Domination des Anglais en France

C'était une bien antique lutte que celle de la France et de l'Angleterre, depuis que Philippe-Auguste avait conquis la Normandie et soumis la Guyenne comme grand fief. A ces rivalités profondes, était venue se joindre une question successoriale dans le droit féodal d'une très-haute gravité, et qui touchait à ce qu'on appelait la loi salique.

Qu'était la loi salique, où était-elle écrite comme texte, quel était le chroniqueur de la première ou seconde race qui en faisait mention ? D'après la loi générale des fiefs, les femmes succédaient comme les barons eux-mêmes, et au sacre de Philippe le Bel, Mahaut de Flandre avait siégé parmi les pairs, la couronne de comtesse au front (1) : voici dans quelle circonstance il avait été question d'appliquer ce qu'on appelait la loi salique.

Philippe le Bel laissa trois fils ; Louis, Philippe, Charles, et une fille, Isabelle, mariée à Edouard II, roi d'Angleterre. Louis, l'aîné, surnommé le Hutin, vécut peu, laissant une fille et la reine enceinte ; Philippe, le second fils de Philippe le Bel, prit la régence jusqu'à l'accouchement de la reine, qui eut un fils mort presque aussitôt. Dans cet intervalle, Philippe, dit le Long, se fit sacrer à Reims, les portes de l'église closes (2), puis il vint à Paris, où une assemblée de prélats, de barons et de bourgeois déclara en toute hâte « qu'une femme ne pouvait succéder à la couronne de France (3). » Philippe mourut à son tour ne laissant que des filles. Charles, son frère, lui succéda, et, après lui, le petit-fils de Philippe le Hardi, devenu depuis Philippe de Valois.

(1) Le continuateur de Nangis ajoute cependant : De quo aliqui indignati fuerint.

(2) 4 janvier 1317.

(3) Tum etiam declaratum fuit quod in Franciae regno mulier non succedere. Guill. Nangis, 1317, Spicilegium du père d'Achery.

Dans cette rapide succession à la couronne, le roi d'Angleterre, Edouard III, secouant le principe de la loi salique, qu'il prétendait une invention et une usurpation, revendiqua la couronne de France du chef de sa mère, le quatrième enfant de Philippe le Bel (1) : preux chevalier d'une vaillance incomparable, Edouard commença la guerre pour soutenir ses prétentions, accompagné de son fils, d'une si grande renommée, depuis le Prince Noir, et avec lui, le captai de Buch, Chandos. Felton et Lancaster.

Cette campagne fut fatale à la France. Crécy, Poitiers, champs funèbres où la chevalerie de France fut vaincue par le tir si précis des archers anglais! « Au vrai dire, les archers d'Angleterre fesaient à leurs gens grand avantage, car ils tiraient tant espaissement que les Français ne savaient de quel costé entendre et s'avançaient toujours ces Anglais, et petit à petit gagnaient terre. »

Le roi Jean tomba au pouvoir des Anglais, et au milieu des excès de la Jacquerie et de la révolte des halles de Paris, fut signé le triste traité, de Bretigny, véritable partage de la France. Le roi Jean, et pour lui le dauphin (depuis Charles V.), reconnaissait la souveraineté absolue de l'Angleterre sur la Guyenne, la Gascogne, le Poitou, la Saintonge, le Limousin, l'Angoumois, Calais et le comté de Ponthieu (1).

(1) On trouve cette prétention tout à fait développée dans un bref adressé par Edouard III à l'évêque de Worcester (Rymer fondera, vol. IV, p. 314).

Il ne restait plus au roi Jean que les débris épars du royaume de France : une couronne brisée sous l'étreinte du léopard. Aussi bientôt le traité de Bretigny avait-il été secoué comme un joug : Charles, aidé des Bretons sous la glorieuse épée de Duguesclin, avait chassé les Anglais de la Guyenne, du Poitou, de la Normandie. Mais sous les règnes de Richard II et de Henri IV, les rois d'Angleterre, profitant des guerres civiles et de la folie de Charles VI, débarquèrent une fois encore sur le continent : il semblait réservé à Henri V d'accomplir l'oeuvre d'Edouard III. Ce roi avec ses Anglais envahit la Normandie, et, en s'avançant sur Calais, il gagna encore la funeste victoire d'Azincourt. Hélas ! toute la fleur de la chevalerie française succomba dans cette triste journée!

(1) Le traité de Bretigny est du 24 octobre 1360; M. de Brequigny, de l'ancienne Académie des inscriptions, a parfaitement éclairé cette époque.

Des boisseaux d'éperons d'or, insignes de la chevalerie, furent portés sous la tente de Henri V, si fier de son triomphe qu'il fit au conseil de Charles VI la proposition suivante : On reconnaîtrait le roi d'Angleterre comme roi de France, et, s'il y avait quelques difficultés, sous la réserve de ses droits, il demandait (1) la Normandie, la Touraine, le Maine, la Guyenne avec les hommages de la Bretagne et de la Flandre. Le conseil de France proposait la Guyenne, la Saintonge avec la main de madame Catherine, et une dot de huit cents mille écus d'or (2).

Les négociations étaient ainsi engagées, lorsque le duc de Bourgogne fut frappé à Montereau en présence, sinon par les ordres, du dauphin ; on peut à peine se faire une idée du deuil public que produisit la nouvelle de ce meurtre à Paris spécialement : il se fit, parmi les halles, un soulèvement d'indignation contre le dauphin, qu'on disait l'auteur de cet attentat ; la bourgeoisie, le parlement, l'université s'unirent dans un vœu commun, et la présence de l'héritier du duc de Bourgogne en deuil aida même l'opinion de tous pour prononcer solennellement l'indignité de celui qui avait frappé le noble Jean sur le pont de Montereau.

(1) Acte dans Rymer, t. IX, p. 218.

(2) Sur ces négociations, voyez toujours les Foedera de Rymer, t. IX, p. 34, 138, 304; rien n'est plus insolent que le style de Henri V à l'égard du dauphin.

Les Anglais, maîtres de la Normandie, avaient leurs avant-postes à Pontoise ; le duc de Bourgogne, leur allié, avait déjà reconnu Henri V pour roi légitime de France. Ce fut dans ces circonstances d'indignation politique et de misère générale, que fut signé le traité de Troyes.

Comme fondés de pouvoir de Charles VI, la reine Isabelle de Bavière et le duc de Bourgogne négocièrent ce traité : la première clause était relative au mariage du roi d'Angleterre, Henri V, avec madame Catherine de France (1); en conséquence de ce mariage, le trône de France, devait passer dans ses mains en vertu du droit d'héritage de Charles : « en attendant cette époque, le gouvernement serait placé sous le sceptre dudit roi Henri V d'Angleterre, comme si ce droit lui appartenait par une hérédité incontestée, malgré la prétendue loi salique. »

 (1) Le traité de Troyes est du mois de mai 1420.

Ce traité de Troyes, si hardi, ne fut pas un acte de volonté isolée, une capricieuse concession d'Isabeau de Bavière : il fut non-seulement applaudi par la multitude des halles de Paris, mais encore proclamé par l'université et approuvé par une forme d'assemblée d'États généraux, déclarant le droit d'Henri V à la couronne de France (1).

A Paris, on scella tous les actes du scel du nouveau Roi, Henri V; le duc de Bourgogne lui fit hommage ; des ordonnances populaires attirèrent au gouvernement l'affection des masses. Isabeau de Bavière, loin d'être blâmée d'avoir exclu le dauphin, son fils, de la succession au trône, recouvra sa popularité par ce traité de Troyes ; elle redevint l'idole des Parisiens comme à ses plus beaux jours : son hôtel fut entouré de joies et de plaisirs, de mascarades réjouissantes. Quand madame Catherine, fille de France, alla rejoindre son époux, le roi d'Angleterre, il y eut partout des festins; quand elle accoucha d'un enfant, il fut traité comme le dauphin, et les corps de métiers écrivirent à Londres pour féliciter le roi Henri V; enfin, à la mort du faible et triste Charles VI, personne dans les provinces du nord de la France, en Normandie, en Flandre, en Bourgogne, dans le Parisis, ne protesta contre la proclamation du parlement qui salua Henri V du titre de roi de France.

Quand les multitudes ont conçu une forte haine contre un pouvoir qu'elles ont exilé, peu leur importe, dans leurs passions, la nature et le caractère du gouvernement qui le remplace : elles l'acceptent, le proclament et le servent de toute la haine qu'elles portent au pouvoir proscrit.

 

(1) Rymer, dans ses Foedera, t. X, p. 30, donne tous les actes de la nouvelle royauté de Henri V. On y trouve aussi l'acte du parlement anglais qui accorde son adhésion au traité de Troyes.

Agnès Sorel et la chevalerie / par M. Capefigue

 

.....==>  État du royaume de France en 1429, la Porte de France Vaucouleurs

Traité de Brétigny Conclu le 8 MAI 1360, Ratifié à Calais par Jean II et Edouard III le 24 Octobre 1360 <==