La Reconstruction

Si pour les provinces de Maine, Anjou, Touraine, on établit une comparaison entre la carte monastique du IXe siècle et celle, du XIe , à la veille de la vague du nouveau monachisme, on se rend tout de suite compte des profonds bouleversements que les invasions normandes et les incursions bretonnes ont causé directement ou indirectement au monachisme (1). Un nombre considérable de petits monastères ruraux ou urbains, disparaissent de la carte ; les grands monastères connaissent presque tous soit une éclipse, soit une véritable solution de continuité. Certes, la reconstitution de l'état exact du monachisme avant, les incursions normandes n'est pas aisé : on ne voit pas toujours clairement comment faire le départ entre les ermitages, les petits monastères et les églises desservies par un collège de clercs' ; il n'est pas démontré non plus: que certains monastères de l'époque mérovingienne aient poursuivi leur carrière jusqu'à la veille des incursions, normandes.

Il n'en reste pas moins que celles-ci ont pris dans la région de la Loire moyenne les proportions d'un véritable cataclysme. La disparition des monastères n'est pas toujours instantanée ; on voit, en effet, des cellae, des monasteriola ou des abbatiolae végéter encore quelques années après le début du Xe siècle ; mais ces monastères qui survivent, sont touchés à mort et un grand nombre ne se relèvera jamais (2).

 

C'est donc une véritable, oeuvre de reconstruction qu'auront à mener les moines du Xe-XIe siècle, dans un contexte politique assez différent de l'état antérieur.

Désormais, les trois provinces vivent de façon plus ou moins indépendante.

 L'Anjou et le Maine forment des comtés autonomes ; la Touraine, en principe, relève des comtes de Blois ; en fait, ces derniers possèdent surtout Tours et la vallée de la Loire jusqu'au Saumurois, le reste du pagus obéît assez généralement au comte d'Anjou. Dans la vallée du Loir, s'est forme le petit comté de Vendôme (3).

La reconstruction monastique commence vers 935 par la restauration de Saint-Julien de Tours, oeuvre des moines de Cluny (4). Vers 950, ce sont les moines de Saint-Florent-le-Vieil repliés à Gondon-sur-Loire près de Sully qui viennent s'installer à Saumur sous la conduite d'un moine de Fleury, Hélie (5) ; vers 964-966, le vieux monastère de Saint-Aubin d'Angers, de canonial devient monastère de moines, et l'abbé Hincmar de Saint-Rémi de Reims n'est probablement pas étranger à cette transformation (6). (voir Reims: Le calice du sacre des rois de France de Saint Remi)

En 982, saint Maïeul, abbé de Cluny, relève Marmoutier avec une colonie clunisienne (7). Evron reparait en 985, grâce au monastère de Saint-Père de Chartres, lui-même relevé vers 950 par Fleury (8). Quelques monastères semblent reprendre vigueur sans qu'il soit besoin d'aucune intervention externe, tels Cormery et Villeloin. On voit tout l'intérêt que présente une étude détaillée de la reconstruction monastique et de ses artisans lorsque les sources le permettent.

 

Or, une courte notice, contenue dans la Chronique rédigée au milieu du XIe siècle par un moine de Saint-Julien de Tours, présente un abbé, parmi d'autres, dont la personnalité semble particulièrement intéressante : c'est Gauzbert 1° qui, est-il dit, gouverna â la fois. Saint-Julien et Marmoutier, et créa « a fundamentis » les monastères de Bourgueil, Maillezais et Saint-Pierre de la Couture au Mans (9). Quatre des monastères énumérés dans la notice sont parmi les plus importants de la région ; quant à Maillezais en Poitou, s'il n'appartient pas au groupe des monastères de la Loire moyenne, son importance le place au premier rang des abbayes poitevines.

Nous nous, proposons donc d'éclairer un aspect du problème de la reconstruction monastique dans l'ouest, en étudiant l'oeuvre de l'abbé Gauzbert de Saint-Julien de Tours; celle-ci n'a été envisagée jusqu'à ce jour que dans le cadre des monographies des divers monastères, et l'on manque d'une biographie d'ensemble de l'abbé ; la meilleure était, celle que Dom Martène. a écrite dans son Histoire de l'abbaye de Marmoutier (10).

Les documents sur Gauzbert sont assez nombreux. Outre la notice de la Chronique de Saint-Julien (11), de longs passages de l'Histoire de Maillezais, écrite par le moine Pierre, le concernent (12). La correspondance d'Abbon de Fleury fournit trois lettres dont l'une est un véritable traité (13). Les sources diplomatiques, de leur côté, sont abondantes, soit qu'il s'agisse de chartes où l'abbé est explicitement nommé, soit que les pièces concernent seulement le domaine de ses monastères au temps de son abbatial. Nous disposons pour les étudier de deux recueils de chartes de l'abbaye de Saint-Julien (14), de la collection de Dom Housseau (15), des analyses de chartes de Dom Martène pour Marmoutier (16), du Cartulaire de Saint-Pierre de la Couture (17), d'une analyse du Cartulaire de Bourgueil (18) de nombreuses chartes éditées isolément en provenance de ce Cartulaire, et enfin de quelques chartes pour Maillezais (19) ; le total des actes approche la quarantaine.

 

 

(La Sentinelle des Marais Poitevin; Abbaye de Maillezais.
Le palais épiscopal bâti à l'angle Nord-Ouest du plateau actuel datait du XIIIe siècle. Les sous-sols étaient voûtés, le donjon avait des murs extérieurs doublés, une enceinte particulière avec contrescarpe, douves, pont-levis et galeries-souterraines de refuge ou de retraite.)

Revue Mabillon : archives de la France monastiqueAbbaye Saint-Martin de Ligugé. Auteur du texte

 

 

Emma comtesse de Blois et duchesse d’Aquitaine fondatrice des Abbayes Saint Pierre de Maillezais et de Bourgueil <==.... .... ==> Gausbert, origines familiales et monastique avec Eudes I°comte de Blois, Emma et Guillaume comte de Poitiers et duc d'Aquitaine

Saint Martin de Ligugé <==

Le rayonnement Clunisien de l'abbaye de Maillezais sur la région au Moyen Âge ! <==


 

 

REVUE MABILLON année 1964.

(1) Une étude rapide est possible grâce à la Gallia christiana, t. XIV, malheureusement fort incomplète en ce qui concerne les Vetera monasteria. Pour le monachisme du Maine, on peut consulter Dom P. GUÉRANGER, Essai historique sur l'abbaye de Solesmes, Le-Mans,»1846, p. 1-11, F. de LESTANG; Dissertation sur les incursions normandes: dans le Maine, Le Mans, 1854, et l'énumération de A. BOUTON dans son Histoire économique et sociale du Maine (Mémoires de la Soc. d'agric.de la Sarthe, t. LXVI, 1952-1958, p. 98-102). — Pour l'Anjou, on dispose de la bonne étude de Dom L. GOILLOREAU, L'Anjou et ses établissements monastiques, dans Revue de l'Anjou, t. XXXVII, 1898, p. 173-202. — Pour la Touraine, les monastères urbains ont été étudiés par E. MABILLE, Notice sur les divisions territoriales de la Touraine, dans Bibl. Ec. des Chartres, t. XXV, 1864, p. 321-366; j'ai apporté quelques précisions sur le nord de la province dans Recherches sur quelques, monastères non identifiés de la Touraine septentrionale (Revue Mabillon, t. LUI, 1963, p. 41-58) ; le sud de la Touraine fera l'objet d'une étude ultérieure.

(2) Nous avons l'intention de le montrer de façon précise dans une étude sur La vie monastique en Touraine au lendemain des incursions normandes.

 

(3) Pour l'étude du contexte politique, on dispose de quelques bons ouvrages : L. HALPHEN, Le comté d'Anjou au XIe siècle, Paris, 1906. — R. LATOUCHE, Le comté du Maine pendant le Xe et le XIe siècle, Paris, 1910. — Plus ancien, mais encore intéressant, est l'ouvrage de J. de PÉTIGNY, Histoire archéologique du Vendômois Vendôme, 1849, p. 145ss. ; également l'Introduction de Ch. de la RONCIÈRE à son édition de la Vie de Bouchard le Vénérable, Paris, 1892, p. V-XX, — 11 y a des indications précieuses pour la Touraine et le Blésois dans K. F. WERNER, Unterschungen zür Früheit des franzosischen Fürstentums (9-10.Jahr.), (Welt als Gesch., 1958-1960) ; J. BOUSSARD, L'origine des familles seigneuriales dans la région de la Loire moyenne, dans Cahiers de civilisation médiévale, t. V, 1962, p. 303-322. — On utilisera toujours avec profit L. LEX, Etudes, comte de Blois, Tours, Troues et Meaux, et Thibaud son frère, Troyes, 1892.

(4) Cf. infra. L'abbatiat de Saint-Julien.

(5) Cf. Chronique de Saint-Florent de Saumur, édit. P. MARCHEGAY — E. MABILLE, Chroniques des églises d'Anjou, S. H. F., Paris, 1869, p. 231.234. 240-241.

(6) On connaît cette transformation par une charte de 966 du Cartulaire de Saint-Aubin (èdit. BERTRAND de BROUSSILLON, Angers, 1896), n° 2, t, I, p. 4ss. ; voir également charte de mai 964, n° 285, t. II, p, 326ss. L'établissement de la vie monastique à Saint-Aubin est en corrélation avec une restitution de biens faite par l'abbé Gui, cf. charte n°3 38, 1.1, p. 62ss. ; l'éditeur a daté cet acte « entre 966 et 933 », il est plus probable que l'acte est antérieur à 965, date de la dissociation des deux monastères de Cormery et de Villeloin (cf. Gallia, t. XIV, c. 273), car dans l'acte Villeloin est dit être « sub ejus (i. e. Cormery) patrocinio degente ». Or Gui déclare agir sous l'impulsion de son oncle Gui, èvêque de Soissons et le vénérable abbé Hincmar, qui, à notre avis, ne peut être que l'abbé de SaintRémi de Reims, lequel aurait ensuite fourni le premier contingent de moines pour servir de cadre à là communauté monastique de Saint-Aubin ; nous nous réservons de donner plus de consistance à cette hypothèse dans une étude ultérieure.

(7) Dom E. MARTÈNE, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, t, I, Tours, 1874 (Mèm. Soc, arch. de T., t. XXIV), p. 204-217. — Egalement J. RABORY. Histoire de l'abbaye de Marmoutier et de ses prieurés, Paris, 1910, p. 91ss.

(8) A. ANGOT, La restauration de l'abbaye d'Evron, dans Bull. Commiss. hist. et arch. de la Mayenne, t. XXIX, 1913, p. 443-458.

 

(9) de Saint-Julien de Tours, dans A. SALMON, Recueil des Chroniques de Touraine, Tours, 1854 (MSAT., t. I). — Sur la valeur et la date de la Chronique, cf. L. HALPHEN, Les deux Chroniques de Saint-Julien de Tours, dans A travers l'histoire du moyen-âge, Paris, 1950, p. 121-123.

(10) MARTÈNE, Hist. de Marmoutier, t. I, p. 234-241 et RABORY, Hist. de Marmoutier, p. 98-102.

(11) Dans SALMON, Recueil des Chroniques de Touraine, p. 228-229. (12).P. L., t. CXLVI, c. 1247-1260.

(13) Ce sont les lettres 8° (P. L t. CXXXIX, c. 429-432), 9° (c. 432-433), 14° (c. 440460).

(14) Ch. de GRANDMAISON, Fragments de chartes du Xe siècle provenant de Saint-Julien de Tours, Paris, 1886 (n° 33£34). — J. DENIS, Chartes de Saint-Julien de Tours, Le Mans, 1913 (Arch. hist.du Maine, t. XII (n° 1, 2, 3, 4, 5, 6).

(15) E. MABILLE, Catalogne analytique des chartes relatives à la Touraine dans la collection de Dom Housseau, Tours, 1863 (MSAT., t. XIV (n° 249, 261, 270, 275,276,277,280,282,283,323,326,327,330,334,335,338).

16) Hist. de Marmoutier, t. 1, p. 234-241. — Il n'y a pas grand-chose à tirer du Cartulaire tourangeau de Marmoutier, analysé beaucoup trop succinctement par Dom Cl. CHANTELOU, Tours, 1879, p. 7-9. — Mais on relèvera quelques chartes isolées : E. MABILLE, Cartulaire de Marmoutier pour le Dunois, Chateaudun, 1874, ns 3 ; Ch. de GRANDMAISON, Le « Liber de servis » de Marmoutier, Tours, 1864 (MSAT., t. XVI), n° 58, 60 ; charte inédite publiée dans Ch. PFISTER, Etudes sur le règne de Robert le pieux, Paris, 1885, pièce n° 1, XLV-XLVL

(17) Cartulaire de Saint-Pierre de la Couture, Le Mans, 1881, n° IV, V, VI ; on connaît les défauts de cette édition, signalés par R. LATOUCHE, Remarques bibliographiques sur l'histoire du Maine jusqu'au XIIe siècle, dans la Province du Maine, t. XV, 1907, p. 179-181 ; voir également A. de DIEULEVEULT, La Couture, une abbaye mancelle au moyen-âge (990-1518), Le Mans, 1963, p. 19-21 ; pour les chartes qui nous intéressent, on trouvera un examen critique dans R. Latouche, Le comté du Maine, catal. d'actes n° 8, 16.

(18) M. DUPONT, Monographie du Cartulaire de Bourgueil, Tours, 1962 (MSAT. t. LVI), p. 123 ss. (la charte de fondation se trouve dans les pièces justificatives, p. 161-163 ; une autre charte à utiliser p. 167-169), Quelques-unes des chartes de Bourgueil sont imprimées dans la Gallia, t. XIV, Instrumenta p. 146 ss., et dans la première Gallia (édit. de 1656), t. IV, p. 202. Egalement dans Dom BOUQUET, Recueil des Historiens de France, t. X, p. 563 ; L. LEX, Eudes, comte de Blois, pièce justif. no VI, p. 131 ; F. LOT, Etudes sur le règne de Hugues Capet, Paris, 1903, p. 423-426 ; J. DELA VILLE LE ROULX, Chartes tourangelles antérieures à l'an mil, Tours, 1839, n° XIV-I, 2, 3, 4. n° XV, XVI, XVIII, XIX, XX ; BESLY, Histoire des Comtes de Poitou, p. 267, 227-278, 288, 353 ; examen critique d'un certain nombre de ces chartes de Bourgueil par L. HALPHEN, Le comté d'Anjou, catal. d'actes, n° 9, 12, 19, 21, 23, 24 ; L. MUSSET, Actes inédits du XIe siècle ; III, les plus anciennes chartes normandes de l'abbaye de Bourgueil, dans Bail, Soc. Ant. de Normandie, t. LIV, 1957-1958, pièces n° 1 et 2, p. 48-50 ; J. RAMACKERS, Papsturkunden in Frankreich, S. Touraine, Anjou, Bretagne, Gottingen, 1956, n° 248, p. 346.

(19). LACURIE, Histoire de l'abbaye de Maillezais, Fontenay-le-Comte, 1852, p. 197-202 (charte de fondation) et A. REDET, Cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers, Poitiers, 1874 (Arch. hist. du Poitou,, t. III), n° 513, p. 310-311.