Tout près de La Mothe-St-Héray, est un vallon ombreux, frais, coquet, pittoresque, délicieusement embaumé ; un coin de Suisse transporté là par quelque enchanteur, ou éclos sous la baguette d’une fée capricieuse.

A gauche de la route qui longe le bois du Fouilloux un chemin herbu y conduit. A peine a-t-on quitté la voie poudreuse et essuyé ses pieds aux berges gazonnées qu’on voit s’ouvrir à droite une gorge étroite et profonde qui va s’adoucissant jusqu’à Font-Querré, dans la forêt de l’Hermitain.

De chaque côté, s’étayent aux flancs des deux coteaux des arbres enlacés d’épaisses frondaisons de fougères, de chèvrefeuilles odorants, de viornes aux blancs corymbes et de grands genêts d’or, d’où émergent des rochers escarpés, des sapins au sombre feuillage, de vieux chênes moussus où se jouent les écureuils ; au fond, s’étend, comme un long ruban vert, une prairie bordée de pervenches, arrosée par un clair ruisselet qui luit sous la feuillée, sautant de cascatelles en cascatelle s, égayant de sa canzonnette de glovglous les merles et les fauvettes.

 De vigoureuses touffes de houblons, jetées d’une rive à l’autre, s’accrochant aux aulnes et aux noisetiers, tantôt les dissimulent aux regards, tantôt laissent entrevoir ça et là des fouillis de salicaires, d’iris, de menthe sauvage et de myosotis, des jonchées de renoncules aquatiques où s’ébat le joyeux essaim des libellules aux chatoyants reflets.

 C’est dans ce cadre de luxuriante verdure, riant et fleuri, que se tenait naguère la traditionnelle ballade des Rosières.

Elle en a été bannie par le propriétaire, offusqué sans doute de voir le fin velours de son gazon freissé par les petits petons des jolies Mothaises.

Brusquement le ruisseau coupe la vallée de gauche à droite, comme pour fuir la roche bizarre, étrange, qui en face dresse sa tête couronnée de lierre au-dessus des massifs qui l’entourent.

Cette roche, que vous pourriez prendre pot r un simple bloc de micaschiste, c’est « La Dame de Chambrille », tous les gens du pays vous le dirons.  Salut et respect !

Jadis, il y a de cela longtemps, bien longtemps, s’élevait, au lieu même où le ruisseau prend sa source, un modeste castel habité par Amaury de Fontquerré.

À l’encontre des seigneurs, ses voisins, ignorants, batailleurs et durs au pauvre monde, le châtelain, d’humeur douce et serviable, aimait l’étude et la paix.

De sa femme, qu’il avait adorée, il lui restait une fille, Berthe, vivante image de sa mère morte en lui donnant le jour.

Amaury reporta toute son affection sur cette frêle créature à qui il consacre sa vie : il veilla auprès de son berceau, épia son premier sourire, guida ses premiers pas ; et dès qu’elle fut en âge de comprendre, il s’ingénia à mettre sa science profonde à la portée de cette jeune intelligence dont il suivait avec orgueil le rapide développement.

 Quand elle eut quinze ans, il lui donna pour compagne Anne de Poyré, plus âgée qu’elle de trois ans à peine.

Berthe et Annette passaient gaiement leur temps à lire à l’ombre des grands hêtres, à courir les papillons, à butiner dans les prés fleuris de Chambrille des gerbes odorantes, seul luxe du logis de Fontquerré.

Sans autre souci que de plaire au bon Amaury, elles égayaient de leur chant d’alouettes, de leur rire argentin, sa perpétuelle solitude. Elles vivaient heureuses, riant, folâtrant, volant de fleur en fleur, comme les papillons, leurs frères.

L’hiver même, le maussade hiver, leur apportait ses distractions d’un autre ordre : quand le cor retentissait au loin, dans les bois, que la meute ardente poursuivait les grands fauves ou l'innocent gibier, enveloppées dans leurs larges mantes, bravant le froid et la neige, elles se mettaient en campagne et de loin suivaient la chasse, tout en évitant les chasseurs.

 Et le soir, devant l’âtre commun où flambaient des troncs entiers de chêne ou de sapin, pendant qu’au dehors le vent faisait rage dans les arbres dépouillés, geignant et se tordant sous les âpres morsures de la bise de décembre, c’était le récit des hauts faits des preux, les ballades et les légendes qu’Amaury excellait à conter.

 Puis Berthe, prenant sa harpe, chantait avec An- nette quelque joyeux lai, et s’abandonnant à son inspiration, charmait ses auditeurs par des improvisations dont la suave mélodie faisait oublier les heures et couler de douces larmes.

Tant de bonheur simple ne pouvait durer toujours, de sombres nuages devaient bientôt obscurcir ce ciel si pur, l’orage menaçant allait éclater dans cette paisible et sereine atmosphère.

Les deux amies avaient parfois aperçu au détour de quelque sentier leur jeune voisin Guy de Trémont, mais de part et d’autre on cherchait à s’éviter ; Guy saluait timidement, Annette et Berthe poursuivaient leur course, le laissant cloué à la même place jusqu’à ce qu’elles eussent disparu.

Or, un jour de chasse au sanglier, un solitaire blessé, débouchant du fourré, fondait furieux sur les imprudentes promeneuses et allait les atteindre quand, comme par miracle, surgit un sauveur inespéré : brave, intrépide, l’épieu à la main, Guy se dresse entre elles et l’horrible bête; il est légèrement blessé, mais le monstre est étendu agonisant aux pieds des jeunes filles affolées.

Comment Guy se trouvait-il là ?... Elles ne l’avaient vu qu’au moment où, au péril de sa vie, il les sauvait du danger.

Berthe, tremblante d’émotion, leva sur lui ses grands yeux tout pleins de reconnaissance et lui tendit la main qu’il effleura religieusement d’un baiser.

C’était un bel adolescent, à la démarche fière, à la taille droite et souple, aux cheveux noirs redressés autour d’une toque élégante ; un fin sourire éclairait son visage, une moustache naissante estompait ses lèvres.

Il restait là immobile, gauche, timide, mais son silence et son regard devaient être bien éloquents, car Berthe rougit, baissa les yeux et prit le bras d’Annette pour regagner Fontquerré.

Elle était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté : grande, svelte, forte, avec des pieds d’enfant, des mains de fée, une luxuriante chevelure réunie en nattes blondes et soyeuses, des joues veloutées comme la pêche, des yeux à rendre jalcuses les pervenches, des lèvres à faire pâlir les roses, s’entrouvrant dans un gracieux sourire sur un écrin de fines perles nacrées. En un mot, la beauté physique unie à la perfection morale. Pour ces deux âmes si bien douées, se voir fut s’aimer; ce fut le coup de foudre, prélude de l’orage.

Dès lors, les rencontres furent fréquentes, les promenades se firent souvent à trois, toujours aussi innocentes, mais moins enjouées ; jamais un mot d’amour ne fut échangé ; Berthe et Guy s’adoraient sans se le dire et le savaient de reste. Elle devint rêveuse, parla moins et ne chanta plus; elle ne recherchait plus la société de son père vivement peiné de ce subit changement dont il ne devinait pas la cause.

Sur ces entrefaites, le vieux Rutberg, baron de Chambrille, ami d’enfance d’Amaury, se fit annoncer à Fontquerré ; il apportait des cadeaux pour Berthe ; dans ses journalières chevauchées, il l’avait souvent aperçue avec Annette et s’en était follement épris, sans songer à l’abîme qui les séparait.

 Bref, féru d’amour sénile, il demanda et obtint sa main.

En ce temps-là, on mariait les filles sans les consulter, c’était affaire d’alliance entre familles, comme cela se pratique toujours chez les rois et les princes.

Amaury, flatté de cette union et fier pour sa fille du titre de baronne de Chambrille, promit avec joie, tenant pour peu la différence d’âge et l’incompatibilité d’humeur. Il lui annonça la chose tout simplement, sans se douter du coup qu’il lui portait: « Berthe, mon enfant, j’ai à t’annoncer une bonne nouvelle, j’ai accordé ta main à mon vieil ami Rutbert, tu seras Baronne et Haulte Dame de Chambrille ».

Frappée brusquement dans ses plus chères affections, Berthe, la mort dans l’âme, s’inclina et, chancelante, courut s’enfermer pour donner libre cours à ses larmes…..

 A son beau rêve d’avenir succédait, brutale, la triste réalité ; elle avait rêvé le Ciel, elle retombait dans l’abîme.

Trois mois plus tard, le sacrifice était consommé, elle était Baronne et avait quitté le modeste castel de Fontquerré pour l’orgueilleux manoir de Chambrille où l’avait suivie sa fidèle Annette.

Par obéissance, elle avait donné sa main, mais non son cœur, qui ne lui appartenait plus.

Rien, dans la châtelaine, ne rappelait la jeune fille insouciante et rieuse d’autrefois ; ses yeux avaient pleuré, ses joues avaient pâli, les lys avaient remplacé les roses ; aux gaies chansons de la libre fauvette avaient succédé les sanglots étouffés de la triste recluse.

Rutbert, tout occupé à dresser ses faucons, à courir le cerf où à chasser le loup, était bien empêché de s’occuper de Berthe ; ne croyait-il pas d’ailleurs avoir mis le comble à son bonheur en la faisant Dame de Chambrille. A son Annette seule Berthe pouvait conter ses peines, et à leur discret épanchement se mêlait, hélas ! un nom bien doux, toujours cher et toujours présent, malgré grilles et barreaux.

 Guy, lui aussi, était inconsolable ; ramier fidèle, il rôdait, mais sans oser s’en approcher, autour de la cage où gémissait la colombe infortunée.

 Le soir seulement, alors que Berthe, évoquant le passé, arrachait à sa harpe des soupirs de désespérance, tremblant il s’avançait jusqu’au pont-levis, retenant son souffle, buvant les notes aériennes. Que de fois il lui vint à l’esprit de le franchir, ce fatal pont-levis, pour aller mourir sous les yeux de celle qu’il aimait autant qu’il en était aimé !

Souvent Annette l’avait vu, mais par ordre de Berthe, elle l’évitait.

Un jour pourtant, jour de malheur ! oublieuse de ses promesses, elle l’aborda, lui dit tout et consentit même à remettre un timide billet.

De ce jour, des messages furent régulièrement échangés, Guy sollicitant un rendez-vous, un seul qui serait un adieu éternel ; Berthe, fièrement drapée dans son honnête chasteté, refusait toujours, mais faiblissait sans en avoir conscience.

Enfin, sur la menace de Guy de se donner la mort au pied même du donjon, elle céda et accorda ce premier rendez-vous.

Ce fut la nuit, sous les grands chênes de la fraîche vallée qu’ils avaient si souvent parcourue ensemble, dans des temps meilleurs.

Que de pleurs furent versés! Que de serments échangés ! Combien de fois ils se séparèrent pour revenir confondre leur âme dans un suprême baiser, le dernier, toujours le dernier...

Berthe confuse, accablée de remords, regagna, toute tremblante, le manoir maudit, se promettant bien de n’en plus sortir.

Mais l’amour, l’amour profond comme le grand lac bleu, l’amour qui brave grille, barreaux et scrupules, l’amour qui commande en despote lui permettrait-il de tenir sa promesse?.,. Les rendez-vous se multiplièrent.

 Les amants se quittaient quand l’aube blanchissait l’horizon, au premier chant du coq du Payré.

Or, il arriva que Rutbert remarqua la chaussure de Berthe trempée par la rosée. — Dame de Chambrille, vous êtes sortie cette nuit ?... — Monseigneur, je souffrais de la migraine. — Les nuits sont froides, les loups rôdent, il fait meilleur au coin du feu ! Songez-y, madame ! »

Un autre jour, il vit briller dans l’herbe l’anneau de Berthe, le ramassa et en le lui remettant :

« Baronne de Chambrille, comment avez-vous perdu cet anneau dans les prés? Monseigneur, ce sera sans doute dimanche, à la vesprée, en ceuillant des myosotis avec Annette. Prenez garde, baronne, prenez garde ! il est dangereux de cueillir des myosotis ! Il y a des serpents sous les fleurs ! »

Un soupçon lui avait traversé l’esprit, la jalousie l’avait mordu au cœur. Il veilla, et un matin, avant le chant du coq, terrible, avide de vengeance, il surgit devant les coupables: deux fois sa dague brilla, rapide comme l’éclair... Berthe de Fontquerré et Guy de Trémont avaient vécu.

Guy, se traînant, traversa la vallée pour aller mourir sur la terre de Trémont, appelée depuis Vallée des Grenats, du sang généreux qui l’arrosa.

Berthe, clouée sur place, devint la roche qui porte toujours le nom de Dame de Chambrille.

Si maintenant, sceptiques lecteurs et lectrices incrédules, vous pouviez douter de cette très véridique histoire, je vous dirais :

Allez à Chambrille par une belle nuit d’été, et quand chantera le coq du Payré, regardez bien si la Dame, tournée vers la vallée des Grenats, incline toujours sa tête vénérable pour saluer son bien- aimé Guy.

Alors, si des collines opposées vous entendez des cris langoureux, empreints de mélancolique tristesse, chut ! ce ne sont pas des oiseaux de nuit qui s’appellent, ce sont les fidèles amants qui de leurs tombes de granit échangent à travers la vallée leurs tendres serments d’amour.

Et il en sera ainsi aussi longtemps que chantera le coq du Payré qui fait saluer la Dame de Chambrille.

 H. Caillun. La Gazette des bains de mer de Royan-sur-l'Océan