Légende de Mélusine et les Lusignan La forêt de Mervent-Vouvant

Le nom même de Mélusine est indissociable de celui de Lusignan mais l'histoire de la fée et de son séjour parmi les mortels, son mariage avec Raimondin et le dénouement de cette union, relèvent du folklore universel. On raconte en effet dans le monde entier les amours, le plus souvent tragiques, d'un mortel et d'une fée qui renonce au pays des merveilles pour vivre avec son époux humain. Or l'on qualifie ces contes de « mélusi-niens » : c'est que la légende de Mélusine en offre la plus parfaite illustration. Voici leur schéma narratif (1) :

1. La rencontre du mortel et de la fée

Le héros s'enfonce, seul, dans la forêt, souvent au cours d'une partie de chasse, et découvre, près de l'eau, une femme très belle qui semble l'attendre. Ainsi Raimondin, qui a tué accidentellement son oncle, le comte de Poitiers, à la chasse, rencontre Mélusine dans la forêt des Colombiers, à la fontaine de Cé.

2. Le pacte

L'inconnue accepte d'épouser le héros et lui promet richesses et enfants à profusion s'il s'engage à respecter un interdit : Raimondin ne devra pas chercher à voir Mélusine le samedi. C'est que la fée dissimule le trait qui révèle sa nature fantastique. Poursuivie par la malédiction de sa mère Presine, Mélusine se transforme tous les samedis en serpente, dans l'eau de son bain.

3. La violation du pacte

Après plusieurs années de bonheur, le héros se laisse persuader par un envieux de transgresser l'interdit. Il met ainsi en évidence la nature féerique de sa femme, qui disparaît, laissant toutefois une descendance dans le monde des humains. Raymond, sous l'influence de son frère, le comte de Forez, découvre le secret de la serpente. L'un des fils de Mélusine, le sauvage Geoffroi à la grand dent, brûle, dans un accès de colère, l'abbaye de Maillezais, avec tous les moines (et parmi eux son propre frère Fromont). Sous le coup de la douleur, Raymond traite alors publiquement Mélusine de « très fausse serpente », révélant à tous le secret jusqu'alors jalousement conservé. Le pacte est violé. Mélusine, à jamais serpente, s'envole du château de Mervent pour gagner Lusignan, s'abattre sur la tour Poitevine et disparaître. Elle laisse huit fils qui vont conquérir un à un les fiefs légendaires des Lusignan.

Au Moyen Age, ce récit est connu bien avant la naissance de la légende de Mélusine. Dès la fin du XIIe siècle, entre 1180 et 1215, sont recueillies, en latin, des légendes tout à fait similaires. On les trouve dans l'œuvre de trois clercs :

— un Gallois, Gautier Map (De Nugis Curialium) ;

— un Anglais, Gervais de Tilbury (Otia Imperialia) ;

— un Bourguignon, Geoffroi d'Auxerre (Super Apocalypsim) (2).

Elles sont situées au pays de Galles, en Normandie, au pays de Langres, en Provence, en Sicile. Toutes obéissent au schéma narratif des contes « mélusiniens ». Deux d'entre elles présentent un lien évident avec la future légende des Lusignan.

— Le héros d'une légende normande rapportée par Gautier Map rencontre au bord de la mer une belle inconnue dont il découvrira qu'elle se transforme en dragon tous les dimanches, dans son bain (3). Il se nomme Henno aux grandes dents (« Henno cum dentibus, sic a dentium magnitudine dictus »). Or le plus célèbre des fils de Mélusine aura pour nom Geoffroi à la grand dent, qui « apporta sur terre une dent qui lui yssoit hors de la bouche plus d'un pousse » (4).

— Dans une légende provençale recueillie par Gervais de Tilbury, un chevalier épouse une femme mystérieuse qui refuse de se montrer nue. Elle se transforme en serpent dans son bain (5). Or le chevalier se nomme Raymond, comme l'époux de Mélusine. Jean d'Arras connaît fort bien cette histoire et la mentionne au début de son roman de Mélusine (6).

On peut donc admettre que la légende qui s'est constituée autour du lignage de Lusignan repose sur des contes similaires à ceux dont la littérature latine atteste l'existence à la fin du XIIe siècle. En outre dans tous les contes mélusiniens, comme dans la légende de Mélusine, l'accent est mis sur la double prospérité apportée par la fée : la richesse et la descendance

La légende de Mélusine et des Lusignan est attestée dès le début du XIVe siècle, dans le Reductorium morale de Pierre Bersuire (c'est-à-dire Pierre de Bressuire) :

« On raconte dans ma patrie que la solide forteresse de Lusignan a été fondée par un chevalier et la fée qu'il avait épousée, que la fée elle-même est l'ancêtre d'une multitude de nobles et de grands personnages, et que les rois de Jérusalem et de Chypre ainsi que les comtes de la Marche et de Parthenay sont ses descendants (...) Mais la fée, dit-on, fut surprise, nue, par son mari et se transforma en serpente. Et aujourd'hui encore l'on raconte que quand le château change de maître, le serpent se montre dans le château » (7).

Tout y est sauf le nom. Le nom même de Mélusine n'apparaît pas en effet avant le roman de Jean d'Arras, en 1387, et celui de Couldrette, entre 1401 et 1405 (8). Or les fées du folklore n'ont pas de nom. Elles n'en prennent un que pour entrer dans la littérature écrite. Et Mélusine entre précisément dans la littérature écrite, à la fin du XIVe siècle, comme mère des Lusignan, comme Mère Lusigne (9). Les Lusignan se sont donné une ancêtre féerique, tout comme deux autres grands lignages du Moyen Age : celui des ducs de Bouillon et celui des Plantagenets. Dès le XIIIe siècle en effet on attribue à Godefroi de Bouillon, le premier avoué du royaume de Jérusalem, un ancêtre surnaturel, le Chevalier au cygne (10) ; on accuse les rois d'Angleterre de descendre d'une diabolique comtesse d'Anjou (11).

Mélusine en revanche est toute bienveillance. Tous les ans elle met au monde un fils et un édifice. Mais huit de ses dix fils sont affligés d'un trait monstrueux qui les relie au monde animal : en Geoffroi à la grand dent, le plus illustre d'entre eux, se réincarne le sanglier féroce qui a tué le comte Aymeri de Poitiers, l'animal enchanté qui a permis au destin des Lusignan de s'accomplir.

En outre la fée est liée à la fois à la fortune et à la chute des Lusignan. Elle hisse son époux au sommet de la gloire mais, après la violation du pacte qu'elle avait conclu avec Raimondin, elle quitte le château de Meurvent sur une malédiction :

« Sachiez que après vous jamais homs ne tendra ensemble les pays que vous tenez, et auront moult vos hoirs aprez vous a faire » (12).

Aux XIVe et XV" siècles en effet la déchéance des Lusignan est aussi éclatante que leur fortune aux siècles précédents. La figure de Mélusine surgit donc, au XIVe siècle, pour justifier à la fois la fortune passée et la faiblesse présente des Lusignan, auréolant toute l'histoire du lignage de la gloire d'une origine surnaturelle.

(Mairie de Lusignan, le 15 mai 1983) Laurence HARF-LANCNER.

Gâteau Mélusine

Gâteaux merlusins du Poitou, qu'on distribuait aux enfants.

 

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==>  HOMMAGE A HENRI DONTENVILLE (créateur de la Société française de Mythologie)

 ==> Généalogie - Maison des Hugues de Lusignan et Geoffroy la Grand' Dent.

 


 

 

 

1. de luxe (avec peigne). 2. ordinaire.

 

(D'après de La Liborlière, Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1840, p. 72, repris par J. Le Goff et E. Le Roy Ladurie, art. cit.) (13).

 

NOTES

 

(1) Cf. L. Desaivre, Le mythe de la mère Lusine, Niort, 1882 L. Stouff, Essai_ sur Mélusine, Dijon et Paris, 1930 ; H. Dontenville, La mythologie française, Paris, 1948 Les dits et récits de la mythologie française, Paris, 1950 Histoire et géographie mythiques de la France, Paris, 1973 J. Le Goff et E. Le Roy Ladurie, « Mélusine maternelle et défricheuse », Annales 1969, p. 587-622 C. Lecouteux, Mélusine et le chevalier au cygne, Paris, 1982; Laurence Harf-Lancner, Les fées au Moyen-Age, Paris, Champion (sous presse).

 

(2) Gautier Map, De Nugis Curialium, éd. M.R. James, Oxford, 1914 Geoffroi d'Auxerre, Super Apocalypsim, éd. F. Gastaldelli, Rome, 1970 Gervais de Tilbury, Otia Imperialia, éd. G.W. Leibniz, Hanovre, 1707-1709, et éd. F. Liebrecht. Hanovre, 1856.

 

(3) De Nugis Curialium IV 9.

 

(4) Jean d'Arras, Mélusine, p. 80 « Et apporta sur terre une dent qui lui yssoit hors de la bouche plus d'un pousse, et fu nommez Gieffroy au grant dent. Cil fu grans, haulx et fourniz et fort a merveilles, hardiz et crueulx. Chascun le doubtoit qui en ouoit parler. »

 

(5) Otia Imperialia 1 15.

 

(6) Jean d'Arras, Mélusine, p. 4 « Gervaise propre nous met en exemple d'un chevalier nommé Rogier du Chastel de Rousset. en la province d'Auxci, qui trouva une faée et la voult avoir a femme. Elle s'i consenty par tel convenant que jamais nue ne la verroit. Et furent grant temps ensemble, et croissoit le chevalier en grant prosperité. Or advint, grant temps après, que la dicte faée se baignoit. Il, par sa curieuseté, la voult veoir, et tantost la faée bouta sa teste dedens l'eaue et devint serpente, n'oncques puis ne fu veue, et le dit chevalier declina petit a petit de toutes ses prosperitez et de toutes ses choses. »

 

(7) Pierre Berxuire, Reductorium morale, Paris, Claude Chevallon, 1521 « ln mea patria fama est castrum illud fortissimum de Lisiniaco per quendam militem cum fada conjuge fundatum fuisse et de fada ipse multitudinem nobilium et magnetum originem duxisse et exinde reges Hierusalem et Cipri necnon comites Marchie et illos de Pertiniaco originaliter processisse (...) Fata tamen visa nuda a marito mutata in serpentem fuisse dicitur. Et adhuc fama est quando castrum illud mutat dominum, serpens le in castro videtur. »

 

(8) Jean d'Arras, Mélusine, éd. L. Stouff, Dijon, 1930, réimpr. Genève, Slatkine, 1974 Coudrette, Mélusine, éd. E. Roach, Paris, 1982.

 

(9) Sur d'autres interprétations du nom de Mélusine, voir les ouvrages d'H. Dontenville et L. Desaivre, P. Martin-Civat, La Mélusine, ses origines et son nom, Poitiers, 1969.

 

(10) Sur le Chevalier au cygne, voir C. Lecouteux, op. cit., et L. Harf-Lancner, op. cit.

 

(11) E. Faligan, Note sur une légende attribuant une origine satanique aux Plantagenets, Angers. 1882.

 

(12) Jean d'Arras, Mélusine, p. 257.

 

(13) Sur l'iconographie de Mélusine, voir F. Eygun, Ce que l'on peut savoir de Mélusine et de son iconographie, Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, Poitiers, 1951.