La Cathédrale Notre-Dame de Luçon et la famille de Richelieu

 Avec René de SALLA (1579-1584) commence ce que l'on a appelé avec raison l’inféodation de l'évêché de Luçon à la puissante maison du Plessis-Richelieu (1).

Dans ces temps troublés, le roi, qui ne pouvait payer autrement les services, distribuait les évêchés et les bénéfices à des seigneurs laïques; quelquefois même, les protestants avaient part à de pareilles largesses. Cet abus, fréquent à l'époque où nous sommes arrivés, ne disparut qu'au siècle suivant.

Les seigneurs, ainsi pourvus d'un évêché, le faisaient administrer par un confidentiaire, quand il n'y avait personne dans leur famille qui fût capable d'en revêtir la dignité. A ce confidentiaire n'était laissé naturellement qu'une très petite part de revenus.

Après Salla ce fut un membre de la famille de Richelieu, Jacques (1584-1592), qui prit lui-même le titre d'évêque de Luçon, mais sans jamais venir résider dans son diocèse.

Sous Salla et Jacques de Richelieu, Luçon fut encore le théâtre de guerres et de troubles. Le chapitre fut contraint de chercher sa sûreté dans des villes voisines, et quand, la paix rétablie, il chercha à obtenir de la dame de Champagné réparation des dommages que le mari de celle-ci lui avait causés, Henri IV signifia aux chanoines « de cesser ladite poursuite, sans la renouveler sous quelque prétexte que ce soit (2) ».

A la mort de Jacques de Richelieu, la dame de Richelieu, qui percevait les revenus (3), ne pouvant avoir la prétention d'obtenir le titre d'évêque pour son fils aîné qui n'avait que huit ans, choisit pour administrateur François HYVERT. Le chapitre protesta. Il reprocha à Hyvert de négliger de se faire sacrer, d'abandonner le diocèse et les églises profanées par les hérétiques ; ce qui prouve, ajoutait-il dans un langage pittoresque, que ledit Hyvert n'est qu'une personne attitrée et un croc où pend ledit évêché, sous le nom duquel le S. de Richelieu en jouit... (4).

 Après quelques années de procédure, on transigea. Pour obtenir que le chapitre ralentît ses démarches litigieuses « contre les détenteurs et usurpateurs des biens de l'évêché (5) », la dame de Richelieu, dont Hyvert n'était que l'homme de paille (6), fit porter à son fils aîné, Alphonse-Louis, le titre d'évêque de Luçon.

Alphonse- Louis ne résida pas plus que ses prédécesseurs et entra bientôt à la Grande-Chartreuse, d'où il sortit plus tard par la volonté de son frère, le tout-puissant ministre, pour devenir archevêque d'Aix, puis de Lyon, et enfin cardinal.

Tout ce que cette usurpation d'un évêché au profit des Richelieu a de choquant, est vite oublié quand on arrive à l'incomparable génie qui sortit à ce moment de cette famille, pour illustrer à jamais, par ses débuts, le siège de Luçon.

 Armand-Jean du Plessis Richelieu est trop connu pour que je ne sois dispensé de relater ici sa vie, même en abrégé. Rappelons seulement, — ce qui du reste rentre directement dans notre sujet, — que s'il dut son élévation à la faveur dont jouissait sa famille, le diocèse de Luçon n'eut pas lieu de se repentir de l'arrivée de ce jeune prélat de vingt-deux ans.

Il fut, à tous les points de vue, un évêque modèle. L'un de ses premiers soins, après avoir pris possession de son évêché, le 21 décembre 1608, fut de s'occuper de la classe pauvre de sa ville épiscopale. Il écrivit à ce sujet à Hilaire Cailler, procureur du roi en l'élection de Fontenay, plusieurs lettres qui lui font le plus grand honneur (7). « Il visita son diocèse, répara les maux qu'avaient produits les guerres de religion, tint des synodes, en publia les statuts, et donna un catéchisme nouveau. C'est à son zèle éclairé et à l'énergie de son caractère que le diocèse dut l'extinction presque totale de l'hérésie, la création d'un séminaire... (8) ». Une chose digne de remarque, ce séminaire, dont il sera question plus longuement, fut, sinon le premier, du moins l'un des plus anciens séminaires de France.

Absorbé bientôt par les affaires les plus importantes de l'État, Richelieu perdit peu à peu la sollicitude de son diocèse, et, finalement, s'en démit le 5 juin 1623. Il avait été créé cardinal l'année d'auparavant.

Il semble que le nom seul de Richelieu eût du préserver sa ville épiscopale des horreurs de la guerre et du pillage. Il n'en fut rien. Malgré les précautions prises par les gens de Luçon, qui, d'accord avec le chapitre, se retiraient toutes les nuits dans l'enceinte fortifiée (9),

le 1er mars 1622 Soubise réussit à y pénétrer, pilla l'église, mit le feu aux archives de l'évêché, et, pendant sept jours, ravagea la ville et rançonna les habitants. On sait que les rebelles ne tardèrent pas à expier leurs déprédations, et que, six années plus tard, Richelieu, mettait fin à la révolte par la prise de la Rochelle.

Richelieu mourut à Paris le 4 décembre 1642, âgé de cinquante-huit ans. Il est difficile, dit avec raison Mgr de Beauregard, de juger le cardinal de Richelieu.

Si l'on en croit la Gente poitevinerie (10), dont il faut rapporter ici les curieuses épigrammes, son ambition, son avarice, sa duplicité, avaient fait plus d'impression sur le peuple que ses grandes qualités, que son grand génie, que l'on ne saurait cependant contester.

 

 

 

 

 

L'une de ces épigrammes a la forme d'une épitaphe :

Ci-gist, entre ces deux pilliers,

Monsieur l'évêque de Luçon.

Des écus avait à milliers,

Plût à Dieu que nous les eussions !

 

La seconde est un dialogue sur la mort du Cardinal :

Écoute, gas, est-il ben vrai

Ce qu'ils disent au palais?

Que ce cardinal d'importance

Qui governait tote la France

Est mort et buti au tombea?

— Pré sur, il est ben et bea.

— Nenni, tu ne me le feras crère,

Car on dit gl'il fesait accrère,

Gl'il était mort quand il dormait.

— Eh ben, crès-le donc tot à fait.

— S'il est si fin, à ton avis,

A-t-il grippé le paradis?

— Pauvre gas, que t'es sans cervelle,

 Gl'il a ben grippé la Rochelle,

Arras, Hesdin et Perpignan :

Hé ben! crès-le donc fermement,

Sans abuser de ta simplesse,

Gl'il l'a pris, c'est par finesse,

Et pour n'avoir le plus bas liu

A même finé le bon Diu.

Mgr de Beauregard, qui a rapporté ces épigrammes, me paraît avoir donné la note juste sur Richelieu dans le passage suivant, qui montre bien, qu'en somme, Luçon (11) a raison d'être fier de pouvoir compter dans la liste de ses évêques le grand cardinal :

« Ceux qui louent et ceux qui blâment le cardinal de Richelieu se sont peut-être également éloignés de la vérité.

Pour le juger avec impartialité, il faut penser au temps où il a vécu, aux mouvements dont la France était agitée, que la loyauté, la fermeté de Henri IV avait à peine suspendus, et que l'inquiétude de Catherine de Médicis pouvait faire reparaître encore; à l'esprit léger et inconstant de Gaston, toujours jaloux de son frère et mécontent de ne pas administrer le royaume, lorsqu'il pouvait à peine gouverner sa maison; enfin, à la haine invétérée des deux partis des catholiques et des protestants dont il fallait anéantir le dernier pour sagement gouverner la France.

La France doit trop à Richelieu pour que l'histoire soit toujours sévère, toujours injuste envers lui.

Le cardinal de Richelieu a commencé le premier à donner à la France cette prépondérance dans le système de l'Europe qu'elle a conservée jusqu'à nos jours, qu'elle est devenue l'objet de la pitié de ses voisins.

 Il a relevé la gloire des armes françaises. Il avait rendu au roi sa puissance, et, en détruisant l'intermédiaire de la féodalité, il a soustrait le peuple à l'empire des grands; il a diminué leur puissance. De son temps, le peuple était heureux.

Il a préparé la gloire de Louis XIV, et ce monarque lui est redevable d'un des plus beaux règnes de l'empire français.

» Il a montré du zèle pour la religion, il en a soutenu le crédit et l'autorité. Il a donné l'entrée à la cour à des hommes vertueux. Qu'on se rappelle que c'est sous son ministère que les Bérulle, les Vincent, les Olier et tant de saints ecclésiastiques trouvaient, dans le conseil du Roi, des protecteurs, des amis qui soutinrent les beaux établissements de Saint-Sulpice, de Saint-Lazare et de Saint-Magloire (12).

Il a le plus contribué à faire recevoir et mettre en pratique les règles du saint Concile de Trente. Il a fait naître les sciences qui se perdent et qui s'oublient dans le bruit des armes. Il a protégé, enrichi les savants ; il a payé généreusement les essais d'un talent médiocre pour encourager le génie timide et naissant.

Enfin, il a fondé l'Académie française (13). »

Émeri (14) de BRAGELONGNE (1623-1635), vingt-huitième évêque, termine à Luçon la domination de Richelieu; car, lui encore, on peut le considérer comme un prête-nom (15) : le cardinal s'étant réservé, en lui remettant le soin de l'évêché, la portion la plus nette des revenus.

Enfin, Pierre de NIVELLE (I637-1660) ne monta sur le siège de Luçon que parce qu'il se démit de sa dignité d'abbé-général de Cîteaux en faveur du grand cardinal, lequel renonça, à ce moment, à la redevance qu'il percevait sur les revenus de l'évêché.

 

 

 La statue de Richelieu œuvre du sculpteur parisien Pierre Lenoir (inaugurée en 1935) présente la silhouette d’Armand Jean du Plessis, Cardinal de Richelieu, qui fut le 25ème évêque de Luçon (de 1606 à 1623).

 

Voyage Historique sur l’église - cathédrale de Luçon<==.... ....==>

Armand Jean du Plessis de Richelieu, de la Sorbonne à l’évêché de Luçon (Time Travel 1606) <==

 


 

(1) Tous les historiens conviennent que Salla ne fut qu'un évêque confidentiaire. Le partage commence lorsqu'il s'agit de désigner la famille au nom de laquelle Salla administra le diocèse. D'anciennes listes, citées par de la Fontenelle, la nomment de Belleville. Le Gallia tient pour les Richelieu. Je crois qu'il ne s'agit que d'une seule et même famille. Frizon, dans son Gallia purpurata (p. 694), nous apprend qu'il y eut deux Jacques de Richelieu évèques de Luçon : l'un n'en aurait pas porté le titre, et aurait eu pour confidentiaire Salla; le second est celui dont il va être question.

Le premier portait le nom de Belleville, nom de seigneurie. M. AVENEL, si bien informé de tout ce qui concerne les Richelieu, incline vers cette opinion dans une note relative à une lettre du grand cardinal, où celui-ci parle de « M. de Belleville, évêque de Luçon. » Correspondance, 1, p. 17.

(2) Lettre au chapitre de Luçon, du 19 juin 1586.

(3) DE LA FONTENELLE, 1, 338.

(4) BEAUREGARD, p. 103.

 

(5) BEAUREGARD., p. 105.

(6) Expression employée par le chapitre, ibid., p. 103.

(7) On trouvera ces lettres dans la Correspondance de Richelieu, p. p. Avenel, I, 18 et 19. Mais M. Avenel n'a pas su à qui elles étaient adressées. — Nos archives ne possèdent plus qu'un document original du célèbre cardinal : c'est une lettre, du 25 octobre 1635, adressée à l'évêque de Mende.

(8) Pouillé, p. XX.

(9) DE LA FONTENELLE, I, p. 399. — Archives nationales, L. 735.

(10)  La gente poitevine »rie tot de nouvea rencontrie, divisie in beacot de peces. A Poeters, 1660. in-12.

(11) On ne saurait oublier à Luçon que le grand souvenir de Richelieu a beaucoup aidé au rétablissement du siège épiscopal de cette ville : bienfait posthume qui, à lui seul, suffirait pour faire bénir sa mémoire.

(12) Le séminaire de Saint-Sulpice fut fondé en 1642, celui de Saint-Lazare en 1637, celui de Saint-Magloire en 1620. Ce dernier, dirigé par les Oratoriens, fut, jusqu'à la Révolution, le séminaire archiépiscopal de Paris.

(13) BEAUREGARD, p. 127 et suiv.