vue de Chinon et du Château vers 1805 d'après une aquarelle de l'époque

D'importantes découvertes archéologiques furent faites au château de Chinon, de 1824à 1826.Nous publions ci-après la relation inédite de ces événements, d'après le texte du manuscrit n° 1343 de la Bibliothèque municipale de Tours. Ce récit a pour auteur un ami de; l'historien Chalmel, M. Duverney, habitant de Chinon, qui a laissé diverses notes historiques sur cette ville. La commission, chargée de la direction des fouilles, était présidée par M. de Waresquiel, sous-préfet. Cethonorable fonctionnaire est resté, de 1814 à 1830, à la tête de l'arrondissement de Chinon, et durant cette période, il prêta son appui, en diverses circonstances, à ceux qui s'occupèrent de fouilles archéologiques.

Examinons d'une façon sommaire la relation de M. Duverney, afin de présenter quelques observations. Tout d'abord, le manuscrit nous donne une utile description du château de Chinon et nous fait connaître son état en 1826. Les numéros indiqués dans la relation se rapportent à un plan annexé au manuscrit. Nous trouvons ensuite mention de la découverte de la stèle romaine, précieusement conservée au musée lapidaire du château ; les détails circonstanciés sur les découvertes romaines faites à cette époque sont de précieuses indications pour entreprendre de nouvelles fouilles à l'avenir.

Les renseignements sur les souterrains et sur le puits du château (44m de profondeur) offrent un véritable intérêt ; en un mot, ce mémoire archéologique de M. Duverney mérite d'être publié. On rendra ainsi hommage à la mémoire de l'auteur du manuscrit. M. Duverney a droit, en effet, à la reconnaissance des archéologues pour avoir occupé utilement ses loisirs à l'histoire locale, à une époque où cette étude était absolument délaissée en Touraine.

HENRI GRIMAUD.

MANUSCRIT DE DUVERNEY

Description du château de Chinon et des fouilles qui y furent faites en 1824, 1825 et 1826, sous la direction d'une commission composée de MM. de Waresquiel, sous-préfet de Chinon ; le comte d'Effiat, maire ; comte Chastenet de Puységur, L. Desvarranes, C. Drouin, de Vendel; Duverney, secrétaire et directeur des travaux.

Bulletin_de_la_Société_archéologique_[

Le château de Chinon était autrefois composé de trois forts. Le premier, au levant, appelé le fort Saint-Georges, fut bâti, dit-on, par Henri II, roi d'Angleterre et comte de Touraine ; il est plus probable qu'il ne fit qu'élever dans le fort, qui existait avant lui, une chapelle en l'honneur de ce saint, qui aura donné son nom à cette partie du château. La chapelle a été détruite en 1763, quelques murailles et des tours crénelés encore debout marquent l'enceinte du fort, dont les terrains vendus à divers particuliers sont aujourd'hui cultivés en vigne.

Du fort Saint-Georges, on communique à celui du milieu par un pont en pierre jeté sur de profondes douves, qui l'entourent de trois côtés. Un second pont en pierre relie le second fort à celui du Coudray, qui est le plus à l'ouest, et paraît avoir été le premier construit. La seule entrée du château est au levant par une porte flanquée d'une tour, élevée d'environ vingt mètres et couronnée par une galerie avec mâchicoulis.

L'horloge de la ville a été placée dans cette tour, qui sert aussi de logement au concierge.

A l'extrémité du mur de soutènement qui commence à la tour de l'horloge, on aperçoit à gauche des ouvertures qui communiquent avec des souterrains. On a tiré d'énormes blocs de pierre, qui font supposer qu'il existait, dans cet endroit, une tour ou un édifice de grandes proportions ; ces restes consistaient en pierres de grandes dimensions, dont les assises, alternativement en pierre dure et en pierre tendre, reposaient sur un dernier lit de cailloux énormes.

On a trouvé dans ces fondations une tombe en tuf, qui contenait une statue en pierre. La statue a été presque entièrement brisée par les ouvriers qui la trouvèrent-; on voit par ce qu'il en reste qu'elle représentait un personnage vêtu d'une tunique et chaussé de brodequins, tenant à la main un objet que l'on présume être un livre. Ce morceau de sculpture, qui se ressent de l'enfance de l'art, a été placé sur un bloc à l'endroit où il a été trouvé. N° 2.

La tour n° 4, dont le couronnement a été enlevé, a encore ses deux étages, mais on ne peut plus descendre au plus bas parce que les marches de l'escalier, probablement en pierre dure, ont été prises pour d'autres usages.

C'est aux environs de cette tour que se sont trouvées les ruines et les fondations très curieuses dont je vais parler.

Dans l'endroit désigné sur le plan par le n° 12, où l'on trouve un pan de mur sur une élévation jusqu'au n° 10, existent des substructions, dont la dimension varie depuis un mètre jusqu'à 2m66 d'épaisseur. En face de la tour et en remontant un peu vers l'est, le revêtement de ces fondations était de trois assises en pierres dures taillées et isolées du mur. Les pierres étaient unies par un mortier de chaux, dans lequel était entré du charbon et qui était devenu tellement dur qu'on fut obligé d'en abandonner la démolition.

En janvier 1826, on découvrit à l'extrémité de ce gros mur, et dans l'intérieur même de la muraille, un conduit en briques, qui se dirigeait vers l'est.

A 14 mètres du mur d'enceinte vers le nord, les ouvriers occupés à fouiller ces démolitions trouvèrent, à un pied sous terre, un mur dont la fondation sur le solide était six pieds plus bas. Au midi de ce mur et y joignant, on rencontra un massif formé d'une terre composée et très différente des diverses couches de terrain qui sont dans le château. Ce bloc de terre était couvert d'un mortier de chaux extrêmement dur, d'environ un pied d'épaisseur; après l'avoir enlevé, les ouvriers trouvèrent sous cette maçonnerie plusieurs trous dont l'orifice était empreint sur ce mortier ; au fond de ces trous, on ne trouva que des cendres.

Ce massif était entouré sur les quatre faces de murs qui ont été démolis en partie. Au couchant du massif fut également démoli un bâtiment, que quelques pierres taillées en voussoirs font présumer avoir été un caveau ; dans ce caveau a été trouvée une couche de cendres très épaisse et par-dessus une couche de terreau mélangé de beaucoup d'ossements.

Ce bloc d'une terre extrêmement noire comme la houille et la terre des marais, est mélangé avec de la chaux et du charbon, et paraît avoir subi l'épreuve du feu. Il a quatre pieds de largeur sur six de longueur du nord au midi ; on présume qu'il existe d'autres trous recouverts de mortier dans cette dernière partie, qui n'a pas été entièrement fouillée. On compte, depuis le solide jusqu'au mortier qui recouvrait les trous, cinq pieds d'épaisseur, et pour la couche de mortier un pied ; au total, la profondeur de la barre au niveau des terres est d'environ six pieds. Le nombre des trous parfaitement conservés est de quinze, sans compter ceux qui peuvent exister au midi sous le mortier resté intact.

Trois trous, en outre, sont démolis et offrent encore la moitié de leur intérieur. Ils ont tous la même forme et sont profonds de deux pieds; on pense qu'ils ont été pratiqués avec un pieu très pointu. On n'a trouvé dans ces trois trous que des cendres très bien conservées. Entre les deux premiers trous, une poignée de pièces en petit bronze a été trouvée ; parmi ces pièces envoyées à Paris, au cabinet des médailles, on en a reconnu de M. Cassianus Latinus Posthumus, tyran des Gaules de 261 à 267, et de P. Pivesuvius Tetricus, qui fut également tyran des Gaules de 268 à 273.

M. Duverney, secrétaire de la commission chargée de fonder une pépinière sur l'emplacement du château et qui dirigea ces fouilles, pense que ces ruines sont celles d'un hypogée. A la suite d'un combat meurtrier, on aurait brûlé les corps morts, dont on eût déposé les cendres dans le caveau et dans les trous. Ces trous pratiqués dans une terre molle auraient été bouchés avec un tampon de bois, après avoir reçu les cendres, afin d'empêcher le mélange du mortier avec les cendres ; ce qui expliquerait l'empreinte que chaque trou a laissée au mortier. M. Duverney a fait planter un cyprès à chaque angle de ces ruines funéraires. Après 1827, un curieux a bouleversé ce massif et détruit ces trous.

A environ seize mètres de la tour n° 4, dans la direction du sud-ouest, on a trouvé une porte avec des jambages en pierre dure, et tout à côté des marches également en pierre dure ; un pauvre centenaire, nommé Egun, a dit qu'en cet endroit existait autrefois une église, où il a entendu la messe. C'était probablement une de celles que fit élever le roi d'Angleterre Henri II, sous le patronage de Sainte-Mélène et de Saint-Macaire. Cet emplacement est désigné au plan par le n° 11.

Au midi de ces ruines et parallèlement aux grandes constructions encore debout, on a retrouvé un mur de maçonnerie, qui ne pourrait être attaqué que par la mine, tant le mortier est dur. Ce mur est dans l'alignement d'autres murs, où l'on voit encore des trous destinés à recevoir les solivaux d'un plancher qui recouvrait des appartements souterrains.

Ces appartements devaient communiquer à une ouverture, située à cinq mètres environ au-dessous du niveau des terres et qui donne dans la douve du milieu. M. Duverney fils y pénétra eu 1825 et vit d'abord une belle et spacieuse voûte, mais qui est encombrée à la distance de deux mètres et demi par des démolitions.

La tour n° 6, située à l'extrémité nord-ouest du fort du milieu, s'appelle la tour d'Argenton. Son entrée est au niveau des terres, et rien n'annonce qu'elle ait dû être plus élevée. Elle contient deux étages souterrains d'une très belle conservation. On pense qu'elle a servi autrefois de prison d'État ; un anneau de fer scellé à une des voûtes pourrait avoir servi à suspendre une cage de fer, dans laquelle on pense que fut renfermé René d'Alençon par les ordres de Louis XI. Dumoustier pense que cette tour fut construite par Charles VII pour communiquer avec la maison de Roberdeau; mais on ne voit dans cette tour aucune porte communiquant avec la douve sur laquelle s'ouvrent les souterrains qui se prolongent dans la direction du parc Roberdeau.

Enfin, à l'extrémité sud-ouest du château se trouvent les anciens appartements encore subsistants et la salle où Jeanne d'Arc s'est présentée à Charles VII. Sous ces appartements existent des souterrains qui ont été bouchés, mais dans lesquels on n'a rien trouvé de remarquable.

On a rencontré également, dans le voisinage de ces bâtiments et à la suite, des murs et fondations qui attestent l'existence de nombreuses constructions. A la suite des bâtiments, un puits sans eau fut visité sans résultat ; au fond, on a trouvé quelques ossements d'animaux et des décombres. L'ouvrier qui y descendit sentit un air très froid provenant d’une ouverture à demi comblée, qui doit communiquer avec des caves ou des carrières.

Après avoir traversé le pont de pierre construit sur la douve du milieu, on arrive au fort du Coudray. A l'angle sud-est du fort du Coudray s'élève la tour du Beffroy, n° 2, qui correspondait avec celle de Loudun. Une plate-forme qui existe au-dessus de cette tour semble justifier cette attribution. L'étage de la tour au niveau des terres communiquait avec le principal corps de logis, situé dans le fort du milieu, par un pont-levis. Un escalier descend de cet appartement jusqu'à la douve du milieu et y a accès par une porte. La tour de la Glacière, n° 5, avait également issue sur la douve par une porte, qui a été murée lorsqu'on convertit la tour en glacière en 1827. A l'extrémité de la douve, au nord-ouest on trouve l'entrée d'une route souterraine qui se prolonge vers le parc de Roberdeau. On reconnut l'existence et la direction de ce souterrain en faisant la route de Tours à Chinon, en 1774, et en creusant une fosse dans le cimetière de la paroisse Saint-Maurice, en 1806.

A droite de la tour du beffroi, on voit au-dessus du mur de la douve des restes du massif de maçonnerie de la porte placée à l'entrée du pont. On communiquait par le dessus de cette porte entre les deux tours n° 2 et n° 5.

La tour pavée, aujourd'hui tour de la glacière n° 5, avait un étage supérieur auquel on parvenait par un escalier extérieur situé au midi. La construction de la tour est remarquable par la beauté de son appareil en pierres dures ; elle est percée de meurtrières dans toutes les directions. La tour avait deux étages inférieurs dont le dernier est comblé. Elle avait deux issues par le bas : l'une, par une porte aujourd'hui murée qui s'ouvrait sur la douve à l'est; l'autre, à l'ouest, par un passage qui conduisait à de vastes souterrains encombrés par des éboulements de terre, mais se dirigeant vers le puits n° k. Le plain-pied de passage est formé de cailloux réunis par un mortier extrêmement dur, qu'on a creusé avec la plus grande difficulté, pour donner une issue à l'écoulement des eaux provenant de la fonte des glaces.

Le puits n° 4 est le seul qui fournisse aujourd'hui de l'eau au château; on a mesuré 44m66 jusqu'au niveau de l'eau. Plusieurs observations ont démontré que l'eau s'y maintient à un volume de 8m66 de hauteur. La cave du sieur Raffaut, dont l'entrée est sur la place du Vieux-Marché, communique avec la source de ce puits par une ouverture d'un mètre. Le propriétaire raconta qu'ayant fait jeter dans la source une telle quantité de décombres qu'elle en paraissait remplie, au bout de quelques jours on y reconnut la même profondeur d'eau de 8m66 ; ce qui semblerait annoncer qu'il existe des sources abondantes avec un courant très fort, dont l'existence fut d'ailleurs reconnue ultérieurement. Cette eau est, du reste, beaucoup au-dessus du niveau de la Vienne.

Le 7 janvier 1825, David, maçon, et Rendu, couvreur, descendirent dans ce puits et trouvèrent, à 26m66 de profondeur du côté du midi, un passage voûté d'environ 7 mètres de longueur au bout duquel ils entrèrent dans un vaste appartement voûté, très bien conservé; au milieu était une très grosse boule en pierre bien arrondie. A l'extrémité de la pierre vers le midi, ils reconnurent un escalier dont les marches, recouvertes de terre à une certaine hauteur, les arrêtèrent dans leurs recherches. Il serait possible que cette salle communiquât au levant avec les souterrains de la tour de la Glacière; et il paraît certain que l'escalier doit aboutir au midi sur la terrasse du sieur Laurent, à l'endroit où l'on voit une porte murée et au-dessus de l'emplacement d'une herse.

On a trouvé beaucoup de vestiges de fondations dans la partie du fort du Coudray située au nord du puits et de la tour de la Glacière. Les murs sont défendus par des demi-lunes en mauvais état.

En face du puits n° 4 et en se tournant vers le couchant, on aperçoit quelques pans de murs du parc de Roberdeau, dont le château se trouvait dans l'alignement du passage, qui avait son issue sur la douve du milieu. M. Duverney croit que la construction de ce souterrain est d'une date bien antérieure à Charles VII ; sa destination aurait donc été de faciliter les sorties du fort en cas de siège; on prétend qu'il va jusqu'au Fontenil.

A l'angle sud-ouest du fort, on trouve la tour du Moulin-à-Vent (n°3), ainsi nommée à cause de sa destination primitive. Elle a un étage de plain-pied et un autre supérieur, auquel on montait par un escalier extérieur situé au nord. Un mur extrêmement élevé part de la tour du Moulin-à-Vent et se prolonge au midi sur la propriété du sieur Laurent ; à l'extrémité existe un emplacement assez spacieux pour y tenir douze hommes, qui étaient placés, pour servir de vigie, dans cet endroit dont la vue s'étend au loin. A quatre mètres environ au nord de la tour du Moulin, des fouilles ont fait découvrir un four dont la voûte était très bien conservée, et dont l'entrée annonce une construction très ancienne.

Bulletin de la Société archéologique de Touraine

 

Les Fortifications de Chinon dans le temps, les trois châteaux.<==.... ....==> Forteresse Royale de Chinon ; Panorama Historique vue 360 depuis le chemin de ronde de la tour de l’Horloge.