Coulonges les Royaux - L’ évêque de Maillezais Geoffroy Madaillan d'Estissac protecteur de François Rabelais

La maison d'Estissac était une des plus illustres du Périgord. Elle possédait des fiefs importants en Poitou et Saintonge. Trois communes du département de la Dordogne joignent encore à leur nom celui de cette puissante famille.

Saint-Hilaire-d'Estissac et Saint-Jean-d'Estissac sont dans le canton de Villamblard, arrondissement de Bergerac; SaintSéverin-d'Estissac dans celui de Neuvic, arrondissement de Ribérac. On ne sait pas au juste dans laquelle de ces trois paroisses était situé le château patrimonial d'Estissac. L'opinion la plus accréditée est en faveur de Saint-Hilaire

 

Jean de Madaillan d'Estissac, légitimé en novembre 1478, faisait son testament le 19 juillet 1482, au château de Lauzun, chez son neveu Jean de Caumont. Dans cet acte important il nomme ses deux, femmes : Françoise de la Brousse et Jeanne de Vivonne.

La première, que le Dictionnaire généalogique des familles du Poitou appelle Jeanne, était fille de Jean de la Brousse, chevalier, seigneur de la Brousse-Nachart (2) et de Saint-Hilaire, et de Jeanne de Vivonne, Les la Brousse ou la Brosse étaient originaires de Saintonge alliés souvent à des familles poitevines (3).

La seconde, Jeanne de Vivonne, de la grande famille de ce nom, était la soeur de Marguerite de Vivonne, mariée à Jean de Fayolles à qui Jean d'Estissac donna Puyredon « en échange des droits que Marguerite avait en Poitou » (4). Nous ne savons rien de précis sur l'ascendance de ces deux soeurs.

Voici l'analyse du testament de Jean de Madaillan d'Estissac telle qu'elle existe au Fonds Périgord.

 

1482. 19 juillet.

Apud Castrum de Lauzuno, dioc. et senesch. Agenn. Testament d'egregius altus et potens dominus videlicet Jean d'Estissaco, seigneur du dit lieu, de Cahusaco, de Monte Claro, de Bardia, de Salcinhaco, de Montaldo à la Quinta, de la Batut petragor. de Pinholio, de Monteton Agenn. de Colonge les royaux Maleacen. et etiam du Boys-Poyvreau Pictaviae diocesis ;

Veut être enterré dans l'église de la paroisse de Bergerac dans le tombeau ou sépulture de feue noble Françoise de la Brosse, sa femme ;

Veut que le jour de son enterrement et les jours consécutifs les offices divins se fassent le plus honorablement, solennellement, que faire se pourra, j'uxta ritum observatum et consuctudinem in magnatum obitibus observari solit et ad ipsius domini testatoris honorem ;

Fait des legs immenses aux monastères et églises ; fonde une messe à perpétuité dans sa chapelle aux Jacobins de Bergerac. Fonde d'autres messes aux Fr. Mineurs et aux Carmes de Bergerac. Fait des legs aux Fr. Mineurs de Sainte-Foy sur Dordogne, aux Augustins de Monflanquin, aux Augustins de Domine ;

Lègue 20 livres pour la réparation de l'église de Saint-Jean d'Estissac et pour toutes les églises de la juridiction d'Estissac, de Monclar, de Saussignac...., etc. Pour la réparation de l'église de Montaldo à la Quinta 20 livres ; à la fabrique de chacune des églises paroissiales de toutes les juridictions de Montaldo à la Quinta, 5 livres ; à la fabrique et pour réparation de l'église paroissiale du lieu de Labatut 20 livres … et à toutes les églises de ses autres terres ;

Veut qu'on célèbre après son décès trois trentenaires pour chacun desquels il lègue 60 livres ; fonde quatre chapelains dans la chapelle de Cahusac ;

Lègue à noble homme Amalric de Curzay son neveu, quemdam equum pili bayardi … à noble dame Malteline de Curzay sa nièce 50 livres ; à tous ses neveux et nièces enfants de nobles demoiselles Jeanne et Marie de Lesparre ses soeurs défuntes, à chacun 10 livres ;

Il ratifie la donation qu'il avait ci-devant faite à noble homme M. de Marnihe ? de la capitainerie du Bois-Poyvreau sa vie durant ;

Dit avoir donné à noble homme Garsiamaldo de Biderem seigneur de Rosilha, ejus servitori, en récompense de services gratuits qu'il lui avait rendus, les capitaineries des lieux d'Estissaco et de Monteclaro avec tous les droits, devoirs, prééminences et prérogatives y attachées ; il confirme cette donation et veut que le dit Biderem en jouisse toute sa vie ;

Ratifie aussi la donation qu'il avait faite à noble homme Hélie de Biderem son serviteur, de la capitainerie de Salcinhaco avec ses droits, veut qu'il en jouisse toute sa vie ; outre cette donation il annoblit en faveur dudit Hélie de Biderem certains fonds et héritages relevant de lui et situés dans la juridiction de Saussignac et Gardonne, sous la réserve de l'hommage d'une paire de gants blancs ;

Ratifie la donation qu'il avait faite à noble homme Jean de Biderem, son serviteur, de la capitainerie de Cahuzac ; veut qu'il en jouisse sa vie durant ; confirme la donation qu'il avait faite à noble homme Jean de Fayolle son serviteur et écuyer de la capitainerie de Colonges les Royaux ;

Fait l'énumération de tous les officiers serviteurs et servantes de sa maison qui sont très nombreux, à commencer par noble dame Jarnousselle gouvernante de ses enfants ;

L’ évêque de Maillezais Geoffroy Madaillan d'Estissac protecteur de François Rabelais (3)

Lègue à noble homme Gauffredo d'Estissaco son fils, les terres et juridiction de Colonges les Royaux et du Bois-Poyvreau, diocèse de Maillezais et de Poitiers et la somme de 1000 écus d'or ;

A noble demoiselle Anne d'Estissac sa fille lorsqu'elle sera en âge de se marier 5000 livres payables par Geoffroy et Bertrand ses fils ;

Dit avoir épousé 1° demoiselle Françoise de la Brosse ;

Approuve une donation qu'il avait faite à Jeanne de Vyvonne sa femme de la somme de 2000 écus d'or; lui donne en sus ses bagues et joyaux, et fait des règlements en caquelle aye un enfant posthume ; nomme les gouverneurs et administrateurs de la personne et des biens de ses enfants quosque ad oectatem devenerint légitimam Jean de Caumonte seigneur de Lauzuno son neveu et Jean de Abzaco de la Douze seigneur du dit lieu ejus cognatum ;

Institue héritier universel Bertrand d'Estissaco son fils aîné ; lui substitue Geoffroy son autre fils ; à celui-ci Anne sa fille ; à celle-ci les seigneurs de Lauzun et de la Douze ses neveu et cousin ; Garci Arnaud et Jean de Biderem frères ;

Révérend Père en Dieu Galeazzo étant évêque d'Agen — Témoins nobles hommes Bernard de Luzié seigneur du dit lieu, Arnaud de Luzié son fils, Geoffroi Gerven, Aymeric de Favas et autres habitants de la ville de Lauzun où il fit ce testament — (Ancienne copie non signée). (5)

Jean d'Estissac mourut peu après avoir fait ce testament car avant la fin de l'année 1482 son fils Geoffroy avait pour tuteur Jean de Caumont, vicomte de Montbahus et seigneur de Lauzun son cousin (6).

Sa mère, Jeanne d'Estissac, était morte au mois de mars 1466. « Le seigneur d'Estissac, voulant faire vendre son vin, envoya Jaric, l'un de ses clers, à Bergerac pour y ouvrir une taverne. Les consuls s'y opposèrent parce que ce droit était réservé aux bourgeois. Dans la séance du 23 mars « Fut  remonstrat …que Jaric… ni monseigneur d'Estissat, no entenden à enfranhdre los privilegis, ni costumas de la vila; mais….. G. de Biderent a ufert, per nom del dich sengnor, de far las causas que devia far, e per so, a pregat que hom li laysse vendre lo vi … per aver de la moneda,  per far les honors de sa mayre, dona de Moncla…. »(7).

Jean d'Estissac ne paraît pas avoir eu d'enfants de sa seconde femme. De Jeanne de La Brousse, nous connaissons ceux qui sont nommés au testament :

1° BERTRAND DE MADAILLAN D'ESTISSAC.

2° ANNE DE MADAILLAN D'ESTISSAC, dont on ne trouve mention qu'au testament de son père.

GEOFFROY DE MADAILLAN D'ESTISSAC, qui fut évêque de Maillezais, abbé de Celles et de Cadouin, prieur de Ligugé, protonotaire du Saint-Siège et doyen du chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers.

Il ne paraît pas avoir partagé les préjugés inhérents à sa naissance qui faisaient envisager souvent les hautes situations ecclésiastiques comme de simples hochets de vanité ou des dignités lucratives ; apanages généralement réservés aux puînés des grandes familles.

Les bénéfices dont il fut pourvu n'étaient pas seulement un produit dont il tirait le plus de parti possible ; c'étaient encore des propriétés sacrées qu'il se plut à embellir et à restaurer. Prieurés, abbayes, évêché, maison épiscopale, transmirent à la postérité le souvenir de sa générosité et de ses bienfaits. Malheureusement homme du monde et homme de son siècle avant tout, bien que d'une conduite irréprochable, sa pensée ne s'éleva guère plus haut que les intérêts matériels et la prospérité temporelle des maisons et domaines qu'il fut chargé d'administrer (8).

L’ évêque de Maillezais Geoffroy Madaillan d'Estissac protecteur de François Rabelais (1)

Le courant qui avait pris sa source dans les palais et les jardins de Florence et de Rome, traversant les Alpes avec les armées de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, avait porté en France le goût des lettres et des arts.

Les grands seigneurs prenaient pour modèle Laurent le Magnifique et les prélats voulaient imiter Léon X. Assurément la Renaissance enfanta des chefs-d’œuvre dont certains surpassèrent ceux de l'antiquité ; mais, en éveillant le sensualisme, les désirs d'une vie large, facile et voluptueuse, elle entraîna une grande décadence morale. L'excessive passion du beau atrophia le simple amour du bien.

L'austérité et la rudesse des moeurs féodales firent place à la mollesse et aux grâces d'un monde disparu que la culture des lettres grecques et latines avait ressuscitées. A la robuste croyance des preux succéda un scepticisme dissolvant qui resserrait l'idéal dans les contours des statues, les proportions des palais, les splendeurs des jardins. Hommes d'état ou de guerre, hommes de robe ou d'église, se laissaient emporter sur un fleuve enchanteur qui, remontant à travers les siècles, les ramenait au paganisme. Il fallut la grande secousse de la Réforme pour réveiller les esprits et tout le sang versé pendant les guerres religieuses pour purifier les trônes et les autels.

C'est en 1504 que Geoffroy d'Estissac, grâce au crédit de son frère, obtint le doyenné de Saint-Hilaire-le-Grand, devenu vacant par la mort de Pierre de Rochechouart, évêque de Saintes.

« Louis XII écrivit lui-même une lettre de cachet au chapitre de Saint-Hilaire pour le prier très affectueusement que, pour amour de luy (il voulut bien élire pour futur doyen), monsieur  Geoffroi d'Estissac, son amé et féal conseiller et protonotaire du Saint-Siège apostolique, tant pour les bonnes moeurs et vertus qui sont en sa personne que en faveur des bons et recommandables services que lui et notre amé et féal le sieur d'Estissac, son frère, nous ont fait et nous font par chacun jour.

Cette lettre, datée du 6 juin 1504, eut un prompt effet, « puisque Geoffroy d'Estissac prit possession de sa dignité dès le 20 du même mois. » (9).

A cette époque, il était déjà prieur de Ligugé depuis plus d'un an (10).

C'est en 1515 qu'il fut pourvu des abbayes de Cadouin et de Notre-Dame-de-Celles (11).

 Il devint évêque de Maillezais le 24 mars 1518.

« Godefridus d'Estissac ex nobili familia Aquitaniae prognatus, patre Johanne domino d'Estissac qui Carolo Aquitanioe duci regis Ludovici XI fratri acceptus erat; per resignationem Gard. de Luxemburgo renuntiatur antistes Maleacensis 24 martii 1518 ex actis consistorialibus » (12).

Geoffroy né avant 1482, avait 40 ans environ lorsqu'il monta sur le siège épiscopal. C'est par erreur que le Dictionnaire généalogique des familles du Poitou et plusieurs auteurs lui donnent 23 ans en 1518.

Le cardinal de Luxembourg était évêque de Térouanne et du Mans, oncle de Catherine Chabot-Jarnac, femme de Bertrand d'Estissac. Il fut tout puissant sous Charles VIII et Louis XII. Si on en croit un historien du Poitou, il serait mort quatorze jours après avoir renoncé en faveur de Geoffroy d'Estissac à l'évêché de Maillezais (13), dont il ne prit d'ailleurs jamais possession.

 Cet évêché avait été créé en 1317 par le pape Jean XXII ; le prieuré de Ligugé en relevait et Geoffroy acquérait sur lui un double droit. Il le conserva jusqu'à sa mort « comme formant l'une des plus riches portions de sa fortune ecclésiastique » (14).

Il y établit sa résidence favorite et se consacra à la reconstruction de la basilique de Saint-Martin dont il fit suivant les mémoires de l'époque et les vestiges qui ont résisté aux ravages du temps « un édifice plutôt élégant que majestueux, mais remarquable par la grâce et la légèreté qui caractérisent les monuments de cette époque. » (15).

L'oeuvre avait été ébauchée par un de ses prédécesseurs sur le siège de Maillezais, Jean d'Amboise, frère de l'évêque de Poitiers et du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII (16).

A l'abbaye de Cadouin, Geoffroy avait eu parmi ses devanciers, un Gaultier d'Estissac en 1299 (17).

Le 16 mars 1542, étant à Coulonges, il fit une importante fondation obituaire en faveur de cette abbaye « fundavit missam quotidie dicendam in ecclesia « B. Mariae de Cadunio ex hujus abbatiae tabulis. ».(18).

 Le document qui en fait foi a pour titre : « Sancta et salubris est « cogitatio pro defunctis exorare ut a peccatis solvantur. » (19).

A la même date nous trouvons un bail à nouveau fief fait par « R. P. en Dieu, messire Jeoffroy d'Estissac évesque et seigneur de Maillezay abbé des abbayes de Cadouin en Sarladais et de  Celles en Poitou à noble Pons de Carbonnier, du moulin dit de la Salève sciz sur la rivière du Dropt » (20).

Geoffroy qui aimait beaucoup son frère Bertrand, le perdit en 1522.

Le 5 juin 1526, en qualité « d'oncle curateur et légitime administrateur de la personne et biens de Loys d'Estissac son neveu, seigneur baron dudit lieu, de Cahusac, Monclar, Saul il nomme le sieur de Byderan, capitaine de la châtellenie de Saulcignac en reconnaissance des bons et agréables services » rendus à feu Bertrand d'Estissac son frère et à son neveu Louis (21).

Les registres municipaux de Bergerac font plusieurs fois mention de l'évêque de Maillezais.

L’ évêque de Maillezais Geoffroy Madaillan d'Estissac protecteur de François Rabelais (2)

Au mois de mai 1526 il était en Périgord avec son neveu Louis. Les jurats envoient de grosses carpes « à MM. d'Estissat et de Mailhezes » à Montclar. Le messager ne les rencontre pas ; on l'expédie à Puyguilhem et de là à Lauzun. Ils « remerciarent fort la ville » de son attention ; quant aux carpes, étant donné les moyens de locomotion de l'époque, on pense en quel état elles durent arriver (22).

Le 12 novembre 1530, la jurade paye IV sols VI deniers « pour fere habiller l'artilharie de la ville et la charger, pour la venue de MM. de Maihazais et Estissac, à les reculir » (23).

Le 25 juin 1536, il était en querelle avec les consuls parce qu'il voulait faire descendre ses vins, en toute saison, par la Dordogne. Les consuls résistaient pour ne pas violer la coutume qui exigeait qu'on ne fit point circuler les bateaux chargés de vins, en amont du pont de Bergerac, avant la fête de Noël (24).

Geoffroy d'Estissac, prélat fort savant et d'un esprit raffiné, s'entoura de lettrés et se fit une petite cour d'hommes choisis qui bénéficièrent de ses largesses.

 Dans les beaux jardins de l'Hermenault et de Ligugé où il cultivait avec délices les fleurs rares et des légumes de choix, souvent la lecture des auteurs profanes remplaçait celle des pères de l'Eglise.

Il fut le protecteur de Rabelais. Celui-ci étant novice au couvent de la Baumette près d'Angers « y aurait connu » les frères du Bellay et Geoffroy d'Estissac (25).

 Il passa ensuite au couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte où il reçut la prêtrise en 1520.

« Il s'était formé dans ce couvent un petit noyau d'érudits….  il se composait de Pierre Amy ou Lamy, de Rabelais et d'un autre moine qu'on nommait en grec ÇIVETOC mais dont nous ne savons pas le nom français...

 [Ils avaient] pour appuis dans leurs travaux « divers personnages notables de la ville, entre autres Jean Bris son, avocat, et André Tiraqueau, juge puis lieutenant au bailliage (26).

 Ils faisaient cause commune avec Geoffroy d'Estissac et les savants que ce jeune évêque se plaisait à réunir autour de lui. Ils lui procuraient des livres ». (27) Ils étaient en correspondance avec le célèbre helleniste Guillaume Budée qui jouissait d'une grosse fortune et d'un grand crédit (28).

Lorsqu'il fut sorti du couvent de Fontenay, Rabelais vécut pendant quelque temps auprès de son bienfaiteur qui résidait de préférence à Ligugé comme nous l'avons dit. Une tour, l'ancien donjon aujourd'hui en ruine, reçut son nom « Turrim quoque  Rabeloei nomine denotavere ; quippe in ea dictus Rabelais « libros conscripsit nugacium calculos multi faciendos. » (29).

Il connut là Jean Bouchet. Celui-ci, dans une épitre adressée à Rabelais, célèbre la belle demeure de Ligugé « la familiarité et la courtoisie du seigneur évêque et de son neveu, l'amour des lettres qui règne à leur cour, la beauté du site, la vie large et libre qu'on y mène... »

Après y sont les bons fruictz et bons vins,

Que bien aymons entre nous Poictevins.

Et le parfaict, qu'il ne faut qu'on resecque,

C'est la bonté du révérend évesque

De Maillezais, seigneur de ce beau lieu,

Partout aymé des hommes et de Dieu,

Prélat dévot, de bonne conscience,

Et fort sçavant en divine science,

En canonique, et en humanité,

Non ignorant celle mondanité,

Qu'on doit avoir entre les roys et princes,

Pour gouverner villes, citez, provinces.

A ce moyen, il ayme gens lettrez

En grec, latin et françois, bien estrez

A deviser d'histoire ou de théologie,

Dont tu es l'un : car en toute clergie

Tu es expert. A ce moyen te print

Pour le servir, dont très grand heur te vint.

Tu ne pouvois trouver meilleur service

Pour te pourvoir bien tost d'un bénéfice.

Aussi est-il de noble sang venu :

Ses pères ont, comme il est bien congnu,

Très bien servy jadis les roys de France,

En temps de paix, de guerre et de souffrance.

Et tellement que le nom de Stissac,

On ne sçauroit par oubly mettre à sac.

Leurs nobles faictz militaires louables

Si demourront au monde pardurables.

Du sien neveu les vertuz et les moeurs

Augmenteront leurs immortels honneurs,

Car pour parler au vray de sa personne,

One je n'en vys mieulx aux armes consonne,

Parce qu'il est chevalier très hardy,

De corps, de bras, de jambes bien ourdy,

 Moïen de corps, et de la droicte taille

Que les vouloit César en la bataille (30).

 

En 1534, Jean du Bellay, évêque de Paris, élevé au cardinalat par Paul III en 1535, fut envoyé à Rome par François Ier pour négocier une entente entre Clément VII et Henri VIII, afin d'éviter la rupture imminente de l'Angleterre avec l'Eglise Romaine.

 Il y séjourna longtemps à diverses reprises, ayant auprès de lui Rabelais comme médecin (31). Une correspondance suivie s'engagea alors entre l'évêque de Maillezais et son protégé.

Trois longues et très curieuses lettres de celui-ci ont été conservées.

Elles sont datées des 30 décembre 1535, 28 janvier et 15 février 1536 et contiennent d'intéressants aperçus sur l'état de l'Europe et de la cour de Rome ; des anecdotes piquantes et aussi des demandes d'argent.

Je suis contraint de recourir encores à vos aulmones. Car les trente escus qu'il vous pleust me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin, et si n'en ay rien despendu en méchancheté, ny pour ma bouche, car je bois et mangeue ordinairement chez Monseigneur le cardinal du Bellay, ou Monseigneur de Mascon. Mais en ces petites barbouilleries de despesches et louage de meubles de chambre et entretenement d'habillements s'en va beaucoup d'argent, encore que je m'y gouverne tant chichement qu'il m'est possible. Si vostre plaisir est me envoyer quelque lettre de change, j'espère n'en user que à vostre service et n'en estre ingrat. Au reste, je voy en ceste ville mille petites mirelifiques à bon marché qu'on apporte de Cypre, de Candie et de Constantinople. Si bon vous semble, je vous en envoyeray ce que mieux je verray duisible tant à vous qu'à ma dite dame d'Estissac (32).

Connaissant le goût de son protecteur pour les jardins, il lui envoyait de Rome des graines destinées à son potager et, dans cette même lettre, avant de lui demander de l'argent, il prenait

soin de flatter son amour propre. « ….. Touchant les grenes que vous ay envoyées, je vous puis bien asceurer que ce sont les meilleures de Naples, et desquelles le Saint Père faict semer en son jardin secret de Belveder. D'autres sortes de sallades ne ont ils pas deça fors de Nasitord et d'Arousse. Mais celles de Legugé me semblent bien aussi bonnes, et quelque peu plus doulces et amiables à l'estomach, mesmement de vostre personne ; car celles de Naples me semblent trop ardentes et trop dures ….(33).

Les deux dernières années de Geoffroy d'Estissac furent empoisonnées par le chagrin que lui causa une affaire suscitée par des ennemis de sa famille.

Il mourut en juin 1542 « peut-être à Ligugé « et fut enterré dans l'un des deux ou trois tombeaux que l'on « remarquait encore, au milieu du XVIIe siècle, dans l'église Saint Martin

….  Ainsi disparut de la scène du monde un homme qui avait joui d'un grand crédit à la cour de Louis XII et dont l'esprit avait été goûté dans celle de François Ier. Mais ni sa science, ni son habileté dans les affaires, ni les éloges qui lui furent prodigués par les lettrés, n'avaient pu lui donner cette rectitude de jugement et cette conduite digne d'un évêque qui est une sauvegarde contre la calomnie des hommes » (34).

Au commencement du XVII° siècle, du consentement de l'évêque de Maillezais, Henri d'Escoubleau, le prieuré de Ligugé fut joint au collège des jésuites de Poitiers 35).

 

 

Histoire de la maison de Madaillan, 1076 à 1900 / Maurice Campagne

 

 


 

 

 

1. Rég. du trésor des Chartes, cot. 205, pièce 57. — Fonds Périgord, vol. 132, f° 178, recto et verso.

2. N'est-ce pas Nachamps, canton de Tonnay-Boutonne (Charente-Inférieure) ?

3. Beauchet-Filleau.

4. Cette note du comte de Saint Saud, à la page 53 de la Généalogie Bideran, contient sans doute une erreur de daté. Ce n'est pas en 1486 que Jean de Fayolles a dû épouser Marguerite de Vivonne. Si Jean d'Estissac, mort en 1482, a donné Puyredon à Jean de Fayolles, celui-ci ne pouvait être alors son beau-frère s'il ne devint qu'en 1486 le mari de la belle-soeur de Jean d'Estissac. Il n'aurait été qu'un beau-frère posthume et dès lors n'aurait pu échanger avec Jean d'Estissac les droits que Marguerite avait en Poitou. Le Mémoire de Saint-Cernin qui a servi de source, et qui est d'ailleurs rempli d'erreurs, se trompe de date.

 

5. Fonds Périgord. V. 132, f. 179, recto et verso, 180.

6. Arch. seigneuriales du Poitou (château de la Barre), t. II, pp. 17, 44.

7. Arch. mun. de Bergerac, t. I, pp. 276, 277.

8. Dom Chamard, ibid., p. 219.

9. Dom Chamard, ibid., p. 218, d'après dom Fonteneau.

10. Ibid., p. 219.

11. Ibid., p. 227.

12. Gallia Christiana, t. I, p. 1376.

13. Histoire générale du Poitou, par le chanoine Auber, t. IX, p. 309 ; sur Maillezais consulter l'Histoire de l'abbaye de Maillerais, par l'abbé Lacurie, Fontenay-le-Comte, Fillon, 1852, in-8°. Et celle qui fut publiée par Arnauld en 1840, Niort, Robin, in-8°.

14. Dom Chamard, ibid., p. 227.

15. Monseigneur Cousseau, Notice sur Ligugé, p. 33. Cette notice citée par Dom Chamard, p. 222, avait été publiée, alors que l'abbé Coasseau était supérieur du séminaire de Poitiers, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest.

16. Dom Chamard, p. 221.

17.-18. Gallia Christiana, t. I, pp. 1540, 1376.

19. O. Bouyssi, Notice sur Castillonnès, p. 116.

20. Arch. du marquis de Carbonnier de Marzac ; pièce reproduite aux Arch. Dép. Agen, dans le dossier Bouyssi-Magen déjà cité. Les Archives de la Vienne, série B, numéros 40 à 78, celles du Château de La Barre (A. Richard) et le dictionnaire de Beauchet-Filleau citent plusieurs actes concernant G. d'Estissac.

21. Dom Chamard, p. 232. — Et Généalogie de Bideran, p. m.

22. Jurades, t. II, p. 300.

23. Ibid., t. II, p. 387.

24. Ibid., t. III, pp. 39 et 40.

25. Louis Moland, François Rabelais, tout ce qui existe de ses oeuvres. Paris, Garnier frères, 1881, pp. 10, 11. — Sur Rabelais consulter l'ouvrage de M. Paul Stapfer, Paris, 1889. Et celui de MM. Rathery et Burgaud des Marets, qui s'occupent aussi de l'évêque de Maillezais.

26. « André Tiraqueau fut conseiller au Parlement de Bordeaux puis au Parlement de Paris (il ne  buvait que de l'eau). C'est ce fécond jurisconsulte dont on a dit Aquam bibendo vigenti liberos « suscepit, vigenti libros edidit. Si merum bibisset, totum orbem implivisset.

« S'il n'eut point noyé dans les eaux

 Une semence aussy féconde

 Il eût enfin rempli le monde

 De livres et de Tiraqueau ». (Arch. Hist. de la Saintonge et de l'Aunis, t. XVII, p. 90, note).

27. « M. B. Fillon (cité par M. Moland, ibid.) dans ses Lettres écrites de la Vendée, a reproduit une quittance d'un des voyageurs en librairie de Henri Estienne, O. Ferrare, qui déclare avoir reçu, par les mains de frère Pierre Lamy, la somme de sept écus au soleil : a cause des livres vendus ce jourd'hui à monseigneur l'évesque de Malezois ; c'est assavoyr, la Chronique de Nuremberg, Arisioteles, Querela pacis d'Erasme, Homerus, Cicero, Carrara, La Voye céleste et le Triumphe de Mantuene. «

 Fait à Fontenay-le-Comte, ce dernier jour de juing, mil cinq cent dix et neuf ».

28. Louis Moland, ibid., p. II.

29. Dom Estiennot, cité par dom Chamard, p. 235.

30 Epitres morales et familières du Traverseur (Jean Bouchet). Poitiers, 1545, petit in-folio. Quelques-unes sont reproduites par M. Louis Moland et dom Chamard.

31. Rabelais avait étudié et professé la médecine à Montpellier. Il avait fait un cours sur L'Ars parva de Gallien et les Aphorismes d'Hippocrate qu'il publia à Lyon, chez. Sébastien Gryphe. L'épitre dédicatoire est ainsi libellée : Epistola nuncupatoria Aphorismorum Hippocratis, Clarissimo, Doctissimo que viro D. Gotefredo,ab Estissaco, Malleacensis Episcopo. (Moland. pp. 16 et 623.)

32. Anne de Daillon, femme de Louis neveu de Geoffroy.

 

33. Les Epitres de Maistre François Rabelais, docteur en médecine, écrites pendant son voyage en Italie, Paris, chez Ch. de Sercy, 1651.

34. Dom Chamard, p. 235.

35. Arch. dép. de Ja Vienne, D 41. — Depuis 1853, grâce à Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, les Bénédictins sont revenus au monastère de Ligugé. Le R. P. prieur actuel, Dom Chamard, auteur de l'intéressant ouvrage que nous avons cité plusieurs fois, a bien voulu nous écrire et nous fournir de précieuses indications. Nous lui adressons ici nos plus sincères remerciements avec l'expression de notre respectueuse reconnaissance.