Pèlerinages Rabelaisiens - Juin 1687 L'évêque d'Avranches Daniel HUET, de passage à Chinon et l’abbaye de Fontevraud

 A vrai dire ce n'est pas le désir de rendre hommage à la mémoire de Rabelais, mais le hasard d'une visite à l'abbaye de Fontevrault qui conduisit à Chinon, en 1687, Huet, le futur évêque d'Avranches, l'année même où La Fontaine lui adressait sa fameuse épître.

Désigné en 1685 pour l'évêché de Soissons, qu'il ne devait jamais occuper, il attendait encore vainement ses bulles de collation et résidait dans son abbaye d'Aunai près de Caen, « l'agréable centre de ses études ».

Une affection chronique, dont il était atteint et qui devait l'amener 7 fois en 17 ans à rechercher les eaux de Bourbon, l'y avait conduit au printemps de cette année 1687.

Il s'y était rendu en compagnie de l'abbesse de Fontevrault, Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouard, avec qui il était en correspondance suivie.

Au cours de ce séjour à Bourbon, il avait été convenu entre eux qu'il l'accompagnerait au retour à Fontevrault dans la célèbre abbaye qu'il désirait depuis longtemps visiter.

Mais l'abbesse avait été brusquement rappelée à Fontevraud par des affaires urgentes et c'est seulement quelques jours plus tard que, retournant en Normandie, le prélat put mettre son projet à exécution.

Il se mit donc en route par Bourges et Tours d'où il se dirigea sur Fontevrault.

Et c'est ainsi qu'au mois de juin 1687 Daniel Huet arrivait à Chinon.

 Là il descendit à l'hôtellerie de la Lamproie, l'une des auberges les plus confortables de la ville. Le maître de l'hôtellerie, il l'indique lui-même dans une de ses notes, s'appelait Javille.

En réalité ce nom de Javille doit résulter d'une mauvaise lecture du manuscrit de Huet ; les registres de la paroisse de Saint-Etienne, où l'hôte de la Lamproie figure sur plusieurs actes d'état civil, nous donnent en effet son véritable nom : Urbain Javelle.

Il devait mourir le 27 mai 1701, à l'âge de soixante-quatorze ou quinze ans, ainsi que le relate son acte de décès.

Le choix de cette auberge avait-il été inspiré à notre voyageur par le souvenir de Rabelais ? Il ne le semble pas et les termes qu'il emploie dans ses Mémoires laissent plutôt supposer qu'il ait été dû à un heureux hasard.

 

 « Avant de regagner Aulnai (Aunay-sur-Odon), cet agréable centre de mes études, je résolus de visiter la célèbre abbaye de Fontevrault, dont l'abbesse et supérieure de tout l'ordre qui porte ce nom, était Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart.

 J'ai déjà parlé d'elle et loué sa piété singulière, son esprit remarquable, son savoir-vivre exquis et toutes ses autres qualités.

Avec une érudition au-dessus de son âge et de son sexe, elle avait autant de soin de l'envelopper sous le voile de la modestie que si elle eût eu honte d'être savante. Je la connaissais depuis son enfance, et j'avais religieusement entretenu mes rapports avec elle par toute sorte de bons offices et par un commerce de lettres.

J'étais venu à Bourbon avec elle; mais elle avait été rappelée à Fontevrault pour des affaires urgentes quelques jours avant mon départ, et il avait été convenu entre nous que j'irais la voir, en retournant en Normandie.

J'y allai donc, en passant par Bourges et par Tours. Arrivé à Chinon, sur la Vienne, je m'aperçus, étant à l'auberge, que je logeais dans la maison même où était né François Rabelais, cet insigne bouffon, si fameux par son esprit et sa causticité.

 J'admirai le hasard qui de la maison d'un personnage dont toute la vie avait été consacrée à célébrer les joies du cabaret et à s'y abandonner, avait fait un cabaret.  » (1)

Et de faire, lui aussi, le rapprochement devenu traditionnel entre la truculence de l'œuvre de l'écrivain et la nouvelle destination de sa maison familiale : « J'admirai le hasard qui de la maison d'un personnage, dont toute la vie avait été consacrée à célébrer les joies du cabaret et à s'y abandonner, avait fait un cabaret. » (1)

Mais notre savant évêque n'avait garde de voir seulement en Rabelais le grotesque Silène popularisé par la légende.

En érudit passionné des lettres il avait porté depuis longtemps un intérêt tout particulier à l'auteur du Gargantua et de Pantagruel, intérêt dont témoignent les quatre éditions qu'il avait réunies dans sa bibliothèque, et dont deux ont été soigneusement annotées de sa main.

Ce sont d'ailleurs ces notes qui nous ont permis d'avoir quelques indications sur le bref séjour qu'il fit à Chinon en 1687.

Se trouvant tout près des lieux illustrés par Rabelais et dans une ville encore toute pleine de son souvenir, il en profita pour se livrer à une véritable enquête, recherchant partout sa trace, interrogeant les gens du pays et recueillant les traditions qui s'y étaient transmises.

Dans l'hôtellerie même où il était descendu et qu'on lui donnait comme la maison natale de l'écrivain, on ne manqua pas de lui montrer « le cabinet de Rabelais avec une inscription, et le portrait de Rabelais sur la cheminée » (2).

 Le cabinet de Rabelais, c'est certainement celui qui est représenté comme étant « le dedans de la chambre de Rabelais » sur l'une des deux vues de l'hôtellerie de la Lamproie reproduites d'après les gravures de Gaignières, dans les éditions de Le Duchat, l'autre figurant : le dehors de la chambre de Rabelais à Chinon, le cabaret de la Lamproie, la cour du cabaret, la cour des écuries, le jardin et le jeu de boule.

Ces gravures datées de 1699 n'étant postérieures que de 12 ans au passage de Huet, l'aspect des lieux n'avait certainement pas dû beaucoup changer, et elles nous les montrent telles qu'il a dû les voir.

Si l'inscription indiquée par Huet a été omise dans les éditions Le Duchat, elle nous est restituée par le dessin original de la collection Gaignières.

Elle était ainsi conçue :

LA VERITABLE

ESTUDE DE RABELAIS.

Par contre nous ne retrouvons pas sur la vue de Gaignières le portrait de Rabelais sur la cheminée.

Un paysage rustique lui a été substitué. Qu'est donc devenu le portrait signalé par Huet ? D'où provenait-il ? Toutes questions demeurées sans réponse.

Serait-il téméraire de hasarder une hypothèse ? Ce portrait de Rabelais ne serait-il pas celui de la collection Joubert-Froget, reproduit dans les Tableaux chronologiques de l'Histoire de Touraine de Clarey-Martineau et qui, vendu à l'encan le 10 mars 1867 avec les meubles de la succession de Mme Joubert-Froger, est maintenant la propriété de M. G. Thibault ? Des recherches sur la famille Joubert-Froget et l'origine de ses biens permettraient peut-être de vérifier ou d'infirmer cette supposition.

De tous les lieux fréquentés par Rabelais dans son enfance, et évoqués dans son œuvre, l'un méritait tout naturellement d'attirer l'attention du savant prélat : les Caves Peintes et la maison d'Innocent le pâtissier qui leur faisait face.

 De cette dernière Huet ne fait pas mention ; par contre, il précise dans ses notes : « Les Caves Peintes sont plusieurs caves sous le château de Chinon, que les bourgeois louent pour y mettre leurs vins en été, à cause de la fraîcheur ; et ils les retirent en hiver, pour les transporter dans leurs celliers, qui sont plus froids que les caves. » (3)

S'il ne parle pas des peintures, qui furent l'objet de tant de controverses, c'est qu'elles avaient sans doute déjà disparu ; mais sa note s'avère singulièrement plus exacte que les explications fantaisistes de l'Alphabet de l'auteur françois, de l'édition Le Duchat.

Huet ne se contente pas toutefois d'évoquer le souvenir de Rabelais au hasard de ses promenades dans les rues de la ville. Il voulut, lui aussi, savoir si « dans son pays de vache en vie était encore parent aucun » de celui dont il recherchait les traces.

 Il s'en était d'ailleurs enquis avant même son arrivée à Chinon. C'est, du moins, ce qui résulte d'une autre de ses annotations : « M. de Saint-Hilarion, écrit-il, chanoine de Tours, me dist au mois de juin 1687, qu'il a veu une sentence donnée par le maistre des eaux et forest de Ducé, et signée de Rabelais.

 Et le médecin de Fontevrault me dist au même temps que le dernier du nom de Rabelais estoit mort gueux. Rabelais eut un neveu ou un frère apothicaire à Chinon. » (4)

 

Ainsi, bien avant les travaux de Platard, Huet faisait justice de la légende d'un Rabelais fils d'apothicaire ou d'aubergiste et soupçonnait déjà que son origine familiale devait être recherchée dans les milieux des officiers de justice locaux.

Quant au dernier du nom de Rabelais mort gueux, il a depuis longtemps été identifié.

 Il s'agit de Thomas Rabelais, procureur du roi en la Maréchaussée, dernier seigneur de la Devinière.

S'il ne trouve pas à Chinon de descendant direct de Rabelais — d'ailleurs à partir de 1630 le nom ne figure plus sur les registres des paroisses de la ville — il n'en poursuit pas moins son enquête au hasard de ses rencontres.

 

C'est ainsi que nous trouvons encore dans ses notes (5) : « Monsieur Toinard me dist il Orléans qu'il avait ouï dire que Rabelais estoit de Benais, petit village proche de Bourgueil, et qu'il y avait veu une vieille femme de ce nom-là », propos qu'il se borne à rapporter sans se soucier de le concilier avec ce qu'on lui avait dit à Chinon de l'hôtellerie de la Lamproie, maison natale de Rabelais.

L'indication n'est pas, toutefois, entièrement fantaisiste. Des Rabelais ont bien vécu à Renais, et les registres paroissiaux nous en ont conservé la trace. On peut même supposer que la « vieille femme de ce nom-là » rencontrée par Monsieur Toinard n'était autre que Estiennette Fourcher, femme de M. Jehan Rouabler, sieur de la Saulaye, dont la fille, Hélène, était baptisée le 21 décembre 1592.

Ayant ainsi mis à profit son court séjour dans la cité chinonaise, le futur évêque d'Avranches poursuivit sa route vers l'abbaye de Fontevrault.

De cette dernière étape, nous ne savons rien, mais tout permet de croire qu'il emprunta le chemin le plus direct par La Roche-Clermault, Seuilly, Lerné et Couziers et qu'il ne laissa pas échapper une aussi belle occasion de parcourir les champs de bataille de la guerre picrocholine.

Et tandis qu'il cheminait sur le pont de la Nonnain et par le Grand-Carroi, comment n'aurait-il pas évoqué l'ombre de Gargantua et de ses joyeux compagnons ?

Arrivé au terme de son voyage, l'accueil que lui réservait Gabrielle de Rochechouard ne lui fit point oublier ses préoccupations rabelaisiennes. Il interrogeait encore le successeur lointain de Picrochole

— Gaucher de Sainte-Marthe : « Le médecin de Fontevrault me dit en juin 1687, note-t-il, que Rabelais ne fut point docteur en médecine à Montpellier, mais seulement licencié et que M. Renchin, docteur à Montpellier, fist renouveller la robe de Rabelais, en y faisant mettre les premières lettres de son nom, qui estaient les mesmes que celles du nom de Rabelais, espérant qu'on l'appelleroit la robe de Renchin, mais qu'on rappela toujours la robe de Rabelais. »

Mais ceci nous entraîne loin du pays chinonais et nous laisserons désormais Daniel Huet à ses doctes entretiens avec son illustre hôtesse.

A. BOUCHER,

Président des Amis du Vieux Chinon.

 

 

 

Théâtre des Guerres Picrocholine, la Devinière, région d’enfance de François Rabelais  <==

Liste des abbesses de l'abbaye de Fontevraud <==

 

 

 


 

(1) Petri Danielis Huetii, episcopi Abrencensis. Commentarius de rebus ad eum pertinentibus. Amstelodari, apud Henricum du Sauzet M.D. CCXVIII, pages 383 et 384.

(2) Th. Baudement, les Rabelais de Huet. Paris, Académie des Bibliophiles, 1867, p. 44.

(3) Op. cit., p. 46.

(4) Op. cit., p. 45.

(5) Ibid., p. 43.