L'ampleur de l'oeuvre monastique réalisée par Gauzbert s'explique en partie par ses attaches familiales. Sans vouloir nier la valeur propre de l'abbé et le rayonnement de sa personnalité, il faut reconnaître au facteur familial une importance capitale dans son action. Les documents contemporains ne se font pas faute de l'affirmer.

Car Gauzbert, — nous le savons par la Chronique de Maillezais (20) et par les chartes de Bourgueil (21.) — appartenait à la famille comtale de Blois.

Il n'est malheureusement pas possible de donner de précisions généalogiques : tout ce qu'affirment les documents, c'est le fait d'une parenté qui dût être assez proche. Gauzbert se trouvait donc en relation familiale avec Eudes I°comte de Blois, sa soeur Emma qui épousa le comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, Guillaume, et avec Robert, leur frère, abbé de Saint-Florent de Saumur et de Micy-Saint-Mesmin (22).

Or, étant apparenté au comte de Blois, Gauzbert se trouvait par le fait même apparenté à tout le groupe constitué par les principaux vassaux de ce dernier : vicomtes de Chartres, vicomtes de Châteaudun, vicomtes, de Blois, seigneurs de Saumur et seigneurs de Chinon ; à la fin du Xe siècle, ce groupe familial, descendant de deux des plus illustres; familles caroIingiennes, celle des Adalard et celle de Rorgon, garde conscience de son origine commune qui n'est pas encore très ancienne, et les liens de solidarité jouent (23).

Est-il possible de préciser davantage ? Dans l'analyse d'une charte de Marmoutier due à Dom Chantelou, il est dit de Gauzbert qu'il eut un neveu, Odorus, qui usurpa des biens du monastère en Gâtine tourangelle (24). Odorus, à notre avis, devrait être identifié avec Odo Rufus, Eudes le Roux, mentionné plusieurs fois dans le Liber de servis (25), et dans le Cartulaire de l'abbaye de Vendôme (26) ; c'était un seigneur du Vendômois qui paraît avoir tenu un rang fort honorable.

Dans la liste abbatiale de Saint-Julien, Gauzbert est suivi immédiatement de son homonyme Gauzbert II qui pourrait bien, si l'on se réfère aux usages contemporains, être son propre neveu. Or ce deuxième abbé Gauzbert avait lui-même trois neveux que mentionne le Chroniqueur de Saint-Julien, Hugues, Ebrard et Girald (27).

Ces deux parentés mineures n'apportent rien d'essentiel. Mieux vaut s'en tenir à la première, la famille comtale de Blois, la plus importante et la plus éclairante. C'est elle qui donne la clé des fondations de Bourgueil et de Maillezais, et de l'élévation de Gauzbert au siège abbatial de Marmoutier, ainsi que nous le verrons en son temps ; c'est probablement elle aussi qui explique la nomination de Gauzbert comme abbé de Saint-Julien. En fin de compte, seule l'intervention de l'abbé à Saint-Pierre de la Couture, au Mans, ne doit rien a première vue à la solidarité familiale, encore que le crédit du comte de Blois auprès du comte du Maine ne soit peut-être pas une explication à exclure d'emblée.

Après avoir situé Gauzbert dans son contexte familial, il reste à dire un mot de ses origines monastiques. Dom Martène qui parle en historien de Marmoutier, aurait voulu que Gauzbert soit le chartarius de Marmoutier, mentionné en 986 et 987 (28) ; cela est tout à fait improbable, car ce Gauzbert est un ancien canonicus de Marmoutier, demeuré dans la communauté après l'arrivée des réformateurs clunisiens (v. 982) (29), tandis que notre Gauzbert, selon le Chroniqueur de Saint-Julien qui ne l'aime guère, était un moine de Saint-Julien (30). La première et unique mention de Gauzbert avant son abbatiat, dans le Cartulaire de Saint-Julien, le montre remplissant en 900 la fonction d'aedituus (31.) ; l'aedituus n'est autre que l'archiclavis, le trésorier du monastère, le moine chargé de la garde de l'église, des vêtements sacrés, des reliques (32), ainsi que de la rédaction et de la conservation des titres de propriété du monastère (33). Dans les monastères du IXe - XIe siècle, la charge d'aedituns est, en dignité, le deuxième office ; le trésorier vient aussitôt après l'abbé et le prévôt. Gauzbert, dès avant son élévation à l'abbatiat, était donc préparé à sa charge par l'exercice d'une autorité étendue.

Ce sont là, pourrait-on dire, ses origines individuelles ; mais il y a plus important ; Gauzbert s'insère sans doute dans une tradition monastique déterminée; il a été formé à une conception particulière de la vie monastique, et ce sera celle-ci qu'il transmettra, après se l'être assimilée, aux nouveaux monastères qui sortiront de ses mains.

Cette tradition, quelle est-elle ? …. La réponse n'est pas difficile.

Saint-Julien est un ancien monastère où, au VIe siècle, s'était établi un groupe d'ascètes que Grégoire de Tours nomme tantôt moines, tantôt clercs (34). S'il faut en croire le Chroniqueur du milieu du XIe siècle, le monastère fut entièrement ruiné par les normands et resta vide de moines jusqu'au temps de l'archevêque Théotolon ; celui-ci décida de relever le monastère ; à cet effet, il rebâtit les lieux réguliers, reconstitua le temporel, reconstruisit l'église, puis réunit quelques frères.

Arrivé à ce point, pour parfaire son oeuvre, il fit appel à saint Odon, abbé Cluny, l'ami intime qu'il avait autrefois connu à Saint-Martin de Tours (35) et que, peut-être il avait lui-même suivi à Cluny quelques années auparavant (36). Saint Odon accepta d'assumer le gouvernement de Saint-Julien.

Ceci est la version reçue par les moines du XIe siècle. On pourrait se demander s'il y eut, en fait, interruption complète de la vie monastique à Saint-Julien, ou simplement ruine des lieux réguliers, dissipation du temporel et diminution notable de la vie régulière. Mais les documents contemporains corroborent autant qu'il est en eux l'assertion du Chroniqueur ; au temps de Théotolon, le monastère était bien une ruine, et la communauté un souvenir (37).

Il y a donc eu à Saint-Julien une restauration monastique complète, que les premiers témoignages permettent de faire remonter aux environs de 935 (38) ; cette restauration se fit sous la direction de l'archevêque Théotolon, ami de saint Odon, et avec le concours actif de l'abbé de Cluny qui dût se faire aider de quelques compagnons venus de Cluny. C'est à Saint-Julien que saint. Odon vint terminer sa vie le 18 novembre 942 (?), et c'est là qu'il fut enterré.

 

Le monastère de Saint-Julien reçut donc à l'époque de son recommencement une forte empreinte clunisienne. On sait, en effet, que saint Odon s'efforçait de réaliser l'unité d'observance entre les monastères dont il avait assumé la charge (39). Nul doute qu'il ait eu les coudées franches quand il n'existait pas de tradition locale antérieure, comme à Saint-Julien.

Un témoignage important de cette communauté de conception monastique est inscrit dans l'histoire même de l'abbaye tourangelle ; l'abbé de Saint-Julien, Ingenauld (950 ? — 965 ?), reçut de l'abbé de Cluny, Aymar, la charge de gouverner le grand monastère de Saint-Paul-lors-les-murs, à Rome ; ce fut saint Maïeul, alors apocrisiaire de Cluny qui l'y installa en 953 (40) ; les liens entre Saint-Julien et Cluny ne s'étaient point relâchés et le monastère, bien qu'entièrement dépendant de l'archevêque de Tours, était considéré comme d'observance clunisienne en 953. Entre temps, Saint-Julien avait tenté d'infuser un sang neuf à l'antique abbaye de Saint-Mexme, à Chinon, l'entreprise échoua pour des raisons qui nous échappent (41.).

De 953 à 990, il n'y a guère plus de trente-cinq ans. Durant cette période, le contact avec Cluny ne fut pas tout à fait perdu, mais le monastère suivit sa ligne propre ; sous l'abbatiat de Gansnert, on saura encore ce qu'on doit originairement à Cluny (42), mais on se considérera comme non-solidaire de la grande abbaye bourguignonne ; les événements survenus à Marmoutier en fourniront la preuve.

Il reste que l'observance à Saint-Julien continue à refléter dans son essence celle du Cluny primitif ; on ne relève pas, en effet, au X° siècle trace de fléchissement dans l'observance, point trace non plus d'influence étrangère à Cluny ; les divergences qui ont dû se produire sont la conséquence inévitable d'une évolution indépendante de près d'un demi-siècle ; mais il n'y a aucune raison de croire que celle-ci a altéré profondément l'économie de la vie monastique et la spiritualité reçues de Cluny vers 935.

 

Selon toutes apparences, Gauzbert sera formé dans la tradition monastique inaugurée par saint Odon. Elle lui sera inculquée dès les premières heures de sa vie à Saint-Julien, et c'est elle qui inspirera son action. Sur le plan juridique, les liens avec Cluny n'existent plus ; sur le plan spirituel, c'est de rapport clunisien que vit le monastère, et Gauzbert sera le chaînon qui transmettra cet apport à trois monastères : Bourgueil, Maillezais et la Couture.

 

 

 La Reconstruction Monastique dans l'Ouest : L'Abbé Gauzbert de Saint-Julien de Tours (v. 990-1007)  <==.... ....==> LA NAISSANCE DE BOURGUEIL ET DE MAILLEZAIS (987-990). Abbayes de l'abbé Gausbert

 


 

(20) Quoniam sibi (Emmae) et consanguinitate et multo erat munere obnoxius, Chron. de Maillezais, lib. I, c. 2, P. L. t. CXLVI, e. 1254 A.

(21) Par ex. charte de confirmation de Bourgueil par Eudes de Blois 12 février 996 : carissimus,.. et nobismet propinquitatis consanguinitate juncto, dans Gallia, t. XIV, instr. c. 148.

 (22) Cf. Chronique de Saint-Florent dé Saumur; MARCHEGAY-MABILLE, Chroniques des Eglises d'Anjou, p. 252-263. Pour l'abbatiat à Micy, voir par ex. E.JAROSSAY, Histoire de l'abbaye de Micy-Saint-Mesmin. Orléans, 1902, p. 116-125.

(23) Le groupe familial vient d'être étudié dans l'article de K. F. WERNER cité plus haut, repris et complété par celui de J. BOUSSARD, L'origine des familles seigneuriales dans la région de la Loire moyenne, dans Cahiers de civil, médièv., t. V, 1962, p. 309-314.

(24) Dom Cl. CHANTELOU, Cartulaire tourangeau de Marmoutier, Tours, 1879, p. 10-11: Haud longe post obitum Gauzberti abbatis, hanc terrant, nepos abbatis nomine Odorus sibi attribuit. Dom Chantelou ou son éditeur auront lu Odorus pour Odo ruf(us).

(25) Ch. de GRANDMAISON, Liber de servis, n° IV A, IX A, XV A.

(26) Ch. METAÏS, Cartulaire 'e l'abbaye de Vendôme, t. I, Paris, 1893, n° 7, 119,123,190, 196 et surtout 197 (p. 331-332 et la note ; la fin de la note est inexacte : il n'existe pas d'Eudes le Roux vicomte de Châteaudun, et celui de Sapaillé est bien le nôtre, cf. E. MABILLE, Catalogue des actes de Dom Housseau,.n°-308). Il existe trois mentions d'Eudes le Roux au Cartulaire blésois de Marmoutier (édit. Ch. MÉTAIS, Blois, 1889-1890), n° 27,30, 90. Eudes le Roux était fils de Fulcrade ; l'un de ses frères se nommait Renaud, sa femme, Eusébie : ses trois fils étaient Eudes, Robert et Salomon ; on lui connaît des biens à Villedieu en Vendôrnois, à Sapaillé prés de Marmoutier, à Villemalard dans le Blésois. La famille est souche des premiers seigneurs de Lavardin en Vendômois et apparentée aux seigneurs de Rillé (en Anjou, actuellement en Indre-et-Loire). A la génération précédente, celle de l'àbbé Gauzbert, il y eut un Odo Rufinus, seigneur de Marçon près de Château-du-Loir ; c'est en l'assiégeant que le comte d'Anjou, Geoffroy grisegonelle, mourut (987), cf. L. HALPHEN, Recueil d'Annales angevines et vendômoises, Paris, 1903, p. 2, 68, 85. Cet Odo Rufinus avait reçu en commendise la terre de Montieux (cne de Naveil prés de Vendôme) du comte de Vendôme, Bouchard; le Vénérable, cf. Coutumes de Vendôme dans Vie de Bouchard, édit. Ch. BOUREL de la RONCIÈRE, Paris, 1892, p. 35,

 

(27) A. SALMON, Recueil des Chroniques de Touraine. p. 230.

(28) MARTÈNE, Histoire de Marmoutier, 1.1, p. 233.

(29) Charte de Chouzy-sur-Loire, 980, dans Ch. MÉTAIS, Cartulaire blésois de M., n° 3, p. 6 ; comparer à la liste donnée par RABORY, Histoire de Marmoutier, p. 92.

(30) Post Ebardum praefuit monasterio Gauzbertus, ejusdem coenobii mona chus, A. SALMON, Recueil des Chron., p. 228.

(31) Charte de 990, Ch. de GRANDMAISON, Fragments de chartes du X° prov. de Saint-Julien, n° 33, p. 89.

(32) E. R. VAUCELLE, La Collégiale de Saint-Martin de Tours, Paris, 1908, p. 32, 45.

(33) M. GUÈRARD, Le Cartulaire de Saint-Père de Chartres, S. H. F., Paris, 1840, Introd., p. 87 (n° 63).

 

(34) In Gloria niartyrum lib. II, c. 34 et 36, édit. G. Waitz, M. G. H. Script, rerum merov. t.I, Hanovre, 1885, p. 578-579.

(35) A. SALMON, Recueil des Chroniques, p. 223-225.

(36) Voir l'appendice consacré à Théotolon.

(32) On ne peut, en effet, interprêter dans le sens d'une certaine permanence de la vie monastique un passage de la charte de 943 donnée par Louis d'Outremer : non tam eliminata omni religione ecclesiastica quamque et omnes res ab eadem cellula, inlerveniente quorundam pravorum cupiditate, abstractae et paene jam in jus publicum redactae essent, cf. P. LAUER, Recueil des actes de Louis IV d'Outremer, Paris, 1914, n° 21, p. 52.

(38) Une première charte de novembre 940 témoigne du désir qu'avait depuis longtemps un certain Fulcufe de se faire moine à Saint-Julien et de passer de mundi militia... ad monasticum ordinem, cf. Ch. de GRANDMAISON, Fragments de chartes, n° 3, p. 20.

 

(39) J. HOURLIER, Cluny et la notion d'ordre religieux, dans A Cluny, Congrès scientifique 1949, Dijon, 1950, p. 220-221.

(40) Nous renvoyons sur ce point à une étude sur Ingenauld, de Saint Julien de Tours, abbé de Saint-Paul-hors-les-murs (953? — 960?) que nous avons l'intention de publier.

(41) LAUER, Recueil des actes de Louis IV d'Outremer, n° 25, p. 63.

(42) On s'en souviendra encore au début du XIIe siècle lors de la visite à Saint-Julien de l'abbè Pons de Melgueil (1117) ; celui-ci déclara : Specialem. tandem (affectum) in vos habemus prae omnibus, aliis, siquidem communis patris nostri beati Odonis amore conjugi, ac eo mediante in Deo debemus uniri, dans J. DENIS, Chartes de l'abbaye de Saint-Julien de Tours, n° 340.