Chinon chapelle sainte Radegonde Jean sans Terre chassant en compagnie de sa femme Isabelle et de sa mère Aliénor d’Aquitaine

 La scène représentée, une chevauchée royale représentant Jean sans Terre chassant en compagnie de sa femme Isabelle d'Angoulême et de sa mère Aliénor d’Aquitaine.

Historique de la Chapelle

— VIe SIECLE :

Vers 530, un « Breton » répondant au nom de Jean, réfugié dans notre pays, avança ses pas jusqu'à la communauté de Chinon que venait de fonder Mexme, disciple de Martin.

Peu après, il s'installa définitivement dans l'une de ces grottes du coteau calcaire, partageant son temps entre la prière, les soins aux malades (on raconte qu'il fit des guérisons) et la culture d'un jardin d'où il tirait sa maigre nourriture.

Sa célébrité semble venue surtout des visites ou séjours que, d'après la tradition et les légendes, Radegonde, reine des Francs, épouse de Clotaire, fit à son ermitage.

C'est là qu'il mourut et, sur son tombeau creusé dans la roche, beaucoup vinrent en pèlerinage et c'est peut-être à cette époque que remonteraient les traces de fresque mises au jour en août 1964 par notre collègue Jean Zocchetti.

Les autres sépultures attestent une suite d'occupation par une relève d'autres ermites.

— XI° SIECLE :

La chapelle de pèlerinage, devenue sans doute trop petite pour contenir les fidèles, est agrandie en avant du rocher par une autre nef bâtie et couverte d'ardoises. Il en subsiste la fenêtre et la porte obturées, côté Ouest, et une curieuse sculpture à droite de cette entrée.

— XII° ET XIII° SIECLES :

A la fin du XIIe on surélève la chapelle rupestre. Sa voûte plate est soutenue à l'intérieur par deux élégants piliers monolithes et, à l'intersection de l'autre nef, par deux piliers bâtis et peints.

C'est sans doute à la fin de ce siècle ou au tout début du suivant que devaient être exécutées les très belles peintures découvertes en août 1964.

— XIVe ET XVe SIECLES :

En 1388, fût enterrée une religieuse, Mlle de la Barre, dont la famille habitait le « grand carroi » ; en 1400, Jean de Sassay qui, à son retour de Jérusalem, vécût là en ermite et enfin, en 1402, une autre religieuse, soeur de la précédente.

— XVIe SIECLE :

En 1563, les Huguenots ouvrent la plupart des sépultures, brûlent les reliques et jettent les cendres au vent.

« En 1583, lors d'une épidémie de peste, elle servit de logement aux porteurs des corps malades et visiteurs des maisons pestiférées. Le 21 du mois de janvier les échevins et les habitants de la ville et faulbourgs assemblés en grand nombre advisèrent qu'il était expédie et très nécessaire de pourvoir promptement des remèdes pour éviter que la contagion ne se continue en cette ville. »

Trois jours après le nommé René Favreau « était prins pour l'un des porteurs des corps malades et visiteurs des maisons pestiférées moyennant la somme de 5 escus par moys ».

Le 8 février « fut prins pour ayder ledit Favreau, le sieur François Bequillon... de la paroisse de Saint-Louand au lieudit des Couldreaùx... et leur a esté baillé logis pour leur retraict à l'hermitage Sainte-Radegonde » (notes P. Piquet, dossiers A. Boucher).

— XVIIe SIECLE :

Dans l'abside méridionale que le chanoine L. Breton avait fait murer, une inscription latine gravée dans la pierre nous apprend que : « l'an du salut, 1643, le 20e jour d'avril, cet autel fut achevé avec soin et aux frais de M. Louis Breton, prêtre, docteur en dogmes, chanoine, directeur du collège de cette ville et chapelain de Sainte-Radegonde. M. R. a gravé ».

Il fait exécuter des peintures murales sur le thème de la vie de sainte Radegonde et de saint Jean, « costumés Louis XIII » qui sont relevées et restaurées en 1879 par M. Grandin, de Tours.

— XVIIIe SIECLE :

1793. A la Révolution, la chapelle est partagée entre quatre propriétaires qui s'y logent avec... leurs animaux. L'on peut voir aux deux extrémités de la chapelle rupestre Ouest et Est la trace des cheminées qui avaient été ouvertes alors dans la voûte.

— XIXe SIECLE :

« En 1814, M. Linacier fils, médecin à Chinon, extrait d'un tombeau différents objets (voir vitrine) et ossements, qu'il avait remarqués dans l'ancienne chapelle de Sainte-Radegonde. M. Linacier se transporta une nuit à cette chapelle, accompagné de deux amis, fit une fouille dans le tombeau, et en retira trois objets avec plusieurs fragments d'ossements, une portion de ceinture de cuir.

« M. Linacier a gardé tous ces objets chez lui, tant qu'il a vécu. Peu après sa mort, Mme Linacier m'offrit ce dépôt qui l'inquiétait : je l'acceptai ; je fis enfouir dans le cimetière les ossements et une quantité de terre, ou plutôt de cendres, prise dans le même tombeau.

« Mme Linacier m'a assuré que son mari n'avait trouvé aucun des grands os qui composent la charpente humaine, mais seulement des fragments du crâne, la résolution des gros en poussière était consommée... »

Certifié véritable à Chinon le 14 mars 1846.

P. SOUCHU, Archiprêtre,

Curé de Saint-Etienne de Chinon.

Durant l'hiver 1878, Mme Charre, qui habitait le prieuré de Saint-Louand, acheta l'ensemble de la chapelle et de ses abords et confia à l'architecte Daviau le soin de la restauration.

L'autel fut consacré le 13 août 1879 comme le relate dans sa bibliographie l'Abbé Guignebault qui, lui aussi, habitait Saint-Louans et qui mourut à l'hôpital de Chinon, assisté par M. Bérard qui devint alors propriétaire de la chapelle.

Le gisant représentant saint Jean et pesant 900 kilos, a été sculpté par Charron et Beausoleil, à Poitiers, dans un bloc de pierre de Courtineau, près Sainte-Maure. Il arriva en gare de Chinon le 6 août 1879.

— XXe SIECLE :

Chaque année, en juin pour la Saint-Jean, en août pour la Sainte Radegonde, deux messes sont célébrées à la chapelle.

1956. M. Xavier Bérard met en vente le pieux héritage ; le 20 décembre 1957, la Municipalité, représentée par le Maire A. Correch, achète la chapelle, s'engageant à y maintenir la liberté du culte et confiant sa conservation archéologique à la Société des Amis du Vieux Chinon. Deux de ses membres, R. Mauny et A. Héron, assurent plus particulièrement sa mise en valeur.

1960. Janvier, le déblaiement des servitudes se poursuit avec la collaboration des cantonniers, à l'aide de la benne qui fait plusieurs tours.

Le sol de la nef méridionale laisse voir les sépultures violées par les Huguenots, comblées à la Révolution, vidées une fois de plus de leur contenu en 1878 lorsque leurs ossements furent groupés dans un unique tombeau.

La Société y dépose quelques poteries mérovingiennes, s'ajoutant à celles récoltées début 1960 à Beaumont-en-Véron et dans l'un des tombeaux de la chapelle ; la statue équestre de saint Martin (enseigne d'hôtellerie) ; saint Mammès ; saint Vincent, patron des vignerons. Dans l'une des caves attenantes on installe le pressoir casse-cou offert par B. Terray et, sous l'autel, la splendide clef de voûte de Sainte-Radegonde, provenant de Saint-Mexme.

1961 - 13 août. Notre collègue A. Héron compose un « son et lumière » enregistré avec B. Terray, M.-H. et C. de Graeve, et qui est présenté jusqu'au 17 septembre tant le succès en fut vif (il n'était prévu que trois séances à l'origine).

1964. Grâce à notre collègue M. Boucq, instituteur en retraite à Séligny et à M. l'abbé Veau (ancien vicaire de Chinon), curé à Antogny, la Société acquiert deux très beaux pressoirs à huile et une meule qui vienne populaires du Chinonais.

Le 13 août 1964, la messe patronale est célébrée par M. l'abbé Veau et une colonie de vacances du Nord donne les chants.

C'est ce mois-là que les peintures et fresques sont découvertes.

Les déclarations d'usage sont immédiatement faites au Maire, au Sous-Préfet, à la Conservation régionale des Bâtiments de France, aux Archives nationales, aux Monuments français.

Dès la découverte, de nombreuses personnalités tinrent à visiter la chapelle. Citons entre autres : M. Feray, Inspecteur des Monuments historiques ; M. Paganelli, Conservateur régional des Bâtiments de France, accompagné de son adjoint, M. Benjamin et de M. Lévêque, Délégué départemental au Tourisme ; M. Bidault, Architecte départemental des Bâtiments de France et, le 24 octobre 1964, M. Michel Debré, ancien Premier Ministre, accompagné de M. l'Inspecteur Général Thomas, Préfet d'Indre-et-Loire ; de M. André Voisin, Député d'Indre-et-Loire ; de M. Nicolas, Sous Préfet et du Docteur Balavoine, Maire de Chinon ; M. P. Leveel, Président de la Société archéologique de Touraine, etc.

Le 31 août Mlle Trocmé, de Vendôme, vint les voir et les data fin XIIe ou début XIIIe.

Différents journaux et revues signalent la découverte : La Nouvelle République du Centre-Ouest (3 septembre 1964) ; Le Figaro, Le Parisien Libéré., L'Aurore, Le Monde, (4 septembre 1964) ; Le Courrier de l'Ouest (10 septembre 1964) ; L'Echo de Touraine (11 septembre 1964 et 9 octobre 1964) ; La Dernière Heure (Belgique), 28 septembre 1964 ; The Guardian (Angleterre), 7 octobre 1964 ; Washington Post (U.S.A.) ; Archeologia, n" 2, (janvier-février 1965) ; Atlas-Histoire (février 1965), p. 141 (par M. P. Eydoux) ; Bulletin de la Société des Palmes académiques, n° 28, 1964. — A paraître en 1965 : Connaissance des Arts, etc.

1965. Ceci explique un nouvel afflux de visiteurs dès Pâques 1965 où sont passés des touristes allemands, américains, anglais, tandis que M. A. Regnault, Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de Tours, recopiait cette peinture pour le Centre de recherches des Monuments historiques.

 

Le 24 avril 1965, sur les ondes d' « Inter-Loisirs », A. Héron présentait l'historique et la découverte de la chapelle Sainte-Radegonde. Souhaitons avec Pierre de Lagarde, le dynamique animateur de « chefs d'oeuvre en péril » que, grâce aux relevés de A. Regnault, la copie de cette peinture trouve une place au Musée des Monuments français en devenant ainsi le deuxième témoin du Chinon - archéologique.

La Crucifixion de Saint Mexme, trouvée en janvier 1914 par Ch. Jaillais, y est présentée en effet en moulage dans la partie « sculpture ». 

 

Au mois d'août 1964, on découvrait à Chinon dans la chapelle rupestre de Sainte-Radegonde les restes importants d'une peinture de qualité exceptionnelle, à la suite de quoi M. Héron qui en était l'inventeur publia dans le numéro de janvier-février 1965 de la revue Archeologia un important article qui fut suivi de plusieurs commentaires dans le Bulletin de la Société des Amis du Vieux-Chinon, VI, 9, 1965, l'un dû à M. Héron, l'autre au professeur anglais M. Oscar Tapper, un troisième à M. Olivier Beigbeder, le quatrième à moi-même. Mlle Suzanne Troemé, qui avait été appelée à donner son avis lors de la découverte, vient de présenter à son tour quelques observations fort judicieuses sur ces peintures.

« Le 25 août 1964, après plusieurs recherches préliminaires infructueuses au début du mois, j'avais la grande joie de découvrir, sous trois couches de badigeons, à quelque 3 mètres de hauteur sur la paroi nord-ouest de la chapelle Sainte-Radegonde, une des plus belles peintures médiévales — de l'avis même des spécialistes — qui aient été mises au jour en Touraine.Société d'histoire de Chinon Vienne & Loire.»

 

L'étude des couronnes que portent sur la tête deux des cavaliers lui permet d'affirmer que ce sont deux rois à l'exclusion de tout autre personnage noble et que la forme des couronnes aux courbures accusées attestent la fin du XIIe siècle ou le début du XIIIe.

La femme, deuxième personnage de la chevauchée, est une jeune fille, car jusqu'à leur mariage seules les jeunes filles laissaient flotter leurs cheveux sur leurs épaules. D'autre part, les différents gestes faits par les cavaliers doivent être interprétés de la façon suivante : geste de commandement pour le roi qui est en tête, geste de surprise pour la jeune fille, geste de simple indication aux fauconniers pour le second personnage royal.

Enfin, Mlle Troemé apporte quelques rectifications concernant les armes reproduites sur les troussequins des selles.

Différentes hypothèses ont été présentées quant à l'iconographie de cette scène incomplète (rapt par Jean sans Terre, au cours d'une chasse, d'Isabelle d'Angoulême, épisode de la chasse de Charlemagne dans la légende de saint Gilles), mais très sagement Mlle Troemé ne conclut pas, elle se contente d'établir des données certaines dont il n'est pas possible de s'écarter pour formuler quelque suggestion que ce soit et par là même ses observations demeureront précieuses. — Suzanne Troemé, Remarques sur la facture des peintures murales de la chapelle Sainte- Radegonde à Chinon, extrait du Bulletin de la Société des Amis du Vieux-Chinon, VI, 10, 1966, p. 542-549.

par Marc Thibout

Les chapelles Sainte Radegonde Plantagenêt et l'ermite Jean Le Reclus <==

 

 

"Aliénor d'Aquitaine conduite en captivité. Les peintures murales commémoratives de Sainte-Radegonde de Chinon.

Nurith KENAAN-KEDAR" Cahiers de Civilisation médiévale. 41e année, Octobre-Décembre 1998, p.317-330.

Cet article, qui vient de paraître dans les Cahiers de Civilisation médiévale de l'Université de Poitiers, propose une interprétation originale de la peinture murale de Sainte-Radegonde. La thèse que défend son auteur, Professeur de l'Université de Tel-Aviv, est la suivante :

"Pour ma part, je proposerais d'interpréter cette scène comme la représentation d'un épisode particulièrement dramatique de la vie d'Aliénor : son départ forcé, en 1174, du château de Chinon, pour de longues années de captivité en Angleterre" (p. 319). Suit une description détaillée de la peinture, que je reproduirai intégralement parce que c'est sur elle que s'appuie madame Kenaan-Kedar pour étayer sa thèse.

[...] Il s'agit ici d'un cortège solennel, que j'interprète comme les adieux d'Aliénor d'Aquitaine à ses deux fils au moment de son départ pour la captivité infligée par le roi Henri II, son époux.

La scène doit être lue de gauche à droite. Sur la gauche, les deux princes chevauchent à proximité l'un de l'autre. Le premier, probablement le futur roi Henri le Jeune, porte une coiffe triangulaire blanche sur une longue chevelure blonde stylisée. Sur la doublure de son surcot fouetté par le vent et retenu par une fibule circulaire, figure l'emblème bleu et blanc déforme géométrique des Plantagenêts, qui apparaît d'ailleurs sur le surcot de tous les cavaliers.

Ce même emblème plantagenêt décore le costume de Geoffroi Plantagenêt, père d'Henri II, sur sa plaque commémorative émaillée du Mans.

Le premier prince tient de la main gauche les rênes de sa monture et tend l'index droit en direction de la scène qui se déroule devant lui. L'acte principal est mené par les deux personnages suivants : le second prince (probablement Richard) monte un superbe alezan et porte le costume caractéristique des Plantagenêts. De la main gauche il tient un faucon qu'il brandit vers la reine Aliénor chevauchant devant lui : de la droite il tient les rênes de son cheval en tenant le faucon au-dessus de la tête de sa monture.

Le cheval de la reine est orienté dans la direction du cortège. Aliénor tourne sa tête couronnée vers l'arrière en direction des deux princes et tend une main aux proportions exagérées pour se saisir du faucon. Son surcot est fouetté par le vent, de sorte qu 'on en distingue une grande partie de la doublure, ornée elle aussi de l'emblème bleu et blanc des Plantagenêts.

Un espace vide sépare le cheval de la reine de celui du prince, ce qui fait que la main tendue du prince ne parvient pas à atteindre celle de sa mère. La reine Aliénor a un visage ovale encadré de cheveux bruns, à l'expression lugubre : elle est représentée dans la force de l'âge; sa bouche et ses yeux songeurs sont légèrement esquissés en quelques traits.

Devant elle chevauche une fillette aux cheveux bruns (probablement sa fille Jeanne) qui regarde droit le spectateur. Cette enfant ne présente aucun signe distinctif particulier, sa main est levée en un geste timide. Le cortège morose est conduit par Henri II, qui porte barbe et couronne et chevauche a une certaine distance des deux personnages féminins. Son vaste surcot porte également l'emblème de sa dynastie.

Pour soutenir que cette peinture décrit le cortège d'Aliénor exilée, je me fonde sur le langage pictural du fragment : les personnages, leurs gestes, les symboles qu'ils arborent.

De gauche à droite, le geste le plus signifiant est celui de l'index du jeune prince, vraisemblablement le futur Henri le Jeune, monté sur son cheval. Cette gestuelle, traditionnellement employée dans les arts picturaux sacrés et profanes du moyen âge, a pour finalité d'instruire et d'attirer l'attention. De sorte que, en pointant son doigt, le premier cavalier attire notre attention sur l'acte suivant, celui qui se déroule devant lui.

Le faucon tendu vers Aliénor, qui se retourne d'un air implorant vers le prince pour s'en emparer, est peut-être tenu par Richard Coeur de Lion, et symbolise ici Aliénor et lui-même, le futur duc d'Aquitaine. On ne peut trancher sur la question de savoir si ce geste a pour dessein de transférer le faucon ou de le retenir délibérément. [...] Le faucon, emblème connue d'Aliénor, figure sur tous ses sceaux, où elle est représentée debout, tenant un faucon de la main gauche.

La présence du faucon ici ne s'inscrit pas dans la description traditionnelle d'une scène de chasse; elle représente un acte symbolique d'amour et de reconnaissance de son statut de reine de la part de celui qui le tient et le tend : le prince Richard, qui héritera du duché d'Aquitaine et le jeune prince Henri (ou le prince Geoffroi) qui furent ses alliés dans sa rébellion contre leur père, Henri II, mais ne furent pas eux-mêmes emprisonnés.

La princesse Jeanne chevauche près de sa mère, ce qui correspond aux témoignages écrits selon lesquels, à l'âge de neuf ans, elle accompagna Aliénor en captivité. Le roi, qui a fait prisonnière son épouse, chevauche seul à la tête du cortège. Avec sa stature massive et sa barbe rousse, il correspond très fidèlement à la description que fait de lui Giraud le Cambrien [...]

Il me semble évident, en conséquence, que la peinture murale décrit délibérément l'instant dramatique où la reine prend congé de terres et de ses enfants, et souligne l'affection et l'admiration que ces derniers lui vouent.[...]

Madame Kenaan-Kedar considère cette peinture comme une oeuvre commémorative commandée par la reine longtemps après sa captivité, lors d'un de ses séjours à Chinon.

L'emplacement où elle est conservée, qu'elle qualifie assez curieusement de narthex, aurait été construit à cette occasion. Le choix de la chapelle de Sainte-Radegonde pour abriter la scène s'expliquerait par la personnalité de la reine des Francs et le sort qui avait été le sien, lequel ne manque pas d'analogies avec celui de la reine d'Aliénor : "La reine sainte patronne des prisonniers qui quitta son époux, le roi Clotaire, pour devenir nonne est révélateur : Chinon n'était pas seulement l'endroit où était conservé le trésor des Plantagenêts, c'était aussi le palais où Aliénor avait été tenue en captivité pour la première fois et emmenée de là dans sa geôle en Angleterre." (p. 324)

La peinture ne se conterait pas de représenter la scène du départ en captivité : dotée d'une valeur symbolique, elle illustrerait la terrible expérience vécue par Aliénor dans ses constants déplacements d'une prison à l'autre; mais elle exprimerait aussi, à travers l'atmosphère lugubre qui en émane, une autre captivité, celle de Richard Coeur de Lion, pour la libération duquel la reine se battra longtemps.

L'auteur conclut : "A mon avis, le cycle commémoratif de la chapelle dédiée à Sainte Radegonde dans l'ermitage de Chinon fut commandé au cours de la période qui sépara la libération d'Aliénor de prison en 1189 de la mort de Richard Coeur de Lion en 1199. De sorte que la peinture murale fut exécutée au moins dix-sept ans après l'emprisonnement de la reine, voire plus tard." (p. 325)

L'auteur va jusqu'à affirmer que la commande peut dater de 1193, l'année de la capture de Richard Coeur de Lion par l'empereur et par le duc d'Autriche.

Dans la dernière partie de son article, madame Kenaan-Kedar fait un rapprochement curieux avec une autre possible représentation de la reine Aliénor, sculptée, cette fois. Celle-ci figure dans la salle capitulaire de Sainte-Radegonde de Poitiers, dans un programme représentant cinq vertus et six vices, sous les traits d'une personne âgée; ce devait être son cas à l'époque où fut réalisé cet ensemble, en 1199, date à laquelle elle accorda une charte aux chanoines de cette collégiale.

Ce rapprochement conduit l'auteur à conclure : Il semble que les deux cycles picturaux, celui de Chinon et celui de Poitiers, tous deux exécutés dans des églises dédiées à sainte Radegonde, la célèbre reine de Poitiers, sont une révélation au grand jour de facettes de la vie de la reine Aliénor qui furent exprimées par écrit [dans des lettres que l'on conserve d'elle] ; tout d'abord, la douleur que lui procura sa propre captivité dont le souvenir amer resurgit en elle lors de l’emprisonnement de son fils [...], puis son oeuvre de bienfaitrice, surtout à la fin de sa vie.

Cet article soigneusement documenté nous conduira à réviser certaines des hypothèses émises sur la peinture de Sainte-Radegonde. Madame Kenaan-Kedar ne remet pas en cause l'identification des Plantagenêts, mais déplace le centre d'intérêt de la peinture vers la reine, qui, de fait, est au centre du groupe représenté.

Elle donne à la scène une valeur historique qui nous éloigne de l'interprétation somme toute anecdotique de la chasse royale. Enfin, elle nous incite à nous intéresser à l'empreinte qu'Aliénor a pu laisser dans l'iconographie de ses domaines, auxquels appartenait le Chinonais.

Michel GARCIA

 

 

 

Gisant de saint Jean de Chinon dit Jean de Moûtier ou Jean le Reclus<==