DIPLOME DE CHARLES LE CHAUVE POUR SAINT-PHILIBERT DE TOURNUS (19 MARS 875)

Arrivé à Saint-Denis vers la mi-février de l'année 875, Charles le Chauve y passa le carême et s'y trouvait encore le 27 mars, jour de Pâques (1).

Il décida pendant ce séjour de mettre un terme aux pérégrinations de la communauté qui, partie de Noirmoutier, transportait d'asile provisoire en asile provisoire les reliques de saint Philibert et la fixa définitivement sur les bords de la Saône dans les bâtiments d'un ancien monastère du diocèse de Chalon, le monastère de Saint-Valérien, à Tournus.

Le texte du diplôme expédié à cette occasion le 19 mars est bien connu et a été souvent publié. Mais le document original avait disparu des archives du monastère à la fin du XVIIe siècle (2) et son existence n'avait plus été signalée nulle part.

 Par une de ces heureuses fortunes qui ne favorisent que les érudits diligents, il a été donné à notre confrère M. Henry Joly d'enrichir en juin 1927 le dépôt de la Bibliothèque municipale de Lyon de ce précieux instrument qui semble avoir passé la Révolution et le XIXe siècle dans une propriété de Millery (Rhône). M. Joly le communiqua à M. Prou, qui le transcrivit avec l'intention de le présenter aux lecteurs de la Bibliothèque de l'École des chartes.

Arrêté par la maladie, notre vénéré maître ne put donner suite à son projet. On trouvera plus loin le texte de la copie retrouvée dans ses papiers (3).

L'intérêt diplomatique présenté par tout original est ici rehaussé par deux particularités. Le diplôme de Charles le Chauve était jadis scellé d'une bulle d'or, et on lit encore aujourd'hui à l'extrémité inférieure du parchemin le mot Legimus tracé à l'encre rouge en lettres de grandes dimensions.

Qu'une bulle d'or ait été appendue au diplôme, on n'en saurait douter. Au témoignage de Juénin, qui écrivait dans le premier tiers du XVIIIe siècle, on désignait communément le document lui-même sous le nom de Bulle d'or (4).

Le même Juénin cite trois anciens inventaires, le dernier en date étant de 1613, qui, tous les trois, mentionnent la bulle et la décrivent sommairement, l'un d'eux en ces termes « Ladite pièce scellée à scel d'or pendant où est l'effigie dudit roi d'un costé, et de l'autre une écriture où sont ces mots, Renovatio, etc. » Un témoin oculaire, Pierre de Saint-Julien, qui publia le diplôme d'après l'original en 1581, décrit ainsi la bulle « A ces lettres pend un scel d'or, ou (comme il est dit par les vieils titres de Tournus) un besan d'or, qui a d'un costé la médaille d'un roy en relief jusques à la ceinture, et de l'autre le nom d'iceluy en lettres romaines quarrées, mais fort bien usées et malaysées à lire (5). »

Enfin, l'original ne porte aucune trace d'un sceau de cire et avec beaucoup d'atsention on discerne au bas du parchemin les incisions par lesquelles passait l'attache de la bulle, annoncée d'autre part dans la formule de corroboration « Ut autem haec… largitio…. firmitatis obtineat vigorem,…. eam…. bullis nostris subinsigniri jussimus. »

Le fait est donc au-dessus de toute contestation. Il est plus difficile de déterminer quels étaient le type et la légende de la bulle, à cause de la contradiction qui s'avère entre la lecture Renovatio, etc. de l'inventaire cité par Juénin et le texte de Pierre de Saint-Julien transcrit plus haut. L'aveu voilé que nous fait ce compilateur de son impuissance à déchiffrer des « lettres. bien fort usées et malaysées à lire » nous autorise à ne voir dans son affirmation que l'expression d'une certitude subjective, non de la réalité. Au revers de la bulle devait se trouver la légende : Renovatio regni Francorum.

Les érudits de l'ancien régime ont connu, décrit ou dessiné deux bulles d'or de Charles le Chauve.

L'une, dont il ne peut être question ici, a servi au souverain après le couronnement impérial du 25 décembre 875. L'autre portait au droit l'effigie du buste royal vu de face. Le roi était couronné, armé d'un bouclier et d'une lance, et le manteau qui recouvrait sa poitrine, agrafé sur l'épaule droite.

On lisait en légende circulaire Karolus rex Francorum. Au revers étaient écrits les mots : Renovatio regni Francorum, eux aussi disposés en légende circulaire autour d'une sorte de quadrilobe gravé dans le champ (6). A cette figure ne font allusion ni l'inventaire, ni Saint-Julien. Peut-être la légende Renovatio regni Francorum était-elle ici disposée dans le champ sur quatre lignes horizontales, comme au revers de la bulle d'or de Louis le Débonnaire (7) ou de la bulle de plomb de Charles le Gros (8).

Lorsque le P. Chifflet visita les archives du monastère, un peu avant 1664, la bulle d'or avait disparu (9).

Une question se pose encore. Comment la bulle était-elle suspendue? Un examen attentif de l'original permet de s'en rendre compte. Le diplôme a été conservé plié et les plis horizontaux se succèdent à huit centimètres de distance. A quatre centimètres au-dessous du dernier pli, on constate l'existence d'un pli supplémentaire dans la partie gauche du parchemin. La mutilation de la matière subjective ne permet pas de savoir si le pli se continuait à droite. Ce pli supplémentaire délimite une bande de parchemin dont le bord inférieur est irrégulièrement taillé et dont la hauteur ne dépasse pas quinze millimètres. A cette bande était suspendue la bulle. Précisément au point où la bande atteint sa plus grande hauteur, à vingt-sept centimètres du bord gauche, c'est-à-dire au tiers de la largeur, au-dessous des lettres eg du mot Legimus sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, on discerne au milieu de trous d'épingles six incisions minuscules disposées en trois groupes superposés de deux incisions chacun. Dans chaque groupe, la distance entre les deux incisions jumelles ne dépasse pas un centimètre. Cette disposition nous permet de conclure que la partie inférieure du parchemin était repliée deux fois sur elle-même et que l'attache passait par les six incisions pratiquées à travers les trois épaisseurs ainsi obtenues. Il ne s'agit donc pas d'un repli proprement dit analogue à ceux qui devaient servir plus tard à suspendre les sceaux de cire, mais d'un simple bourrelet destiné à renforcer localement le parchemin (10).

On lit, d'autre part, au bas du diplôme que nous étudions, le mot Legimus tracé à l'encre rouge au-dessous de la ligne de date. De toute évidence, le mot a été écrit en dernier lieu, après l'apposition de la date, les lettres de celle-ci tracées à l'encre noire étant traversées par les traits montants du mot Legimus et des signes qui l'encadrent.

On sait que les empereurs byzantins avaient coutume d'écrire ou de faire écrire à l'encre rouge le mot Legimus au bas des actes solennels émanés de leur chancellerie. En quelques circonstances, Charles le Chauve les imita.

Nous n'avons pas à insister ici sur l'origine byzantine de ce procédé de validation qui a été mise en lumière par M. Omont (11) et par M. Brandi (12).

Le nombre des diplômes connus de Charles le Chauve pourvus de cette formule s'élève maintenant à six, les cinq autres déjà mentionnés étant le diplôme du 23 avril 862 pour Saint-Martin de Tours (13), un diplôme non daté pour Saint-Médard de Soissons (14), les diplômes du 12 mai 871 pour l'église de Paris (15), de septembre 876 pour l'église d'Arezzo (16) et du 5 mai 877 pour Saint-Corneille de Compiègne (17).

Cinq de ces diplômes étaient bullés, trois certainement d'une bulle d'or. Le diplôme de septembre 876 pour Arezzo était destiné lui aussi à être bullé, comme le prouve la formule de corroboration. Au dernier moment, un sceau de cire fut substitué à la bulle (18).

Quand on examine le tracé des lettres du mot Legimus sur le fac-similé photographique donné par M. Omont (19) du document émané d'un empereur de Constantinople, on a l'impression d'une écriture aisée, naturelle, de traits plus ou moins cursifs. Dans les diplômes de Charles le Chauve, au contraire, le mot est tracé d'une écriture lourde, à main posée.

Le calligraphe qui copiait avec une application servile les traits de son modèle ne semble pas même avoir pris conscience de la portée de certains d'entre eux.

Un coup d'oeil jeté sur le fac-similé ci-contre, qui reproduit le Legimus du diplôme original du 19 mars 875, suffit pour s'en rendre compte. On sera frappé de l'inclinaison exagérée de la lettre l initiale et surtout de la gaucherie du signe suivant. Dans ce signe, il faut reconnaître l'e en forme de crosse lié à la lettre qui le suit. Cette ligature qu'on rencontre dans la minuscule cursive des papyrus de Ravenne au VIe siècle est habituelle, on le sait, dans l'écriture dite lombardique et l'écriture curiale.

Elle n'était manifestement pas familière à celui qui écrivait notre Legimus, si tant est qu'il en pénétrât le sens.

Sur le présent diplôme, comme sur les diplômes pour Saint-Martin de Tours, pour Saint-Médard de Soissons et pour l'église d'Arezzo, on remarque avant et après le mot Legimus deux signes identiques qui l'encadrent.

On ne trouve que le premier sur le diplôme pour Notre-Dame de Paris.

Sur le diplôme pour Saint-Corneille de Compiègne, le premier est très reconnaissable, bien qu'incliné en sens inverse, mais le second est complètement déformé. Quel est le sens de ces signes ? Il faut y voir à n'en pas douter deux croix (20). Mais ces croix se terminent à leur partie inférieure par une boucle assez singulière qui donne à l'ensemble l'aspect d'une sorte de hameçon. Il convient d'interpréter cette figure, qui n'est certainement pas l'effet d'une recherche purement ornementale (21). Partant du principe que le modèle byzantin était tracé d'une main rapide (22), nous verrions volontiers dans cette boucle le dessin cursif et inachevé d'une circonférence qui, dessinée à main posée, aurait été fermée. Nous aurions ainsi deux croix, chacune haussée sur un globe, ou deux globes crucigères.

Ce motif convenait parfaitement à des empereurs chrétiens et l'origine byzantine en est très probable, sinon certaine. On le voit apparaître dès le règne de l'empereur Léonce (482-488) au revers des sous d'or dans la main d'une Victoire, puis occuper à lui seul le champ au revers des tiers de sou de Tibère Constantin (578-582), peut-être même de son prédécesseur Justin II (23).

A la fin du IXe siècle, le miniaturiste qui ornait somptueusement le Recueil de sermons de saint Grégoire de Nazianze, un des joyaux de la Bibliothèque nationale, représentait l'impératrice Eudocie et des deux fils Léon et Alexandre tenant chacun de la main gauche un globe (24). Crucigère ou non? L'état du manuscrit ne permet pas de répondre à la question.

Georges TESSIER.

 

APPENDICE

875, 19 mars. Saint-Denis.

Charles le Chauve donne à l'abbé « Geilo » et à sa communauté, qui, fuyant devant les païens, transportaient ici et là les reliques de la Vierge et le corps de saint Philibert, l'abbaye de Saint-Valérien, située sur la Saône, dans le Chalonnais, avec le « castrum » et la « villa » de Tournus (25), les « villae » de Biziat (26) dans le Lyonnais, de Sutrieu dans le Genevois, de « Caciacums » dans le Beaunois, à quoi il ajoute, à la prière du comte Boson, la « cella » de Saint-Romain (27), sise en Mâconnais, sur la Saône, rattache au nouvel établissement les biens jadis donnés à Saint-Philibert, savoir Asnières (28) en Saintonge, la « cella » de Saint-Prouant (29) en Poitou, Cunauld (30) en Anjou, « Bussiolum » (31) dans le Maine, confirme à la communauté la liberté des élections abbatiales, lui concède un marché annuel qui se tiendra pendant quatre jours à l’époque de la fête de saint Philibert (20 août), avec le profit du tonlieu prélevé à l'occasion dudit marché, lui confirme l'immunité jadis accordée et confirmée par Pépin, Charlemagne et Louis le Débonnaire, avec stipulation de l'amende de six cents sous contre l'infracteur, et exempte de toute redevance les hommes du monastère voyageant pour le compte des moines ou pour leur propre compte.

A. Original. Parchemin, autrefois bullé (32). Hauteur, 595 mm. à gauche (le parchemin a été rogné à droite) largeur, 710 mm. en haut, 750 mm. en bas, à la hauteur de la dernière ligne du texte. Bibliothèque de la ville de Lyon, ms. 5403.

B. Copie de juin 1368, dans la transcription d'un vidimus de Charles V, donné à Paris, en décembre 1367, Arch. nat., JJ 99, fol. 54, n° VII.. XI. C. Copie du xve s. dans la transcription de vidimus successifs de Louis XI (Tournus, avril 1482), de Charles VII (Lyon, 11 juin 1439) et de Charles V, ce dernier signalé en B, Arch. nat. JJ 207, fol. 149, n° 111= XXIII. D. Copie du xve s. dans la transcription de vidimus successifs de Charles VIII (Dijon, juin 1494) et de Charles VII, ce dernier signalé en C, Arch. nat., JJ 226a, fol. 232, n° IIIe IIIIxx XI. E. Copie du xvie s. dans la transcription de vidimus successifs de Louis XII (Lyon, août 1501) et de Charles VIII, ce dernier signalé en D, Arch. nat., JJ 235, fol. 94 v°, n° IIe IIII» XVII. F. Copie du xve s., Arch. de la Côte-d'Or, B 657, fol. 1, d'après A. G. Copie notariée du xvie s., Arch. de Maine-et-Loire, G 826, fol. 9. H. Copie notariée du xvie s. du vidimus de Charles VIII, signalé en D, Arch. de Maine-et-Loire, G 826, fol. 13. 1. Copie du xvine s. dans la transcription d'un vidimus donnée sous le sceau de la prévôté de Mâcon le 15 mars 1428 (n. st.) du vidimus de Charles V signalé en B……

 

 

 

«  In nomine sancte et individuae Trinitatis. Karolus gratia Dei rex. Si locis divinis cultibus mancipatis ac servorum Dei necessitatibus emolumentum regiae celsitudinis exhibemus, profuturum nobis hoc ad praesentem vitam felicius transigendam et ad futuram ||2

beatitudinem facilius obtinendam nullatenus dubitamus. Quocirca noverit omnium sanctae Dei aecclesiae fidelium nostrorumque praesentium ac futurorum industria quoniam, intimante Geilone venerabili abbate, ad notitiam nostrae celsitudinis venit quia monachi beatae et intemeratae semperque virginis Mariae inclitique confesse» -|3- ris Xpisti Filiberti non habentes locum quietudinis, reliquias praefatae Dei genitricis corpusque jamdicti confessoris paganorum truculentes impetus fugientes per diversa loca vectitando deportarent, et ideo nos ob amorem Dei et praefatorum sanctorum patrocinia aeternaeque remunerationis praemium necnon j|4 et elemosinam domni et genitoris nostri Hludowici piissimi augusti et inclitae genitricis nostrae Judith ac pro salute nostra karissimaeque conjugis et prolis, memoratae Dei genitrici Mariae ac almifico Xpisti confessori Filiberto Haerensi necnon et Geiloni venerabili abbati congregatioa. ….

 

Bâtiments claustraux de l'abbaye Saint Philibert de Tournus

L'antique et majestueuse basilique que Tournus a l'honneur de posséder est universellement connue des savants; sa description en a été faite par les plus érudits archéologues, et si ceux qui, au siècle dernier, étaient appelés les chercheurs et les curieux, désirent se rendre compte de ce qu'elle était au commencement du XVIIIe siècle, ils n'ont qu'à consulter l'œuvre si documentée du chanoine Juénin; de même ceux qui voudront la connaître, telle qu'elle est actuellement, n'auront qu'à lire la description qu'en a faite M.....

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Archéologie Patrimoine - La chapelle de Saint Philibert de l'ile de Noirmoutier -A Charier Fillon - M. l'abbé de la Croix
La mémoire de saint Filibert a toujours été tenue en grande vénération par les habitants de Noirmoutier, aussi la chapelle dans laquelle furent inhumés ses restes fut-elle longtemps l'objet de l'affluence et des pèlerinages des fidèles.