Découverte d’un souterrain entre le Château de Chinon et le petit manoir de Roberdeau que Charles VII avait fait construire pour Agnès Sorel

Agnès Sorel, vint habiter pour quelque temps la forteresse. Elle était au nombre des filles d’honneur d’Isabeau de Lorraine, femme de René d’Anjou, et les effaçait toutes par l’éclat de sa beauté. Charles VII se laissa aller aux charmes de la séduction et oublia près d’Agnès ma sainteté des liens du mariage et les affaires de l’Etat. Il fit construire pour elle le petit manoir de Roberdeau, près du château de Chinon, et la plaça parmi les dames d’honneur de la reine, insulte que Marie d’Anjou supporta avec une touchante résignation.

On a découvert, dans ces ruines de Chinon, une chose singulière : c’est le passage longtemps ignoré, qui conduisait des hauteurs du manoir royal à la petite maison appelé la Roberdeau, qu’habitait cette complaisante Agnès durant les voyages de la reine. Ce passage est une tour souterraine, espèce de puits pratiqué hors des remparts, dans les flancs extérieurs du rocher, à quelques pas d’une poterne.

Ce plateau, a paru propre, aux modernes habitants de Chinon, pour lieu de sépulture. C’est en creusant pour ouvrir une tombe qu’a été trouvé l’escalier en spiral qui descend au niveau de la plaine.

Au cours de l'été 1968, des fouilles ont été entreprises par les jeunes de l'Association CAINO, sous la direction de R. Mauny et Melle M. Laprune.

La base de la Tour du Coudray a été dégagée, ainsi que le souterrain de communication entre la douve centrale et l'ancien cimetière St. Maurice.

Un sondage effectué au droit des Logis royaux, dans les douves, juste sous les anciennes cuisines, a fait retrouver de nombreux fragments de poterie, datant du XV° au XVIII ° siècle, des pieds de verre Renaissance vénitiens et quelques monnaies.

Le souterrain joignant le Château au Roberdeau, a été dégagé et étudié.

 Sa facture, et des inscriptions datant du début du XVI ° siècle confirment sa date ancienne.

 La tradition chinonaise qui en faisait la communication empruntée par Charles VII pour rendre visite à Agnès Sorel est donc confirmée.

Des substructions d'âge indéterminé ont été mises au jour dans l'ancien cimetière et la pierre tombale du curé Gendron, mort en 1832, a été placée dans la base de la Tour du Boissy.

L'Association a contribué financièrement à. ces travaux.

AGNES SOREL ET LE ROBERDEAU

Bien des énigmes et des obscurités subsistent au sujet d'Agnès Sorel, entre autres sur son lieu et sa date de naissance et le début de ses relations avec Charles VII.

Nombre d'auteurs la font naître au château de Fromenteau, paroisse de Villiers-en-Brenne (Indre), évêché de Bourges mais province de Touraine ou bien la disent Tourangelle ou Berrichonne sans spécifier davantage (1). D'autres au contraire tiennent pour une naissance picarde et parmi eux, d'aucuns suggèrent Froit-Mantel (Cne de Feuillères à 6 km à l'ouest de Péronne), comme le lieu où elle vit le jour (2). D'autres encore comme l'historien chinonais G. de Cougny (1898, p. 300), qui cite à la fois « Froid-Montel » et Fromenteau (Indre) -notons au passage la ressemblance phonétique des deux toponymes, qui a pu être à l'origine de la confusion- restent sur une prudente réserve.

Il semble bien qu'il faille abandonner l'hypothèse de la naissance à Fromenteau-en-Brenne et plutôt pencher pour celle d'un berceau aux confins de la Picardie et de l'Ile-de-France. Vallet de Viriville a pu écrire « Agnès était Picarde par sa famille, si ce n'est par le lieu de sa naissance » (1865, III, p. 17).

Son père, Jean Sureau, écuyer, était seigneur de Coudun (Oise), à 8 km au Nord de Compiègne et conseiller du comte de Clermont-en-Beauvaisis. Sa mère, Catherine de Maignelais, était de la même région : Maignelay est à 22 km au N.W. de Coudun et son ancêtre Jean Tristan, fait prisonnier à la bataille de Poitiers en 1356, engagea ses terres de Maignelay, Montigny et Coivrel (Oise) pour payer sa rançon.

Les Sorel et les Maignelay possédaient des fiefs ou occupaient des postes à Avrechy, Creil, Montepilloy, Gournay (Oise), à Chauny-sur-Oise (Aisne), Rollot et Bray-sur-Somme (Somme). Des liens existaient entre Coudun et Meraucourt (Cne de Feuillières, Somme, tout comme Froit-Mantel), les sieurs de Raineval étant au XIVe' seigneurs des deux. Si l'on trace un cercle de 50 km autour de Coudun, l'on y retrouve rassemblés tous les fiefs et postes occupés par les Sorel et les Maignelais.

L'on peut se demander si Agnès ne serait pas tout simplement née à Coudun, dont son père était le seigneur.

Le plus ancien manuscrit de la Chronique de Du Clercq, celui de la Bibliothèque d'Arras, consulté par Peigné-Delacourt (1861, p. 3) porte que Charles VII « s'accoincta d'une joesne femme venue de petit lieu d'envers Trort, nommée Agnez, laquelle depuis fut appelée la « belle Agnez ».

Trort (actuellement Thourotte, gros bourg sur l'Oise à 8 km N.E. de Compiègne et à 5 km à l'Est de Coudun) fut une forteresse considérable au Moyen Age.

Coudun était d'importance bien moindre. Quoi de plus naturel de qualifier le village dont Jean Sorel était le seigneur, de « petit lieu d'envers Trort » ? Précisons que la région de Compiègne, dont Coudun et Trort font partie, se trouve dans un saillant que forme la Picardie au Sud, en Ile-de-France (3).

L'on est aussi embarrassé pour situer la date de sa naissance : est-ce 1409, 1410, 1415 ou 1422 ?

Chacune de ces dates a ses défenseurs, se fondant sur des arguments tels que la date de naissance supposée de ses premières filles mais personne n'est encore arrivé à une certitude. La généralité des historiens est d'accord toutefois pour fixer à 1444 (l) « avènement public » d'Agnès : pour la première fois elle apparaît alors dans les comptes des dépenses d'Isabelle de Lorraine, reine de Sicile, épouse du roi René, frère de la reine Marie d'Anjou, femme de Charles VII.

Dans quelles conditions passa-t-elle en 1445 du service d'Isabelle à celui de la reine Marie, la question n'est pas résolue mais il semble probable que c'est la cour d'Anjou qui a fait accéder Agnès à la chambre royale (4).

Avait-elle alors, en 1444, 40, 39, 34 ou 22 ans ?

 Les premiers chiffres paraissent à écarter mais le troisième semble acceptable surtout si, comme beaucoup d'auteurs le font, l'on admet que 1444 marqua l'officialisation, l'« avènement public » et non le début d'une liaison pouvant remonter à neuf ans plus tôt.

Le pape Pie II, témoin et acteur du traité d'Arras (sept. oct. 1435) qui scella la réconciliation entre Charles VII et Philippe de Bourgogne, affirme qu'Agnès passa alors à la Cour de France.

Elle était auparavant au service d'Isabelle de Lorraine, qu'elle quitta lorsque cette dernière s'embarqua pour Naples. Ce que confirme Jacques du Clerc dont nous avons mentionné plus haut la citation concernant l'« accointance » du roi avec Agnès, venue de petit lieu d'envers Trort, depuis la paix d'Arras (5).

Les archives, pour les raisons de discrétion que l'on devine, sont à peu près muettes sur cette période de leurs amours avant 1444 et sur les filles nées de cette union.

Mais plusieurs historiens ont pu parler de la « métamorphose de Charles VII » à partir de 1435 : le sort des armes et de la politique tournait en sa faveur et la présence auprès de lui d'Agnès Sorel a certainement contribué à secouer son apathie.

Intelligente autant que belle, elle put lui prodiguer les bons conseils, aider les grands serviteurs de l'Etat et lui donner la joie, de vivre et d'agir qu'il ne trouvait pas auprès de la reine qui, au surcroît, a dit un chroniqueur, était « laide à faire peur... », ce qui n'empêcha pas le roi de lui donner 14 enfants.

Dans cette période intermédiaire, la faveur royale s'étend déjà à la famille d'Agnès : Guillaume Sorel est nommé clerc aux comptes en 1436, Geoffroy Soreau est élu évêque de Nîmes en 1438 avec la protection du roi ; en 1441, Jean II de Maignelais, oncle d'Agnès, devient capitaine de Creil pour le roi (6).

Après 1444, Charles VII comble sa favorite de dons : Beauté-sur-Marne, Roquecesière, Issoudun, Vernon-sur-Seine, Bois-Trousseau près de Bois-sire-Aimé (Cher), sans compter les bijoux -que lui reprocheront les Parisiens et le numéraire.

De son côté, elle lui donna quatre filles, dont la dernière survécut de quelques mois seulement à sa mère en 1450 : Charlotte, Marie et Jeanne.

C'est dans cette période entre le traité d'Arras et « l'avènement » de 1444 que, semble- t-il, il faille placer le séjour d'Agnès au manoir du Roberdeau à Chinon.

Le Roberdeau est aujourd'hui une propriété close de murs, s'étendant entre la route de Tours actuelle, creusée dans le roc friable en 1774, qui la limite au Nord (7) et l'Impasse Agnès Sorel (Rue Roberdeau sur les cadastres de 1820 et 1837) et son prolongement à l'Est donnant accès à l'ancien cimetière de St. Maurice : cette voie étroite n'est autre qu'un des chemins montant de Chinon à St. Jean et aux Closeaux d'où bifurquaient les diverses routes menant à Tours par Port-Huault, Azay-le-Rideau et Pont-de-Ruan.

 Les deux corps de bâtiments sont portés sur le plan de Chinon de 1778 environ : ce sont les avant-derniers au Nord du chemin dans la montée partant du Calvaire (actuel hospice St. Michel (8).

Après 1774, le Roberdeau figurera sur les cadastres de 1820 et 1837 au Sud de la nouvelle route.

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Les seules illustrations anciennes que nous connaissons du Roberdeau sont un dessin signé Bourgeois, « Vue du Château de la Ville de Chinon ». daté de 1819, pris des Quinquenais (9) et un dessin inédit, « Ruines du château de Chinon » signé Montholier (Fig. 2) pris approximativement du même endroit et qui doit lui être contemporain.

Contrairement au précédent qui représente le Roberdeau comme deux bâtiments séparés, ce dernier en fait un seul, construit en équerre (10).

Il subsiste, dans l'actuelle propriété, deux bâtiments séparés par une cour. Bien peu demeure de la construction ancienne : au Sud du bâtiment ouest, un mur à la base duquel existaient encore vers 1960 deux cheminées XVe en mauvais état et au Nord du bâtiment Est, un mur dans lequel s'ouvrent deux entrées ogivales de caves, dont l'une fut coupée par le creusement de la route en 1774 et enfin, le long de l'ancienne route, le mur sud du clos avec trois contreforts.

 

Du souterrain reliant le Roberdeau à l'ancienne tour remplacée fin XV° par la Tour d'Argenton, il ne reste qu'un tronçon de 20 m environ construit en bel appareil voûté à décrochements (11).

 

Découverte d’un souterrain entre le Château de Chinon et le petit manoir de Roberdeau que Charles VII avait fait construire pour Agnès Sorel

L'ensemble évoque une demeure simple mais cossue, XVe probablement, qui aurait été détruite avant le milieu du XVIII pour être remplacée par une modeste habitation de fermier ou de vigneron, qui a subsisté jusqu'à nos jours, incorporant quelques restes de l'ancienne demeure.

Tentons maintenant de résoudre des problèmes délicats : quand et par qui a été construit l'ancien Roberdeau et quand a-t-il abrité les amours de Charles VII et d'Agnès Sorel ?

A l'occasion du mariage en 1431 de sa fille Simonne avec Jehan de Razillé, le chevalier Jehan de Faye lui donne en dot « l'ostel, doux de vigne de Rabardeau pour 12 livres de rente... » (12).

En 1432, Jean II de Rasilly concède au roi Charles VII le droit de bâtir un petit castel dans le parc de Roberdeau (13).

Il existait donc déjà en 1431 un petit manoir (ostel) construit probablement par la famille de Faye, que Charles VII pourtant peu argenté à l'époque, aurait fait agrandir et fortifier vers 1432, en le reliant par un souterrain au château de Chinon, distant de quelque 60 m seulement (14).

Mais nous sommes loin encore de l'«avènement » d'Agnès en 1444 et même de l'époque probable de la première rencontre avec le roi à Arras (1435).

Qu'est-ce à dire ?

 L'hypothèse la plus plausible est que le roi a fait aménager le Roberdeau pour ses rendez-vous galants, le fait que nulle dépense à ce sujet n'apparaisse dans ses comptes est significatif- pour ses maîtresses occasionnelles de l'époque.

Agnès prendra leur suite vers 1435 et de nouveaux travaux purent avoir lieu pour elle, qui était tout de même d'une autre envergure.

En 1438, Jehan de Faye reprenait par voie de retrait le Roberdeau qui avait été donné en dot à sa soeur Simonne par son père lors de son mariage avec Jehan de Rasillé en 1431.

 Nous ignorons le motif de ce changement de propriété.

Est-ce une coïncidence qu'en décembre 1439 le roi autorise son « amé et féal chevalier et chambellan Jehan de Rasillé... à fortifier son hostel de Razillé » (Généalogie..., p. 57) ?

Il semble bien que Charles VII et Agnès durent peu utiliser les « facilités » de Roberdeau car même avant « l'avènement » de 1444, leur liaison et leur retraite devaient être le secret de Polichinelle à Chinon.

Le lieu au surplus, en dehors des murailles puissantes de la forteresse voisine, était peu sûr.

Rappelons- nous de l'enlèvement de La Trémoille en 1433 dans le château même et les intrigues du futur Louis XI.

Le couple était tout de même plus en sécurité ailleurs et plus loin de la reine, forcément au courant mais digne, indulgente et résignée, qui résidait au château de Chinon.

L'accueillant château de Rasilly, fortifié vers 1440-41, devait remplacer avantageusement le Roberdeau.

 Après « l'avènement » d'Agnès, Charles VII devait y séjourner huit mois en 1445-46 et on l'y retrouve dans les comptes royaux à deux reprises en juin et octobre 1459 (15).

De 1444 à 1450, date de la mort d'Agnès, le couple ne manquait pas d'autres résidences officielles : Les Montils (Plessis-les-Tours), Loches, Bois-sire-Aimé, Mehun-sur-Yèvre, Bourges, Beauté-sur-Marne et bien d'autres...

A partir de 1447, Agnès résida d'ailleurs surtout à Loches, où elle possédait une maison à Beaulieu : le procès de Pierre de Brézé, les intrigues du dauphin avaient jeté un froid dans ses relations avec le roi, de plus en plus occupé par les affaires du royaume et la reprise de la guerre avec les Anglais.

Mais n'y avait-il pas une autre raison à cet éloignement : le remplacement d'Agnès auprès du roi par sa cousine Antoinette de Maignelais ?

Dès 1448, Charles VII acquit par le truchement d'un prête-nom, le capitaine de la garde écossaise Nicol Chamber, les vicomté, manoir et terre de La Guerche-en Touraine.

 En 1449, le roi racheta les terres engagées en 1356 par son aïeul Jean Tristan : Maignelay, Montigny et Coivrel (Oise) pour les donner à Antoinette.

En octobre 1450, il maria cette dernière à un de ses capitaines, André de Villequier, qui se montra un époux plus que complaisant et à la même époque, il fît vendre la Guerche par Nicol Chamber au nouveau marié, qu'il combla par ailleurs d'honneurs et de ses faveurs (16).

Agnès était morte des suites de ses couches huit mois auparavant...

 

 

Raymond MAUNY Société d'histoire de Chinon Vienne et Loire

 

 

 

 

 

 

 


 

(1) CHALMEL, 1828 ; CARRÉ de BUSSEROLLE, 1884 ; H. LAPAIRE, La demoiselle de Fromenteau, 1923 ; J.M. ROUGÉ, Au pars d'Agnès Sorel, 1926 ; G. RICHAULT, 1926, etc..

(2) PEIGNÉ-DELACOURT, 1861 ; ERLANGER, 1975, p. 280 ; BOURIN. 1982.

(3) Nous nous sommes surtout inspiré pour toutes ces questions d'alliances familiales et d'identification des lieux cités, de PEIGNÉ-DHI.ACOURT (1861).

(4) PHILIPPE R. — Agnès Sorel, 1983, p. 28.

(5) VALLET de VIRIVILLE — Histoire de Charles Vil, III, 1865, p. 12-15. Notons qu'Arras n'est pas loin du berceau des familles Sorel et Maignelais et que ces familles nobles du pays ont certainement été invitées aux l'êtes marquant la paix : Agnès a pu alors être remarquée par le roi dès 1435, de même que sa cousine Antoinette de Maignelais.

(6) de VIRIVILLE, 1865. III. p. 19.

(7) Et non au Sud. comme le dit G. RICHAULT. 1926. p. 196.

(8) Voir les cartes de R. MAUNY. B.A.V.Ch.. 1980. p. 549 et 1975. p. 875.

(9) Publié par LA BORDE, Monuments de la France. Livr. II. Dessins reproduits dans le B.A.V.C., I, 10. 1916-17, p. 466, dont l'auteur commente ainsi le Roberdeau : « ... les modestes dépendances du pavillon habité au XVe par Agnès Sorel. la belle des belles ».

(10) Dessin gracieusement offert au Vieux Chinon par M. MICHELAT, de Paris, par l'intermédiaire de M. E. PÉPIN, en 1983.

(11) MAUNY R. et LAPRUNE M. — B.A.V.C, 1969. p. 325.

(12) Généalogie de la famille de Rasilly, 1903, p. XI et 55-57.

(13) Inventaire des Archives de Rasilly, T. V, 55, 3.

(14) TOURLET E.H. — « Antiquitez de la Ville de Chinon en Touraine (ms. XVII'' publié dans le B.A.V.C, 1975, voir p. 912) : construction du Roberdeau par Charles VII pour Agnès Sorel... « et fist faire une voûte sous la terrasse qui est entre le château et Roberdeau pour aller de l'une à l'autre sans estre veu »...

(15) GARCIA M. — B.A.V.C, 1982, p. 776.