Aliénor d'Aquitaine, nommée aussi Eléonore par les historiens, fille de Guillaume IX, était héritière du vaste duché d'Aquitaine lorsqu'elle épousa Louis VII, roi de France.

 Louis VI, père de ce dernier, venait de mourir, et tout semblait se disposer pour donner au roi de France une supériorité marquée sur tous les vassaux du nord et du midi, et le mettre à même de résister aux tentatives des rois anglo-normands.

Mais Aliénor était légère, et sa conduite en Orient indisposa tellement le faible Louis, que, rentré en France, le roi commit la faute de la répudier contrairement aux conseils de Suger.

Six semaines après, Aliénor était remariée à Henri Plantagenet, comte d'Anjou et de Poitou, qui devait bientôt après monter sur le trône d'Angleterre.

Ces événements, qui ont été l'origine de nos plus grands désastres, offrent un intérêt toujours renaissant.

L'historien, l'archéologue aiment à en voir les héros revenir eux-mêmes sur ces mémorables incidents et en expliquer les causes plus ou moins réelles.

Ce genre d'intérêt se trouve excité par une charte émanée d'Aliénor, déposée autrefois dans le chartrier de l'abbaye de Fontevraud et dont nous possédons aujourd'hui l'original.

Aliénor expose dans cette pièce qu'après son divorce d'avec son seigneur Louis, sérénissime roi des Français, causé, dit-elle, par un lien de parenté trop étroit, causa parentele, et après son mariage avec son seigneur Henri, consul des Angevins, touchée par une lumière divine, elle a désiré visiter la congrégation des saintes filles de Fontevraud, et que, par la grâce de Dieu, ses désirs se sont accomplis.

« Je suis venue, dit-elle, sous la conduite de Dieu, au monastère de Fontevraud; je suis entrée au chapitre de ses saintes filles, et là, le cœur ému, j'ai approuvé, concédé et confirmé toutes les donations que mon père et mes ancêtres avaient faites à Dieu et à l'église de Fontevraud, et notamment cette aumône de cinq cents sols de monnaie poitevine que mon seigneur Louis, roi des Français, alors mon mari, et moi-même avions donnée, ainsi que ses écrits et les miens le portent et le démontrent, voulant qu'elle leur soit assurée à perpétuité.

 Suivent les noms des témoins.

Fait en présence de l'abbesse Mathilde et dans le chapitre des religieuses, l'an de l'incarnation du Seigneur 1152, Louis roi des Français régnant, Gislebert étant évêque de Poitiers, et Henri comte du Poitou et de l'Anjou (gubernante imperium Pictavorum et Andegavorum).

 Aliénor indique comme à dessein, dans cette charte, le seul motif avouable de son divorce (causa parentele); ce motif, il y a longtemps que l'histoire en a fait justice; mais son allégation par la partie intéressée n'en est pas moins fort curieuse.

Elle sent le besoin, aussitôt après son mariage avec Henri Plantagenet, de confirmer la donation qu'elle a faite à Fontevraud, au cours de son union avec Louis VII.

Cette donation, qu'elle rappelle très-incomplètement, nous pouvons, grâce à M. Marchegay, notre savant et obligeant confrère, la mettre sous les yeux du Comité.

Nous joignons à la présente la copie de la charte elle-même de Louis VII, par laquelle ce dernier avait donné à l'église de Fontevraud cinq cents sols poitevins de rente annuelle et perpétuelle à prendre sur le revenu des foires (cohues) qui se tenaient Poitiers dans les premiers jours du Carême (in capite Quadragesime) et en cas d'insuffisance, sur le minage (sans doute de la même ville).

En me transmettant cette copie, M. Marchegay me faisait remarquer que cette pièce était intéressante par sa date, et que le titre de collateralis (1) donné à Aliénor par la chancellerie royale lui paraissait curieux, si surtout on devait y trouver un indice du peu de sympathie des époux.

Il est certain qu'on voit avec étonnement le roi Louis intervenir seul dans un acte de donation qui dispose des biens propres d'Aliénor, et celle-ci donner, par la bouche de son mari seulement, un assentiment qu'elle dut trouver insuffisant, comme la suite l'a prouvé (assentiente Alienordi regina, collaterali nostra ).

Plus tard les choses changèrent, et notre charte d'Aliénor en est une preuve évidente.

Ici, la femme libre se montre dans son indépendance et dans la plénitude de son droit les rôles sont même un peu renversés, et Henri Plantagenet eût pu, à son tour, se montrer froissé du rôle effacé qu'Aliénor lui fait jouer.

Cependant il faut remarquer l'expression de la charte d'Aliénor : scripta mea; il semble qu'il ait existé une charte de confirmation par cette dernière de la donation de 1146, au cours de l'union d'Aliénor et de Louis; l'avenir nous ménage peut-être la découverte de cette pièce.

Ce qui donne un grand intérêt à ces deux chartes que nous faisons connaître aujourd'hui pour la première fois, c'est que non-seulement elles ne sont pas mentionnées par Bréquigny (2), mais surtout que, dès les années 1646-1658, ni les originaux ni les copies de ces pièces n'existaient plus dans le chartrier de Fontevraud.

 On sait que ce chartrier fut classé et inventorié à cette époque par le père Lardier, qui apporta à cette double opération les plus grands soins,

Son travail se compose de neuf volumes in-folio, conservés dans les archives de Maine-et-Loire.

Gaignières a fait, en 1699, un grand nombre d'extraits et de copies des titres de ce chartrier; ils forment deux volumes in-folio et appartiennent à la Bibliothèque nationale, ancien fonds latin, n° 5480 (3).

C'est dans le premier volume de Gaignières, page 453, que M. Marchegay a trouvé la copie de la charte de Louis VII; néanmoins notre savant confrère croit avoir retrouvé, quelque jour, l'original de cette pièce ou une copie plus complète, et y avoir relevé le monogramme qui manque à la copie de Gaignières.

 M. Célestin Port, archiviste de Maine-et-Loire, prié par nous de rechercher si cet original ne se trouverait pas dans le dépôt confié à ses soins, nous a répondu qu'il avait vainement cherché la charte de Louis VII dans le carton des domaines, qu'il croyait même qu'elle n'existait plus dès le XVIIe siècle dans les archives de l'abbaye, car le père Lardier n'en fait aucune mention; mais M. Port a trouvé dans le carton des domaines du roi un inventaire qui mentionne une charte de confirmation par Gérard fils du roi d'Angleterre (sans doute Edouard III), à la date du 10 novembre 1363, de la charte de Louis VII de 1146. (4)

 Nous appelons l'attention du Comité sur la cote mise au dos de la charte d'Aliénor : Fenestre des domaines, Poitiers, sac 1 cotte 2.

Elle prouve, sans conteste possible, qu'elle faisait, au commencement du xvn" siècle, partie du chartrier de Fontevraud.

Communication de M. E. Hucher, correspondant au Mans.

 

 

1146 à Poitiers- Charte de Louis VII, roi de France et duc d'Aquitaine, contenant donation par lui et par sa femme, la reine Aliénor, à l'abbaye de Fontevraud, d'une rente de 500 sous en monnaie poitevine, assignée tant sur le produit des foires du carême, à Poitiers, que sur celui du minage de la même ville.

In nomine sancte et individue Trinitatis, Ludovicus, Dei gratia rex Francorum et dux Aquitanorum.

Super omnia, regie congruit dignitati loca sancta divinis mancipata serviciis attentiori diligentia supportare ac regalis munificentie beneficiis ampliare.

 Unde et nos religionem ecclesie Fontis Ebraudi benigna devotione considerantes, ad relevandam sacrarum virginum ceterornmque quam sororum tam fratrum inibi Deo servientium miserabitem paupertatem, regie pietatis intuitu subveniendum esse decrevimus.

Quam ob rem notum facimus universis quam presentibus tam futuris quod ecclesie prenominate quingentos solidos Pictaviensis monete singidis annis in civitate nostra Pictavi perenni successione reddendos, assentiente Alienordi regina, collaterali nostra (5), donamus : statuentes ut de redditibus nundinarum que in capite Quadragesime in eadem civitate celebrantur, absque ulla contradictione, deinceps in perpetuum persolvantur.

 Quod si forte redditus nundinarum ad persolvendam hanc summam sufficere non posse contigerit, omni prorsus occasione remota, de minagio eam reddi volumus, et in eodem termine, sine aliqua interruptione, persolvi precipimus.

Ut autem hoc nostre largitionis donum perenni stabilitate ratum deinceps maneat et inconcussum, scripto commendari, sigilli nostri auctoritate muniri, nostrique nominis subter inscripto karactere fecimus consignari.

Actum puplice Pictavis, anno incarnationis Dominice MCXLVIe, regni vero nostri Xe, quo signum sancte crucis accepimus; astantibus in palatio nostro quorum nomina substituta sunt et signa.

Signum Radulfi, Viromandorum comitis, dapiferi nostri; S. Guitieimi, buticularii; S. Mathei, camerarii; S. Mathei, constabutarii.

Data per manum pos Cadurci cancellarii (6).

 

 

 

1152 Charte d'Aliénor d'Aquitaine, femme de Henri Il, roi d'Angleterre, confirmant la donation faite à l’abbaye de Fontevraud, par elle et son premier mari, Louis VII, roi de France, de 500 sols en monnaie poitevine.

Sciant universi sancte matris Ecclesie filii, tam presentes quam futuri, quod ego Alienordis, gratia Dei Pictavorum comitissa, postquam a domino meo Ludovico, videlicet serenissimo rege Francorum, causa parentele, disjuncta fui, et domino meo Henrico nobilissimo, Andegavorum consuli, matrimonio copulata, divina illustratione tacta, sanctarum virginum Fontis Ebraudi congregationem visitare concupivi, et quod mente habui, opitutante gratia Dei, opere complevi.

Veni enim, Deo ducente, apud Fontem Ebraudum, et capitulum supra dictarum virginum ingressa sum : ibique, corde compancta, laudavi, concessi et confirmavi quicquid pater meus et antecessores mei Deo et ecclesie Fontis Ebraudi dederant, et precipue illam elemosinam quingentorum solidorum Pictaviensis monete, sicut dominus mens Ludovicus,Francorum rex, tunc temporis maritus meus, et ego quondam dederamus, secundum quod sua et mea scripta perlocuntur et ostendunt, omni priorsus occasione remota et absque ulla contradictione deinceps in perpetuum habendam, similiter concessi.

 Hujus rei testes sunt : Saildebroil dapifer meus, Josbertus absque terra, Paganus de Rochaforti et frater ejus Nivardus, Ugo de Longo Campo, Petrus Roognardus, Robertus de Monteforti, Radulfus de Faia, magister Matheus.

Actum hoc in presentia domine Mathildis abbatisse in communi capitulo sanctimonialium.

Anno ab incarnatione Domini M. C. L.IIe, regnante Ludovico rege Francorum, Gisleberto Pictavorum episcopo, et Henrico Pictavorum et Audegavorum imperium gubernante.

 

 

Ensuite est écrit :

Représentées le onze septembre mviie quarante-quatre (1744), transcrites et insérées dans les registres de la Chambre des comptes, en exécution des déclarations du roy des XXVI avril MVIIe trente-huit, xxj décembre 1737 et quatorze mars 1741, et suivant l'arrêt de la Chambre dudit jour onze septembre mviie quarante-quatre, intervenu sur requête à elle présentée à cette fin, dont acte,

 Signé NOBLET.

 

Au dos on lit :

Confirmatio Pictaviensis comitisse.

Puis ailleurs :

Régine in prepositura Pictaviensi ( le tout en écriture du XIIe siècle).

Enfin, en écriture du XVIIe siècle

« Fenestre des Domaines, Poitiers, sac 1er cotte 2. »

Bibliothèque nationale, mss. ancien fonds latin, n° 5480, vol. 1, p. 453

Copie faite par Gaignières d'après l'original, scellé en cire blanche sur lanière de parchemin; lequel original, alors conservé dans le chartrier de Fontevraud, n'a pas été retrouvé dans les archives de Maine-et-Loire. Il en existe aussi une copie beaucoup moins bonne aux archives nationales, série L, n° 1603, parmi les titres des rentes dues à l'abbaye de Fontevraud sur le domaine du roi.

Pour copie conforme :

E. HUCHER,

Correspondant au Mans.

 

 

Sur la Terre de nos ancêtres du Poitou - Aquitania (LES GRANDES DATES DE L'HISTOIRE DU POITOU ) <==

==> Retour historique sur les Chartes et Donations de l’abbaye de Fontevraud

==> Angers Noël 1177 Confirmation d’Henri II aux religieuses de Fontevrault du Pont-de-Cé et des coutumes de Brissac.

 


 

(1). Du Cange, v° Collateralis, donne cependant ce mot comme synonyme de conjux et uxor, mais il n'en cite qu'un exemple, tandis que ce mot est plus souvent employé, au moyen âge, comme l'équivalent de socius et amicus.

(2).  Table des Diplômes et Chartes, ann. 1146 et 1152.

(3). Extrait des chartes de Fontevraud concernant l'Aunis et la Rochelle, par Marchegay.

(4). Édouard III avait eu de sa femme Philippa neuf enfants, dont cinq fils; l'ainé de ceux-ci est illustre c'est le prince Noir, qui portait le nom de son père; les autres sont peu connus.

(5). Voir Gall. christ. nova, vol. II, instrum., p. 386, lignes 1 et 2, et p. 387 (au milieu). ).

(6). Cette copie est de la main de M. Marchegay, notre confrère.

Comte Raoul Ier de Vermandois, sénéchal