournent chaque année dans le pays.

Enfin, si vous apprenez un jour que les habitants d'Angles, les '« Anglais » à l'observation si juste, vous ont donné quelque malicieux surnom, ne vous en froissez pas, c'est que vous aurez cessé de leur être indifférent et qu'ils vous auront admis au sein de leur noble « ville et commune ».

DANIEL OCTOBRE. La Revue du Touring-club de France