L'existence des rôles normands, conservés dans la Tour de Londres, parmi les documents de la Cour de la Chancellerie fut révélée, il y a plus d'un siècle, par le catalogue des Rôles Gascons, Normands et Français publiés par Thomas Carte (1).

 Son travail fut d'autant plus apprécie sur le continent, qu'on n'ignorait point alors que Carte n'avait entrepris cette publication, que pour reconnaitre les témoignages d'intérêt et d'amitié qu'il avait reçu du gouvernement et des savants français, pendant les six années qu'il avait habité la France.

Les Anglais attribuent cependant cette publication à un autre motif; et dernièrement encore M. Cooper, secrétaire de la dernière Commission des Records (2) a répète d'après le Quaterly Review (3) que Carte n'avait fait ce catalogue que par suite d'une demande ou plutôt d'un ordre (dans le genre de ceux dits « quo warento information » ) qu'il reçut du cardinal de Fleury lorsque ce ministre eut le projet d'attaquer les franchises des corporations civiles et religieuses.

 Mais, toutes les recherches faites jusqu'ici pour découvrir un pareil acte ont été infructueuses. Carte dans sa 1ere et sa 2°. préface (4) ni aucun historien français, n'ont fait mention d'un acte semblable qui, s'il eut réellement existé, justifierait peut-être les nombreuses omissions qui se rencontrent dans son catalogue.

Néanmoins, quelqu'incontestable qu'ait été jusqu'ici le mérite de la publication de Th. Carte et quel que fût l'intérêt qu'elle pouvait avoir alors pour la France, et particulièrement peur la Normandie, il est cependant évident, que son travail est imparfait, et qu'il fait à peine connaitre la 5°. partie des documents contenus dans les rôles de la Tour de Londres et de l’Echiquier de Normandie.

 Ainsi dans son premier volume (5), il n'a donné que 169 documents du temps du règne du roi Jean, tandis qu'il en existe plus de 950, et il n'a même pas fait mention des rôles ou des fragments de rôles de la IV et de la V°. année du règne de ce même prince.

Non seulement les divers documents dont il a donné l'analyse sont tellement restreints qu'il n'en laisse qu'une idée fort imparfaite mais il a encore commis de graves erreurs dans la date de ceux qu'il nous a fait connaitre.

Les remarques précédentes, sur l'imperfection du catalogue de Carte, furent primitivement signalées par M. de Bréguigny (6), dans le mémoire qu'il envoya à l'Académie des inscriptions et belles-lettres (7).

Et en tes répétant ici, nous sommes loin sans doute d'avoir eu l'intention de stigmatiser l'oeuvre d'un savant et d'un historien distingué, dont les recherches furent accueillies avec autant de faveur en France comme en Angleterre.

Nous devions cependant faire connaitre ces erreurs pour nous justifier d'avoir osé rééditer la partie de son catalogue concernant la Normandie, qui fut complétée et publiée en 1835 par M. Duffus Hardy.

Tout le monde sait que M. de Bréquigny fut envoyé en Angleterre en 1764 par le gouvernement français, à l'effet de rechercher des matériaux pour la publication du recueil des ordonnances des Rois de France de la 3e. race; cependant on a dit et répété en Angleterre que cette mission avait eu pour but de retrouver les chartres de Philippe Auguste, qui, d'après le poème de Guillaume Le Breton avaient été prises en 1194, en même temps que le sceau royal de ce prince lorsqu'il fut surpris par le roi Richard dans une embuscade, à Bello foge, entre Blois et Fretival.

 Carte même avait avancé dans sa préface, que ces derniers documents devaient exister parmi les actes de l'échiquier de Westminster (8); mais M. de Bréquigny reconnut bientôt que cette supposition était erronée, lorsqu'il explora les archives de Westminster et de la Tour de Londres sur lesquels il nous a laissé les précieux renseignements qui suivent.

 « Je me hâtai (dit-il) de passer au plus célèbre et au moins accessible des depuis que Londres renferme, le seul qui me restât à visiter les archives de la Tour. Thomas Carte assurait qu'il n'y avait dans ces archives d'autres pièces concernant notre histoire, que celles qui se trouvent dans les rôles « Gascons, Normands et Français; et je comptais me bornera transcrire les plus essentiels mais j'appris avec autant de joie que de surprise, qu'il y avait outre cela douze fort gros paquets de titres, qui intéressaient la France, et dont on n'avait jamais dressé le catalogue, que je pouvais regarder comme inconnus jusqu'ici. Je ne doutai plus que ce ne fussent ces titres que Thomas Carte croyait devoir ne se trouver qu'à l'échiquier, et je ne tardai pas à m'en convaincre. Ces paquets au premier coup- d'œil me parurent contenir chacun au moins 5 à 600 pièces; mais elles étaient dans le plus grand désordre et le plus déplorable état :  traitées comme pièce de rebut, empaquetées sans précaution, froissées par mille plis, livrées aux vers, à la poussière, à la fermentation que produit l'humidité naturelle du parchemin: une partie était considérablement endommagée; et l'écriture surtouttellment altérée, que sans les ablutions continuelles (9), auxquelles on me permettait d'avoir recours, la vue de ces richesses n'eut servi qu'à m'en faire regretter la perte.

 Je ne puis en donner ici qu'une idée générale. J'aperçus d'abord environ 40 lettres originales de saint Louis, de la reine Banche, sa mère, de la reine Marguerite, sa femme, et de plusieurs princes de son sang; 55 des rois de France; Phillippe-le-Hardi, Philippe-le-Bel, Philippe-le-Long, Louis-le- Hutin. Charles-le-Bel; les minutes des réponses de  Henri III roi d'Angleterre de sa femme Eléonore de Provence, et des trois premiers Edouards.

 Je trouvai plusieurs lettres fort curieuses écrites de Syrie dans le XIIIe siècle, sur la situation des affaires des Chrétiens en Orient, auxquels nos ancêtres prenaient alors tant de part une liste des grands maitres des Templiers, dont nous n'avions point la suite exacte, et qui fut dressée en 1347, très-peu  de temps après la destruction de cet ordre.

 Je trouvai plusieurs ordonnances de Philippe-le-Hardi, de Philippe-le-Bel, de Philippe-le-Valois.

Il y a lieu de croire qu'elles manquent à nos dépôts, puisqu'on n'a pu jusqu'ici les y découvrir: malgré les recherches faites par les ordres des ministres, pour compléter le recueil des ordonnances de nos rois.

 Je trouvai des mémoires en si grand nombre, sur les différends des rois de France et d'Angleterre, durant trois siècles, qu'on pourrait en composer une histoire très-détaillée des querelles funestes qui si long-temps ont épuisé l'Angleterre et désolé la France.

 Je trouvai une quantité prodigieuse de pétitions, ou suppliques originales des villes et bourgs des provinces de France qui passèrent temporairement sous la domination anglaise.

Leurs anciens privilèges, ou ceux qu'elles désiraient d'obtenir, y sont ordinairement exposés, et la réponse du prince est au bas de la supplique. Ainsi ces actes constatent à la fois deux choses importantes l'ancienneté des droits que le nouveau maitre confirme et l'origine de ceux qu'il accorde.

 Enfin je trouvai beaucoup de pièces qui concernent les biens domaniaux du Roi et les patrimoines des particuliers; des terriers et des titres où sont détaillés les droits des grandes terres; des procédures, des enquêtes, et quelquefois des jugements qui les constatent, des actes qui donnent la suite successive des divers possesseurs et fournissent pour leur généalogie des éclaircissements précieux (10). »

Après avoir passé plus de deux années dans les différents dépôts d'Angleterre, soit à copier les précieux documents dont il avait fait la découverte, soit à rectifier une partie de ceux que Thomas Carte avait analyses dans son catalogue.

M. de Bréquigny rapporta en France son précieux trésor pour terminer son histoire de France mais par une fatalité qu'on ne peut expliquer maintenant, on n'en a trouvé aucun vestige, lors de sa mort arrivée en 1795.

Il est même à présumer que pendant la terreur et dans la crainte d'une visite domiciliaire, les personnes chargées de soigner M. de Bréquigny alors âge de près de 80 ans, auront détruit ou brûlé l'inappréciable travail qu'il avait fait en Angleterre.

Plus tard, la Commission des records d'Angleterre ayant eu connaissance de la perte du travail de M. de Bréquigny, se détermina à publier intégralement les rôles Normands de la Tour de Londres, et elle en confia la rédaction à M. Thomas Duffus Hardy, membre de la Société des Antiquaires de Londres, dont le premier volume, seulement, a paru en 1835.

 Ce volume contient les rôles Normands du temps du Roi Jean qui existent encore à la Tour de Londres; ainsi que ceux des années 1417 et 1418 du règne de Henri V. Il existe encore dans ce même dépôt trois autres rôles de ce dernier Prince, que j'espérais pouvoir donner dans la seconde partie du présent volume.

Mais, le gouvernement Anglais, par une mesquine parcimonie, n'a pas voulu après la suppression de la Commission des records, faire les frais de l'impression de ces rôles; sous le spécieux prétexte que ces documents historiques n'avaient qu'un intérêt secondaire pour les les Britanniques (11).

J'ose me flatter cependant que l'appel indirect fait au gouvernement français par le Ministère anglais, sera entendu par M. le Ministre de l'Instruction publique; et que sur la demande de la Société des Antiquaires de Normandie, il voudra bien m'autoriser à me rendre à la Tour de Londres pour y compléter la publication des trois rôles inédits du temps de Henri V, qui intéressent si vivement notre province.

Les six rôles Normands du temps du roi Jean que nous donnons ici d'après M. Duffus Hardy, portent les titres suivants:

I°. Rotulus cartarum Cyrographorum Normmaniae anno seconudo regni regis Johannis (page 89).

Ce rôle composé de sept membranes ou feuilles de parchemin écrite dorso et recto ne diffèrent en aucune manière pour la forme, la paléographie et l'idiôme latin de ceux de l'Echiquier et des autres rôles de la même époque.

Il contient une série de chartes de donations de franchises et de privilèges concédés aux maisons ecclésiastiques, aux corporations laïques ou à tous les autres habitants de la Normandie.

 Nous devons noter cependant que les brefs ou chartes de Henri 1er, Henri II. ainsi que ceux de Richard 1er et même ceux de quelques autres individus privés ne sont généralement pas inscrits dans un ordre régulier et que les documents d'une classe sont souvent confondus dans une autre.

Telles sont les lettres patentes inscrites dans ce même rôle des chartes; ainsi que les lettres closes, souvent classées soit dans ce rôle soit dans celui des lettres-patentes; et vice versa (12).

II° Rotulus de contra brevibus de anno secundo in Normannia (page 97).

Le rôle des contre-brefs Normands, de la seconde année du roi Jean, se compose de six membranes écrites recto et dorso. Il contient un grand nombre de documents semblables à ceux des lettres closes, en tête desquelles figure le mot contra brevia pour exprimer qu'une copie de ce même acte avait été faite en même temps que l'original et envoyé au trésorier de l'Echiquier; afin que celui-ci pût établir les divers états de compte que les sherifs ou vicomtes, ainsi que tous autres comptables devaient rendre à cette cour.

III° Rotulis Normannia inceptus die Ascensionis Domini de oblatione recepta anno regni Regis Johannis secundo (p. 102)

Le rôle Normand des Oblats pendant la seconde année du roi Jean, composé de quatre membranes, recto et dorso, contient la désignation des dons ou oblats faits au Roi par ses tenants ou tous autres sujets, soit pour être maintenus en jouissance détours terres, de leurs franchises et privilèges soit pour avoir la garde des biens de leurs héritiers ou de leurs enfants en bas-âge; ainsi que le droit de les marier, suivant leur volonté; soit enfin pour les appels judiciaires et les expéditions, ou délai de justice.

IV° Rotulus terrarum liberatarum et contrabreviarum de Norman, Andégav. Et Pictav. Inceptus die Assencionis Dominis XXIII die Maii anno regni illustrissimi Regis Johanis IIII, (p.105)

Ce rôle composé de onze membranes recto et dorso, contient les brefs par lesquels le roi Jean concéda à ses partisans des terres ou des rentes et redevances à prendre, sur les biens domaniaux des Normands, qui avaient abandonné son parti, et avaient fait leur soumission au roi de France, Philippe-Auguste.

Voyez plus haut la note du rôle des contre-brefs de la deuxième année du règne de ce prince, qui s'applique également à ceux de la quatrième année du règne du roi Jean.

V.Fragmenta Rotuli NOrmaniae de anno regni Regis Johannis quito, (p. 123, colonne 2)

Le fragment incomplet de ce cinquième rôle composé de quatre membranes écrites recto dorso correspond à l'année 1203, lorsque les Anglais obligés d'abandonner la Normandie, furent dépouillés par le Roi de France des biens qu'ils avaient acquis ou qu'ils possédaient sur le continent en vertu des donations du Roi Jean.

 Aussi, ce rôle ne contient-il que des brefs de submonition ou lettres d'appel aux hommes d'armes; ainsi que quelques donations de terre; inutile et trop tardive ressource, que ce prince prodigua dans ce dernier moment pour esssayer de se maintenir en Normandie.

Les derniers brefs de ce prince sont datés de la fin du mois de novembre 1203.

VI° Rotulus de Valore terrrum Normannorum inceptus anno regni Regis Johannis sexto (p.131, colonne 2).

Le rôle de la valeur des terres des Normands en Angleterre composé de quatre membranes recto dorso est incomplet; il est en effet loin de contenir l'énumération complète des nombreux domaines que les compagnons du conquérant ainsi que les maisons religieuses de Normandie possédaient en Angleterre, et qu'ils abandonnèrent pour rentrer dans leur patrie.

 Les renseignements statistiques que nous trouvons dans ce rôle sur la valeur de ces terres offrent d'autant plus d'intérêt qu'ils nous donnent une idée de la manière de faire valoir les terres dans notre province et qu'ils nous permettent de juger et de comparer d'après les améliorations que les Normands avaient introduits dans leur culture, combien ces mêmes terres avaient acquis de valeur depuis qu'elles étaient sorties des mains des Anglo-Saxons. (Voyez ci-après la note.p.131) .

 


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(1) Rôles Normands, etc de la Tour de Londres. Deux vol. in-f. Londres, 1743.

(2) M. Cooper dans son ouvrage sur les Public Records, vol. 1er p. 303.

(3) Quaterly Review (Vol. 39, p. 52 et 53).

(4) La 1er préface du catalogue des Rôles de Carte fut supprimée sur la demande du gouvernement français; parce que, suivant M. Palmeus, « elle était remplie de fautes contre la langue française et qu'elle était rédigée et mise dans un ordre qui la rendait presque inintelligible ».

 La nouvelle ou la seconde préface fut rédigée par M. de Bougainville, qui s'attacha à conserver les principaux sujets de la préface et du prospectus de Carte.

Cette première préface est fort rare maintenant et elle ne se trouve plus que dans quelques exemplaires qui avaient été présentés à la Cour de France, avant sa mise en vente.

Il en existe aussi un autre exemplaire complet en Angleterre dans lequel se trouve, outre les deux préfaces, l’avis autographe de ce même M. Patmeus, que nous venons de citer en partie.

(5) Catalogue de Carte vol. 1er p. 241 à 246

(6) Louis Georges-Ondard de Bréquigny membre de l'Académie française et de celle des inscriptions, naquit en 1715 dans le pays de Caux en Normandie. Il mourut le 3 juillet 1795, à l’âge de 80 ans.

(7) Mémoire sur les recherches relatives & l'histoire de France, faites à Londres par M. de Bréquigny vol. 37, page 528 des Mémoires de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres.

(8) Préface du catalogue de Th. Carte, tome page 6.

(9). Les ablutions si souvent répétées par M. de Bréquigny produisirent le plus mauvais effet sur les chartes ; plusieurs sont maintenant dans un état déplorable et entièrement illisible. Note que M. Duffus Hardy, page VI de sa préface des rôles Normans de la Tour de Londres ; éditions 1835.

(10). Mémoire précité de M. de Brequigny, adressé à l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres.

(11). Le gouvernement anglais a payé seulement en Normandie plus de 500 livres sterlings (12,500 francs) pour avoir la copie des chartes on autres documents Anglo-Normands qui existaient encore dans les archives des cinq départements qui composaient les deux divisions de l'ancienne province de Normandie.

(12). Rotuli litterarum Patentium F°. 1835.