La Rochelle 1911 Inauguration de la statue de Jean Guiton – Noël de la Renaissance de l’hôtel de Ville

1873 : l’autorisation du décret d’érection du monument date de février. Le monument a été érigé grâce à l’aide de la banque nationale de New-Rochelle, aux Etats-Unis.

1911 : l’inauguration s’est faite en deux temps : quinze jours avant la date officielle avec la délégation américaine, puis le 22 octobre.

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L'INAUGURATION OFFICIELLE du Monument Jean-Guiton

Dimanche a eu lieu l'inauguration officielle de la statue de Jean Guiton.

Malheureusement, le beau temps ne fut pas de la partie et des averses violentes ont contrarié la fête par intermittences.

Néanmoins, toutes les dispositions avaient été prises pour donner à la solennité le plus grand éclat.

Sur les vieilles tours du port et au faite de nos monuments, les drapeaux ont été arborés. A l’hôtel de ville claquaient les étendards multicolores des anciens échevins.

A l’intérieur de la mairie, la cour et les escaliers sont un merveilleux fouillis de verdure, et sur la place, autour du monument, de superbes nuits supportent corbeilles et guirlandes de fleurs. La tribune a été élevée à l'angle de la place, devant l'hôtel des postes et télégraphes.

Nous l’avons dit, c'est M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, qui a présidé la cérémonie d'inauguration.

Parti de Paris le samedi soir, le sous-secrétaire d’Etat est arrivé dimanche matin, à 6 heures 20. Il était accompagné de MM. Gohier, son chef de cabinet, et André liesse, député de La Rochelle.

A sa descente de wagon, M. Dujardin-Beaumetz a été reçu par M. Landrodie, préfet de la Charente-Inférieure, et par M. Decoul, maire de La Rochelle. Il s’est rendu en voilure à la préfecture, où il a déjeuné.

A l’Hôtel de Ville

A 3 heures, M. Dujardin-Beaumetz arrivait à l'hôtel de ville avec son chef de cabinet, le préfet, MM. Bouffard, secrétaire général ; Calvet, Genet, Rouvier, sénateurs ; André Hesse, Réveilland, députés.

M. Emile Combes, président du Conseil général, sénateur, s'était fait excuser par lettre à M. le Maire :

«  Je regrette vivement, a-t-il écrit, de ne pouvoir assister à l’inauguration du monument de Guiton à vos côtés et aux côtés de M. Dujardin-Beaumetz. Mais mes forces ne sont pas encore assez revenues pour me permettre un déplacement quelconque.

  Agréez donc, mon cher maire, avec mes regrets l’assurance de mes sentiments les plus distingués. «

M. Dujardin-Beaumetz fut reçu dans le cabinet du maire par le Conseil municipal et le Comité du monument.

Dans l'assistance se trouvaient aussi le baron de Traversay, du 15° dragons; le lieutenant de Traversay, du 126e d’infanterie, descendants certains de Jean Guiton ; le général Leguay, commandant d’armes ; le docteur Boutiron et M. Ernest Vivier, conseillers généraux ; le président du tribunal, le procureur de la République, etc.

M. Decoul, maire et président du Comité, souhaita la bienvenue au sous-secrétaire d’Etat, qui remercia et fit un vif éloge des beautés artistiques de notre cité, pays d’harmonie, où le grand Corot cherchait ses plus beaux motifs. Il félicita la municipalité de conserver avec soin ses admirables monuments du passé, tout en gardant un oeil ouvert sur l’avenir, par d'extension du grand port de La Pallice. Il offrit au maire sa collaboration pour l’érection à La Rochelle d’un monument à la mémoire des marins disparus.

Le maire présenta au sous-secrétaire d’Etat les membres du Conseil municipal et du Comité et les invités.

M. Dujardin-Beaumetz a félicité M. Ernest Dubois, sculpteur du monument, de sa promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur.

Devant le Monument

Le cortège officiel s’est rendu à trois heures sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

A l'arrivée du sous-secrétaire d’Etat, la Musique municipale joua la Marseillaise ; puis le voile de la statue fut levé. La foule est nombreuse sur la place. Au centre, autour de la statue, un grand nombre de chaises avaient été réservées aux souscripteurs.

Les autorités prirent place dans la tribune.

Au premier rang et aux côtés de M. Dujardin-Beaumetz, se trouvent : le préfet, le maire, le baron de Traversay, le capitaine de Traversay, Mme Landrodie, MM. Alfred Vivier ; Bouvier, Calvet, Genêt, sénateurs; Hesse et Réveillaud, députés.

La Société Chorale de La Rochelle chanta la cantate à Jean Guiton, paroles de notre distingué collaborateur et ami Jean de La Genelte, musique de notre concitoyen, M. Soudre, le sympathique directeur de la Chorale, dont l’éloge n’est plus à faire. Nous félicitons le musicien et l’auteur pour l'oeuvre et nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs « la Jean-Guitonaise », regrettant de ne pouvoir en publier la partition :

LA JEANGUITONAISE

1

Ton beau nom, Jean Guiton, dans notre sombre histoire,

Toujours rayonnera comme un rayon de gloire.

L'altière liberté faisait battre ton coeur.

Traqué par des Français, quand c’était toi la France  !.

Jusqu’au bout tu luttas contre toute espérance ;

O sublime vainent, nous te sacrons vainqueur !

Fiers Rochelais, chantons

Sa mémoire immortellr !

Honneur à La rochelle !

Honneur à Jean Guiton !

2

Citoyen rochelais, tu ne voulus pour maitre

De la libre cité ni le roi ni le prêtre :

Et quand le Cardinal assiégea les remparts.

Tu crias : Haut les cœurs ! Honte éternelle au traitre

Qui t’abandonnera, cité de nos ancêtres !

Et l’on te vit brandir l’éclair de ton poignard ….

Fiers Rochelais, chantons

Sa bravoure immortelle :

Honneur à La Rochelle !

Honneur à Jean Guiton !

3

La France vit alors les Rochelais épiques

Seuls contre tous braver les boulets et les piques :

Mais en voyant bondir ces citoyens sans peur.

Le fer se détournait de leurs nobles poitrines,

Et l’on vit ces héros vaincus par la famine :

Tu tombas, fier Guiton, mais tu sauvas l’honneur !

Grand Rochelais, chantons

Ta défaite immortelle :

Honneur à La Rochelle !

Honneur à Jean Guiton !

4

Mais ton soleil couchant pour nous fut aurore,

Car le monde ébloui tout à coup vit éclore,

Titan quatre-vingt-neuf, ton radieux flambeau !

Le droit est immortel, jamais il ne succombe.

Un roi croyait alors le sceller dans la tombe :

La Rochelle mourante en devint le berceau !

Républicains, chantons

Sa victoire immortelle :

Honneur à La Rochelle

Honneur à Jean Guiton !

5

Aussi je veux chanter, O ma ville natale,

Ta gloire et ta beauté qu’aucune autre n’égale.

Comme leurs grands aïeux tes enfants défendront

Toujours la liberté, la sainte tolérance,

L’unissant à jamais tous les fils de la France :

Voilà l’étoile d’or qui rayonne à ton front !

Fiers Rochelais, chantons

Sa grandeur immortelle :

Honneur à La Rochelle !

Honneur à Jean Guiton !

6

Comme on admire en toi, mélange unique au monde,

Ton ciel bleu qui sourit, ton océan qui gronde,

Ainsi tu sais unir la force à la douceur,

Et toujours on verra, sous ton soleil qui brille,

La vigueur de tes fils, la grâce de tes filles,

Sourire à l’hôte ami et narguer l’oppresseur !

Fiers Rochelais, chantons

Sa jeunesse immortelle !

Honneur à La Rochelle !

Honneur à Jean Guiton !

JEAN DE LA GENETTE

 

 

 

 

 

Les Discours

C’est l’heure des discours.

M. ALFRED VIVIER

Le vénéré vice-président du Comité, M. Alfred Vivier, remet le monument à M. le Maire. Disons à ce propos que M. Alfred Vivier est l’un des descendants directs d’un Rochelais nommé Vivier, cité par les historiens contemporains du siège de 1628 comme s’y étant distingué.

Voici le texte in-extenso de l’allocution de M. Alfred Vivier :

Monsieur le Ministre,

Mesdames, Messieurs,

Au nom du Comité d’initiative, j’ai l’honneur de remettre à la Municipalité et au Maire de La Rochelle le Monument élevé à la mémoire de Jean Guiton, maire en 1628.

Cette inauguration, fixée d’abord aux premiers jours d’octobre, a été retardée par un deuil cruel. En quelques minutes une subite et effroyable catastrophe venait d’enlever à la France un grand nombre de ses lits, de ces vaillants marins qui dans le monde entier soutiennent l’honneur de notre pavillon.

Sans oublier cette grande douleur nationale, et tout en saluant avec respect les nobles victimes du devoir, nous devions nous souvenir que nous, avions aussi à honorer un héros du passé.

En élevant une statue à Jean Guiton après une longue attente, qu'elle regrettait, notre ville rend aujourd'hui un hommage bien mérité à l’homme qui la défendit et dont la défaite fut aussi glorieuse qu’une victoire.

Celle lutte gigantesque entre Richelieu et La Rochelle fut le résultat d’un de ces phénomènes qui s’observent parfois dans la vie des peuples, quand une organisation politique ou sociale, vieille de plusieurs siècles, se trouve en opposition avec des idées et des tendances nouvelles.

Richelieu voulait faire cesser les troubles qui désolaient le royaume, centraliser entre les mains du roi tous les pouvoirs ; en un mot créer l’unité française.

La Rochelle (une des places de sûreté concédée aux huguenots) était résolue à défendre son autonomie communale et la liberté de conscience. Depuis plusieurs siècles elle jouissait de franchises et de privilèges toujours respectés par les souverains et qui faisaient d’elle une vraie République puissamment organisée au point de vue maritime et militaire, mais dont l'esprit restant toujours le même pouvait se traduire en deux mots : Attachement sans bornes à ses privilèges ; fidélité Inaltérable au roi qui les garantit.

Ces sentiments la soutinrent dans ses plus dures épreuves.

Elle combat avec une énergie indomptable des troupes royales; mais, toujours fidèle à son roi, elle repousse les tentatives que fait pour la détacher de la France le roi d'Angleterre, qui lui promet des secours et des vivres, qu’il ne lui envoya du reste jamais.

Richelieu appréciait à leur valeur ces sentiments d’adversaires dignes de lui et quand furent discutées les clauses de la reddition une voix s’éleva dans le conseil pour rappeler que malgré leur résistance aux volontés royales les Rochelais avaient toujours gardé le coeur français. Celle voix était celle du cardinal de Richelieu lui-même.

Entre lui et Guiton la lutte devait être et avait été sans merci. En succédant à Jean Godefroy comme maire, l’Amiral de la flotte rochelaise avait juré de ne pas se rendre. Il tint parole. Au bout de longs mois, La Rochelle n’ayant pu être secourue ni par mer ni par terre, la famine avait réduit de 28.000 âmes à 4.000 environ une population qui se résignait stoïquement, préférant mourir que capituler. Elle aurait atteint difficilement ce degré d'héroïsme si elle n’avait été soutenue par un homme d’élite lui souilla sa propre énergie. Cet homme fut Jean Guiton. Ses adversaires eux-mêmes éprouvaient pour lui une haute estime que le roi Louis XIII lui témoigna quelques années après le siège en le nommant capitaine de vaisseau dans la flotte royale.

Sa statue est bien à sa place au cœur de sa vieille cité, en face de cet hôtel de ville où il vécut des jours si douloureusement glorieux.

Le 30 janvier 1909 le Conseil municipal de La Rochelle vota pour l’érection du monument un crédit de 10.000 francs. Un comité fut formé le 22 février suivant composé de Rochelais de toutes confessions religieuses et de toutes opinions politiques, tous unis dans la même pensée d'honorer notre héros.

Avant que lut réalisé le projet que nous avions tous à coeur, nous avons eu la douleur de perdre deux de nos plus chers collègues : M. le docteur Brard, ancien adjoint, et M. de Richemond, archiviste honoraire de la Charente-Inférieure. Une souscription fût ouverte. Les donateurs furent nombreux, ils appartenaient à tous les milieux, à toutes les origines ; l’un d’eux qui voulut garder l’anonyme s’inscrivit généreusement pour une somme considérable. Le Conseil général de la Charente-Inférieure, la Chambre de commerce de La Rochelle, les municipalités de plusieurs communes envoyèrent leur offrande ainsi que des descendants du Maire de 1628 qui tinrent à contribuer eux aussi à l’honneur rendu à leur illustre ancêtre.

Le 1er février 1910 un concours a été ouvert pour le choix du monument à ériger ; 14 concurrents y ont pris part. Le 16 mai s’est réuni le jury : MM. Pascal, Antonin Mercier et Injalbert ; tous les trois membres de l’Institut ont dirigé la délibération, à la suite de laquelle a été choisi le projet envoyé par MM. Ernest Dubois, statuaire, et Patouillard-Demoriane, architecte, dont le monument élevé à Eugène Fromentin a déjà permis d’apprécier le beau talent.

Nous témoignons notre respectueuse gratitude à M. le Sous-Secrétaire d’Etat des Beaux-Arts pour la large subvention qu’il a fait attribuer à notre oeuvre au nom du gouvernement de la République.

Nous ne saurions oublier que cet heureux résultat fût dû pour une grande part à l’intervention de M. le Député de notre arrondissement, de M. le Préfet de la Charente-Inférieure, et de M. Decout, maire de La Rochelle, qui nous avait fait l’honneur d’accepter la présidence du Comité et n’a cessé de lui prouver eu toute occasion le plus sympathique intérêt.

Mon excellent collègue M. Beaussant et moi avons été heureux d’avoir des collaborateurs tels que ceux que nous trouvions près de nous.

Les travaux préparatoires ont été l’objet de la surveillance, du zèle infatigable et dévoué de notre distingué concitoyen M. Corbineau, architecte de la ville.

Notre secrétaire général, M. Blanchon, dont le nom est bien connu dans le monde des lettres, a publié sur Jean Guiton et le siège de La Rochelle une remarquable étude destinée à faire mieux apprécier quelles furent les causes du drame de 1628, le rôle, le caractère, en un mot la personnalité de notre héroïque compatriote.

M. Harry Chatonel s’est acquitté de la lourde charge de trésorier du Comité avec activité et compétence.

M. Pandin de Lussaudière, secrétaire adjoint, et M. Baudoin, trésorier adjoint, ont donné aussi à notre oeuvre leur utile et dévoué concours. Nous ne devons pas oublier non plus les nombreux services que nous a rendus avec une si parfaite obligeance M. Picot, secrétaire en chef de la mairie.

De tous les témoignages de sympathie que nous avons reçus un des plus touchants nous est venu des Etats-Unis. En 1688 des huguenots rochelais abordaient en Amérique sur une côte où ils débarquaient, courageusement résolus à y fonder une nouvelle patrie où ils pourraient retrouver la liberté religieuse.

La petite colonie, grâce aux intelligents efforts de ses nouveaux citoyens, prospéra, devint un centre laborieux puis une ville qui reçut le nom de New-Rochelle, en souvenir de la vieille Rochelle où étaient restés les tombes des aïeux. Lorsqu'elle fut devenue une importante et belle cité, elle n’oublia point le passé.

Quand on y connut le projet d’élever une statue à Jean Guiton, un certain nombre d'habitants nous tirent parvenir une somme importante et leur ville décida d’envoyer à la cérémonie de l'inauguration des représentants officiels : MM. Henry Lester et Charles Pryer auxquels devaient se joindre à titre privé quelques-uns de leurs concitoyens. En reconnaissance de celle généreuse manifestation, le Comité a fait graver sur une des faces du piédestal une inscription commémorant ce pieux souvenir. Malheureusement par suite du retard qu'imposait le deuil national nous avons le grand regret de ne plus avoir parmi nous les délégués américains.

Vous le voyez, le monument élevé à Jean Guiton est une oeuvre rochelaise : avant tout, en dehors de toute autre considération.

Les Rochelais aujourd’hui se rappellent assez comment leurs ancêtres ont aimé jadis, leur petite patrie, pour aimer avec un égal dévouement notre grande Patrie : la France.

Des applaudissements répétés ont interrompu à diverses reprises la belle allocution du sympathique M. Vivier.

 

M. EUGÈNE DECOUT

M. le Maire s’est ainsi exprimé :

Monsieur le Ministre,

Mesdames,

Messieurs,

En prenant possession du monument élevé enfin à la mémoire du plus glorieux maire de La Rochelle, Jean Guiton, monument dont M. Alfred Vivier vient si aimablement de faire remise à la Ville, au nom du Comité qui s’était constitué pour son édification, mon premier devoir est d’adresser nos très respectueux remerciements à M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’Etat des beaux-arts, qui, fidèle au rendez-vous que nous lui avions donné le 1er octobre 1905, se retrouve aujourd’hui parmi nous, rehaussant par sa présence l’éclat de celle cérémonie.

La Ville de La Rochelle qui, à maintes reprises, avait tenté la glorification posthume de son héros de 1628, accepte avec la plus vive reconnaissance le don offert par le Comité qui, sous l’énergique impulsion de son vice-président, M. Alfred Vivier, a consacré à la réalisation de cette oeuvre la plus persévérante activité.

Ses efforts, sa pensée, ont été concrétisés par l’un de nos plus distingués sculpteurs, M. Ernest Dubois. Après avoir doté notre ville du magnifique monument érigé à « l’être d’art et de sentiment » que fut Eugène Fromentin, M. Dubois et son fidèle collaborateur, M. Patouillard-Demoriane, ont, avec la plus grande habileté, fait revivre « ce merveilleux professeur d’énergie » que fut Jean Guiton. Le nouveau monument dont nous leur sommes redevables ne contribuera pas seulement à l’embellissement de notre cité ; il apprendra à nos enfants la beauté du sacrifice, l’oubli de soi-même et de ses intérêts personnels pour la défense de ses idées.

« Il n’y a point à La Rochelle, a dit 1’un de mes prédécesseurs, M. Callot, de nom plus populaire que celui de Jean Guiton, ni d’homme plus historique dans nos guerres religieuses que ce maire intrépide... » La popularité de Jean Guiton dépasse singulièrement les murs de notre cité. Combien d’étrangers, en effet, venant visiter notre magnifique hôtel de ville, demandent avant tout et surtout à voir la table fameuse et la non moins fameuse trace du coup de poignard !

Et pourtant, de nos jours encore, à notre époque de tolérance et de liberté, il est des hommes qui ne veulent pas rendre au maire de 1628 la justice qui lui est due et qui persistent à voir en lui un vulgaire rebelle, un fauteur de guerre civile!

Pour juger l'homme que fut Jean Guiton, il est indispensable, Mesdames et Messieurs, de nous reporter à l’époque où il vivait.

 La France sortait à peine d’une longue série de luttes intestines. Catholiques et protestants avaient à l’envi, commis toutes sortes d’excès ; et pour se combattre entre eux ils n’avaient pas hésité, les uns et les autres, à faire appel à l'étranger. L’idée de patrie existait certes, mais elle était encore bien confuse et elle était loin d’atteindre la plénitude de sens que lui donnèrent plus tard les volontaires de 1792, par exemple.

D’autre part, la commune de La Rochelle, fondée en 1169 par Henri II, duc de Normandie, roi d’Angleterre, avait été successivement placée sous l’autorité des rois de France et des rois d’Angleterre et elle avait obtenu de ces divers suzerains des privilèges dont elle se montra particulièrement jalouse:

La commune était régie par une constitution unique en France qui en faisait une véritable petite république. La cité était administrée par un corps de ville composé de vingt-quatre échevins et de soixante-seize pairs qui se recrutaient par voie d’élection et à qui appartenait le droit de choisir chaque année, parmi eux, trois candidats dont l’un était appelé à la mairie par le souverain ou son représentant. Les maires de La Rochelle étaient seuls en France soumis au principe électif, alors que, partout ailleurs, c’étaient de simples fonctionnaires.

En dehors de celle constitution absolument démocratique, les Rochelais jouissaient d’autres privilèges : droit de désarmer les vaisseaux entrant dans leur port, assujettissement des officiers du roi aux charges de tous les autres citoyens, maintien des fortifications et obligation de n’employer les forces militaires rochelaises qu’à la défense locale, faculté pour la population de n’être imposée que de son consentement et de ne rendre compte à personne de l’emploi des deniers communaux.

C’est cette constitution, ce sont ces privilèges auxquels les Rochelais étaient si profondément attachés et qu’au cours de leur longue histoire, ils surent toujours défendre avec la plus grande énergie. Si nous ajoutons que quelques rois, et notamment Charles IX, essayèrent de supprimer une partie des libertés communales dont s’enorgueillissaient notre cité, alors que les chefs protestants jurèrent de respecter ses franchises, nous aurons par là même expliqué comment La Rochelle devint la meilleure des places fortes du parti réformé.

Mais si, par suite des circonstances, elle fut amené à lutter contre la royauté, elle ne cessa jamais du moins de protester de son loyalisme : dès 1573, elle rappelait qu’elle s’était elle-même reprise sur les Anglais et qu’elle s’était librement donnée à la Couronne de France.

L'avènement de Henri IV, d’abord, la promulgation de l’Edit de Nantes, ensuite, furent pour les protestants et pour les Rochelais un gage de paix ; mais l’assassinat dit bon roi Henri rouvrit pour eux une nouvelle période d'inquiétudes, au cours de laquelle ils s’efforcèrent de préparer leur défense.

L’arrivée de Richelieu au ministère devait être le signal de leur perte. Cet éminent homme d’Etat, auquel j’estime devoir également rendre aujourd’hui un public hommage, avait conçu le dessein d’assurer à l’intérieur le respect absolu de la royauté et, pour y parvenir, il lui fallait de toute nécessité ruiner le protestantisme en tant que parti politique. Et pour cela, le 10 septembre 1627, il venait mettre le siège devant La Rochelle avec plus de trente mille soldats et une flotte renforcée de vingt-huit vaisseaux espagnols.

Les Rochelais, sentant bien que leur indépendance communale dont ils étaient si fiers était plus que jamais menacée, s’allièrent avec les Anglais mais en stipulant formellement qu’ils entendaient rester Français, quoi qu’il arrive.

Le traité signé avec Buckingham fut solennellement accepté par le maire Jean GODEFROY et par le corps de ville qui jurèrent de l'observer « sans toutefois, portait la formule du serment, déroger à la fidélité et obéissance qu’ils devaient au roi très chrétien, leur naturel et souverain seigneur ».

C'est au cours du siège, huit mois après l'investissement de la ville, que Jean GUITON fût élu maire. En qualité d’amiral de la flotte rochelaise, il s'était à maintes reprises distingué par son audace et par son courage. Il devint l'âme de la résistance à outrance et, grâce à lui, la lutte se poursuivit âpre et inflexible entre les Rochelais et leur grand adversaire RICHELIEU.

N’attendez pas de moi que je vous fasse l’historique de ce siège. Qu’il me suffise de vous dire que, si la résistance fut opiniâtre, l’attaque fut cruelle et sans merci. C’est en vain que les assiégés tentèrent de faire sortir les bouches inutiles. Femmes, enfants, vieillards furent repoussés par les royalistes et ceux qui persistèrent furent tués par ordre de Richelieu.

A bout de ressources, dans l'impossibilité de se ravitailler, La Rochelle fut obligée de capituler le 27 octobre 1628.

Jean Guiton lui-même déclara qu’il valait mieux traiter avec le roi de France, qui avait su vaincre La Rochelle, que de rester plus longtemps avec le roi d'Angleterre qui n’avait su ni la secourir, ni la défendre.

Richelieu, de son côté, voulut témoigner aux Rochelais sa reconnaissance d’être toujours restés de bons Français et, s’il supprima leurs privilèges, il leur accorda la vie sauve et le libre exercice de leur religion.

Le recul de l'histoire nous montre mieux aujourd’hui la grandeur de l’oeuvre du ministre de Louis XIII; mais, si nous applaudissons sans réserve les différentes phases de son action, nous n’oublions pas cependant que nos ancêtres luttèrent sans arrière-pensée d’intérêt personnel et qu’ils tombèrent en combattant pour l'autonomie communale et pour la liberté de conscience. Profondément attachés à leur petite patrie, ils ne comprirent pas qu’il était indispensable de réaliser l’unité française et que l’indépendance qu’ils revendiquaient constituait un véritable danger si un lien puissant ne réunissait entre elles les villes et les provinces françaises.

« L'héroïsme des Rochelais, a dit l’amiral Jurien de la Gravière, nous apparaît comme une des gloires de la France.

Jamais, depuis Vercingétorix, plus mâles courages n’avaient honoré la race française. Richelieu et Jean Guiton ! ce sont deux noms qui passeront ensemble â la postérité la plus reculée. »

Il ne nous déplaît nullement de voir ainsi réunir en un même hommage ces deux adversaires : Jean Guiton, le républicain zélé, profondément attaché â sa petite patrie, et Richelieu, partisan résolu de l’absolutisme royal qui voulait la France toujours plus unie, toujours plus forte, toujours plus respectée.

Et maintenant les sentiments qui animaient ces deux hommes à l’égard de La Rochelle et de la France sont aujourd’hui confondus dans le coeur de tous les Rochelais. Tous, en aimant notre chère cité, en la voulant toujours plus belle, toujours plus prospère, nous comprenons que nous travaillons â la grandeur et à la prospérité de la France quee nous chérissons d’un amour égal.

Dans les circonstances présentes, nos coeurs ont battu à l’unisson de tous les coeurs français et si le souci de la défense nationale avait obligé le Gouvernement à faire appel â notre dévouement patriotique, les Rochelais, nous en sommes convaincus, se seraient montrés dignes de leurs ancêtres de 1628.

En terminant l’étude si brillante et si impartiale qu’il a consacrée â Jean Guiton, notre très aimable collègue et ami M. Blanchon a dit : « Si les Rochelais gardent le culte de Jean Guiton, s’ils ont voulu dresser sur une de leurs places cette mâle et réconfortante figure, c’est parce qu’au milieu des scènes poignantes qui marquèrent l'agonie de leur cité, le maire de 1628 symbolisa pour eux tous tes dévouements, éclatants ou obscurs, que suscita le grand siège ; c’est ainsi qu’il incarne à leurs yeux tout un long passé, les qualités maîtresses de leur race de commerçants et de marins, le courage et l’indépendance qu’en des temps plus heureux Guiton eut mis avec la même ardeur au service de la petite patrie et de la grande. »

On ne saurait mieux exprimer les sentiments qui guidèrent le Comité, la Municipalité et la population rochelaise. Aussi, au nom de la Ville de La Rochelle, j’adresse nos plus vifs remerciements et le témoignage de ma vive gratitude à tous ceux, connus et inconnus, qui ont contribué à l’édification de ce monument, à M. le Sous-Secrétaire d’Etat des beaux-arts, à MM. Dubois et Patouillard-Demoriane, â nos amis et concitoyens de New-Rochelle, aux membres du Comité, à tous les souscripteurs, sans oublier celui qui, voulant garder l’anonymat, s’est cependant inscrit pour une somme de deux mille cinq cents francs.

Est-il besoin de dire que les paroles de l’aimable premier magistrat de la cité rochelaise ont été saluées par de longs applaudissements?

M. ANDRÉ HESSE

C’est au tour du député de La Rochelle de prendre la parole. Et comme toujours il débute en termes qui captivent la foule.

Malencontreusement, il n’a pu charmer les éléments, et une pluie diluvienne poussa, à ce moment, vers la tribune officielle, la foule des curieux massés au pied. M. Hesse crut devoir ne pas continuer son allocution, cédant la parole à M. Dujardin-Beaumetz et assurant le public que son discours, reproduit par la presse, pourrait être lu dans les journaux.

Faisant droit à ce désir, nous en publions de larges extraits :

« Honorer les plus anciennes histoires de nos provinces, respecter leur tradition, c'est encore servir et respecter la patrie, La France n’est pas, en effet, un pays dont les territoires ont toujours vécu une vie semblable, vibré du même frisson, obéi aux mêmes devoirs. Leurs individualités différentes ont eu des destins différents, mais par l’effort continu d’une tradition sans relâche, les aspects les plus divers du territoire français ont constitué après un long labeur une physionomie commune. Et c’est pourquoi aujourd'hui nous honorons notre grande patrie à l’égal de notre ville en célébrant le maire Guiton.

Indépendance nécessaire, individualité sans crainte, tel était le but des Rochelais lorsque notre pays divisé par les querelles intestines se laissait aller à la folie des massacres provoqués par l’interprétation de textes théologiques...

Alors La Rochelle avait raison de maintenir indépendant le libre essor de sa vie communale, de se conserver sans domination à l'abri de ses remparts et lorsqu’à l’horizon reitres allemands et soldats de Guise brûlaient et pillaient tour à tour, sous le ciel délicat des Charentes, par la protection d’une liberté naissante, la douceur humaine subsistait...

Ce n’était pas la liberté religieuse de La Rochelle qu’allait attaquer Richelieu, mais le grand ministre pensait que, dans une monarchie forte et dirigée vers la guerre, une cité républicaine pouvait être un danger.

Alors se leva Guiton.

il est, Messieurs, de ces noms obscurs qui n’ont pas besoin, pour passer à l’avenir, d’une longue série d’actes ni d'un long labeur, mais qu'un mot sans terreur, une idée juste, un dessein rapide, une attitude fière peuvent léguer à la postérité.

Tel fut celui de Guiton. Il n’a pas occupé pendant de longues années l'histoire de notre ville. Ses aïeux n’étaient pas des féodaux guerriers. Il n’avait pas trouvé à sa naissance cet héritage d’un nom illustre que les descendants ont le devoir de continuer, mais poussé par le désir de maintenir l’indépendance de sa patrie, ce commerçant et cet administrateur devint mieux encore qu’un soldat. Pendant près de deux ans il fut l’incarnation vivante de La Rochelle en bataille.

Vous connaissez tous son mot qui emprunte à la tristesse des temps, à la précarité des circonstances une beauté plus tragique encore.

« Quand il ne restera plus qu’un seul homme, il faudra qu’il ferme les portes ! »

Admirable conscience de patriote exaspéré qu’exalte encore la fin prochaine de sa patrie...

Il faut résister. Qu'importe la famine! Qu'importe l’absence de secours! Il faut résister non point dans le but d’étonner un ennemi qui ne s’étonne plus, mais parce que la liberté ne doit périr que lorsqu’elle n’aura plus de défenseurs en vie. Folie, diront certains. Non, Messieurs, calcul héroïque plutôt, car les plus grandes causes, celles qui vivront dans les siècles à venir, ne sont-elles pas souvent celles qui ne doivent pas vaincre tout d’abord? N’y a-t-il pas plus de grandeur dans le geste de celui qui se sacrifie sans espoir que dans l’attitude du soldat triomphant ? Il faut résister parce que c’est l’honneur et parce que c’est le devoir. Doubles notions morales écrites de tout temps au coeur vivace de la Charente.

Guiton, Messieurs, est l’expression historique d’une longue suite de héros saintongeais. Il est le symbole vivant du caractère régional fait d’entêtement et d’énergie...

L’édit de Nantes, qui porta un coup mortel à notre pays, n’a pu anéantir tout à fait notre cité, et voilà qu'aujourd’hui, auprès de la vieille citadelle municipale, un port nouveau promis à la plus belle activité commerciale, invite la mer à ne pas éloigner d’elle la vie des flots.

Sa prospérité commerçante est à l’égal de sa prospérité intellectuelle. La Rochelle est toujours la ville des esprits libres et des coeurs sincères.

Le temps n’est plus, Messieurs, des discussions religieuses et des guerres intestines ; mais nous, républicains et laïques, nourris dans les principes de la Révolution française, revivons par le souvenir des époques héroïques; nous adressons ici un hommage ému au maire Guiton, à celui qui, dans le passé, fut le symbole de la liberté, de la conscience et du courage, qui légua à l’avenir un bel exemple de fermeté et qui, à la couronne de La Rochelle, a mis un fleuron d’héroïsme indomptable, dont ni le temps, ni l’envie ne pourront arriver à ternir l'éclat.

M. DUJARDIN-BEAUMETZ

D’une voix chaude, pleine et vibrante, M. le Sous-Secrétaire d’Etat, dont tout le monde a pu remarquer l’entière bonhomie, et qui tient en particulière estime notre ville, a rappelé la glorieuse capitulation de La Rochelle.

Lorsque l’homme auquel vous rendez aujourd’hui un si solennel hommage, lorsque Guiton accepta la place qui lui donnait et la magistrature de la cité et le commandement des armes, il prit un poignard, et, le brandissant : « Je n’accepte, dit-il, l’emploi de votre maire qu’à condition d’enfoncer ce poignard dans le « coeur du premier qui parlera de se ren-« dre, et qu’on s’en serve contre moi si jamais je songe à capituler ! » Ce serment, Guiton l’a tenu, et à l’heure suprême il disait encore, au milieu des affres de famine : « Quand il ne restera plus qu’un seul homme, il faudra qu’il ferme les portes ! »

M. Dujardin-Beaumetz rappela les inquiétudes de Jean Guiton et les misères du siège mémorable. Il souligna les ressources du génie de Richelieu et conclut ainsi :

... Pour être fondée au milieu de tant de passions, au travers des intérêts individuels ou régionaux, malgré tant d’ignorance, l'unité française, qui est notre orgueil et fait notre force, réclamait de gigantesques efforts.

II a fallu marcher les yeux fixés sur un idéal lointain et oublier le sang qui souillait les pieds.

L’oeuvre de Richelieu, la Révolution française la reprise sous une autre formule, avec le nouvel et sublime idéal que les leçons des philosophes et aussi les souffrances de longs siècles d’oppression avait révélé au peuple.

Cette grandeur que Richelieu cherchait pour son pays, en l’incarnant dans la puissance royale, la Révolution la voulu en sonnant le réveil de la dignité humaine et en cherchant, dans l’écrasement de toutes les tyrannies, le bonheur des peuples par la liberté et la fraternité.

Messieurs,

Il est bon que se dressent dans les villes les statues des hommes qui les ont honorées. Il est une âme des choses, il en est aussi une des grands morts.

Pindare chantait: « Il faut donc aux morts une part de gloire, la poussière qui les recouvre n’arrête pas le bruit des exploits accomplis par leur race. »

Et lorsque vos enfants auront contemplé l’image de Guiton, lorsqu’ils auront écouté le récit de son indomptable courage, eux aussi pourront puiser à la source des grandes actions et de la gloire.

La péroraison de M. le Sous-Secrétaire d'Etat fut saluée par de longues salves d’applaudissements, et c’était justice.

 

 Le Courrier de la Rochelle : journal politique, littéraire et d'annonces, feuille spéciale du commerce et de l'agriculture 1911-10-24

 

 

 

 Siège de La Rochelle, les fortifications du Maire Jean Guiton seront razez rez-pied, rez de terre sur ordre de Richelieu ! <==

La Rochelle : Inauguration du nouvel hôtel de ville avec une fresque lumineuse en image 3d <==

 


 

(I) Pour ne pas rallumer le flambeau de la guerre civile, l’auteur a consenti, pour l'exécution officielle de cette cantate, la variante suivante : ô vaillant fils de France.