Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion (1)

La réputation que les troubadours s'étaient acquise les ayant fait prendre pour modèles, non-seulement on imita leurs œuvres, mais encore on les traduisit ; c'est une traduction de ce genre qu'on va lire.

Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion (2)

Une chanson fut composée en langue provençale par l'un des plus célèbres troubadours du douzième siècle , par Gaucelm Faidit, fils d'un bourgeois d'Uzerche , qui , après avoir dépensé tout son avoir au jeu, se fît jongleur et troubadour, et devint célèbre par ses chants et par ses aventures galantes (1).

Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion Château Talmont

Le roi Richard, n'étant que comte de Poitou, accueillit Gaucelm, et ce dernier compta bientôt parmi les troubadours et les jongleurs dont Richard était toujours entourés.

Château Talmont Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion (4)

Devenu roi d'Angleterre, ce prince continua d'accorder ses faveurs au jongleur-poète , et Richard étant mort en 1199, Gaucelm consacra à la mémoire de son maître un chant bientôt célèbre dans le midi comme dans le nord de l'Europe, et qui fut traduit dans le dialecte français en usage au douzième siècle sur la lisière du Maine et de l'Anjou.

 

Il était bien juste que troubadours et trouvères chantassent la gloire de Richard Cœur-de-Lion

Richard étant mort en 1199, Gaucelm consacra à la mémoire de son maître un chant bientôt célèbre dans le midi comme dans le nord de l'Europe, et qui fut traduit dans le dialecte français en usage au douzième siècle sur la lisière du Maine et de l'Anjou.

1 Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion (5)

Il était bien juste que troubadours et trouvères chantassent la gloire de Richard Cœur-de-Lion. Ce prince, élevé dans le Poitou où la langue et la poésie provençales étaient en grand honneur, avait composé lui- même plusieurs chansons en langue d'Oc. A défaut d'autres titres, celui de roi-troubadour eût suffi pour lui acquérir de nombreux panégyristes.

Chanson sur la mort du roi Richard Coeur de Lion (6)

La chanson que Gaucelm Faidit composa en langue provençale a déjà été imprimée , mais j'ai pensé que ce serait offrir à mes lecteurs une curieuse étude philologique, que de la reproduire en regard du texte français.

Greu chose es que tot lo maior dan

Et greignor dol'que onques mais auguez;.

 Et tot qan c'on devroit plaindre en plorant,

Covent oïr en chantant et retraire,

Qan cil q'estoit de valor chiès e paire ,

Li rich valens Richars, reis des Engleis,

Es morz. He Diex ! qals dous et qals perte!

Con es estreins moz, salvages a oïr !

Molt a dur cuer nus horn qel pot soffrir.

 

Fortz chauza es que tot lo maior dan

El maiór dol , las ! qu 'ieu anc mais agues,

E so don dei totz temps plaigner ploran ,

M'aven a dire en chantan e retraire;

Que selh qu'era de valor caps e paire

Lo ries valens Richartz reys dels Engles,

Es mortz. Ai Dieus ! quals perd'e quals dans es !

Quant estrang mot et quant greu per auzir !

Ben a dur cor totz hom quil pot suffrir.

« C'est chose cruelle qu'il faille entendre, retracer en chantant le plus grand malheur et la plus grande douleur que vous puissiez jamais avoir, et ce qu'il faudrait à tout jamais déplorer lamentablement. Celui qui était le chef et le père de valeur, le puissant et vaillant roi des Anglais, Richard est mort. Hélas ! mon Dieu, quel deuil el quelle perte ! Quelle étrange nouvelle ! qu'elle est pénible à entendre ! Il a le cœur bien dur l'homme qui peut la supporter! »

 M. Raynouard , Poésies, originales des troubadours, t. IV, page 54.

 

Мог es lo reis, et sont passât mil an

Nou morut hom don tals perte vienguez ;

 Ne jamais nus non ert de son samblan,

Tan lars; tant prouz, tan hardiz, tals donaire.

Alexandres, lo reis qui conquist Daire,

Non dona tan onques autant ne mais.

Non cuit Charles ni Artus lo valgues ;

Par tot lo mon se fist, qui veir volt dir,

As uns doutar et as autres grazir.

 

Mortz es lo reys , e son passât mil an -

Qu'anc tan pros hom no fo ; ni no vi res,

 Ni ja non fo mais hom del sieu semblan ,

Tan larcs, tan pros, tan arditz, tals donaire,

 Qu'Alixandres, lo reys que venquet Daire ,

No cre que tan dones ni tan messes ;

Ni anc Charles ni Artus tan valgues ;

 Qu'a tot lo mon se fes, quin vol ver dir,

Als us doptar e als autres grazir.

« Le roi est mort, et mille ans se sont passés sans qu'il mourût un homme dont la perte fût aussi grande. Jamais il n'a eu son pareil! Jamais personne ne fut aussi loyal, aussi preux, aussi hardi, aussi généreux. Alexandre, ce roi qui vainquit Darius, ne donna jamais davantage, ni même autant. Je ne crois pas que Charlemagne ni Arthur le valussent. Pour dire la vérité, il se fit, par tout le monde, redouter des uns et chérir des autres. »

Molt me merveil q'en cest siècle truant

Non pot esser larges hom ni corteis;

Et kan non valt bons diz ni faiz pervanz ,

Adon por qei s'efforcent poi ne gaire?

Tot a mostré mors lo pis que pot faire

 К 'à un cop a tot lo pris del mont preis,

Tote l'onor, tot lo sen, lot lo jois.

 Et canton veit ke rens non pot gandir

S'en deit-on lien meins dolar a morir.

 

 

Meravil me qu'el fais secgle truan

Auza estar savis hom ni cortes ,

Pus ren no i val belh ditz, ni fait prezan;

E donc  per que s'esfors' om pauc ni guayre ?

 Qu'era nos a mostrat mortz que pot faire,

Qu'a un sol colp a lo mielh del mon pres ,

Tota l'onor, tot lo pretz, tot lo bes ;

E pus vezem que res no i pot guandir,

Ben devriam meins duptar al murir.

« Voilà qui m'étonne bien ; c'est qu'en ce monde si pervers ne puisse subsister un homme libéral et courtois ! Mais si tout ce qu'on dit de beau , si tout ce qu'on fait de bien ne sert à rien, pourquoi donc faire des efforts peu ou beaucoup? La mort vient de nous montrer ce qu'elle peut faire de pis, en nous enlevant d'un seul coup tout le mérite, toute la gloire , tout l'esprit , toute la joie de ce siècle. Ah! quand on voit que rien ne peut en garantir, on doit bien moins redouter la mort. »

 

Ha ! seigner reis vaillanz, et que ferant

Beles armes et fort tornei espais,

Et hautes cors et rich don bel et grant,

Qant vos n'i es q’stiez chandelaire?

 Et que ferant, li livra a mal traire,

Qui s'esteient en vostre servir meis,

 K'a tendaient que guerredons vengueis?

 lie ferant cil, qui devrient aucir,

K'aviaz fait à grant richor venir?

 

 

Ai ! senher reys valens, e que faran

Hueimais armas ni gran tornei espes,

Ni ricas cortz, ni belh donar ni gran,

Pus vos no i etz qu'en eras capdelaire ?

 Ni que faran, li livrât à maltraire ,

 Silh que s'eran en vostre servir mes ,

Qu'atendion quel guazardon vengues ?

Ni que faran sels ques degran aucir,

Qu'aviatz faitz en gran ricor venir ?

« Hélas! vaillant seigneur roi, que deviendront désormais les belles passes d'armes et les grands tournois à l'épaisse mêlée, et les brillantes cours, et les belles et grandes largesses, maintenant que vous n'êtes plus là , vous qui en étiez le chef et la source? Que deviendront, abandonnés au malheur, ceux qui s'étaient mis à votre service, et qui attendaient que la récompense arrivât? Que deviendront, réduits à se donner la mort, ceux que vous aviez fait parvenir au faîte de la richesse? »

Longue a ennoi et male vide arant

Et sovent dol, car aiqo lor est pres.

 Et Sarrazin, Turc, Paien et Persant,

 Q'eu dotavent mais home n'a de maire,

Vertiront mult en orgoil lor affaire;

 Et mais ert tart lo sépulcres conques,

 Que Dex non vol, et se il lo volgues

Que vos seigner vesquisaz, senz faillir,

Ses convenguez de Surie foïr ' .

 

 

Avol vida e piez de mort auran

E tos temps dol, qu'en aissi lor es pres.

E Sarrazi, Turc, Payan e Persan,

Que us duptavon mais que hom n'at de maire,

Creisseran tan d'orguelh tot lor afaire ,

Que plus greu n'er lo sépulcres conques;

E Dieus о vol, quar sil non о volgues

E vos, senher, visquessetz, ses mentir,

De Suria los avengra a fugir.

« Ils traîneront, dans de longs ennuis, une pénible existence, et toujours la douleur sera là ; car telle est leur destinée. Et les Sarrasins , et les Turcs , et les Païens , et les Persans , qui nous redoutaient plus que personne au monde? Ils changeront leur crainte en orgueil ; et le saint sépulcre sera conquis plus tard que Dieu ne veut. Cependant s'il vous eût permis de vivre , sans doute les infidèles eussent été contraints de fuir la Syrie. »

■ Mss de la Bibl. Roy., 1989, St-Germ., f°LXXXIII re


 1 Voyez M. Raynouard, Choix des Poésies originales des troubadours, t V, p. -158,. et Millot, Histoire littéraire des troubadours, t. 1, p. 554.

==> Récit de la mort de Richard Cœur de Lion d’après Roger de Hoveden.

Nota :

Les trouvères ont quelques fois imité et même traduit littéralement les chansons d’amour des troubadours, je parlerai seulement des traductions. Elles sont en si grand nombre que je suis réduit à donner la simple indication des manuscrits qui les ont conservées. Ce  sont des manuscrit de la Bibliothèque du Roi 722, ou se trouve aussi la traduction de la complainte de Gaucelm Faydit sur la mort du roi Richard ; cette pièce est mal à propos attribué, dans ce manuscrit, à Bernard de Ventadour ; 2° le manuscrit du fonds de Saint-Germain n°1989.

Les trouvères donnent non-seulement la traduction ou imitation des  chansons de divers troubadours, mais encore les donnent avec leur ancienne musique.

Journal des SavantsDe Pierre Claude François Daunou