Angers - La maison de la Tour dite aussi logis du Croissant (ordre de chevalerie créé en 1448 par le roi René)

Le caractère et les idées du roi René se reflètent admirablement dans une institution à la fois militaire et religieuse, par laquelle il semble avoir voulu réveiller et vivifier la chevalerie expirante. L'ordre du Croissant, qui précéda d'une vingtaine d'années le premier ordre de chevalerie créé par les rois de France, celui de Saint-Michel, fut son œuvre personnelle; il paraît en avoir caressé longtemps le projet, et, une fois qu'il l'eut réalisé, il soutint sa fondation avec un amour de père.

Peut-être l'idée lui en avait-elle été suggérée par l'établissement de la Toison d'or, qu'il avait vu naître, pour ainsi dire, à la cour de Bourgogne. D'après Claude Ménard, qui a rassemblé, au dix-septième siècle, des matériaux sur ce sujet, il l'aurait empruntée à l'ordre du Navire, fondé par saint Louis et par son frère Charles d'Anjou, ordre dont l'insigne était un collier composé de coquilles et de croissants entrelacés deux par deux.

L'une et l'autre institution étaient, en effet, un souvenir de l'Orient : celle du treizième siècle avait été imaginée en commémoration de la croisade ; celle du quinzième rappelait par son nom et son emblème le goût prononcé, du roi de Sicile pour tout ce qui venait du Levant.

Mais c'est là une ressemblance de pure forme, et les statuts de la nouvelle compagnie n'ont aucun rapport ni avec le Navire, ni avec le croissant turc.

Ces statuts, plusieurs fois reproduits (1), portent la date du 11 août 1448; ainsi ce n'est pas à Angers, comme on l'a toujours dit, que l'ordre fut fondé, mais en Provence, où René résidait alors. Toutefois c'est sous le patronage de saint Maurice qu'il fut placé, et c'est dans l'église qui lui était dédiée, à Angers, que durent avoir lieu ses réunions.

Il existait, par le fait, depuis l'année précédente; car, dès le mois de septembre 1447, l'orfèvre Charlot Raoulin confectionna « ung collier de l'ordre du roy », et plusieurs mentions semblables se rencontrent dans les comptes de la même époque (2); mais il n'avait pas encore d'organisation régulière.

 

Voici sur quelles bases il fut constitué par les règlements de 1448, que René et son fils ratifièrent en conseil le 23 septembre 1451 :

L'ordre du Croissant se composera de cinquante chevaliers au plus. Chacun d'eux sera gentilhomme de quatre lignées et pur de tout « vilain cas ». Ils jureront sur les saints évangiles de se conformer aux statuts. Ils entendront tous les jours la messe; quand ils ne le pourront pas, ils payeront un prêtre pour la célébrer, ou sinon, ils s'abstiendront de vin ce jour-là. Ils réciteront quotidiennement les heures de Notre-Dame, ou, s'ils ne savent lire, ils réciteront quinze fois le Pater et l'Ave. Ils observeront entre eux la paix et la charité, ne porteront pas les armes contre leur souverain, et obéiront au chef de l'ordre. Ils porteront au bras droit, tous les dimanches, un croissant d'or émaillé, où sera tracée en lettres bleues la devise Los en croissant, suivant le modèle joint aux statuts, et sous peine de payer une pièce d'or chaque fois qu'ils y manqueront (3). Ils ne seront rayés du livre de l'ordre que s'ils sont infidèles à la foi catholique, s'ils s'adonnent aux maléfices, s'ils désertent leur bannière sur un champ de bataille, s'ils sont convaincus de trahison ou de félonie. Ils s'assembleront tous les ans à la fête de saint Maurice, pour tenir un chapitre général, dans le local qui leur sera assigné.

D'autres articles leur imposaient l'obligation de secourir les veuves et les enfants mineurs de leurs confrères défunts, de se visiter et de s'assister réciproquement en cas de maladie ou de captivité, d'avoir toujours pitié et compassion du pauvre peuple, de respecter les dames et de ne jamais médire d'elles sous aucun prétexte. Toutes leurs actions devaient être dirigées par la même pensée : croître en honneur et en bonne .renommée ; los en croissant! Ainsi la fondation de René présentait le triple caractère d'une distinction honorifique, d'une société de secours mutuels et d'une confrérie vouée à l'application des principes chevaleresques. Ce programme était complet; bien appliqué, il eût suffi peut-être à retenir la noblesse sur la pente de l'individualisme et de la corruption.

Mais les vertus dont on commence à réglementer l'exercice sont déjà bien affaiblies, et lorsqu'on éprouve le besoin de les faire entrer dans les lois, c'est qu'elles ne sont plus dans les mœurs. La tendance de l'esprit public devait être plus forte que la généreuse volonté du roi-chevalier.

Les premiers gentilshommes honorés des insignes du Croissant furent, dans l'ordre de leur réception : Louis de Beauvau; Ferry de Lorraine ; Pierre de, Meuillon ; Jean Cossa; René d'Anjou, qui ne voulut figurer d'aucune façon au premier rang; Hélion de Glandèves; Louis de Clermont; Tanneguy du Châtel; Louis de Bournan ; Pierre de Glandèves ; Gui de Laval ; Foulque et Raimond d'Agout ; Gilles de Maillé-Brézé; Guillaume de la Jumelière ; François Sforza, duc de Milan ; Jacques-Antoine Marcello, de Venise; Jean de la Haye; Pierre de Champagne ; Gérard d'Haraucourt ; Simon d'Anglure ; Jean d'Anjou ; Thierry de Lénoncourt ; Jean du Bellay; Jean Amenard, sire de Chanzé ; Bertrand de Beauvau ; Antoine du Plessis; Jean de Fénestrange ; Gérard de Ligneville.

Tous ces chevaliers, qui composaient l'élite de l'entourage du roi de Sicile, furent admis de 1448 à 1452. Parmi ceux qui furent créés depuis figurent Charles d'Anjou, comte du Maine, Gaspard Cossa, Saladin d'Anglure, Philippe de Lénoncourt, Jean de Beauvau, Jacques de Brézé, Jacques de Pazzi, de Florence, Robert de San- Severino, Jean, comte de Nassau, etc. (4).

L'ordre fut placé sous la direction d'un chef choisi chaque année dans son sein, et qui porta le titre de sénateur. De 1448 à 1454, cette charge fut successivement occupée par Gui de Laval, René d'Anjou, Jean Cossa, Louis de Beauvau, Bertrand de Beauvau, Jean, duc de Calabre, et Ferry de Lorraine.

Les chevaliers eurent de plus un chapelain, un chancelier, un trésorier, un greffier, un roi d'armes et un poursuivant. Le chapelain devait avoir la dignité épiscopale. Cette fonction fut dévolue à l'évêque d'Orange, qui, ayant demandé au chapitre d'Angers, de la part du prince, l'érection d'un autel spécial dans une chapelle de la cathédrale (appelée depuis chapelle des Chevaliers), y célébra un premier office solennel, en présence de l'ordre assemblé, le 16 septembre 1451.

Quatre ans après, René fonda au même autel une messe quotidienne du Croissant, pour laquelle il assigna une somme de cent livres sur le revenu du minage d'Angers, et dont la célébration perpétuelle fut recommandée par lui à différentes reprises avec beaucoup d'insistance Le chancelier fut Charles de Castillon, et ensuite Jean Breslay, juge ordinaire d'Anjou.

Après la mort de ce dernier, en 1473, les sceaux et les statuts de l'ordre, qu'il avait en garde, furent rendus à la Chambre des comptes et déposés dans ses archives (5). Ces sceaux étaient au nombre de deux : leurs matrices, en argent, furent gravées au mois de septembre 1448 par l'orfèvre Charlot Raoulin ; mais celle du plus grand dut subir une refonte, parce qu'il y avait mis une légende en français au lieu d'une légende latine.

Le sceau représentait la figure de saint Maurice ; le contre-sceau devait porter les armes du sénateur de l'année, accompagnées, comme celles de tous les autres membres, de l'insigne et de la devise de l'ordre (6). Etienne Bernard, conseiller du roi de Sicile, et Benjamin, son vice-chancelier, furent nommés successivement trésoriers du Croissant. Ils payaient directement aux divers officiers de l'ordre le montant de leur rétribution. Jean de Charnières, secrétaire du même prince, remplit la charge de greffier.

 

Le roi d'armes fut le sire du Houssay, conseiller, qui prit le nom de Los. Le héraut ou poursuivant, connu seulement sous celui de Croissant, paraît avoir joui d'une grande faveur auprès de son maître, qui lui donna l'intendance du château d'Angers et l'envoya en mission à Barcelone; il le servit avec un véritable dévouement, et finit ses jours longtemps après lui dans la capitale de l'Anjou. C'est de ce personnage ou de quelqu'un des siens que Bourdigné tenait une partie des renseignements à l'aide desquels il a retracé la vie du bon roi (1).

A l'époque de la campagne de Jean d'Anjou en Italie, en 1460, le pape Pie II, voyant que ce prince se servait de l'ordre du Croissant comme d'un appât pour attirer à lui les gentilshommes napolitains, s'en prit à l'institution elle-même et, dans un moment de dépit, la déclara supprimée.

Le pontife ne paraît cependant pas avoir poursuivi l'exécution de cette mesure. L'ordre continua de subsister, en France du moins, jusqu'à la fin du règne de René, sans aucune tentative de prohibition, et le chapitre d'Angers lui-même n'interrompit pas la célébration des offices réglés par le fondateur.

Dans chacun de ses testaments ultérieurs, celui-ci renouvelle à son héritier la recommandation de maintenir sa chevalerie du Croissant, et, sans nul doute, il n'entendait pas s'élever dans ces actes contre les décisions de l'Église. Le roi de France donna même une nouvelle consécration à l'ordre de son oncle, le jour où il l'autorisa, comme on l'a vu, à en porter les insignes avec le collier de Saint-Michel. Il est probable que les successeurs de Pie II, avec lesquels le roi de Sicile entretint de meilleurs rapports, laissèrent la bulle de suppression à l'état de lettre morte. Les traces de l'existence du Croissant se prolongent, en effet, jusqu'au mois de mai 1480.

A cette date, le trésorier Benjamin étant mort, les gens des comptes reprirent à ses héritiers, sur l'injonction du prince, tous les objets appartenant à l'ordre, notamment des habits et tentures de cérémonie que le défunt avait confiés aux chanoines de la cathédrale, et qui comprenaient un vêtement de velours cramoisi aux armes de saint Maurice, servant au roi d'armes, un chapeau couvert de velours noir, dix carreaux armoriés en satin ou en velours, un drap de satin cramoisi destiné à recouvrir le siège du sénateur, et deux écussons brodés aux armes de René (8).

Les archives de la Chambre ne nous ont rien légué de ces précieux monuments d'une noble institution ; les représentations figurées des chevaliers du Croissant, qui ornaient le manuscrit du poème latin composé en leur honneur par le Vénitien Antoine Marcello, ne nous sont pas parvenues non plus. Il ne nous reste qu'un dessin, reproduit par Montfaucon, qui nous montre vingt-cinq d'entre eux réunis en chapitre autour de leur sénateur, et quelques vestiges trop effacés dans la chapelle qui porte leur nom à Saint-Maurice d'Angers.

 

 Description historique de la Maison de la Tour ou Logis du Croissant
Localisation : Pays de la Loire ; Maine-et-Loire (49) ; Angers ; 7 rue des Filles-Dieu (menant au Château)

 

Maison construite dans la 2e moitié du 15e siècle ou dans le 1er quart du 16e siècle. Sa tour d'escalier en tuffeau, d'origine et bien en évidence à l'angle de deux rues, lui donne son appellation, encore en vigueur au 18e siècle (d'après source). Un censif de la cathédrale du 17e siècle la désigne aussi sous la dénomination le Croissant. Les armes de saint Maurice (modernes) qui couronnent la porte extérieure de l'escalier, avec la devise loz en croissant font référence à l'ordre du Croissant créé en 1448 par René d'Anjou. Aucun document d'archives cependant ne permet d'établir une relation entre cette maison et l'ordre de chevalerie. Des vantaux de porte gothiques ferment la porte d'entrée et celles intérieures de la tour d'escalier, mais semblent avoir été rapportés lors de la restauration effectuée en 1962, sous la direction de l'architecte angevin Henri Enguehard. Cette restauration a notamment fait disparaître en façade le hourdis initial en torchis pour un hourdis décoratif de brique. Plusieurs fenêtres ont été restituées dans leur emplacement et leur taille d'origine (au premier étage de la tour, aux deux étages carrés de l'élévation en pan de bois).

Site classé aux monuments historiques depuis le 10-06-1961.

 

 

Le roi René, sa vie, son administration, ses travaux artistiques et littéraires : d'après les documents inédits des archives de France et d'Italie. Tome 1 / par A. Lecoy de La Marche...

 https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/IA49000977

 

 

Le Roi René Ier d'Anjou, dit le « Bon Roi René », duc d’Anjou, comte de Provence…(Time Travel 1409-1480) <==

Ordre de Chevalerie - Ordre du Croissant ; Los en Croissant, Roy René d'Anjou<==

 

 


1 D. Calmet, preuves, t. III, col. cxcix ; Papon, 111, 363; de Quatrebarbes, I, 51. Trois manuscrits de la Bibliothèque nationale renferment les statuts du Croissant : fr. 25204, ms. du XV0 siècle; fr. 5605 et 24108, reproductions faites par Claude Menard, d'après un exemplaire qui lui avait été communiqué par MM. de Sainte-Marthe. Un quatrième manuscrit de la même bibliothèque (IV. 52.25) contient les armoiries coloriées des chevaliers de l'ordre, et dans un cinquième (lat. 1507 7) on lit une courte notice sur ses origines, assez inexacte d'ailleurs, écrite au XVIIe siècle.

(2) Extraits des comptes et mémoriaux, nos 501, 548, etc.

(3) Outre cet insigne, René fit faire pour son ordre plusieurs colliers d'or et des croissants brodés, tant à son usage qu'à celui des autres chevaliers. Des manteaux d'écarlate furent aussi confectionnés pour servir aux dignitaires dans les cérémonies. (Extraits des comptes et mémoriaux, nos 539, 548, 559, 570, 639, 640.)

(4) Mss. cités; D. Calmet, 11, 845; Papon, III, 3G8; Vill.-Barg., II, 289; de Quatrebarbes, I, 78.

(5) René Breslay, son fils, remit à la Chambre, le 15 octobre 1473, le sceau du Croissant « ouquel sont gravez les armes de monsieur sainct Maurice, avec ung petit pappier en parchemin contenant XXVIII feillez, commanczant on premier feillet : Ou nom du père, du filz, etc.; lesquelx seel et pappier estoient en la garde dudit feu juge, comme chancelier dudit ordre. » (Arch. nat., P 1334°, f° 217 v°.) Le sceau, qui était une matrice eu argent, demeura assez longtemps dans les archives d'Anjou, enveloppé d'une bourse blanche. Le volume conservé et inventorié est peut-être celui qui porte aujourd'hui, à la Bibl. nat., le n° 25204, et qui renferme les statuts de l'ordre, suivis des armoiries de plusieurs chevaliers.

On aurait là, dans ce cas, l'exemplaire original des statuts, sinon le Livre des blasons des chevaliers et écuyers de l'ordre commandé par René le 23 juillet 1448 (Extraits des comptes et mémoriaux, n° 501).

(6) Extraits des comptes et mémoriaux, nos 557, 501. Statuts du Croissant (de Qualrebarbes, I, 6l ).

(7) Arch. nat., P 13347, fos 33 vo, 116, 168 v°; Arch. des Bouches-du-Rhône, B 274, fo 52 vo ; Bourdigné, II, 246. En considération des services du sire du

Houssay, mort avant 1467, René donna à son fils Gilles du Houssay, licencié en - lois, le- 14 janvier de cette année, le bail à ferme de sa seigneurie de Chailly et Lougjumeau, parce qu'il était originaire du pays, jeune et désireux d'aller étudier à Paris. (Arch. nat., P 1338, fo 168.1

(8) Arcli. nat., P 133410, fo 231 vo. Arcli. des Bouches-du-Rhône, B 205, fo 90; B G90. Vill.-Barg., II, 44, etc. Claude Ménard, qui rédigeait son mémoire en 1G44, dit que l'ordre du Croissant avait cessé d'exister depuis cent soixante ans; ce qui reporte sa disparition à l'an 1484. (Bibl. nat., ms. fr. 5G05 ; de Quatrebarbes, I, 78.)