Philippe DUPLESSIS-MORNAY (1549-1623), Gouverneur de la place de Saumur

Philippe de Mornay, Seigneur du Plessis – Marly, est l'une des très grandes figures du protestantisme français au XIVe siècle. Diplomate et homme d'Etat au service du Roi de Navarre, le futur Henri IV, il fut le champion d'une politique nationale destinée à combattre à la fois le parti de la Ligue et celui de l'Espagne.

Duplessis-Mornay (1) a été un soldat qui s'est battu presque la moitié de sa vie, un diplomate qui a été sans cesse en éveil devant l'honneur et l'intérêt de son pays, un administrateur qui a donné à sa ville de Saumur un éclat et une renommée qui ont fait d'elle, en son temps, une' des cités les plus remarquées du royaume ; mais il a été cela par devoir, parce que la nécessité de sa situation-, et des rudes événements au milieu desquels il vivait, l'y obligeait.

A une autre époque, connaissant vraiment la paix, il eût peut-être été uniquement ce qu'il était tout d'abord, un lettré, et quel lettré!,  parlant latin, grec et hébreu, un théologien et un éducateur.

 (L'Île d'Offard - Saumur)

 Et c'est parce qu'il était tout d'abord ce lettré, ce théologien et cet éducateur qu'il a fondé l'Académie Protestante en 1599, afin d'assurer la formation des adolescents et des futurs pasteurs.

Cette académie rayonne sur toute la France, est connue dans l'Europe entière et attire de nombreux étudiants français et étrangers. Dans cette académie, enseigna l’humaniste Tanneguy Le Fèvre dont la fille, Madame Dacier, par sa traduction d’Homère, ranima la querelle des Anciens et des Modernes.

Duplessis-Mornay créera également à Saumur une « Académie d'Équitation », qui donnera naissance au XVIIIe siècle à l'actuelle École de Cavalerie de Saumur (le Cadre noir ).

 

Sa carrière politique comprend trois périodes :

1° Le roi de France, Henri III, prisonnier des Ligueurs, veut anéantir les protestants. Sans se laisser décourager par la force d'une telle alliance, Mornay fait appel à l'opinion publique, contre les tenants de l'Espagne, prépare son maître à un rôle dont il a deviné la grandeur, et amorce son alliance avec le roi de Navarre.

2° La mort subite de Henri III fait de Henri de Navarre le roi de France. Il reste à conquérir le royaume dont nombre des provinces, y compris la capitale sont aux mains des ligueurs tenus par l'or espagnol. Mornay se multiplie : tantôt à cheval il combat à Ivry à côté du roi, tantôt, la plume à la main, il rédige les rapports et conduit les négociations. En même temps il réclame pour ses coreligionnaires un statut légal ; il a été l'un des principaux artisans du fameux Edit de Nantes qui consacre les principes de la tolérance religieuse.

3° Avec l'abjuration de Henri IV ce fut la disgrâce. Mais Mornay est un huguenot convaincu ; au sein du protestantisme, il jouit d'une grande autorité grâce à l'élévation de son caractère et à la fermeté de ses convictions : il profite des loisirs que lui laisse la politique pour rendre à ses coreligionnaires un nouveau service, en créant à Saumur, ville dont il est le gouverneur, une Académie.

Son but fut religieux : donner aux églises protestantes nouvelles des pasteurs et des fidèles d'élite, des officiers, des administrateurs, des juristes, des professeurs, formés ensemble, de toute piété et de toute science (2).

 Il confia ce projet, en 1593, à Henri IV (3), qui lui faisait visite, et qui l'approuva ; il le réalisa enfin, six ans plus tard, en 1599.

 

Auteur de plusieurs savants ouvrages, il sait le latin, le grec, l'hébreu, et, pour apprécier le savoir, veut en assurer le bénéfice à autrui, ceci à la fois pour préparer des pasteurs et pour former une élite de protestants instruits.

Homme d'Etat aux vues perspicaces, noble intelligence, belle conscience, d'une égale loyauté dans ses convictions religieuses et dans son zèle patriotique, Duplessis-Mornay a su concilier , chose rare pour l'époque" -, la foi la plus ferme avec une parfaite tolérance.

Sa vie vient d'être racontée par M. Raoul Patry, dans son beau volume intitulé : Philippe Duplessis-Mornay, un Huguenot homme d'Etat (1549-1623), in-8 avec 5 planches hors texte. Librairie Fischbacher, Paris, 1933.

 

Les Académies protestantes

Duplessis-Mornay ne fit, en agissant ainsi, que suivre de grands exemples. Les églises nouvelles avaient, en s'organisant au pays de France, établi un vaste programme d'éducation et d'instruction de leur peuple chrétien, déclarant « les écoles absolument nécessaires à leur subsistance ».

A côté de chaque temple une école, école obligatoire, pour l'enseignement appelé de nos jours primaire ; dans chaque province un Collège, pour l'enseignement secondaire ; et à côté de certains Collèges, des Académies pour l'enseignement supérieur.

Le fait que les Universités du Royaume obligeaient leurs étudiants à un acte solennel de catholicisme, au moment de la collation des grades, contribua à la fondation de ces Académies.

Cette appellation d'Académie est de Calvin, qui avait qualifié ainsi le grand centre d'enseignement supérieur fondé par lui à Genève en 1559, maintenant l'Université et qui garda fidèlement cette appellation d'Académie jusqu'en 1873.

 En 1561 avait été fondée l'Académie de Nimes, en 1566 celle d'Orthez, en 1573 celle d'Orange, en 1579 celle de Sedan, en 1596 celle de Montpellier, en 1598 celle de Montauban.

Celle de Saumur fut fondée en 1599 ; on doit cette date précise, tant de documents touchant cette histoire ayant été détruits plus tard, à des heures tragiques, au bénédictin dom Jarno, prieur de l'Abbaye de Saint-Florent.

 

Une dernière Académie fut fondée également à Die, dans la Drôme, en 1604 (4).

Certaines de ces Académies, celle de Sedan, celle de Montauban, eurent leur célébrité ; aucune n'en eut une approchante de celle de Saumur. Sa célébrité devint vite européenne.

Duplessis-Mornay l'établit, à l'aide de dons de la cassette royale et de dons des églises, dans « deux corps de logis » de la rue, qui est toujours la rue Saint-Jean, achetés déjà par lui en 1591, en l'étude du notaire royal Dovalle, et situés juste derrière la « Maison de Ville », l'actuel Hôtel de Ville (5).

A côté était alors un jardin, le « jardin de la Commanderie ». Un de ces deux corps de logis, considérablement remanié, subsiste encore en partie, c'est l'immeuble de l'actuelle Salle des Ventes.

Seul est resté intact le grand escalier de pierre en spirale, au fond de l'étroit couloir d'entrée; La demeure n'avait rien de monumental, ni même de remarquable : c'était seulement, dit un autre texte, « une très bonne maison ».

Tout de suite Duplessis-Mornay eut des visées très grandes.

Lui qui était, ce qu'on appellerait aujourd'hui un Européen, qui avait connu, au cours de ses voyages et de ses missions, les grands esprits de Suisse, d'Allemagne, d'Angleterre, de Hollande, et vivait en correspondance avec eux, il fut un extraordinaire écrivain de lettres, au sens premier de cette expression,  il rêva d'en faire plus qu'une Académie française, une Académie européenne, une maison sonore, où toutes les pensées de partout, et tout d'abord les pensées religieuses, pussent résonner ; et il y parvint.

Les premiers professeurs

Il sollicita tout d'abord le concours du professeur Dujon, de Leyde, qui avait publié quarante- neuf savants ouvrages, puis celui du professeur Buccanus, de Lausanne, qui venait de publier « Les Trois Vérités », réponse à « La Sagesse », de Charron, l'ami de Montaigne ; mais l'un et l'autre, après avoir répondu à son appel, moururent au moment où ils faisaient leurs préparatifs de voyage.

Il s'adressa alors au pasteur et professeur de Théologie écossais Trochorège qui resta à Saumur dix ans, et rentra ensuite dans sa patrie, rappelé par son roi, le roi d'Angleterre, qui appréciait fort ses écrits. Citons un autre professeur étranger du début, l'écossais Graig.

Venu comme professeur de Philosophie, chargé peu après d'une chaire de Théologie, il tomba malade en 1615 et rentra en Angleterre, estimant que seul le médecin de son roi, qui le soignait de son mieux par correspondance, pouvait lui rendre la santé.

Le premier professeur français fut Renaud, nommé seulement en 1603. …..

 

 

 

 

 


 

(1) Les documents manquent sur le début de la Réforme à Saumur.

On sait seulement qu'avant l'établissement d'une église protestante, des prédications évangéliques retentirent du haut de la chaire de l'église SaintPierre, l'unique église alors à l'intérieur des murs de la ville. « Tous les Salmuriens, amateurs de nouveautés, dit Jean Huynes, dans son Histoire de l’Abbaye de Saint-Florent couroient à la foule entendre les prédicants huguenots. »

Il y avait une Eglise protestante établie à Saumur en 1552, année où René Poyet, fils de Guillaume Poyet, chancelier de France, fut brûlé vif sur le terrain de la Bilange, pour crime d'hérésie.

En 1555, l'abbesse de Fontevrault, près Saumur, Louise de Bourbon, écrivant à son neveu, le duc de Guise, se plaignait que Saumur, « la ville de la province, jusqu'alors la plus nette de toutes les fausses doctrines, fût devenue un second Genève, et que nombre d'habitants, même les officiers du roi, fussent infestés de la lèpre calviniste ».

Cette Eglise comprenait les principaux de la ville, et beaucoup de peuple, lorsque Théodore de Bèze, venant d'Angers, donna en 1562, des prédications qui attirèrent des foules.

Les protestants, souvent attaqués, durent se défendre, et tels commirent des excès, abîmèrent des églises, et pillèrent l'Abbaye de Saint-Florent, qui, avec celle de Fontevraud, imposait à la population de pénibles charges.

Le massacre de la Saint-Barthélemy, en 1572, conduit par le terrible Jean de Chambre, comte de Montsoreau, gouverneur de Saumur, fit de très nombreuses victimes. Jean de Chambre poignarda de sa main le lieutenant-général de la ville, qui était protestant.

En 1593, Henri IV de passage assista, en compagnie de Duplessis-Mornay, au culte dans le Temple de la Grande-Rue qui venait d'être inauguré.

Il déclara publiquement sa fidélité jusqu'à la mort à sa foi évangélique et, pour des raisons politiques, abjura trois mois plus tard.

La vie de Duplessis-Mornay, gouverneur de Saumur fut, pendant un tiers de siècle, intimement liée à la vie protestante de la ville.

 

 

(2) Voltaire écrivait à l'évêque d'Annecy, Biort : « Il est humiliant pour nous, il le faut avouer, de voir dans les villages….des pasteurs hérétiques qui sont au rang des plus savants hommes de l'Europe, qui possèdent les langues orientales, et qui. ….sont pour leurs paroissiens leurs consolateurs et leurs pères. »

Lettre en date du 15 décembre 1759.

(3) Henri IV « octroya des lettres d'érection pour « un collège à Saumur, garni de professeurs ès trois langues, et ès arts et sciences, promettant de pourvoir, quand la nécessité de ses affaires le permettrait, au bastiment et entretènement d'iceluy ».

Mémoires de. Madame de Mornay, Tome I, page 257.

 

(4) Claude de Saintes, évêque d'Evreux, écrivait en 1,576 : « C'est une honte pour nous de voir. les hérétiques faire la guerre et s'imposer tous les sacrifices afin de faire élever leurs enfants dans l'impiété, tandis que nous, catholiques, non contents de n'accorder des subventions aux écoles de la piété, nous prenons à tâche de les ruiner et de les abolir. »

(5) « une maison sise rue Saint Jean, joignant d'une part -à la rue de la maison de ville, d'autre à la rue Saint Jean et au jardin de la commanderie à la maison commune de cette ville, lesquelles maisons étaient le collège de ceux de la R.P.R., ainsi qu'il appert par contrat passé devant Dovalle, notaire royal à Saumur, le 19 août 1591. » (Extrait du Livre des Recettes de la Commanderie Saint Jean).